La Basse n'est pas de basse condition. La Basse est de la Haute.
Sainte-Colombe-de-la-Commanderie s'il vous plaît.
Quand les modestes 234 mètres du Serrat del Pou, où madame vient au monde,
suffisent à lui donner de l'élan.
A l'ombre des sommets des Albères et du robuste Canigou, elle scintille à la source,
comme s'étirant au réveil, avec l'envie de descendre à la plage :
quitter Thuir et les Aspres, tournant le dos à l'Espagne, pour se jeter dans sa course enfiévrée.
L'amour qu'elle fait à notre terre fait son lit aussi vrai qu'elle le défait,
dans de houleux ébats, aux orages débordants.
Templiers, moines et paysans façonneront des siècles durant, le paysage pour la canaliser.
Impatiente d'aller à la mer, elle avait trouvé son chemin pour rejoindre la Têt directement à Canet.
Après le Traité des Pyrénées, ce sont les ingénieurs du Roi de France, au XVIIe siècle,
qui calmeront ses ardeurs en l'invitant à s'arrêter en ville, à Perpignan.
16 km ne sont rien. Un méandre à Toulouges,
et voici qu'elle fait son entrée triomphale dans la capitale du Roussillon.
Elle parvient aux abords de la gare, le Centre du Monde,
où les Perpignanais lui réservent le meilleur accueil.
Escortée par de puissants platanes, le Ganganeil vient alors la rejoindre pour lui prêter main forte,
sous les façades du Lycée Arago.
D'énormes bouquets de lauriers en fleurs s'ouvrent sur son passage.
Passé le Pont de Guerre, elle défile aux pieds de la Grand Poste, du Palais Consulaire,
du Palais de Justice, pour être couronnée furtivement du Palmarium.
Comme guidant les flammes de la St-Jean jusqu'à la Porte Notre-Dame,
elle caresse tendrement le Quai Vauban, pour mieux parader devant le Castillet.
Elle ne divise pas la ville. Elle la relie.
Les lieux de divertissement accourent pour la saluer.
Le cinéma du Castillet, le Rallye et le Familia aujourd'hui disparus, ou les Allées Maillol,
tissent leurs passerelles, lui tirent une révérence, comme pour la remercier.
Si la dame irrigue impétueusement la terre qu'elle féconde,
elle grossit tant à la pluie qu'il fallut la corseter.
Elle a accepté l'effort des humains à la contenir, mais son but est irrésistiblement
de retourner dans le ventre de sa mère. La Méditerranée.
C'est la Têt et les eaux des Pyrénées qui l'y conduiront tout droit.
Avec, après un passage festif dans la cité des Hommes, un retour à l'état nature,
d'oiseaux et de roseaux, ignorant la tour mutique de Château Roussillon.
Les Perpignanais qui s'agitent et s'activent depuis des siècles entre le ciel et la terre,
le savent en les observant.
Les eaux de la Basse ont leurs propres trajectoires.
Par leur course terrestre, comme par la course des nuages de pluie.
La dame emprunte éternellement ce même circuit, par le ciel, par la terre.
Et nous, qui errons entre les deux, avec l'intuition que la fin et le début sont une même chose,
de la source à l'embouchure, vénérons cette Basse qui nous porte la vie, avec notre élément,
et qui, contrairement à ce que son nom indique,
nous donne de la hauteur.
Philippe LATGER / Février 2023