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La gourde

Publié le

Une gourde en peau de bouc. " Tu auras besoin d'eau.
Il y en aura peu pour le voyage que tu as à faire. "
Il regarda la femme remplir la gourde et répondit.
" Elle n'en sera que meilleure à étancher ma soif. "
Elle lui tendit la gourde pleine et le dévisagea.
" Ne plaisante pas. Le désert est un labyrinthe dont on ne sort pas toujours vivant.
- Je n'y serai pas seul. J'ai mon guide.

- Tu veux parler de ton dieu ?...
- Il est aussi le tien.
- Prends garde qu'il ne te conduise pas à lui, au plus loin du monde des hommes.
Là d'où l'on ne revient pas. "
Il attacha la gourde à sa ceinture.
" Je ne boirai pas ton eau sans soif.
Parce qu'elle sera rare et précieuse, j'aurai du plaisir à la boire.
J'aurai plus de plaisir à en boire ne serait-ce qu'une gorgée dans le manque,
que si je pouvais m'en repaître dans l'abondance et à l'envi.

Je ne la boirai pas sans y penser, mais pourrai jouir d'avoir la chance de pouvoir le faire.
Et je te rendrai grâce comme je rendrai grâce à Celui qui a créé l'eau,
comme à Celui qui a créé ma bouche et mon gosier pour la boire.
- Rendras-tu grâce aussi à celui qui a créé la chaleur et le désert ?
- Je le ferai. Il est tous ceux-là. Et ses créations ensemble participeront à mon plaisir de boire.
- Tu parles beaucoup de plaisir. Ton guide est-il un dieu ou un démon ?
- Ne te trompe pas. Le plaisir n'est pas le Mal. Les bienfaits sont les enfants du Bien.
Le plaisir a été créé par notre dieu. Il est même l'un des meilleurs chemins pour nous conduire à Lui.
C'est dans le plaisir que Dieu se révèle. Comme dans celui si simple de boire de l'eau quand on a soif. "

La femme fit une grimace en guise de réprobation.
" Le plaisir est l'œuvre du malin, grommela-t-elle.
- Rester dans les Ténèbres et la sécheresse de notre cœur nous offrira plus sûrement à lui
qu'en rendant grâce à Dieu pour tout ce qu'il a créé et porté à notre connaissance.
- Insolent. Ta bouche est pleine de blasphèmes, dit-elle furieuse. Rends-moi mon eau. "
Il décrocha sa gourde et la lui tendit. " Soit. Accepte ma gourde et garde ton eau.
Si tu ne me la donnes pas de bon cœur, je n'aurai aucun plaisir à la boire quand j'aurai soif.
Elle ne sera plus une bénédiction mais un poison. Je ne saurais qu'en faire, même au milieu du désert. "
La femme, excédée, demeura un bref instant immobile et silencieuse, comme pétrifiée.

" Garde tout, mécréant. Je te la donne par charité et pour que tu me laisses en paix. Va-t'en. "
Il accrocha à nouveau la gourde à sa ceinture. " Je te remercie. Pour ton aide et ta générosité. "

Il partit d'un pas lent vers le Sud de la ville. Mais sans laisser la femme en paix,
qui, les poings sur les hanches, le regardait s'éloigner dans la foule.

 

Philippe LATGER / Décembre 2023

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Shanghai Muret

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J'avais mes habitudes au Shanghai.
A Paris, c'était le Queen. A Montréal, c'était le Unity. A Toulouse, c'était le Shanghai.
En pilote automatique. Je connais physios, barmen, " bonsoir tout le monde ", je rentre et on y va.
Whisky Storm et chasse à l'homme. Pour le second volet, je n'étais pas forcément le prédateur.
Je n'étais pas forcément le gibier. Cela ne se pose pas en ces termes. C'est la fête. On fait la fête.
Et je bois. Je bois. Je bois. 
Ici, dans la cave voûtée du sous-sol, le long du bar qui est l'endroit idéal pour se faire peloter.

Et se faire offrir des verres. Je suis une allumeuse. Je bois. Je bois. Je bois.
Jusqu'à ce que je n'en puisse plus.
Jusqu'au dernier désir. Dormir.


J'étais venu en voiture. Etais allé direct rue de la Pomme. Nuit à allumer, à sourire, à séduire,
à rouler des pelles à tout le monde, à me faire tripoter, et à boire. A boire. Et encore à boire.
Je dors. Enfin. D'un sommeil proche du coma éthylique. Un sommeil sans rêves. Merveilleux.
Un bruit de porte me réveille. Des talons. Un mouvement. Une intrusion. On me réveille.
Dans le noir. Une silhouette ouvre grand des rideaux. La lumière. Le soleil. " Debout tout le monde ! "
Une femme. Entrée dans la chambre pour ouvrir volets et rideaux. Une femme que je ne connais pas.
Dans une chambre que je ne connais pas. Je suis dans un lit qui n'est pas le mien.
Quelqu'un dort près de moi. Un garçon qui se réveille. Nous sommes nus. Lui et moi. Côte à côte.
Et moi, sonné, je comprends que je suis chez lui. Je comprends que nous sommes chez sa mère.
" Debout les garçons, il y a un poulet qui vous attend. Ne traînez pas. " Elle sort aussitôt.
Le garçon est un jeune. Tout à fait charmant. Bien bâti. " C'est ma mère. "
Je ne me rappelle pas de lui. Je ne me rappelle de rien. " Ok. "
Nous sommes dans la chambre d'une maison typique du pavillonnaire. Du pur jus périurbain.
Pas de tomettes, de brique rouge, de parquet ni de colombages. Le cauchemar. Je crains le pire.
Nous ne sommes assurément pas en ville.
Assis dans le lit, les cheveux en pétard, je pose la question. " Où sommes-nous ? "
Le garçon enfile un caleçon et un tee-shirt. " Tu ne te rappelles pas ?
- Non.
- Chez ma mère, à Muret. "
Muret. A 30 kilomètres de Toulouse. Ne pouvais-je pas rentrer avec un Toulousain ?
Il précise : " Nous sommes rentrés ensemble.
- Ensemble ? Tu veux dire ?
- Je t'ai ramené en voiture. Avec ma voiture. Tu étais trop saoul pour conduire. "
Ma voiture à moi, était donc restée à Toulouse. A 30 kilomètres d'ici.

Le garçon n'est pas seulement mignon. Il est gentil. A l'image de sa famille.
Je me retrouve avec ma gueule de bois dans un jardin, sous des parasols, avec la maisonnée.
Chez sa mère. Avec ses frères et sœurs. Il n'y a pas d'hommes. Un père probablement absent.
On me traite comme si je faisais partie de la famille. J'ai droit à mon couvert.
" Euh, non, pas d'alcool, merci... Un Coca peut-être. " J'ai envie de mourir.
Je voudrais être dans mon lit. Pouvoir cuver tranquille tout mon whisky de la nuit.
Au lieu de cela, je suis dans le jardin d'une petite maison perdue dans un lotissement de Muret.
Sans voitures. Et je me demande comment je vais pouvoir rentrer à Toulouse pour récupérer la mienne.
Je ne suis décidément pas au bout de mes peines. On me sert du poulet et des frites. " Mayonnaise ?... "
Je suis bougon à l'intérieur. J'essaie de faire bonne figure. D'autant qu'ils sont tous adorables.
La petite sœur que j'intrigue. Qui ne s'autorise pas à me poser de questions.
La grande qui rit à mes blagues. Et mon camarade, heureux que je sois du repas familial.
La maman ne me pose pas de questions non plus. Nous parvenons cependant à avoir une conversation.
Nous devons être dimanche. Je me demande s'il y a des bus, ou des trains peut-être, pour rentrer.
Je ne peux pas demander à ce garçon de me ramener à Toulouse. Je vais me débrouiller.
Mais je dois me sortir de là à tout prix. Ils sont mignons comme tout, mais je suis mort.
Je ne peux pas faire un repas de famille un dimanche en pleine canicule au milieu de nulle part,
chez des gens que je ne connais pas. Je veux mon lit. Et qu'on me foute la paix.

La mère ne semble pas avoir été troublée d'avoir trouvé un homme nu dans le lit de son fils.
Ce même homme, avec ses fringues de la veille, est assis tant bien que mal à sa table. Rien de plus normal.
Je trouve tout cela très charmant. Mais je me sens pris en otage. Combien de temps va durer ce déjeuner ?
Le temps qu'on se lève de table, que je donne un coup de main, il sera 16h. Il me faudra trouver un bus.
Ou la gare. Et s'il y a des trains ou des bus, il me faudra bien une heure pour rentrer à Toulouse.
Ce qui voulait dire que je ne serais jamais chez moi avant 18 ou 19h ?... 20 heures peut-être. 
Le temps de récupérer la voiture. Si elle n'a pas été emportée par la fourrière... Damned.
Il suffisait pourtant de rentrer comme d'habitude avec quelqu'un qui avait son appart en ville.
Mon compagnon me prend la main. Me couvre de bisous. Je pue la whisky et je fulmine.
La petite sœur ne me quitte pas des yeux. Elle semble comprendre que je n'ai pas envie d'être là.
Le roi de la nuit en pleine descente. J'ai tenu le choc. Fumant clope sur clope à la barbe des enfants.
Je rêvais d'une douche. Il faisait une chaleur épouvantable. D'une douche et de mon lit.
Que je n'étais pas près d'embrasser. " Merci, je vais reprendre du Coca. "
 

 

Philippe LATGER / Décembre 2023

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L'aimant

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L'amour est l'histoire de ma vie.
L'amour est tout. L'alpha et l'omega.

Je n'ai pas d'autre choix que d'en être convaincu.
Mon prénom déjà, m'y prédestine.
(Je l'écris quand certains attachent de l'importance à ce genre de choses).
Dans mon prénom Philippe, il y a Philos, l'amour en grec.
Pas l'eros ni l'agapé, mais le philos. Philia.
L'amour liant le désir et la raison. Le corps et l'esprit.
L'idéal de l'amour grec.


Je n'ai pas d'autre choix que d'en être convaincu.
Mon enfance ensuite, et mes modèles. Impressionnants.
Quand l'amour régnait en maître dans ma famille.
Dans le couple de mes parents.
Dans l'ensemble du foyer. Et au-delà.
Le goût, l'intérêt et la curiosité pour tout ce qui est dans ce monde,
tout ce qui existe, et ce qui n'existe pas.

Et je n'ai d'autre choix puisque aimer est le but de mon existence.
Son essence, sa raison d'être, son carburant et son objectif.
Aimer est une joie. Bien supérieure à toute conception du bonheur.
Je ne parle pas " d'être aimé ", mais bel et bien d'aimer.
Etre aimé peut être agréable et valorisant, peut donner du courage,

mais c'est aimer qui apporte cette joie incomparable, au-dessus de tout,
dont on perçoit qu'elle rayonne au-delà du vivant, une lumière et une force
qui dépassent notre seule expérience de vie matérielle et incarnée.


 

Philippe LATGER / Décembre 2023

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Au départ d'une voûte

Publié le

Sur nos pas incertains c'est tout le ciel qui bruine,
ignorant nos destins et quelques champs de ruines,
des vestiges d'ailleurs parvenus jusqu'à nous,
que le temps mitrailleur n'a su mettre à genoux.
Une imagination reconstruit ce qu'il manque,
les formes et la passion décelées dans leur planque
pour remonter les pierres et tout un édifice

effondré dans le lierre avec ses cicatrices.
Il y a dans les mémoires les témoins d'une absence,
qui donnent ce pouvoir de voir les permanences.
Regarder l'invisible et tout ce qui n'est plus.
Le passé est lisible dans tout ce qui a plu.
C'est ce qui fut aimé qui garde son empreinte.
Et qui ne meurt jamais. Entretient son étreinte.
Il y a des émotions qui impriment les lieux.
Des fantômes en mission qui dansent sous nos yeux.
Autant de radiations dans le marbre poli,
règlent les équations de ferveurs amollies,
requinquent des ardeurs, restituent l'ambition,

sortent des profondeurs élans et contritions. 
Le reste d'une tour, le départ d'une voûte,
apparaît au détour d'une sortie de route,
pour modifier l'espace aux dimensions du temps,

nous rendre notre place au travers des instants.
C'est un monde nouveau à chaque découverte.
Le reste d'un caveau. La bergerie ouverte.
Dévorés par la mousse, les arbres et la forêt,
des forces qui se poussent, qu'il faut subodorer,
et font feu de tout bois pour mieux coexister,
où rien ne se fourvoie de ce qui a résisté.

C'est le cadeau touchant fait aux aventuriers
qui s'éloignent du champ et des rangs de rosiers
pour affronter les griffes des ronces et des orties,
des splendeurs apocryphes, énigmes assorties,

qui posent des questions, interrogent notre âme,
autant de suggestions et d'amours qui s'enflamment.
Heureux les artisans qui jouent du sablier,
ceux qui rendent présent ce qui fut oublié,

explorateurs du temps qui fouillent le passé,
les amis, les amants, sensibles à l'embrassé
de tout ce qui est encore et de ce qui était.
De ce qui n'est pas mort et de ce qui renaît.

 

Philippe LATGER / Décembre 2023

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L'oiseau dans les racines

Publié le

Tête basse, pour l'instant, à ce stade, je n'ai qu'à suivre mes camarades.
Je marche en regardant le sol, sur le chemin tout tracé des rails entre lesquels nous sommes guidés.
J'aperçois les chaussures de mes compagnons de mauvaise fortune, en me tordant les chevilles,
essayant de poser mes pas sur les traverses de bois, emporté par la vague rampante du groupe.
Le chemin de fer nous conduit droit dans la galerie et ses arceaux, où stationnent des wagonnets.
Je sens l'eau de toilette de Fernand qui avance à mes côtés et ne me lâche pas. La respiration est forte.
Comme si nous nous préparions à plonger en apnée. Et la lumière du jour diminue derrière nous.

Outre mon barda, je trimballe mon canari. Il se tient seul dans sa cage et ne semble pas s'inquiéter.
A l'ascenseur, Gaston nous ouvre une petite barrière pour que nous nous installions par quatre,
accroupis dans une caisse entre les rondins de bois, où Fernand, se tassant juste en face de moi,
glissant son genou entre mes genoux, m'adresse un regard que j'ai fui aussitôt, préférant faire mine
de me préoccuper de mon oiseau. Nous étions descendus dans les entrailles de la terre.

La chaleur est intenable. Les gars travaillent en slip, jouant du pic et de la pelle, parfois couchés sur le dos,
et ce sont, outre les gueules noires, des corps entiers tartinés de charbon qui se désarticulent en enfer.
Le chant de mon canari est largement couvert des impacts de coups de pioche et de métal raclant le sol,
mais aussi de blagues potaches et de rires de certains qui cherchent à se donner du courage.
Fernand se dresse devant moi, ses moustaches coquettes déjà ruinées au cirage du charbon, transpirant,

se déshabille devant moi, sans me lâcher des yeux, semblant me mettre au défi de me dévêtir à mon tour. 
Il dégage ses jambes, arqué sous la voûte de la galerie, pour n'être plus vêtu que d'un seul slip informe,
qui laisse de façon obscène pendre tout un tas de choses jusque mi-cuisses, qu'il est fier de m'exhiber,
convaincu il faut croire, pour je ne sais quelles raisons, que je pourrais être intéressé par son anatomie.

Ma femme se moquait de moi. Elle disait que c'était à cause des canaris. Fernand me mettait mal à l'aise.
Je restais accroché à mon travail, gêné de constater que je préférais subir la chaleur que me déshabiller.
Je devais nourrir ma famille. Et j'écoutais mon oiseau qui ne devait surtout pas cesser de chanter.
Il ne devait pas s'arrêter, mais peut-être le souhaitais-je. Pour nous sortir de là.

 

Philippe LATGER / Décembre 2023

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Sortis d'affaire

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Le vent est tombé. La lumière est venue me chercher jusque dans mon oreiller.
Je me sépare du sommeil pour bondir jusqu'à la ville tapie dans mes fenêtres.
Elle paraît paisible. Immobile. D'un calme que l'on pourrait croire inhabité.
Le bleu du ciel impose sa permanence. Et son épure. Rien ne bouge.
Noël sans neige et sans nuage. Toujours lumineux.
La nuit et ses chorales sont loin. Comme si elles n'avaient pas existé.
L'espérance des cœurs pouvaient murmurer leurs prières, à la fragilité d'armadas de bougies,

le jour est revenu pour reprendre son règne.
L'hystérie collective s'est enfin épuisée dans une overdose de vœux et de bons sentiments.
La fièvre est tombée pour céder la place au silence. La paix après le tumulte.
J'ai bondi à ma fenêtre au réveil, comme l'enfant a bondi au pied du sapin.
Le ciel est immense. Le soleil à sa place. Et j'ai trouvé mon cadeau.
La promesse du printemps qui rôde dans mes narines, dans ma poitrine.
Le calme avant la révolution des bourgeonnements et des éclosions.
Le silence sur la ville m'exauce. L'espace permis pour toutes les préparations.
Une mer d'huile, où positionner tous les navires pour la suite devient enfin possible.
Je scrute l'horizon comme s'il n'était pas devant moi mais en moi.
Tout s'est ouvert par-dessus les toits comme à la vigie d'un vaisseau que je suis prêt à armer.

L'hiver ne m'inquiète plus. Il ne sera pas de trop pour tout ce que je dois accomplir.
Noël est derrière nous. Nous sommes sortis d'affaire.
L'immobilité précaire au sommet d'un manège. Où tout retient son souffle.
J'embrasse le moment. Nu et régénéré. Réveillé et solaire. 

C'est la fin de la fin. Le début du début. Je sais ce qu'il se passe,
et ce que j'ai à faire.
 

Philippe LATGER / Décembre 2023

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Le trampoline

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Comment arrives-tu à marier ton goût pour le sexe à ta spiritualité ?
Comment parviens-tu à combiner ta pornographie à ton amour de Dieu ?
Tu n'y vois pas un paradoxe ?
- Je crois en l'âme et en l'esprit. En ce que nous avons d'immatériel.
Mais dans cette vie, nous sommes aussi matière, non ? Nous avons un corps...
Je l'aime ce corps. Je ne crois pas que l'amour de l'âme doive occulter l'amour du corps.
Ici-bas, nous sommes faits des deux. Et je ne vois pas de paradoxe à aimer les deux.

Au contraire. Je nous aime complètement. Avec notre corps et notre esprit.
J'embrasse le vivant dans son entier : matériel et immatériel.
C'est peut-être trop rabelaisien pour toi, mais je trouve de la noblesse à l'organique.
J'y vois de la beauté et la main de Dieu. Ce n'est pas parce qu'il est éphémère qu'il est moins noble.
Au contraire, à la pérennité de l'esprit, je trouve normal d'accorder une attention particulière à l'éphémère.
- Mais cette fascination que tu as pour le plaisir sexuel, pour le désir, pour l'orgasme...
Ce n'est pas très catholique, n'est-ce pas ?
- Je n'en sais rien. Je sais que cela existe. Et cela m'émerveille comme tout ce qui existe.
Au même titre que le reste. Ni plus ni moins. Je suis émerveillé d'être là. Dans ce monde. Dans ce corps.
Et tout ce qui est m'émerveille. Tout ce qui n'est pas aussi d'ailleurs. Donc, oui, le sexe m'émerveille aussi.
Quant à l'orgasme, j'irais plus loin, je pense qu'il a une dimension spirituelle. Très sincèrement.

Pour moi, c'est un moment de vérité. En tous cas, un moment où l'on s'approche très près de la vérité.
Comme dans ces moments, moins heureux, où l'on perd un proche, où la mort frappe si près de vous
qu'il perturbe le réel, notre perception du réel. C'est comme une sortie de corps.
L'orgasme est une sortie de corps. Une magnifique perturbation de la perception du réel.

C'est en cela qu'il me fascine autant...

... imagine qu'il y ait un grand terrain bordé par un mur immense. Un mur très long et très haut.
Sur ce terrain, il y a un trampoline. Il est là, près du mur.
Le mur, lui, il est si haut que personne n'a jamais pu voir ce qu'il y a derrière.
Pourtant, nous avons tous l'intuition que derrière ce mur, il y a toutes les réponses à nos questions.
Pour faire simple, imaginons que ce mur immense nous cache le mystère de Dieu.
Pour moi, faire l'amour, c'est faire du trampoline. 
A deux, sur ce trampoline, on monte, on monte, petit à petit, on monte, toujours plus haut...
On monte plus haut, ceci dit en passant, que si l'on sautait tout seul.
En faisant l'amour à quelqu'un, donc, on monte de plus en plus haut... et l'orgasme,
c'est ce moment où l'on est à deux doigts de voir ce qu'il y a derrière le mur.
On ne le voit pas. Mais on a été à ça de le voir.
C'est une émotion extraordinaire.
Par le plaisir, par cette fusion des corps, une fusion chimique, organique, mécanique,
bien sûr alimentée par autre chose, surtout lorsque la relation n'est pas que sexuelle,
surtout lorsqu'elle est amoureuse, nous parvenons à sortir de nos corps, et à monter, monter,
au plus près du mystère de Dieu.

Alors, oui. Je n'ai aucun problème à associer le sexe à la spiritualité.
Même si l'on ne voit pas ce qu'il y a derrière le mur, on peut monter si près de son sommet,
de sa ligne de crête, que l'on peut percevoir, même de façon fugace, les émanations de ce mystère,
les radiations de sa présence, des choses éblouissantes qu'on ne voit pas d'en bas.
Si Dieu a tout créé de ce monde, il a créé le sexe et le plaisir.
Est-ce seulement pour nous donner le goût de procréer et de perpétuer l'espèce ?
Peut-être. Je n'en sais rien. Le fait est que ça existe. Et que c'est merveilleux.
Je pratique et je rends grâce. Je jouis et m'émerveille de pouvoir jouir.
Je fais jouir et j'aime faire jouir. Je n'ai pas le sentiment de faire le mal en faisant cela. 
Je n'ai aucune culpabilité à faire du bien.
L'orgasme, c'est une brèche temporelle. Une brèche dans le réel.
Où l'infiniment petit et l'infiniment grand se confondent,
où l'instant et l'éternité ne font qu'un.
C'est une des seules portes, de notre vivant, pour apercevoir l'autre côté du mur.

Désolé si mon goût pour le sexe te choque ou te déçoit.
Tu le trouves peut-être vulgaire, mais je sais ce qui m'anime et m'intéresse dans cette affaire.
Quand c'est le point où la bassesse et la hauteur s'entremêlent. 
La lune et le soleil. La nuit et le jour. L'ombre et la lumière. Le corps et l'esprit.
- Le début et la fin ? L'homme et la femme ?
- Si tu veux. Et pourquoi pas le bien et le mal.
- Le yin et le yang...
- J'en passe et des meilleures.
- La réconciliation dont tu parles sans cesse. L'amour ?
- Et la paix.
- Au repos du guerrier ?
- La petite mort.
Si Dieu est en toute chose, je m'autorise à le chercher partout.
Dans le sublime comme dans le prosaïque.
Et il n'y a rien de dégradant à cette activité.
Je jouis d'exister et je rends grâce.
Je m'émerveille et remercie.
- Ainsi soit-il.
- Soit.
- ...
- Quoi ?
- ... ton trampoline, là...
- Eh bien ?
- ... tu ne veux pas qu'on en fasse ensemble ?

 

Philippe LATGER / Décembre 2023

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o Theós eínai agápi

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Attention à ne pas se méprendre.
Les anges ne sont pas tenus d'être des choses molles et guimauve, un peu gnangnan et béates,
aux limites de la bêtise, ils peuvent être tempétueux et avoir mauvais caractère, les anges,
ils n'en sont pas moins des anges.
Ce sont des guerriers. Les guerriers du Bien et de la Justice. Pas des petites choses nunuches.
D'autant qu'ils n'ont pas à être dans la séduction. La séduction serait plutôt le stratagème des démons.
Ces derniers, fourbes par essence, sont sûrement bien plus mielleux et accommodants.

Alors, ne nous y trompons pas.
Si les démons sont hypocrites, les anges ne le sont pas.
Les intentions des premiers ne sont pas claires, celles des seconds claires comme l'eau de roche.


Les démons font ce qu'il faut pour gagner la confiance mais pour nous prendre quelque chose.
Certains pour prendre notre cul. D'autres pour prendre notre âme. La plupart, souvent, les deux.
Les anges n'attendent rien en retour (du moins, a minima, qu'on ne leur crache pas à la gueule),
ils œuvrent pour que ce qui est juste puisse advenir, sans attendre d'autre rémunération.
Leur seul salaire est ici. Que la Justice triomphe. Et avec elle la paix des âmes.
C'est un combat quotidien à mener, et Dieu peut leur pardonner d'être ronchons ou colériques,
tant que leur cœur n'est pas corrompu par la haine qui est le paradis du Malin.
Le Diable, lui, est manipulateur. Le tentateur qui séduit pour arriver à ses fins revanchardes.
Le camp du Bien n'est pas le plus facile à habiter, quand Dieu a voulu la connaissance et la liberté.
Il aurait gardé son troupeau bien sage, sans difficultés, en nous privant de conscience.
Au lieu de cela, Il nous a fait libres. Pour que nous soyons libres de Le renier ou de Le choisir.
Le Mal doit accepter en fulminant qu'il fait partie du dessein du Créateur.
C'est une lutte à la fois intime et cosmique. Une lutte qui fait rage en chacun de nous.
Comme dans toute l'Histoire de l'Humanité.
Le monde des Bisounours, c'était avant de croquer dans la Pomme.
Depuis, le Bien est un combat. La Justice est un combat. Au jour le jour. Au coude à coude.
Les anges comme les démons, sont armés jusqu'aux dents.
Ils nous tiraillent collectivement et individuellement, à chacun de nos choix.

A l'Apocalypse de St-Jean, nous lisons que les anges ne se battent pas avec des pétales de rose.
Il faut ferrailler. Les anges sont des guerriers. Ils peuvent bien jurer et avoir de mauvaises manières.
Ils savent pourquoi ils se battent. Leur cœur est pur. Et l'objectif est clair. Celui de la lumière.
Libérer et liberté vont ensemble. Les Ténèbres à l'inverse sont les forces de l'enfermement.
Alors, ne nous méprenons pas.
Même avec un caractère de cochon, les anges ont du cœur, de la générosité,
se battent de toutes leurs forces pour l'émancipation, la liberté, la justice et la paix.
Ils ne se battent pas pour vous prendre quelque chose, pour vous posséder ou vous enfermer.
Ils veulent restaurer la joie dans les âmes pour chasser les Ténèbres et la victimisation.
D'autres seront peut-être plus séduisants, mais plus dangereux,
cherchant à vous détourner de vous-mêmes, dans le but de vous asservir.
Nous savons tout cela. Au fond de nous, nous avons ce qu'il faut pour sentir les arnaques.
Il nous arrive de nous tromper, de nous laisser tromper, et même de trouver du plaisir à cela.
Pour nous faire plaindre. Attirer l'attention ou appeler à l'aide. Nous pouvons avoir cette faiblesse.
Mais nous savons que nous sommes libres et avons le dernier mot en toute circonstance.
Il ne tient qu'à nous de faire le choix de la responsabilité qui est le vaisseau de la liberté.
Nous avons le choix d'être victimes ou responsables. C'est un infime réglage psychologique.
Qui déverrouille bien des choses.

Ne nous méprenons pas.
Le Bien et le Mal peuvent prendre bien des formes.
Les anges et les démons aussi.
Les uns connaissent l'amour, les autres enragent qu'il existe.
La frustration de ces derniers motive bien des catastrophes.
Les uns connaissent la haine, les autres se désolent qu'elle existe.
Le Jugement Dernier ne sera pas la victoire d'un camp sur un autre,
mais celui de la paix, celui de la justice :
la réconciliation.

 

Philippe LATGER / Décembre 2023

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Le lait caillé

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Les professionnels habitués à ce genre d'interventions avaient prévu leur équipement.
Combinaisons blanches jetables. Surchaussures bleues... se préparant à affronter le pire.
Pour la dignité de notre hôte, je n'ai pas imaginé un seul instant me déguiser en cosmonaute.
Dès la rue, au pied de l'immeuble, une odeur forte d'excréments et de cadavres retournait l'estomac.
Le vieil homme ouvrit seul la porte d'entrée qu'il eut du mal à ouvrir tout à fait.
" Attention à ne pas laisser sortir les chats " prévint-il en se frayant un chemin.
Je l'ai suivi dans l'embrasure, pour monter dans l'escalier qui menait à l'appartement.

Le carrelage des marches était à peine visible, souillé par toutes sortes de choses.
Les gars de l'équipe suivirent jusqu'à l'étage. L'un d'eux dut rebrousser chemin pour aller vomir.
Je n'avais pas même mis le masque que l'on m'avait donné et que je serrais dans ma poche.
La porte de l'appartement, en haut de l'escalier, ne put s'ouvrir complètement, obstruée elle aussi
par des montagnes d'immondices, entre lesquels il fallut bien trouver le moyen de circuler.

" Il faut l'hospitaliser d'office.

- Il a toute sa tête. C'est un homme âgé. Il a besoin d'aide, pas qu'on l'enferme où que ce soit. "
Ces gens voulaient faire vite pour plaire à leur hiérarchie. J'étais révolté.
" Je vais m'en occuper. "

Ma vie privée m'avait conduit à affronter par amour des situations de cet ordre.
Sans commune mesure. Certes. Ici, nous étions dans un cas de figure XXL. Un cas d'école.
Mais je reconnaissais bien des symptômes. Plus légers chez l'homme de 30 ans que chez celui de 80.
Des dizaines de bouteilles en plastique blanc s'alignaient tant bien que mal au pied d'un lit indiscernable,
jonché de vêtements, de croquettes, et de choses peu identifiables. Nous étions sur le pas de la porte.
" C'est la chambre " expliqua-t-il. Comme il vit que je remarquai les bouteilles blanches, il poursuivit.
" Je fais mon repas du soir avec du lait caillé. Mais je garde les bouteilles vides... C'est pratique.
Pour assouvir un besoin naturel. " Les bouteilles étaient pleines de pisse.
Bien sûr. De toute façon, les toilettes et la salle de bains étaient inaccessibles.
Des montagnes de détritus dans le couloir, jusqu'au plafond, empêchaient d'en avoir l'usage,
lorsqu'elles empêchaient d'en trouver seulement les portes.
Des chats effrayés fuirent dans nos jambes pour disparaître quelque part dans cet enfer.
Mon camarade, en confiance, continua à me faire visiter. " Ici, j'ai tous mes livres. "
Je ne me départis jamais, à aucun moment, de mon sourire amical. " Tu en as plein dis donc. "
Je faisais diversion alors que nos cosmonautes, à l'arrière, tentaient d'évaluer la situation.
Nous, nous faisions la conversation, comme lorsqu'il m'appelait le soir pour avoir un peu de compagnie.
Il aimait me raconter les grandes heures de son existence, toute dédiée à aider son prochain.
J'évitais de croiser le regard de mes collègues, concentré sur ma mission. Accompagner un ami.

J'ai dû jeter mes fringues, imprégnées d'une odeur tenace.
En boule dans un sac poubelle. J'avais refusé de porter la combinaison.
Je suis allé nu dans mon appartement pour me flanquer sous une douche chaude.
L'eau venait m'envelopper. La vapeur venait soulager mon âme et tous mes muscles.
Je renversais la tête en arrière sous le pommeau. Les yeux fermés. En suspension.
Puis, je me suis arqué, tête baissée, et je me suis arrêté un moment de me savonner.
Le bras tendu, je pesais de tout mon corps sur le poing fermé contre la paroi de la douche.
L'eau ne cessait de couler sur moi. Et je dus reprendre mon souffle. Tête basse. Envahi.
Accablé. J'ai fondu. Sous la douche. Toutes les larmes de ma douche. J'ai craqué.
Perdu dans cette solitude immense, le panache de la misère ou la noblesse de notre humanité.
L'amour trouve ses chemins partout. Même dans la désolation. Toujours dans la dignité.
Qui n'est pas toujours où l'on pense la trouver. J'étais joie et rage mêlées.
J'étais amour et colère. Au plus près d'une force dont on n'a pas le nom.
On n'hospitalisera pas cet homme. On va l'aider. Je vais m'en occuper.
La misère n'est pas là où l'on croit. Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
Heureux ceux qui ont ce courage.

 

Philippe LATGER / Décembre 2023

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Le négatif de la montée

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Dans l'entonnoir de l'automne, le jour réduit, au règne des ombres et de la nuit.
Le noir se fait. Quand tout s'éteint. Le soleil peine à se lever. Les ténèbres auraient donc gagné.
Mais cette descente aux enfers n'est pas ce que l'on croit quand la descente est le reflet de la montée.
Une ascension vers la lumière. Cette laborieuse escalade du plus haut point des montagnes russes.
C'est comme prendre son élan. Ou prendre son mal en patience. L'hiver approche. A pas de puce.
Et sa bascule.
Le sablier est renversé. Le temps d'aimer s'est écoulé. Ou à l'inverse, le temps d'aimer est arrivé.
La flamme au fond de ce couloir. C'est comme Noël en miroir. C'est l'espérance au milieu de l'obscurité.

On parvient presque à ce sommet, à ce faux plat où, excités, nous savons bien que la descente est assurée.
C'est le manège démoniaque où le cul valse par-dessus tête. On ne sait plus qui aime encore, qui a aimé.
Si l'on s'enlise dans la nuit, on pourrait croire que c'est fini. Les ténèbres auraient tout gagné.
Si l'on s'enfonce dans les noirceurs, c'est pour invoquer la lumière. Son souvenir sous tes paupières.
Les poings serrés dans ta prière. C'est pour l'attendre et mieux l'aimer.
Quand tout revient. Quand tout arrive. Meilleur que quand ça t'a quitté.
La descente est le négatif de la montée.

 

 

Philippe LATGER / Décembre 2023

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