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L'ombre est l'amie du dalmatien

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L'ombre se répand. Gagne du terrain. Fait tâche d'huile.
Elle avance à vue d'oeil. Semble vouloir courir pour atteindre quelque chose.
Au prétexte d'un tronc, un feuillage, la maison et ses tuiles, n'importe quel objet,
qu'il soit fixe ou en mouvement, elle s'élance du seuil, pour s'étirer, s'allonger au plus loin.
Une projection sur le sol. D'un simple un peu moins de lumière. Qui explose. Se déverse d'un jet.
L'enfant joue avec elle. Comme si elle le poursuivait. S'il devait ne pas lui marcher dessus. C'est un jeu. 


Dans sa chambre. Il y pense. La lumière de la lampe qui baisse la tête sur la table de chevet.
Lui permet d'y penser. Quand tout ce qui se trouve sur le chemin de cette lumière produit des ombres.
Pas besoin du soleil au dehors. Allongé seul dans son lit, il observe des formes démultipliées sur les murs.
Sur les rideaux. Le papier peint. Des bateaux. Des monstres marins. Un oiseau. Qui s'envole de ses mains.
A la chaleur tranquille des inquiétudes. Aux petites frayeurs confortables qu'on peut se faire au fond du lit.
L'ombre est un conte avec des chiens. Et des dragons. Des cerfs-volants et des voilures d'aluminium.
Pour aller loin dans l'espace. Au ralenti. Une tête de lapin. Comme on les trouve dans les nuages.

Qui peut dormir sur ses deux oreilles.
Comme Victor au pied du lit.


 

Philippe LATGER / Janvier 2023

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L'ambre résine

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La résine. En bulles d'ambre, comme à la canne du souffleur de verre, prend le soleil pour rougeoyer.
C'est une pâte translucide qui trouve un chemin dans l'écorce. En boursouflures turgescentes.
Où la lumière vient se noyer. Etirant de longues gouttes. Entre les doutes. Trouve sa route.
Aux plaques qu'on arrache, à s'y coller les doigts. Le long du tronc. Quand le parfum se dégage. Ailleurs.

La pinède me pulvérise. Comme l'univers en expansion. Tout en me réduisant à l'état de noyau. A la fois.
Je suis un point. A effacer. Et la page blanche à colorier. Aux canopées de parasols qui toisent la mer,

la baie, le schiste et les figuiers. Longeant la côte. Où je m'allonge. Pour que le point raye d'un trait
tous les mensonges. J'étais l'été. Et c'était chaud. Entre mes pins. Le bruit de l'eau. Et ses reflets.

Le sel me ronge. Pour restituer la mémoire. D'une vie dont je ne sais vraiment si elle a vraiment existé.
L'homme a bien été un enfant. A vécu il y a fort longtemps des sensations, des voluptés, impressionnantes.
Le souvenir est-il réel ? Où est-ce le présent qui est doué pour tout écrire et inventer de toutes pièces ?
L'ivresse de la Voie lactée sur la mer Méditerranée est une liesse fabriquée dont j'imagine la clameur.

La pluie de pignes sur le sol. Jonché d'aiguilles. Sèches et cassantes pour griffer la peau épaisse et le talon.
L'ambre résine sur le ciel bleu. C'est une usine à amoureux. Qui aiment l'amour et juillet. Avant. Ailleurs.
Les ponts. L'épine dans les pins. Je suis un point à l'horizon. Les bronches ouvertes. Exhalaisons.
Mes arbres souffleurs de rêves se massent sur la grève où tout commence. Ou bien s'achève.

Où nous allons.

 

Philippe LATGER / Janvier 2023

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Refrain

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Je vais, plus bas que terre,
prier pour me faire taire,
crier sur tous les toits
que je n'aime que toi.

 

Philippe LATGER / Janvier 2023

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Le vent sale

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Le vent hume le froid sale
le gris des ciels qui tombent
et je lutte pour rétablir la lumière.

L'hiver fume des feux de bois
qui désamorcent bien des bombes
et je jette mes cendres à la poussière.


L'aube tardive. Le zénith pâle.
Il faut élargir le cadran. Tirer sur l'élastique.
J'aime ce vieux pull. Mais je préfère aller nu.

Il n'y a que la douche chaude du matin et sa brume
de vapeur dans la salle de bain,
la buée sur le miroir,
pour m'encourager 
vraiment,
autant que tes baisers.
Sous la couette.
En chaussettes.
Sous
ton
plaid.

Elle coule sur mes épaules. La douche chaude du matin.
Qui me remplume. Cherche mes muscles. Pour les tirer du lit.
A la lumière artificielle. Quand l'aurore fait la grasse.

" Moi, c'est me coucher au lever du soleil que je sais faire ...
Pas me lever avant !
- Fais un effort.
Va gagner de l'argent.
Tu as passé l'âge de te coucher au lever du soleil. "
N'importe quoi... C'est pas vrai.
Il n'y a pas d'âge.
Il n'y a que des hivers qui durent.

Le froid hume le vent sale.
Je crois qu'il a neigé.
New York ne me dit rien.

Il n'y a que l'oreiller et tes chaussettes.
Sous la couette.
Et l'appel de l'eau chaude. Du gel douche.

J'aime ce pull. Et ce manteau. Mais non.
C'est à ta bouche qu'il fait chaud. A ton corps. Endormi.
Dont je ne veux pas... me désolidariser.
C'est la chaleur de la nuit. La meilleure. A ton corps. Qui dort.
Au creux des chiens de fusil. Voluptueux.

Le cumulus m'attend.
Pour ouvrir mon corps nu aux journées de travail.
Aux vapeurs du réveil qui ne valent rien.

Je passerais la saison sous la couette.
A me rendormir à ta chaleur réparatrice.
En chaussettes. Sous la couette.

Le vent souffle dehors.
Hostile. Et délavé.

 

Philippe LATGER / Janvier 2023

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La chaudière

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L'enfant ouvrit de grands yeux. La porte devant laquelle il était arrêté s'est ouverte.
Le bras en l'air, son poing était serré dans la main de sa mère, qui l'invita à entrer dans la pièce.
Le bureau de son grand-père était un sanctuaire. Qui sentait la cire et le vieux papier humide.
Un tapis aux couleurs rouge sombre couvrait le parquet qui grinça sous leurs pieds.
Un fantastique lustre vert aux lamelles de branches de palmier imposait son atmosphère coloniale.
Et devant eux, le mur était couvert de rayonnages de livres. Des centaines de livres. La bibliothèque.
L'enfant ignora les appliques et les gravures encadrées, comme les bridges disposés devant le bureau.

Il ne lâchait pas le retable littéraire des yeux. Les tranches multicolores créaient ensemble une mosaïque.
Sa mère le laissa aller à sa guise, amusée. Il s'approcha du mur de livres et leva la tête. Pour le respirer.
Comme au pied d'un gratte-ciel, un vertige le prit. Inspirant Le Livre de la Jungle et le Capitaine Fracasse.
Inspirant le Quichotte et la Bovary. Et les Mémoires de guerre du Général de Gaulle. La Mare au diable.
La Chartreuse de Parme. Les Malheurs de Sophie et La Cousine Bette. Gide. Giono. Bonjour tristesse.
Il respirait la Méditerranée de Camus et la Rome d'Hadrien. Un vieil atlas et des encyclopédies.
Les reliures en basane, en plein maroquin fauve, en demi veau cerise, étalaient leurs effets de dorures.
Pouvait-il deviner dans ses bronches le tumulte des 3 Mousquetaires et des Contes de Grimm ? 
Sentir Folcoche et la Marquise de Merteuil ? Envisager Julien Sorel et Cyrano de Bergerac ?
Il ne pouvait lire les noms qui s'entassaient jusqu'au plafond. Mauriac. Proust. Pagnol. Victor Hugo.
La vague semblait menacer de s'abattre sur lui pour l'engloutir. Il lui faisait face sans trembler.
C'était d'abord une extraordinaire composition visuelle. Bien plus intéressante que le papier peint.
Mais dont l'épaisseur indiquait qu'une chose en cachait une autre. C'était une sorte de paravent.
Quelles histoires pouvait bien dissimuler cette façade de cuir et de carton ? Celle de Peter Pan ?
Le Petit Prince peut-être ? Rien ne laissait penser qu'il y avait là des choses pour un garçon de son âge.
Aucun de ces livres ne ressemblait à ceux qu'il avait dans sa chambre et dans lesquels sa mère
pouvait piocher une histoire à lui raconter le soir, à voix douce, pour l'endormir.
Mais Céline et Tolstoï ne l'intimidaient pas. Il considérait tout ce chaos comme un velours.
Une chaleur de silence amical qui pouvait l'envelopper sans qu'il ait à craindre quoi que ce soit.
C'était comme une communication médiumnique. L'enfant percevait les deux foules d'individus.
Celle des auteurs. Et celle des personnages. Une superposition d'esprits qui crépitait dans la pièce.
Elle ne l'inquiétait pas. Elle le rassurait. C'était comme un cocon dans lequel on pouvait en confiance
s'aventurer dans l'inconnu sans frémir. Surtout dans ce havre familial d'où maman ne s'éloignait jamais.
Le fantôme du grand-père était un réconfort supplémentaire. Une présence austère mais bienveillante.
Tout cela était rugueux, engoncé, mais chaud et lumineux comme un feu de cheminée en plein hiver.
L'horizontalité de la bibliothèque n'était rien comparée à sa verticalité. Puisqu'elle partait de bien plus bas
pour s'élever plus haut, beaucoup plus haut, que ce que le champ de vision permettait de voir.
L'enfant imaginait sans peine que cela partait des tréfonds de la terre pour aller très très loin dans l'espace.
Peut-être lirait-il un jour tout Jules Verne et l'Odyssée. Mais, en l'état, il avait d'abord une certitude.
Celle d'être face à un héritage. Un trésor sauvé, arraché à la ruine du temps. Un témoignage du passé.
Il n'y avait quasiment que des vieux livres. Tout venait d'autrefois. De ce terrain vague d'il était une fois.
Cela forçait son respect. Et il n'était pas mécontent de vérifier par lui-même qu'il y avait une volupté
à s'abandonner à cette montagne de silence bavard, de sagesse universelle, intemporelle, intarissable,
qu'il n'avait pas besoin de pénétrer vraiment pour en être, lui, entièrement pénétré.
Sans savoir lire. Sans avoir à lire. Il comprit. Regarda sa mère. Qui comprit qu'il avait compris.
Il savait désormais où était le coeur de la maison. Et sa véritable chaudière.


 

Philippe LATGER / Janvier 2023

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Aux briques noires

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La rue est sombre. Le pavé luisant. La noirceur.
L'immeuble immense. Plein de fenêtres. Les guillotines.
L'escalier de service. Au métal rouillé. La lumière reflétée sur les pavés.
Les marquises éteintes. Le théâtre fermé. La montagne d'immeubles.
Des talons sur le trottoir. Furtifs. Pressés. L'astrakan. Luisant. Dans la noirceur.
L'affiche décollée. Les poignées de cuivre. Les portes vitrées. Alignées.
Sous la marquise éteinte. Les rangs d'ampoules. La nuit épaisse. La nuit pesante.
Le pavé humide. Sous des nuages de pluie. Ventrus et gris. Qui volent bas. Dans les mitaines.

Les doigts sont froids. Le bec de gaz. Et son halo éteint qui bave. Il est timide. Dans la rue sombre.
Sous les corniches. Les chapiteaux. Les mascarons et les colonnes. Aux briques noires.
Et les silhouettes de mastodontes. Pluie de fenêtres. Porte tournante.
Chapeau en feutre. Col relevé. Dans les noirceurs.
Le pas pressé.

 


Philippe LATGER / Janvier 2023

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Elastiques

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Je sais que tu es lâche,
mais je ne te lâcherai pas.


 

Philippe LATGER / Janvier 2023

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A table

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Fourmilière agitée d'individus attirée par la lumière et la chaleur.
C'est sorti de partout pour aller s'exposer au soleil.
Une surface multicolore de corps agglutinés sur la place.
Une mer de têtes et de couvre-chefs. Réunie en petits groupes pour dire du mal de tout le monde.
Et ça bavarde, ça ingurgite des choses, de la bière au café, mais aussi du tabac en inspirations inspirées.
Et ça se dispersera très vite, tiraillé par la faim et le besoin urgent de passer à table.


 

Philippe LATGER / Janvier 2023

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L'optimisme roi

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La force. Toujours renouvelée. Intacte. Ardente.
Comme le soleil qui produit sa propre énergie.
Au baiser. A l'étreinte. Au câlin. Nous devenons soleils.
Un brasier qui se consume et s'alimente. Qui crée notre lumière. Notre chaleur.
Un combustible inépuisable. Une corne d'abondance.
Comment pensez-vous pouvoir rayonner sans amour ?
Comment pourriez-vous avoir ce sourire radieux si vous n'étiez pas aimés ?
Cette force ne vient ni de l'argent, ni du pouvoir, ni même du sexe.

La célébrité, l'admiration des foules, le succès, la carrière, n'égalent en rien la puissance de l'intimité.
Bien des personnalités ont eu le privilège d'obtenir toutes les gloires publiques.
Combien se sont suicidées dans la détresse de leur solitude ?
La solitude. La vraie misère.
La seule.
La plus redoutable de toutes.

Il y a ce geyser de confiance en soi et en la vie, de gratitude et d'enthousiasme,
aux réveils amoureux plus lumineux que tous les levers de soleil.
Le froid, les ténèbres, les contraintes, les problèmes, rien ne résiste à ce volcan.
L'optimisme roi. Avec cette certitude. J'aime et je suis aimé : tout m'est égal, rien ne peut m'arriver.
Lorsqu'on sait à quel point rien de l'extérieur n'est assez fort pour venir contrarier votre bonheur.
Les contretemps. L'incompétence. La méchanceté. Et même la bêtise. Tout devient acceptable. Dérisoire.
Même si la colère persiste, même si l'indignation demeure, avec la révolte, l'engagement, la mobilisation,
une distance s'installe pour sauver votre peau, pour protéger votre coeur et votre cerveau.
Une armure bien plus solide que l'orgueil. Bien plus infaillible que la réussite.
Vous êtes invulnérables.

Toutes les potions magiques cherchent à égaler cette force.
Elles ne font qu'en compenser laborieusement le manque.
La fête. La drogue. L'alcool. Le sexe. Le travail. Le sport. Toutes ces choses poussées à l'excès.
Autant de pansements. De bricolages. Pour masquer ou combler le vide.
On trompe l'ennui. On trompe la solitude. L'ivresse. La fuite en avant. On s'enivre.
Mais fuir le vide ne le remplit pas. Et le bonheur demande du courage.
Pace que le bonheur n'est pas la jouissance.
La jouissance est une solitude.
A la force d'aimer et d'être aimé, vous n'êtes plus seuls et c'est alors que vous pouvez l'être.
C'est à cette force que vous pouvez être seuls avec vous-mêmes. En paix.
Pas parce que vous vous aimez vous-mêmes, mais parce que vous aimez et êtes aimés.
Que quelqu'un vous aime à votre place. Que quelqu'un vous aime pour vous.
C'est ce que proposent le dieu des Chrétiens et son amour.
C'est ce qui est possible à l'amour terrestre qui est une spiritualité équivalente.
Et la même énergie. Cette force d'être. Heureux.
Invincible. Enfin libre.

 


Philippe LATGER / Janvier 2023

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Nataliya

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Un geste de semeuse au ralenti.
Le bras tendu, légèrement plié, décrit un arc de cercle.
Ses cheveux relevés dans un chignon brouillon pour dégager sa nuque.
Elle croit en ce qu'elle fait. Ou bien vit-elle ce qu'elle fait.
Au milieu de partenaires imaginaires.
Que l'on finit par voir. Avec elle.
Elle n'est pas folle.
Elle danse.

 


Philippe LATGER / Janvier 2023

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