La gourde
Une gourde en peau de bouc. " Tu auras besoin d'eau.
Il y en aura peu pour le voyage que tu as à faire. "
Il regarda la femme remplir la gourde et répondit.
" Elle n'en sera que meilleure à étancher ma soif. "
Elle lui tendit la gourde pleine et le dévisagea.
" Ne plaisante pas. Le désert est un labyrinthe dont on ne sort pas toujours vivant.
- Je n'y serai pas seul. J'ai mon guide.
- Tu veux parler de ton dieu ?...
- Il est aussi le tien.
- Prends garde qu'il ne te conduise pas à lui, au plus loin du monde des hommes.
Là d'où l'on ne revient pas. "
Il attacha la gourde à sa ceinture.
" Je ne boirai pas ton eau sans soif.
Parce qu'elle sera rare et précieuse, j'aurai du plaisir à la boire.
J'aurai plus de plaisir à en boire ne serait-ce qu'une gorgée dans le manque,
que si je pouvais m'en repaître dans l'abondance et à l'envi.
Je ne la boirai pas sans y penser, mais pourrai jouir d'avoir la chance de pouvoir le faire.
Et je te rendrai grâce comme je rendrai grâce à Celui qui a créé l'eau,
comme à Celui qui a créé ma bouche et mon gosier pour la boire.
- Rendras-tu grâce aussi à celui qui a créé la chaleur et le désert ?
- Je le ferai. Il est tous ceux-là. Et ses créations ensemble participeront à mon plaisir de boire.
- Tu parles beaucoup de plaisir. Ton guide est-il un dieu ou un démon ?
- Ne te trompe pas. Le plaisir n'est pas le Mal. Les bienfaits sont les enfants du Bien.
Le plaisir a été créé par notre dieu. Il est même l'un des meilleurs chemins pour nous conduire à Lui.
C'est dans le plaisir que Dieu se révèle. Comme dans celui si simple de boire de l'eau quand on a soif. "
La femme fit une grimace en guise de réprobation.
" Le plaisir est l'œuvre du malin, grommela-t-elle.
- Rester dans les Ténèbres et la sécheresse de notre cœur nous offrira plus sûrement à lui
qu'en rendant grâce à Dieu pour tout ce qu'il a créé et porté à notre connaissance.
- Insolent. Ta bouche est pleine de blasphèmes, dit-elle furieuse. Rends-moi mon eau. "
Il décrocha sa gourde et la lui tendit. " Soit. Accepte ma gourde et garde ton eau.
Si tu ne me la donnes pas de bon cœur, je n'aurai aucun plaisir à la boire quand j'aurai soif.
Elle ne sera plus une bénédiction mais un poison. Je ne saurais qu'en faire, même au milieu du désert. "
La femme, excédée, demeura un bref instant immobile et silencieuse, comme pétrifiée.
" Garde tout, mécréant. Je te la donne par charité et pour que tu me laisses en paix. Va-t'en. "
Il accrocha à nouveau la gourde à sa ceinture. " Je te remercie. Pour ton aide et ta générosité. "
Il partit d'un pas lent vers le Sud de la ville. Mais sans laisser la femme en paix,
qui, les poings sur les hanches, le regardait s'éloigner dans la foule.
Philippe LATGER / Décembre 2023
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