L'enfant ouvrit de grands yeux. La porte devant laquelle il était arrêté s'est ouverte.
Le bras en l'air, son poing était serré dans la main de sa mère, qui l'invita à entrer dans la pièce.
Le bureau de son grand-père était un sanctuaire. Qui sentait la cire et le vieux papier humide.
Un tapis aux couleurs rouge sombre couvrait le parquet qui grinça sous leurs pieds.
Un fantastique lustre vert aux lamelles de branches de palmier imposait son atmosphère coloniale.
Et devant eux, le mur était couvert de rayonnages de livres. Des centaines de livres. La bibliothèque.
L'enfant ignora les appliques et les gravures encadrées, comme les bridges disposés devant le bureau.
Il ne lâchait pas le retable littéraire des yeux. Les tranches multicolores créaient ensemble une mosaïque.
Sa mère le laissa aller à sa guise, amusée. Il s'approcha du mur de livres et leva la tête. Pour le respirer.
Comme au pied d'un gratte-ciel, un vertige le prit. Inspirant Le Livre de la Jungle et le Capitaine Fracasse.
Inspirant le Quichotte et la Bovary. Et les Mémoires de guerre du Général de Gaulle. La Mare au diable.
La Chartreuse de Parme. Les Malheurs de Sophie et La Cousine Bette. Gide. Giono. Bonjour tristesse.
Il respirait la Méditerranée de Camus et la Rome d'Hadrien. Un vieil atlas et des encyclopédies.
Les reliures en basane, en plein maroquin fauve, en demi veau cerise, étalaient leurs effets de dorures.
Pouvait-il deviner dans ses bronches le tumulte des 3 Mousquetaires et des Contes de Grimm ?
Sentir Folcoche et la Marquise de Merteuil ? Envisager Julien Sorel et Cyrano de Bergerac ?
Il ne pouvait lire les noms qui s'entassaient jusqu'au plafond. Mauriac. Proust. Pagnol. Victor Hugo.
La vague semblait menacer de s'abattre sur lui pour l'engloutir. Il lui faisait face sans trembler.
C'était d'abord une extraordinaire composition visuelle. Bien plus intéressante que le papier peint.
Mais dont l'épaisseur indiquait qu'une chose en cachait une autre. C'était une sorte de paravent.
Quelles histoires pouvait bien dissimuler cette façade de cuir et de carton ? Celle de Peter Pan ?
Le Petit Prince peut-être ? Rien ne laissait penser qu'il y avait là des choses pour un garçon de son âge.
Aucun de ces livres ne ressemblait à ceux qu'il avait dans sa chambre et dans lesquels sa mère
pouvait piocher une histoire à lui raconter le soir, à voix douce, pour l'endormir.
Mais Céline et Tolstoï ne l'intimidaient pas. Il considérait tout ce chaos comme un velours.
Une chaleur de silence amical qui pouvait l'envelopper sans qu'il ait à craindre quoi que ce soit.
C'était comme une communication médiumnique. L'enfant percevait les deux foules d'individus.
Celle des auteurs. Et celle des personnages. Une superposition d'esprits qui crépitait dans la pièce.
Elle ne l'inquiétait pas. Elle le rassurait. C'était comme un cocon dans lequel on pouvait en confiance
s'aventurer dans l'inconnu sans frémir. Surtout dans ce havre familial d'où maman ne s'éloignait jamais.
Le fantôme du grand-père était un réconfort supplémentaire. Une présence austère mais bienveillante.
Tout cela était rugueux, engoncé, mais chaud et lumineux comme un feu de cheminée en plein hiver.
L'horizontalité de la bibliothèque n'était rien comparée à sa verticalité. Puisqu'elle partait de bien plus bas
pour s'élever plus haut, beaucoup plus haut, que ce que le champ de vision permettait de voir.
L'enfant imaginait sans peine que cela partait des tréfonds de la terre pour aller très très loin dans l'espace.
Peut-être lirait-il un jour tout Jules Verne et l'Odyssée. Mais, en l'état, il avait d'abord une certitude.
Celle d'être face à un héritage. Un trésor sauvé, arraché à la ruine du temps. Un témoignage du passé.
Il n'y avait quasiment que des vieux livres. Tout venait d'autrefois. De ce terrain vague d'il était une fois.
Cela forçait son respect. Et il n'était pas mécontent de vérifier par lui-même qu'il y avait une volupté
à s'abandonner à cette montagne de silence bavard, de sagesse universelle, intemporelle, intarissable,
qu'il n'avait pas besoin de pénétrer vraiment pour en être, lui, entièrement pénétré.
Sans savoir lire. Sans avoir à lire. Il comprit. Regarda sa mère. Qui comprit qu'il avait compris.
Il savait désormais où était le coeur de la maison. Et sa véritable chaudière.
Philippe LATGER / Janvier 2023