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La croûte

Publié le

Il a pris une pointe. Et un marteau. Et s'est avancé l'air décidé vers le mur.
Mur sur lequel, quelques instants plus tôt, il a procédé à quelques simulations.
Je le sens expert en la matière. Il a positionné le cadre ici ou là, avant de sembler convaincu.
Ce serait là. Bien sûr. Entre le pouce et l'index, la pointe vient à sa place, mordre le plâtre.
L'autre main s'est levée pour asséner les quelques coups de marteau de Monsieur le Juge.
Si j'étais indifférent, pour ne pas dire pas emballé du tout, par la croûte qu'il avait acquise,
son enthousiasme était tel que je n'avais d'autre choix que de l'aimer beaucoup.
Je n'aurais jamais acheté une chose pareille. Et puis bon. Je l'aimais parce qu'il l'aimait.
Ce tableau atroce ou autre chose, c'était ainsi. Il rendait aimable tout ce qui le rendait heureux.
Il accrocha son butin au mur. Redressa le cadre qui penchait à gauche. Fit quelques pas en arrière.
Il était fou de joie. Et j'étais au spectacle. Soudain, il se tourna vers moi pour quérir une validation.
Je fis mine de rester pétrifié, et le sourire auquel il eut droit fut volontairement démuni et grimaçant.
Ma façon d'être franc en étant drôle. Il flanqua un poing sur la hanche en riant. " Tu ne l'aimes pas. "
Il me tourna le dos aussitôt, sans faire d'histoire, pour contempler son installation, tout à son bonheur.
Son pull lui moulait les épaules. Qu'il avait larges. Voilà ce qui était digne d'être encadré et accroché.
Cette image dingue, et troublante, d'une allégresse évidente chez un être de dos. Un pur chef-d'œuvre.
La croûte pouvait rester. L'effet était saisissant. Une liesse invisible mais perceptible. Et communicative.
J'étais heureux qu'il le soit. Et que ce tableau soit ici plutôt que chez moi. 
Sans quitter des yeux son nouveau forfait, il vint enrouler son bras autour de moi pour m'attirer contre lui.
Tout sourire. Rayonnant. Nous étions côte à côte, et contemplions toujours le résultat.
" Je ne l'aime pas, soupirai-je en regardant droit devant moi. Je  l'adore.
- .C'est parce qu'il me rend heureux ... "
Décidément. Il y a des intelligences et des complicités qui, ensemble, me comblent de bonheur.


 

Philippe LATGER / Mars 2025

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Sans limites

Publié le

Les grands et puissants pins qui se dressent au coin du parc sentent bon et font lever la tête.
C'est sans doute, sur ce carrefour, ce qu'il y a de plus beau, à voir et à ressentir.
Dans cet amas de choses absurdes et ordinaires, de choses basses, à peine fonctionnelles,
une présence, vivante, invite à s'enfuir vers la seule issue possible, le seul horizon. Le ciel.
Cette présence qui respire, immobile, discrète, c'est celle de ces grands arbres robustes.
Ma seule consolation dans ce décor de désolation.
Ils cherchent en hauteur la caresse du vent, le baiser du soleil, et je m'étire avec eux,
au-dessus de la condition humaine, au-dessus de la ville, pour retrouver ma raison d'être.
Il n'y a pas d'objectifs, de tactiques, de calculs pour obtenir son lot de victoires dérisoires, 
juste le bonheur d'être, de respirer, de faire fusionner un corps avec le vent et le soleil,
celui, troublant, de pouvoir à la fois se matérialiser et se dématérialiser, en même temps.
C'est comme cette mort de ne rien faire, allongé sur une plage au soleil, cet abandon aux éléments,
cette mort qui rend si vivant, où nous disparaissons, pour apparaître violemment à nous-mêmes,
où la construction de soi est pulvérisée pour n'être que nous, totalement, comme un grain de l'ensemble.
A l'odeur consolatrice des pins, à ce parfum réparateur qui m'envahit pour me reconfigurer, je souris.
Je redeviens l'essence même de mon être. Je n'ai plus d'âge, de sexe, de prénom, de situation. Je suis.
Je n'ai plus de corps. Quand je deviens pinède. Quand je deviens enfance. Quand je deviens Espagne.
Jusqu'à la croisée, tout était si triste. La foulée des passants, celle d'automobiles désorientées, et ce vide.
Le béton des immeubles. Isolés. Loin de tout. Le seul horizon à atteindre est en haut. C'est le ciel.
Et là. Au coin. Les mâts penchés et noueux de leurs troncs, montrent la direction à qui sait les voir.
Nos frères mutiques. Ouvrant les bras au-dessus de nous, plus grands que nous, se hissent vers la lumière.
Ils m'ont pris par le nez, par les bronches, pour me faire tourner la tête et lever le menton. Je les suis.
Je monte avec eux. Emerveillé. Puisqu'il y a ce passage. Pour arriver au ciel. Immense. Sans limites.
Je sors de mon corps pour gravir les fragrances. La poitrine s'ouvre alors jusqu'à Castelldefels.
De mon corps et du temps, je m'échappe. Mon sourire est celui de qui reconnaît le bonheur. Le vrai.
Des tourterelles roucoulent. L'annonce du printemps. Toute tristesse est écrasée par ce triomphe.
Ce carrefour sordide devient sublime. Il n'enferme pas. Il ouvre.
Il n'y a pas de bonheur plus puissant que la promesse qu'il nous fait de lui-même.


 

Philippe LATGER / Mars 2025

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Société post-chrétienne 2025

Publié le

Nous avons oublié le diable,
mais lui ne nous a pas oubliés.

 

Philippe LATGER / Février 2025

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Inestimable

Publié le

De l'amour, il en avait à revendre,
aimé de tous, depuis toujours,
il avait reçu de l'amour pour plusieurs vies.
Beaucoup trop d'amour pour une seule personne.
Qu'il devait redistribuer à qui en voulait, tant ce trop-plein l'embarrassait.
De l'amour, il n'en manquait pas.
Cela lui dispensait d'en chercher.
D'en chercher ou d'en demander.
C'était une force.
Inestimable.
Il en donnait.

 

Philippe LATGER / Février 2025

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Thomas

Publié le

D'aucun connaît D'Aquin.

 

Philippe LATGER / Février 2025

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Troublé par le voyage

Publié le

Je quitte le bureau plus tardivement qu'à l'accoutumée. Tout le monde est déjà parti.
J'ai le petit palais de l'Hôtel Pams pour moi tout seul. J'en traverse le jardin suspendu.
Un ciel doux de crépuscule tombe sur le clocheton qui domine la cour végétalisée.
Et j'emprunte la coursive, le long de l'atrium, qui me conduit tous les jours au grand escalier.
Là. Au milieu des grandes fresques murales de Gervais. Au milieu des nymphes dépoitraillées.
Dans ce décor 1900 où les accords au piano d'un Erik Satie pourraient faire danser les fantômes.
Une odeur forte me prend la mâchoire. Le cou. La poitrine. Et le ventre. Me saisit.
Sur ce parcours que j'emprunte plusieurs fois par jour, mon pas est ralenti. Vertigineusement.
Je ne tarde pas à comprendre. A reconnaître cette odeur que j'avais oubliée. Que j'adore.
Attendez. C'est le bois. Enfin, non, le parquet. La cire. La cireuse de Tatie Maria. L'huile de lin.
Cette odeur enivrante dans la maison de la Route de Fronton à Toulouse. Le velouté de l'enfance.
Celle du louveteau. Heureux d'être en vacances. La maison de la grand-mère maternelle.
Le parquet qui craque sous nos pieds. La cage d'escalier spectaculaire. Les patins. Les tapis.
Tatie Maria a sorti cette drôle de machine. La cireuse. Pour faire briller les parquets de la maison.
Il y avait cette coursive qui surplombait la cage d'escalier, pour conduire au petit salon. Celui du piano.
Où je m'aventurais timidement. Au milieu des bibelots. L'huile de lin. La cire. Dans toute la maison.
Et j'ouvre de grands yeux, comme ces chats à la pupille noire, bouleversé par cette interférence.
Des fréquences radio. Qui m'ont téléporté Route de Fronton. La Barrière de Paris. Et ma mère.
Sa chevelure épaisse. Son rire qui s'excusait toujours. Le parquet du couloir. Celui de la chambre.
Les stores de bois. Le mobilier art déco. Je suis à Perpignan, je sors du travail. Et l'enfant n'est pas loin.
Il ne voit rien des peintures de Gervais. Il est dans le bureau de son grand-père, au rez-de-chaussée.
La bibliothèque. Le maroquin. Il joue à l'homme d'affaires new-yorkais. Dans une tour de Manhattan.
Je m'arrête en haut de l'escalier. La double porte est ouverte sur le foyer, en façade de la rue Emile Zola.
Le parquet en point de Hongrie brille sous les sources de lumière. Et le parfum se fraye un chemin.
Cette odeur forte qui m'émerveille et me ravit. Les chevrons graissés, bien nourris, qui transpirent.
Et, sans m'arrêter, je descends le grand escalier de l'Hôtel Pams en empoignant l'épaisse rampe de bois.
J'ai besoin du contact du bois sur ma peau. De frotter la paume de ma main sur le bois de la rampe.
Je l'empoigne pour me connecter à toutes ces rampes de bois que j'ai aimé empoigner avant elle.
Cette sensation participe à ce désordre temporel, à l'ivresse joyeuse que procure les parfums de la cire.
L'inspiration de l'huile de lin. Qui m'accompagne, marche après marche, jusqu'au lobby, le vestibule.

J'ai cinquante ans. Tatie Maria est morte. Ma mère est morte. Mais, moi vivant, mon enfance ne l'est pas.
J'ouvre la porte lourde de l'hôtel particulier. Je suis rue Emile Zola à Perpignan. Troublé par le voyage.


 

Philippe LATGER / Février 2025

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A ces rivières

Publié le

Les yeux livides, les sols arides,
viendront tous étancher leur soif à ces merveilles.
Les bourses vides, les cœurs acides,
s'enrichiront d'or et de chaleur au soleil.

Tout pourra se réveiller à la lumière des rivières.
A ces rivières de lumières tout pourra se réveiller.

Les lèvres sèches, les âmes rêches,
viendront boire au lac des élixirs amoureux.
L'herbe revêche, aux sources fraîches,
deviendra féconde et les hommes seront heureux.

Tout pourra se révéler à la lumière des rivières.
A ces rivières de lumières tout pourra se révéler.

 


Philippe LATGER / Février 2025

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Vivre, par exemple

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Les images, une à une, sont envoyées au diable, d'un coup de pouce désabusé.
L'ennui s'étire, bâille de toute sa vacuité, et il faut bien des kilomètres de bêtise pour le tromper.
Tout le monde donne son avis, avec une conviction étonnante, face caméra,
sur mille choses qui n'en commandent pas, à mille personnes qui ne l'ont pas demandé.
L'oisiveté, décidément, n'est bonne qu'à révéler le pire de nous-mêmes.
Un coup d'œil sur chaque réseau, suffit à s'assurer qu'il n'y a rien de nouveau.
La moindre interaction cherche l'approbation de quelques like, de quelques vues,
et ce besoin de reconnaissance, pathétique, est un puits sans fond impossible à satisfaire.
Bien sûr, pour la civilisation de la consommation, la frustration est utile. Elle est un moteur.
Et cette frustration est magnifiquement organisée. Si le diable existe, il se frotte les mains.
Je pose sur la table de chevet, cet appareil qui est encore distinct de notre corps, pour l'instant.
Cette prétendue fenêtre sur le monde, que je ferme avec soulagement, pour me reposer l'âme.
Tant de sollicitations, de vulgarité, d'imprécations, d'ordonnances, confine au supplice.
Du harcèlement. Moral et psychologique. Quel est ce plaisir masochiste à s'y soumettre ?
Tout ce temps perdu. Ces longues minutes, ces heures, envoyées au diable à coups de coups de pouce.
Je pose l'appareil et je goûte le silence. Bien plus riche que la diarrhée d'éructations que je viens de subir.
Bien plus beau. Bien plus doux. Bien plus dense. Bien plus profond. Bien plus immense.
Que cette logorrhée stupide, idiote, ivre d'elle-même, qui anesthésie tout de l'intelligence humaine.
Quel gâchis. Toute cette poésie perdue. Ce que c'est triste. J'essaie de m'en amuser, ça me navre.
J'essaie de me conformer à l'époque, de faire corps avec les générations qui montent, je m'accroche,
pour ne pas être hors-jeu, pour la cohésion d'équipe, mais je n'ai pas envie de cette souffrance psychique.
Il n'y a pas de jugement moral, de jugement de valeur, je ne suis pas un réactionnaire ulcéré,
ni un donneur de leçons, non, c'est juste que je n'ai pas envie de souffrir. Ma vie est trop courte.
Que chacun fasse ce qu'il veut. Je n'ai pas envie de mendier des like. J'ai autre chose à faire.
Vivre. Par exemple.
Et écouter le silence.
Riche en enseignements.

 


Philippe LATGER / Février 2025

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Ta vraie vie est ailleurs

Publié le

Des milliers de personnes poussent d'un pas lent des caddies dans les allées,
à la lumière des néons, à la recherche de quelque chose.


Philippe LATGER / Février 2025

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Les brassards

Publié le

Duval le grand n'avait plus pied.
 


Philippe LATGER / Février 2025

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