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Rennes-les-Bains

Publié le

Des pampilles à tes épaules brunes.
Qui perlent sous tes cils et au coin de tes lèvres.
Tu sors de l'eau dans un habit de lumière.
Cheveux mouillés.
C'est la lumière qui trouve son maître.
L'éblouissement. Et moi, j'y crois.
Débordant d'appétit, tu te dresses

pour chercher l'inspiration
et ma bouche.
Eté. Dernier.
Comme horizon.
Inversé.



Philippe LATGER / Mars 2023

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Mieux heureux

Publié le

Pour l'instant, j'avance en confiance. 
Et plutôt joyeusement...
- Dans l'espace ou dans le temps ?
- On n'avance que dans la vie. Non ?...
- ... Tu veux dire que tu avances en âge ?
- Peut-être. Oui. C'est le seul mouvement qui compte.
Le seul qui ne puisse être désamorcé. Pas même par l'immobilisme.

- Pour résumer, si je comprends bien, tu vieillis joyeusement, en confiance.
- Etrange que vieillir soit un vilain mot aujourd'hui.
J'hésite moi-même à y adhérer. Alors que c'est une chance inespérée.
Vieillir est un privilège.
- Certes... ça n'est pas donné à tout le monde.
- Exactement. Beaucoup, autour de nous, n'ont pas eu ce loisir.
- Paix à leurs âmes.
- Pour l'instant, j'aime ça. C'est très agréable.
De s'épaissir et de s'alléger à la fois.
La pesanteur se fait plus sensible. Mais l'élévation aussi.
Une sorte de répétition générale.
J'imagine qu'à ces forces contraires, la Mort arrive quand le fil casse.
Le corps tombe. Quant au reste...
- Tu es plus heureux qu'avant ?
- Je crois que c'est ça.
Peut-être pas plus heureux... 
mais mieux.




Philippe LATGER / Mars 2023

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Chiens de fusil

Publié le

Le devant de mes cuisses contre l'arrière de tes cuisses.
Mes tibias contre tes mollets. Et mes pieds sous tes pieds.
Deux chiens de fusil. Emboîtés. Mon avant bras pour te ceinturer.
Plaquer ton dos contre mon torse. Pour respirer dans ta nuque.
Pour respirer tes cheveux.
Tu me laisses faire. Le câlin t'indiffère.
Pour moi c'est la survie. Le chargeur de batterie.
Mes coups et doigts de pied massent ensemble tes plantes de pied.

Alors que mes pectoraux adhèrent à ta peau, de part et d'autre de la colonne vertébrale,
au gré de ma respiration, qui se synchronise à la tienne. Même en canon.
Parce que tu as froid, je t'enveloppe. Je suis l'armure.
Je deviens plaid. Duvet, bouillotte et couverture. Je deviens ours.
Parce que j'ai froid, je t'enveloppe.
Tout à ce que je fais. Tu me laisses faire.
Ton attention est ailleurs. Et l'ours vient à bander.
Les abdos contractés. Sur la chute de reins. Au corps qui se cambre.
Pour accueillir l'hommage. Armer deux chiens de fusil. Emboîtés.
Le câlin évolue. T'indiffère moins. Tu l'encourages. Tu prends la main.
Pour vider le chargeur.
Et je reviens après la guerre.
Coller ton corps contre le mien.
Chiens de fusil. Mes batteries en charge.
Coucher est partager la couche. Et le sommeil.
Où je peux sombrer. Dans l'océan de cette chambre.
Mon souffle à ton épaule. Mon bras en guise de traversin.
Rendre les armes. Aux guerriers du repos. Prendre des forces.
A nos écorces. Dans la même peau. De deux ours en chiens de fusil.




Philippe LATGER / Mars 2023

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Vodka

Publié le

Laurent, compagnon de fêtes alcoolisées et d'après-midis oisives aux terrasses de café, s'installe avec moi.
Prendre un café est avec lui une affaire sérieuse qui prend beaucoup de temps, peut prendre la journée.
Regarder les gens passer, commenter la soirée de la veille ou les gros titres de l'actualité, bien sûr,
s'ajoute à l'activité principale de ces séances, qui consiste à envisager tous les possibles d'une vie,
rêver à voix haute de ce que l'on imagine devoir ou pouvoir faire de soi, pour devenir quelqu'un.
Il est persuadé d'être écrivain. Aussi vrai que je suis certain d'être quelque chose de cet ordre.
Ce sont ces ambitions ou fantasmes communs qui nous lient et nourrissent notre amitié.
Sur la place de la cathédrale, une table au soleil nous attendait. Il n'était pas midi.

Je ne sais pas de quoi de nous parlions. Mais il me semble que l'humeur était à la plaisanterie.
L'objectif devait être, comme souvent avec lui, celui de faire de l'esprit et d'enchaîner des bons mots.
C'était une gymnastique agréable. Rebondir sans cesse pour entretenir une agilité dans l'art de la répartie.
Le regard semblait alors chercher une réplique dans le décor. L'environnement pouvait nous venir en aide.
Le personnel de l'établissement, habillé de noir, nous connaissait et ne prenait même plus la commande.
On nous apportait les cafés d'office. Il fallait bien sûr sortir une ou deux bêtises aux serveurs,
comme à la patronne, pour les amuser, obtenir un sourire, une façon comme une autre de séduire,
lorsque Laurent et moi prenions beaucoup de soins et de plaisir à faire rire nos contemporains.
Duettistes.

Ce jour-là, il y eut un moment, étrange et agréable, où mon attention fut délicieusement distraite.
Laurent ne s'en rend pas compte, mais remarque en revanche, à sa façon, la cause de mon flottement.
" Tiens, il est nouveau lui... " Oui. Il était nouveau. Nouveau est le mot qui lui convenait à plusieurs titres.
Et je ne l'avais pas lâché des yeux depuis que nous avions pris place. " ... il a un physique. "
Laurent n'était pas intéressé mais honnête. En effet, l'animal avait un physique. C'est le mot. Peu commun.
Mieux encore. Ce grand garçon avait une gueule. De celles capables d'être belles à la barbe de la laideur.
On n'est pas dans la joliesse des petits traits. C'est un visage masculin, tranché à la hache.
Une grosse bouche épaisse. De grandes dents. Un grand front. Des yeux globuleux.
Un visage étrange mais captivant. Comme l'ensemble de son corps. Grand et maladroit. Une silhouette.
Lui aussi vêtu de noir. Habillé exactement comme ses collègues. L'ensemble sur lui devenait très couture.

Il évoluait avec son plateau en terrasse comme en catwalk viril et naturel sur un podium de fashion week.
Naturel parce que malgré lui. C'était sa physionomie. Où tout de lui paraissait hors norme.
Ses épaules. Son buste. Ses jambes. Ses mains... Son menton. Son profil. Son sourire.
" Ce mec n'est pas d'ici. "

J'étais à cent lieues de penser que Michel ait pu me repérer et me remarquer de son côté.
Moi, je n'avais vu que lui, dès mon arrivée. Attrapé par la somme solaire de ses différences.
Ses étrangetés ensemble, d'anatomie et de comportement, faisaient de lui quelqu'un de radicalement beau.
Une beauté incontournable. Incontestable. Un être à part. Qui m'a terrassé au premier contact visuel.
Je le regardais faire en silence, songeur, depuis longtemps, lorsque Laurent exprime sa surprise.
Je ne suis pas certain d'avoir envie d'en discuter avec mon partenaire. Je balaie la discussion.
Je veux être tout à mon trouble. A mon émerveillement. Quelque chose qu'il fallait protéger.
De loin, une écharde se plante voluptueusement dans ma poitrine. J'entends le son de sa voix.
Et je connecte l'effet que me font ses mains à celui que me font sa voix et son rire.

L'impression de saisir tout d'une personne en quelques secondes est un vertige.
Celle de tout comprendre et de tout aimer en un seul clic. Je me sais perdu. Piégé.
Et puis, il est arrivé quelque chose. Il portait des cartons de boissons qui venaient d'être livrés.
Le garçon est maladroit. Mais il est agité, paniqué, amusé de l'être, ou cherchant à s'en excuser.
Un carton lui échappe des mains. Il casse des bouteilles de vodka sur le pas de la porte. On en rit.
Une petite animation qui attire l'attention sur lui au moment où il voulait être invisible et disparaître.
Je ne comprends pas le sentiment que j'éprouve à ce moment-là. Celui d'être la cause de l'incident.
Ce qu'il me confirmera lui-même, de lui-même, quelques jours plus tard. Dans une intimité imprévisible.
Je ne peux l'envisager à ce moment là. A l'instant où cela arrive. Mais les jeux sont faits. Trop tard.
C'était donc lui. Michel. Sorti de nulle part. Débarqué de Paris. Le nouveau. Le renouveau.
Nous allions vivre trois ans de vie commune. A flux tendus. Intenses. Inattendus. Décisifs.
Rocambolesques et Rock & Roll. Qui résonnent encore dans l'ossature.

Au moment où les bouteilles de vodka se sont brisées,
j'ai su qu'il était à moi.
Ces éclats de verre annonçaient à l'un comme à l'autre
qu'il était entré dans ma vie, que j'étais entré dans la sienne.

Au moment où les bouteilles de vodka ont volé en éclats, j'ai su
que nous étions ensemble.




Philippe LATGER / Mars 2023

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Qui est Lâchlabatt ?

Publié le

Lâchlabatt est un méchant.


Philippe LATGER / Mars 2023

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Un point c'est rien

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La roulette du briquet sous le pouce.
La flamme s'enflamme. Comme au jeu de hasard.
Impair et manque. Le Casino. La bille d'ivoire s'arrête.
Il y a un cercle dans le cercle.
La trotteuse dans son cadran. Détricote le temps de ses aiguilles.
Elle court après les minutes durant des heures.
On chronomètre. Les rendez-vous manqués.
Il y a un cercle dans le cercle.

Six balles dans le barillet. La roulette devient russe.
Le canon pointé tourne en rond comme une bouche ouverte.
Le coup peut partir à tout moment. A plat ventre. Mains sur la tête.
Il y a un cercle dans le cercle.
Le vélo dévale la voûte. La roue voilée. Chaîne huilée.
La chambre à air. L'odeur de gomme sur le goudron.
Mais c'est la route qui est avalée. Kilomètres envolés.
Il y a un cercle dans le cercle.
Tous les cerceaux à tes poignets. Le hula hoop articulé. Dégingandé.
Et les colonnes dégondées. La silhouette dévertébrée.
La jeunesse à la ronde. Et la coupe au carré. Coupée net.
Il y a un cercle dans le cercle.
C'est le tronc d'arbre tronçonné. Le bûcheron à la cognée.
Aux doigts de viande hachée. Pour les clairières dans la forêt.
Qui met sa force dans les écorces, et tout le bois à débiter.
Il y a un cercle dans le cercle.
La roulette du briquet sous le pouce. 
Pour inspirer le feu, expirer une âme et des ronds de fumée.
S'écraser comme un saphir sur le disque, au fond du cendrier.

Il y a un cercle dans le cercle. Et des microsillons.
C'est l'évolution de la révolution.
Le satellite sur son orbite. Les rotations astronomiques.
Où est le centre du système ? Les ronds dans l'eau.
Au fil des ondes. Qui s'élargissent en anneaux.
Il y a un cercle dans le cercle.
Un point c'est tout.
En ce bas monde.
Un point
c'est rien.





Philippe LATGER / Mars 2023

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Vive le Moi !

Publié le

Le Moi d'hier est mort. Vive le Moi !
Le Moi d'avant-hier. Et celui de la veille.
Celui de l'année dernière. Celui d'il y a dix ans.
Je suis la somme de mes propres cadavres.
Puisque l'enfant de 4 ans n'est plus. Celui de 8 ans non plus.
Le gamin de 14. Le jeune homme de 18. Tous sont morts les uns après les autres.
Pourquoi est-ce que je m'en inquiéterais ? Je suis toujours vivant.
Ou en ai-je la sensation. L'illusion peut-être.
Quand le Moi qui a commencé ce texte, quelques lignes plus tôt, est déjà mort.
Que c'est celui qui amorce cette phrase, ici même, qui se pense à peu près présent.
Le présent. Ce concept incertain. Insaisissable. Toujours fuyant.
Qui est la clé de plusieurs mystères.

Celui du Réel. Celui du Temps. De la Conscience ou de la Mort.
Je prends la décision ferme et définitive, de trouver cela amusant.
Le Moi d'à l'instant est mort. Vive le Moi !



Philippe LATGER / Février 2023

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Celui de faire

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On confond aimer et être amoureux.
La passion amoureuse et la relation amoureuse. On confond tout.
Lorsqu'on comprend bien qu'en trente ans, quarante ans d'amour, deux êtres qui s'aiment,
qui s'aiment toute une vie, ne sauraient être bloqués dans un sentiment constant et invariable
sur des périodes aussi longues à l'échelle d'une vie humaine.
On comprend aisément que deux êtres qui s'accompagnent aussi longtemps, voire toute une vie,
en couple ou pas, mariés ou pas, passent par bien des états et des situations,

avec des hauts et des bas, des circonstances comme des évolutions.
Mais aimer quelqu'un est bien ce qui arrive après l'éblouissement premier.
C'est ce qui s'installe après la rencontre, après le coup de foudre et l'ivresse.
Aimer quelqu'un est ce qui se construit après la fièvre de la passion amoureuse.
C'est l'équipe indestructible qui se constitue dans une relation privilégiée,
où une chose, peut-être plus rare que l'amour lui-même, peut se nouer entre deux âmes :
la confiance.

Aussi vrai que le travail de l'artiste commence après la fulgurance donnée par l'inspiration,
ce premier trait, cette première phrase, apparue comme venue d'ailleurs,
qu'il faudra égaler ensuite, plus laborieusement, par une construction digne de ce premier jet,
l'amour se tricote précisément de la même façon, après la houle sublime de la rencontre.
S'en tenir au coup de foudre ne serait pas juste paresseux.
Ce serait refuser d'en faire quelque chose.
Cela reviendrait à se contenter d'attendre passivement les opportunités offertes par la vie,
sans jamais se mettre dans la position active de se saisir de l'une d'elles pour agir sur le réel
et être artisan de son propre bonheur.
Dommage que le mot travail soit devenu ennuyeux ou répulsif, lorsqu'il devrait être excitant,
valorisant, galvanisant même, quand il révèle un pouvoir que nous avons.
Celui de transformer les choses, celui de les modeler, changer le réel à notre guise,

de construire, renforcer, protéger même, en fonction de nos aspirations,
ce qui paraît essentiel à notre bonheur.
C'est dans ce sens que l'amour est un travail.
Un travail proche de celui de l'artiste qui crée une œuvre.
Le travail de l'artiste qui ne se contente par des saillies données par l'inspiration,
mais celui de l'artiste qui cherche, qui cherche activement, la situation du bonheur.
Cette dernière peut se trouver dans l'équilibre, la beauté, la vérité, l'intensité,
ou un mélange de tout cela, peu importe, sa recherche est une démarche active.
Ce qui est vrai pour l'œuvre l'est pour l'amour.
Si des choses sont données par le destin, le hasard d'une rencontre,
cela devient de l'amour, comme la recherche artistique devient œuvre d'art.
A force de conviction et de détermination.
Au moment où nous avons accepté notre pouvoir, magnifique, d'être libre :
celui d'être acteur, agissant, responsable... celui de faire.




Philippe LATGER / Février 2023

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Départe-mentale

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Les bourrasques dans la nuit. La vitesse.
Le vent déporte la voiture. A 110. 120. 130 km/h.
La ligne droite dans la musique. Symphonique. Tempétueuse.
140. 150. Wagnérienne. Orageuse. Merveilleuse.
Et je suis. Extraordinairement vivant. Au bon endroit. Au volant.
Le mouvement. Dans la nuit noire. Mouvementée.
Sur ma départe-mentale. Rectiligne.

Mes poings tiennent la voiture sur sa trajectoire.
Seul sur la route. Je maîtrise le véhicule.
Qui me propulse vers la côte.
Je ralentis. Je rétrograde. A l'entrée d'un village.
Changement de régime. De rythme. De posture.
Je patrouille dans la rue déserte.
France Musique.
Je suis libre.
Je parade.
Puis je sors.
Je passe les vitesses.
Je repars dans les cuivres.
Les cors et les trombones déployés.
Ma vie est fantastique. Fantastiquement vivante.
Tout y est vibrant. Intense. Extraordinaire. Et voluptueux.
Le vent se déchaîne. Et je dois tenir la machine. Au ruban de goudron.
Qui tortille dans le relief. Pour franchir une côte. Me ramener chez moi. Au loin.
Où le café m'attend avec une nuit blanche. Pour sauver quelque chose de ça.
L'écrire quelque part. Panneaux phosphorescents. Et l'éclat des cymbales.
Le marquage au sol et les nappes de cordes, épaisses comme la nuit,

qui rampent comme un brouillard que les phares transpercent,
et que les bois dissipent en volées ou en nuées d'oiseaux.
Le vent vient, en violet et violent, me tenir le volant.
Détourner ma carlingue que je maintiens en vol.
Sur l'échappée moche de la départementale.
Au chaos du final empesé qui s'attarde.
La ville m'apparaît. Ma destination.
L'aéroport. Et déjà l'autoroute.
Ma nuit est fantastique.
Fantastiquement
... vivante.
Belle.
Et devant moi.




Philippe LATGER / Février 2023

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Hôtel Costes

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Sous l'alignement régulier des lanternes, une longue devanture noire se déroule le long du trottoir.
Il enserre le bloc austère de l'immeuble comme le ruban satiné d'un énorme paquet cadeau.
J'ai rendez-vous avec lui. Quelques années après notre rupture. Une émotion me saisit.
Comme si je ne réalisais que maintenant, avant d'entrer dans le lobby, ce qu'il était en train d'arriver.
Michel est à l'appartement de la rue Cyrano de Bergerac. Nous devons aller voir la Star à l'Olympia.
C'est avec lui que j'ai quitté Barcelone pour m'installer à Paris. Il est ma nouvelle vie. Bien sûr.
Mais l'homme que je rejoins a son importance. Et peut-être plus que ça. Je suis mort de trac.
Il me faut gravir dignement ces trois marches de marbre et franchir ce petit chapiteau de cirque.

Je n'y avais pas réfléchi. Je compte dans ma tête. Trois ans. Trois ans que nous nous sommes séparés.
Je ne pourrai pas rester. J'irai voir Véronique Sanson à l'Olympia avec Michel en suivant.
Rue Saint-Honoré. Paris. Je prends une grande inspiration, relève la tête, et entre dans l'Hôtel Costes.
Je m'annonce. " Je cherche un ami. "... Je jette un œil autour de moi. J'ose prononcer son nom.
On me sourit et l'on me conduit à lui. Installé dans la cour intérieure. Il lève le nez. Qu'il a grand.
Côté cour. Côté jardin. Au milieu d'un bouquet de végétation où il a trouvé son élément.
Il affiche un sourire d'enfant en me découvrant et se lève. Mes jambes me portent à peine.
Je contiens mes émotions. Lui retourne mon sourire. Le même mais en double. On s'embrasse.
Bien sûr. Véronique Sanson. Dont il est capable de me fredonner gaiement quelques paroles.
" Comme je l'imagine, il vient de loin. Comme je l'imagine, il est musicien.
Comme je l'imagine, il pourrait même... être celui qui sera l'homme que j'aime. "
Nous nous mangeons des yeux. On nous interrompt pour savoir si l'on désire quelque chose.
A boire, naturellement. Je me reprends donc, l'air décidé, pour commander un verre de vin blanc. Sec.
J'ai dans la gorge des mots bizarres qui me viennent et qu'il me faut organiser très vite avant de parler.
L'un d'eux est pardon. Celui-ci insiste. Prend beaucoup de place. Trop gros pour être articulé.
Je lui demande platement comment il va. Je pense à Michel. Je suis amoureux de Michel. Vraiment.
Et tout à coup, je me dis que le pardon que j'ai dans la gorge, c'est peut-être à lui que je dois le demander.
Ce rendez-vous n'est pas une trahison, mais je me sens coupable. D'aimer encore un autre homme.
Celui qui s'anime devant moi, heureux comme un gosse, à me raconter de petites choses sans importance.

Il me retourne la politesse de la question générale. Je souris avant de me lancer. Cherche mes mots.
Je joue avec mon verre, le regard fuyant, avec cette impression que lui et moi tournons autour du pot.
En fait, nous n'avons envie de parler ni de lui, ni de moi. Nous avons envie de parler de nous.
Je lui réponds quelques banalités sur mon travail. Art Mengo. Ma signature chez Sony. Grâce à lui.
Il est aussi distrait à ma réponse que je l'ai été à la sienne. Ce qui confirme mon sentiment.
Nous avons envie de parler de nos vies privées. Il veut connaître la mienne comme moi la sienne.
Il veut savoir si je suis heureux, si je suis avec quelqu'un. Si je suis amoureux. Si je suis libre.
Et moi, savoir s'il veut le savoir.

J'avais rejoint son meilleur ami à New York. Où un flirt étrange m'était apparu comme obscène.
Après une soirée où il m'avait sorti le grand jeu, dîner à Times Square, comédie musicale à Broadway,
je l'avais raccompagné jusque devant son hôtel. Un moment d'hésitation m'a mis mal à l'aise.
Avant qu'il me demande si je voulais monter boire un dernier verre, je suis intervenu. Très vite.
Pour éviter de mettre tout le monde dans l'embarras. Couper net. Eviter la douche froide. Celle du râteau.

J'ai dit quelque chose du genre : " Je dois rentrer à mon hôtel. " Et je l'ai remercié pour la soirée.
C'est en rentrant de ce séjour pathétique à New York que j'ai rencontré Michel. A Perpignan.
Deux ans plus tard, je vide mon verre de vin blanc à l'Hôtel Costes. Avec ce goût amer dans la bouche.
Comment expliquer ce que j'ai foutu avec son meilleur ami... D'abord, c'était après notre rupture.
Ensuite, c'était une façon de garder un lien avec lui. Minable certes. Mais une façon de rester dans le jeu.
Dans le cercle. Pas une façon de l'atteindre. De le blesser. Ce n'était pas pour lui faire du mal.
Mais une façon maladroite de rester dans les parages. La pire qui soit. J'en conviens. Un désastre.
Je le regarde fixement. Je ne parviens pas à lui dire. " Je t'ai aimé comme un fou. De toutes mes forces. "
Il soutient mon regard et semble me signifier qu'il attend pourtant que ça sorte. Une fois pour toutes.
" J'ai été heureux avec toi. Fou amoureux de toi. Je n'ai aimé que toi. J'étais sincère. "... Rien n'est sorti.
Parce que l'emploi du passé n'aurait pas été vraiment honnête. Pas tout à fait vrai. Un terrain glissant.
Lorsque je ne pouvais pas employer le présent. Michel se préparait à me rejoindre pour le concert.
Mon amour de Michel... J'ai commandé un autre verre de vin. Noyer la confusion des sentiments.

J'étais ivre. En panique. Et perdu. Rue Saint-Honoré. A la recherche d'un taxi. Je suis en retard.
Je ne parvenais pas à le quitter. A partir. Je ne savais plus où était la place Vendôme. Je ne savais plus rien.
Rue de Caumartin. Boulevard des Capucines. Quelque chose me disait que je pouvais y aller à pied.
Mais j'étais ivre. J'ai arrêté un taxi. Me suis affalé sur la banquette arrière, théâtral, cinématographique. 
Jusqu'aux grosses lettres rouges qui affichaient le nom de Véronique Sanson. L'Olympia. Et Michel.

Inquiet. Sur le trottoir. Je sors de la voiture et le serre fort dans mes bras. Il ne comprend pas. On y va.
Oui. On y va. Au diable la première partie. Tout va bien. Tout est sous contrôle. Je suis avec mon homme.
Tabassé par les orages passés. Comme rejeté violemment sur la plage par une houle immense de tempête.
Je me tuerai d'aimer comme ça. Je me tuerai un jour d'aimer les hommes comme je les aime. J'en mourrai.
Je ne dirai pas pardon à Michel non plus. Pas cette fois-là. Je le conduis au show de la Star sans broncher.
Je l'aime sincèrement. Il ne doit pas en douter. Je ne mens à personne. Pas même à moi-même.
Le cœur brisé. Mais toujours amoureux. Ardent. Débordant. Comme une corne d'abondance.

Fort de mes élans. Et de ma détermination. A être vivant. Dans l'intensité de mes rapports.
" Et je regarde vers le Nord. Et je regarde vers le Sud. Et tout disparaît avec mes certitudes. "




Philippe LATGER / Février 2023

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