On confond aimer et être amoureux.
La passion amoureuse et la relation amoureuse. On confond tout.
Lorsqu'on comprend bien qu'en trente ans, quarante ans d'amour, deux êtres qui s'aiment,
qui s'aiment toute une vie, ne sauraient être bloqués dans un sentiment constant et invariable
sur des périodes aussi longues à l'échelle d'une vie humaine.
On comprend aisément que deux êtres qui s'accompagnent aussi longtemps, voire toute une vie,
en couple ou pas, mariés ou pas, passent par bien des états et des situations,
avec des hauts et des bas, des circonstances comme des évolutions.
Mais aimer quelqu'un est bien ce qui arrive après l'éblouissement premier.
C'est ce qui s'installe après la rencontre, après le coup de foudre et l'ivresse.
Aimer quelqu'un est ce qui se construit après la fièvre de la passion amoureuse.
C'est l'équipe indestructible qui se constitue dans une relation privilégiée,
où une chose, peut-être plus rare que l'amour lui-même, peut se nouer entre deux âmes :
la confiance.
Aussi vrai que le travail de l'artiste commence après la fulgurance donnée par l'inspiration,
ce premier trait, cette première phrase, apparue comme venue d'ailleurs,
qu'il faudra égaler ensuite, plus laborieusement, par une construction digne de ce premier jet,
l'amour se tricote précisément de la même façon, après la houle sublime de la rencontre.
S'en tenir au coup de foudre ne serait pas juste paresseux.
Ce serait refuser d'en faire quelque chose.
Cela reviendrait à se contenter d'attendre passivement les opportunités offertes par la vie,
sans jamais se mettre dans la position active de se saisir de l'une d'elles pour agir sur le réel
et être artisan de son propre bonheur.
Dommage que le mot travail soit devenu ennuyeux ou répulsif, lorsqu'il devrait être excitant,
valorisant, galvanisant même, quand il révèle un pouvoir que nous avons.
Celui de transformer les choses, celui de les modeler, changer le réel à notre guise,
de construire, renforcer, protéger même, en fonction de nos aspirations,
ce qui paraît essentiel à notre bonheur.
C'est dans ce sens que l'amour est un travail.
Un travail proche de celui de l'artiste qui crée une œuvre.
Le travail de l'artiste qui ne se contente par des saillies données par l'inspiration,
mais celui de l'artiste qui cherche, qui cherche activement, la situation du bonheur.
Cette dernière peut se trouver dans l'équilibre, la beauté, la vérité, l'intensité,
ou un mélange de tout cela, peu importe, sa recherche est une démarche active.
Ce qui est vrai pour l'œuvre l'est pour l'amour.
Si des choses sont données par le destin, le hasard d'une rencontre,
cela devient de l'amour, comme la recherche artistique devient œuvre d'art.
A force de conviction et de détermination.
Au moment où nous avons accepté notre pouvoir, magnifique, d'être libre :
celui d'être acteur, agissant, responsable... celui de faire.
Philippe LATGER / Février 2023