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Anesthés-

Publié le

J'ai une vingtaine d'années. Ma mère se bat contre un cancer. Généralisé.
Elle se débat contre la chimiothérapie et contre la morphine.
Je me débats contre la mort lente de l'alcool, contre des litres de whisky.
Je sors dans une boîte ringarde où je me décalque la tronche. La murge anesthésique.
Je prends la voiture ivre mort. La voiture est censée me ramener chez moi.
Chemin de traverse que je connais par cœur. Je rêve de dormir. M'écrouler dans mon lit.
Le plateau horizontal de l'automobile, soudain, penche dangereusement à droite.
Deux roues roulent dans le fossé. Le réflexe consiste à donner un coup de volant à gauche.
Faire remonter la voiture sur la route. Dans ce virage. Le talus d'en face non évité. La voiture plantée.

Je n'ai rien senti du choc. Sinon une secousse. Et l'arrêt net sur le remblais. 
A cette heure-ci, cette route est déserte. Je peste contre ma Citroën qui refuse de redémarrer.
Je m'acharne sur le contact, sans succès. Epuisé, je renonce. J'abandonne ma voiture et rentre à pied.

J'ai une vingtaine d'années. Ma mère se bat contre la mort annoncée.
Je me bats contre son cancer et sa chimiothérapie, dans mes litres de whisky.
Je me réveille chez moi, dans ma chambre. Il y a du mouvement à l'extérieur de la maison.
Malgré ma gueule de bois, je sors de mon sommeil sans rêves pour aller voir ce qui se passe.
Dans la cour de la maison, une dépanneuse dépose ce qu'il reste de ma voiture. Diminuée de moitié. 
Plus de capot. Comme fracassée sur un mur. Le parebrise est brisé. Et soudain me vient une pensée.
Que je dois vérifier par moi-même dans le miroir de la salle de bains. Le front tuméfié.
J'inspecte mon crâne. Cette bosse violette et mauve avec son sang pris violacé.
Je ne suis pas sûr de comprendre. Dans un sentiment de honte dont je ne sais pas trop quoi faire.
J'avais pété le parebrise avec ma tête. Et je n'avais rien senti. Aucun souvenir de cela.
Seulement le choc de la voiture contre le talus. Aucun souvenir d'un coup de boule dans le parebrise.
Et pourtant. Toutes les évidences étaient rassemblées. L'épave est déposée au milieu de la cour.

Les deux roues roulent dans le fossé. Je rêve de dormir. M'écrouler dans mon lit. Ne pas rêver.
Un sommeil sans cauchemars. Le plateau horizontal penché dangereusement à droite. Coup de volant.
Le réflexe consiste à sortir la voiture du fossé. La remettre sur la route. Etroite. Du chemin de traverse.
La voiture s'encastre aussitôt dans le talus dans un froissement de tôle, de plastique, de verre et de métal.
Ma tête vient percuter le parebrise au-dessus du volant. Et je me retrouve dans mon siège, contrarié.
Cela ne dure que trois secondes. Et je m'acharne sur le contact pour redémarrer cette putain d'automobile.

Je veux dormir. Je suis épuisé. Dormir sans cette présence atroce à mon chevet qui respire dans le noir.
Je n'ai aucune douleur à la tête. N'ai même pas vu que je venais de péter le parebrise. Je n'ai rien senti.
La murge anesthésique. Ma mère se bat contre la mort. Je me bats contre ma voiture. Contre moi-même.
Je veux m'écrouler dans mon lit et ne penser à rien. J'abandonne ma voiture et rentre à pied.
Ma mère va mourir. J'ai une vingtaine d'années. La mort m'a épargné.




Philippe LATGER / Avril 2023

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Anachron-

Publié le

L'instant. Fuyant. Qui peine à exister.

Le présent se superpose au présent.
Un présent toujours présent qui interfère.
Qui s'invite dans le présent du moment. Et s'impose.
Un instantané. Réveillé par une odeur particulière. Un parfum.
Qui libère une sensation que le corps a imprimée. Il y a dix ans. Vingt ans. Trente ans peut-être.
Il y a des présents plus forts que d'autres. Enfouis sous la peau. Ou cachés dans un recoin du cerveau.
Qu'un geste, une image, une impression, peut faire remonter à la surface. En une fraction de seconde.
La superposition des mondes. Un vertige. Une même lumière à travers deux pellicules.
Un instant d'il y a vingt ans devient présent. Plus présent que le présent du moment.

S'intercale dans la chronologie. Un flash anachronique. Une chose qui fut et qui est à nouveau.
Que l'on croyait oubliée. A laquelle on ne pensait plus. Une chose disparue mais qui n'était pas morte.
Une chose perdue mais qui ne l'était pas. J'avais dix ans. J'avais vingt ans. Et c'est toujours présent.
Les vies d'avant mais maintenant. Plus épaisses que l'instant. Fuyant. Qui peine à exister.



Philippe LATGER / Avril 2023

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La proue en poupe

Publié le

Les algues frangent le rivage,
d'un virage où se rangent les galets,
entre bulles de bave et coquillages
sur le sable mouillé.
Le sel marin aux oursins que l'eau lèche
vient mordre les dunes de cette peau de pêche
juteuse dans ma bouche qui peut tout avaler,
sans se penser souillée.
Les vagues tranchent le visage,

d'un mirage où se vengent les volées,
se mélangent nos mollets et nos ambages,
entre jambes fouillées.
L'écume lascive salive à nos peaux rêches
au soleil d'étendoirs, des lessives qui sèchent,
jusqu'aux draps de ton lit qui pourraient s'envoler
de nos sommiers rouillés.
Nos langues mangent nos bandages,
s'enroulent au frein de leurs sillages,
délient les faims anthropophages
aux tentacules entortillés.
Tous nos vaisseaux dans leurs naufrages
irriguent le grau en suffrages
aux corps spongieux des amarrages,
aux ventricules dégoupillés.
La proue en poupe déménage,
dans la tempête et ses forages
qui font gicler aux abordages
les houles fort émoustillées.
Les algues rongent les cordages,
dérangent les gréements rejetés sur la plage
où deux mâts en chaloupe ont bavé l'essorage
sur le sable mouillé.




Philippe LATGER / Avril 2023

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Besoins d'appartenances et de comparaisons

Publié le

Il faut qu'il y ait tout un monde. Dans un seul être.
Pour se tenir aussi droit, bomber le torse, prendre des airs, se faire valoir.
Et ce n'est peut-être pas tant de la vanité, qu'une forme de justice.
C'est qu'il y a vraiment tout un monde qui mérite qu'on le mette en avant.
Sur des hauts talons et à bord d'une énorme voiture. Il faut que ça se sache. Que ça se voit.
S'ils ont leurs raisons de vouloir être vus et de se démarquer, ils ont raison de vouloir exister. Bien sûr.
Ils ne se prennent pas pour de la merde, diront certains vulgairement, mais c'est parce qu'un être humain 
n'est pas de la merde. Il n'y a aucune raison que quiconque se prenne pour de la merde. Aucune.
Chaque être humain est un monde. Un trésor rare. Une somme d'identités et de vérités.

Lorsque chaque vie est précieuse. Qu'aucune n'est inutile. Quelle que soit sa place dans la société humaine.
Tout un monde parce qu'il y a le leur, leur propre personne, leur propre métabolisme et leur propre univers,
mais tout un monde aussi quand chacun porte avec lui celui hérité des parents, de grands-parents,
et de mille générations avant eux. Chacun est le dépositaire des vies précédentes. De vies respectables.
Cette vanité apparente n'est alors peut-être que la fierté d'appartenir à une famille, à une lignée, 
à une communauté, un territoire, un pays, une nation, une culture... une façon d'être au monde. 
Et c'est justice que d'être fier de cela. Lorsque l'héritage porte des valeurs, une noblesse, qui obligent. 
Une façon de remercier ceux d'avant d'être qui l'on est. Légitime. Estimable. Une forme de justice.
Ainsi, cette dame qui regarde tout le monde de haut, ce monsieur qui veut impressionner son monde,
ne sont peut-être pas élégants vis-à-vis de leurs contemporains, mais le sont pour certains d'entre eux,
vis-à-vis de leurs propres morts. C'est une vanité qui tient à un brouillage radio de l'espace-temps.
Où le passé fait une incursion invasive dans le présent. Un passé plus glorieux que le présent.
Qu'il faut afficher. Pour se faire valoir. Mais pas seulement. Parfois aussi pour lui rendre hommage.
L'orgueil de ceux-là vient d'une démarche touchante qui ne consiste pas tant à vouloir écraser les autres
que de faire en sorte que leurs parents soient fiers d'eux. Ils veulent simplement être dignes d'eux.
De leur nom. De leur famille. De leur éducation. Etre à la hauteur de ce qui fut transmis.
Elle est étrange cette mise en concurrence que les humains ont tendance à se livrer entre eux.
Quel est ce besoin indécrottable de se sentir meilleur que les autres ? De se convaincre de l'être ?
Ne peut-on pas simplement être fier d'être qui l'on est sans pour cela devoir mépriser les autres ?
L'élégance pour ses morts n'exclue pas l'élégance pour ses contemporains.

Et l'on doit pouvoir être fier d'être qui l'on est sans avoir à dénigrer son prochain.
Ce besoin de se comparer a ses raisons d'être. Lorsque la concurrence permet la compétition.
Et que ces deux valeurs ont aussi leurs vertus. Permettant le progrès et le dépassement de soi.
Une basse stimulation peut-être, mais qui peut être un moteur pour faire de grandes choses.
En spectateur, je regarde amusé mes semblables à la terrasse d'un café.
Je distingue aussitôt une dame très chic, ici, qui semble s'excuser d'être qui elle est.
Elle est fière d'être qui elle est. En est honorée elle-même. Mais ne voudrait pas faire d'ombre.
On lui a enseigné l'humilité, et, bien que différente, ne veut surtout pas se mettre en avant.
Ce serait vulgaire. Un péché d'orgueil. Surtout ne pas parler de soi. 
Je repère une autre dame qui, elle, au contraire, tient à se faire passer pour qui elle n'est pas.
Elle n'a pas les manières de son éducation. Elle surjoue ce qu'elle a identifié comme des codes.
Elle a appris, par mimétisme, mais pas de son milieu. Elle lève le menton et essaie de parler pointu.
Ces amies ne sont pas dupes mais la tolèrent. On voit aussitôt, malgré ses efforts, qu'elle n'est pas
du monde auquel elle prétend appartenir, du monde auquel elle veut absolument appartenir.

Cette comédie humaine est aussi triste qu'attendrissante. Bien que. Le malaise n'est pas si aigre.
Je peux me délecter du spectacle avec une forme de joie. Amusée. Et bienveillante.
A qui s'adresse-t-on lorsqu'on évolue dans l'espace public ? A qui envoie-t-on des messages ?
Aux autres ? A nous-mêmes ? A nos morts ?... A tous en même temps ?
Nous sommes tous des escrocs. Des imposteurs. Des usurpateurs. On joue un rôle. On joue.
Mais ce n'est pas pour autant que c'est un mensonge. Il y a de la vérité dans le jeu.
Demandez aux comédiens professionnels. Ce n'est pas parce qu'on joue que l'on ment.
Le jeu n'est pas un mensonge. Lorsqu'on joue, ce n'est pas forcément pour tromper.
C'est parce que la vie en société est normée de milliards de codes dont nous pouvons disposer.
Et nous composons notre être parce que nous ne sommes pas seuls.
Il y a nos contemporains. Il y a nos morts.
Et nous-même. Dans nos combinaisons.



Philippe LATGER / Avril 2023

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A la bille noire

Publié le

Je raye toujours les jours
sur le calendrier
comme au mur de ma cellule.
Je raye les jours, tous les jours.
Comme aux barreaux d'une prison.

Sans savoir si je le fais pour fêter le jour perdu ou pour le jour gagné.
Je raye les jours. Expulsé de ma respiration. De ma cage.
Thoracique. Nerveusement. A la bille. Noire. Sur l'agenda.
Lundi. Mardi. Mercredi. Je raye les jours. Tous les jours.

Le 2. Le 3. Le 4. Septembre. Octobre. Novembre.
Comme au mur de ma chambre. Je raye. Je raye.
A la bille sur le papier. Sur les pages de l'organizer.
Pour me féliciter d'avoir encaissé une journée de plus.
Depuis toujours. Je raye les jours. Comme au mur de ma prison.
Comme comptant les jours qui me séparent de ma libération.
Tous ces jours que j'embrasse et que je subis. 
Que je vomis et que j'adule. Ces matins. Ces crépuscules.
Je les raye. Nerveusement. Tous les soirs après minuit.
Au moins 20 ans que je fais ça... allez savoir pourquoi.

Je ne le fais pas au crayon. Ni à la bille bleue.
Je le fais à la bille noire.
Je raye les jours. Le 5. Le 6. Le 7. Tous les jours.
Les jours d'été. Les jours d'hiver. Sur le calendrier. Je raye.
Moitié agenda. Moitié journal intime. Codifié. Synthétisé.
Hiéroglyphisé. Des notes. Des signes. Des codes. Et des jours rayés.
Compulsivement. Comme des bâtons gravés. Dans le mur de ma cellule.
Le 8. Le 9. Le 10. Après minuit. Un jour de perdu. Un jour de gagné.

Que je souffle comme des bulles. Pour laisser place à la suite.
Consciencieusement. Au stylo noir. Décembre. Janvier. Février.
Des semaines. Des mois entiers. 2018. 2019. 2020. Mon sablier.
Autant de nuits ouvertes. Autant de jours fermés. Balayés.
Autant d'années rayées. Au stylo. Jour après jour. Mon rituel.
Des jours rayés. Qui sont les miens. Qui sont les vôtres.
Perdus au goutte à goutte les uns après les autres.
Depuis plus de 20 ans. Je me tiens à ce geste.
Face au calendrier. Je raye les jours. A la bille.
En attendant celui de ma sortie.
Mon compte est bon.




Philippe LATGER / Avril 2023

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Fin de partouze

Publié le

S'endort l'archiduchesse
et bave la baronne.


Philippe LATGER / Avril 2023

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Le coeur sur la main / La main sur le coeur

Publié le

Combien d'hommes as-tu aimés ?
- ... Aimés vraiment ?
- Oui. Aimés à la folie.
- Que je réfléchisse...
- Arrête. Tu sais. Ne fais pas semblant.
- Tu as raison. Cinq.
- Cinq ?
- Cinq. Comme les doigts d'une main.
- Intéressant ce chiffre.

- Et tu vois... je suis la main.
- Tu veux dire que tu es les hommes que tu as aimés ?
- ... On a déjà eu cette conversation. En fait, tu sais tout ça par coeur.
- Oui, eh bien, j'aime bien que tu me racontes cette histoire.
- Tu es gentil. Tu sais que j'adore la raconter.

 


Philippe LATGER / Avril 2023

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BG JJ 66

Publié le

La Belle Gueule cassée ? Ok.
On lui a bouffé le nez ? Ok.

Un hommage lui sera rendu
avec les honneurs militaires.

Ma BG JJ chérie.
Ma Belle Gueule, Jeune et Jolie chérie.
J'ai été très,

très,
très heureux
avec toi,
grâce à toi.

Je n'oublierai jamais ce bonheur.
Et je ne t'oublierai jamais.

 


Philippe LATGER / Avril 2023

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L'Ami-Momie

Publié le

Lève donc ton verre ...
Dans le lit défait, la défaite.
Le lendemain de fête.
Les yeux faits de Ramsès.
Au trait épais des cils, plus gras qu'un eye-liner.
Du charbon noir pour cerner ton regard à la lumière bleue de l'écran.
Dans mon cœur défait, je m'arrête. Pour voir l'amour s'ouvrir, grand,
comme la gueule du dragon.
Tes yeux calligraphiés. Que j'ai photographiés.

Cherchent quelque chose à l'intérieur de toi.
Les jeux sont faits. Sur les taies d'oreillers.
Je ne tais pas la fête.
Je ne fais pas la tête.
Au traversin du sarcophage que je partage.
Je te regarde te regarder. Les yeux défaits.
Quand j'enrage de ne pouvoir soulager ta peine.
Je te regarde. Quand je te garde.
Du mal que tu te fais à toi-même.
Je veux t'aider. Avec ma voix usée. Mes bandelettes.
La momie comme ami du dieu Toutânkhamon.
Dans la gueule du dragon.
J'ouvre le sarcophage. Pour te faire respirer.
Au feu de l'œsophage qui sourd pour te porter.
Je ne tais plus la fête.
Je ne fais plus la tête.
Les cendres pleuvent à mon bouquet final.
Dans l'odeur de la poudre.
La pudeur et la foi.

L'honneur du coup de foudre.
La chance d'être moi.
Pour garder le regard et tous ses hiéroglyphes.
Le trait au feutre noir pour contourner tes yeux.
Qui cherchent quelque chose à l'extérieur de toi.
Ton nez calligraphié. Aux gribouillis de barbe.
Quand au brin de la crête, je ne crains plus la bête.
Le dragon de la nuit me revient, gueule ouverte,
s'extirpe du rocher pour se dresser enfin.
Cracher toute sa lumière pour réveiller les morts.
Il n'y avait dans la pierre qu'un squelette d'écorces,
qui viendrait à se fendre pour libérer mes forces.
Au lit défait, il n'y a point de défaite.
Il n'y a que du soleil et l'ivresse de vivre.
Mon monde se construit. Il ne disparaît pas.
Il se transforme.

Chrysalides.

 


Philippe LATGER / Avril 2023

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Répétitions

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Philippe LATGER / Avril 2023

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