Snap
C'est parti comme un coup de fusil, avec le bruit de bouchon qui s'extrait comme d'une sarbacane,
une boule de flipper qui a suivi son couloir, avant d'être lâchée dans une jungle de lumières pop,
tourbillonnante et tapageuse, un univers de Comics et de fête foraine.
On a coupé le cordon. Puisqu'il aurait été compliqué d'évoluer attaché à sa mère par le nombril,
pour faire ses premiers pas et ses premiers mètres sur un tricycle.
C'est un couloir virginal, vaginal, où tout s'est reconfiguré pour venir au monde.
On efface la mémoire, et on recommence. Bienvenue au niveau supérieur. Il vous reste trois vies.
A l'instant où je pianote cette phrase sur le clavier de l'ordinateur,
nous sommes le 28 janvier, fête du très respectable et respecté Saint-Thomas d'Aquin, docteur de l'Eglise,
grand esprit de l'ordre des Prêcheurs, et de l'Occident en entier, pilier de mes bien-aimés Dominicains.
A l'instant où je tape de mes dix doigts les mots qui s'alignent sur mon écran pour que vous les lisiez,
nous sommes en 2024, et je peine à croire que je suis de ce monde depuis cinquante ans.
A l'instant où j'écris cette phrase, mon cerveau s'étonne. Cinquante ans en un claquement de doigts.
J'avais en 1990 eu cette pulsion étrange d'écrire un texte dont le titre n'était autre que ton prénom.
Sans savoir que tu trouverais du premier coup ce texte dans une botte de foin, trente ans plus tard.
Une vingtaine de classeurs noirs identiques étaient alignés dans le secrétaire ouvert,
sans aucune indication sur les tranches pour les distinguer, et tu en as pris un au hasard,
que tu as ouvert sur une page. Et c'était celui-là. Que j'avais oublié moi-même.
Tapé à la machine comme trois cents autres textes. Et je parlais de toi.
A cette période où tu venais toi-même au monde, j'écrivais déjà des textes sur des claviers.
L'un d'eux parlait de la cinquantaine. En fait, c'était celle de mon père qui me l'avait inspiré.
Et voici qu'est arrivé mon tour. Vient, vient, vient la cinquantaine ... et c'était sautillant.
Parce que c'était du jazz. Pensé pour un Big Band swing, façon Count Basie.
Puisque c'était pour mon père. Dont j'avais hérité du snap compulsif entre mes doigts,
où les majeurs glissaient sur les pouces pour les faire claquer d'un coup sec.
La cinquantaine a bien fini par arriver.
Nina Simone. Sarah Vaughan. Ella Fitzgerald. Billie Holiday.
Donnaient le change à Duke Ellington, Cab Calloway, Chet Baker et Miles Davis.
Je vais applaudir Ray Charles au grand théâtre de la Cité de Carcassonne.
Je vais applaudir l'immense Keith Jarret à Barcelone.
Mon père m'a plongé dans sa marmite de jazz.
Et toutes mes compos dégorgent impunément des litres de Gershwin, de Jobim et Piazzolla.
Et je ne suis allé vraiment qu'en Amérique. A cause de cette musique.
Trouver Prince et Lenny Kravitz pour un bœuf orgasmique dans un club new-yorkais.
Comme le scotch de chez Biddle à Montréal.
Le Gospel et la Soul Music.
Que s'est-il passé au juste, en cinquante ans ?
Pas grand chose. Enfin si, je t'ai rencontré.
Je me suis un peu promené, vite fait.
Shanghai. Macao. Hong Kong. Sydney. Bali. Mexico. Istanbul. Et quoi d'autre ?
J'ai rencontré plein de gens. J'ai déçu plein de gens. J'en ai aimé beaucoup.
J'en ai déjà perdu quelques uns en route.
Mais quoi d'autre ?... Non, c'est ça.
Je n'ai que mes histoires d'amour.
Vient, vient, vient la cinquantaine ...
Bah. Rien à foutre. Je ne vois aucune différence.
Aujourd'hui, c'est la St-Thomas d'Aquin comme l'année dernière à la même date.
Ah si. Je suis devenu dominicain. Des Caraïbes. De Saint-Domingue.
Mais c'est encore et toujours, une histoire d'amour.
Bienvenue au niveau supérieur.
Il vous reste deux vies.
Philippe LATGER / Janvier 2024
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