Mars 2022
Mars 2022
" On ne voit jamais si bien qu'avec nos mains.
Quand elles caressent. Quand elles écrivent. "
Mars 2022
" On ne voit jamais si bien qu'avec nos mains.
Quand elles caressent. Quand elles écrivent. "
La messe évangélique brame ses rumbas et postillonne un flamenco jazz dans le crépuscule.
Les arcs gothiques de l'église éventrée des Grands Carmes encadrent des bouts de ciel.
Des moteurs de voitures vrombissent pour dire qui a la plus grosse. De petits chiens aboient.
Le désordre des toits est raccord avec tout ce joyeux bordel sonore. C'est ma ville. Ou mon quartier.
Aux déhanchés de la messe, s'ajoute le Rap que des gosses écoutent au bas de l'immeuble.
Je me demande un moment si les deux musiques parviendront à se synchroniser. Peine perdue.
L'auto-tune du lover macho RnB ignore dans son coin les prédications du pasteur. Ils hurlent tous les deux.
Et les gosses doivent hurler plus fort encore pour s'entendre rire. Les petits chiens persistent.
Et les voitures aussi. Dans ce brasier de sons anarchiques qui accueillent la nuit.
Le tout sera couronné d'un feu d'artifice sauvage. Tiré d'un terrain vague ouvert dans le quartier.
Les filles sont entre elles. Les garçons sont entre eux. Et ça grouille d'occupations de leurs âges.
Groupés sur la lumière blanche de leurs téléphones portables. Les gars fument à 10 ans.
Imitent les grands. Pour le meilleur et pour le pire. Et les Grands Carmes veillent au grain.
Le jeune prostitué sur sa chaise, au coin d'une rue. La nuée d'enfants autour de l'ado qui vend de tout.
Shit ou cannabis. De la mauvaise coke. A la salsa passagère d'une voiture sans permis.
Ici, on fait comme partout. On cherche de l'argent. L'amour ou le bonheur. On cherche quelque chose.
Les petits chiens aboient.
Philippe LATGER / Mars 2022
Dans le taxi, l'écran n'est pas tactile, il est sur le côté. La vitre de la portière.
Où défilent les rues, comme des pales d'hélicoptère au ralenti, avec leur souffle régulier.
Des rues invariablement droites. Comme autant de canyons. Tournées comme les pages d'un livre.
Nous descendons la 9th Avenue comme dans un rapide. Secoués mollement par la chaussée déformée.
A gauche, Manhattan déploie ses dizaines de perpendiculaires, inlassablement, dans un flux hypnotique.
On y aperçoit toujours furtivement les marquises d'hôtels et leurs tapirs rouges, leurs bornes à incendie,
leurs roulottes à hot dogs, les potences de feux de signalisation, les tubes fumants plantés dans la voirie,
et les foules d'inconnus pressés d'aller ailleurs sur d'interminables trottoirs, aux merveilleuses silhouettes.
L'écran n'est pas tactile. Il n'y a qu'à regarder. Le tempo est précis. A intervalle constant.
La 57. La 56. La 55. La 54.
Il faut se contorsionner parfois. Pour chercher une flèche. Reconnaître le sommet d'un gratte-ciel iconique.
Au-dessus d'alignements de modestes façades en briques brunes zébrées de leurs escaliers de secours.
La vie d'en bas. Avec ses cyclistes intrépides, ses promeneurs de lévriers afghans et de caniches royaux,
ses joggers, ses livreurs, ses montagnes de sacs-poubelle entre un abribus et une mailbox,
ses visiteurs en valises à roulettes, et ses camions de pompiers qui surgissent en hurlant à la mort.
La 53. La 52. La 51. Le rythme est implacable. Chaque couloir identique. Chaque couloir différent.
Nous dévalons cette avenue qui tranche le lard de Midtown. Horizontalement. Dans la ville verticale.
C'est un jeu vidéo. Le vertige des mathématiques. La 50. La 49. La 48. Comme les aiguilles d'une montre.
Tic. Tac. La trotteuse diabolique. Qui balaie des vies qu'on ne connaîtra jamais. A chaque rue.
Qui apparaissent aussi vite qu'elles disparaissent. Dans le flash du stroboscope. Où tout est révélé.
Et où tout nous échappe.
Philippe LATGER / Mars 2022
Le vent sur la peau. L'air. Plus léger que l'air. Qui traverse la peau.
La lumière. Le matin. Cela bascule. Dans l'espace. La lumière plus tôt.
Une inspiration revient sur elle-même. J'inspire quelque chose de différent.
Il faut tendre le nez à la fenêtre. Ouvrir grand les narines et inspirer. Au plus profond. De ses poumons.
Et c'est au fond des bronches que l'on devine. On y revient pour être sûr. On n'oserait y croire.
C'est comme un parfum incertain qu'on ne saurait définir. Quand on le connaît par cœur.
Qu'il revient tous les ans. Un matin. A la fenêtre. Au fond de l'air. Au fond de nos poumons.
Cela bouscule. Cela enchante. Cela ravit. Nous y sommes presque. L'herbe coupée. La chlorophylle.
Je te cherche pour fêter ça. Pour te faire l'amour comme jamais. Nous y sommes presque.
La lumière sur la peau. Plus légère que la lumière. Qui étire le dos. Qui ouvre les épaules.
On inspire. Profondément. L'odeur de tes cheveux. Et l'écorce des arbres. Le réveil de la sève.
La belle au bois dormant. Dieu est venu rouler une pelle à cette feignasse. Pour la sortir de l'hiver.
Debout tout le monde ! Debout ! On ouvre les fenêtres et on respire. Jusqu'au fond du fond de soi-même.
On ouvre les yeux. Les narines. On ouvre les bras. Le bonheur sur la peau. Plus léger que le bonheur.
Mon amour. Comme je t'aime. La promesse du bonheur est plus belle que lui. Ecoute-la grandir, ça pousse.
Dans ton corps et au-dehors. Et ça écarte les murs, ça déplace les montagnes. L'ombre s'est étirée.
Quelque chose a tourné. Quelque chose s'en vient.
Le soleil sorti de l'eau change de route. De trajectoire. Eclaire ce qu'il n'éclairait plus. Change les choses.
Au fond de mon inspiration, je le sens. Quelque chose a changé. Et je veux te manger.
Le ciel sur la peau. Plus léger que le ciel. Tu sors nu de la douche et tout change de route.
L'eau perle sur ton cou. Et j'en serais les gouttes. Pour te parcourir en entier plus léger que la pluie.
Plus léger que l'aurore. Au monde qui renaît pour notre bon plaisir. Inespéré. Hallucinant.
Le nez dans ma fenêtre. Je voudrais être sûr. De ne pas me tromper.
J'inspire encore. Encore plus fort. Jusqu'au fond de la réserve. Encore un peu. Un peu plus loin.
La mousse et le foin. La rosée du matin. Les troncs qui bandent au réveil après l'hibernation.
C'est la mort qui recule. C'est le désir qui grouille. Qui vient nous chatouiller. Je vais éternuer.
Le temps sur la peau. Plus léger que le temps. Qui traverse la peau.
Tu es toujours aussi beau. Et je te traverse. Je pleux à verse.
Je pleure le miracle. D'être là pour aimer. Voir naître. Encore et encore.
Le monde qui se tord. Le monde qui s'en sort. Nous en sort avec lui.
La mort s'éloigne. Je suis la pluie.
Philippe LATGER / Mars 2022
Le plâtre. Les crevasses aux phalanges. Les ongles abîmés.
Les muscles contre l'hiver. La tension sexuelle de ta seule présence.
Pour me faire porter du poids. Travailler de mes mains. Je ponce le plafond.
Les articulations. Piégé dans ta maison. J'aime ma quarantaine. Qui lutte pour te plaire.
Les gravats graveleux. Aux corps libidineux qui doivent dans l'effort obtenir bien des choses.
Les ouvriers amants. C'est le chantier de Sparte. Où l'on se cherche un peu contre l'échafaudage.
Dans les pots de peinture. Et les mains baladeuses. Tous les viols consentis. Les scénarios pornos.
En toute liberté. Pour le cœur à l'ouvrage. L'amour et ses orages. Nus grâce au poêle à bois.
Le repos des guerriers. Le maître et l'apprenti. Le joint de carrelage. La différence d'âge.
Tes trente ans. Mes cinquante. Dans cette comédie. C'est un jeu. Un théâtre. Dans un si beau décor.
Que nous aimons construire. Aux couvertures rêches. Nos corps pour nous chauffer.
La ferveur de l'équipe. Aux coulures des pinceaux. Aux bavures des rouleaux. L'océan de plastique.
La poignée bien en main de nos moindres outils. Pour nous sentir vivants.
Pour nous sentir en vie.
Philippe LATGER / Février 2022
C'est en dessous, mon cher, que les choses se passent.
Ce petit bout de chair, que mes deux doigts déplacent,
libère ce caillot qui appelle ma bouche.
Il mouille le maillot. Se voit pommeau de douche.
Mais je prendrai mon temps. Il rongera son frein.
Si le plaisir s'attend, le désir prend son train.
Aux couronnes perlées, il faut que je l'agace.
Quand c'est à cet ourlet que l'appétit se masse.
Tu pourras te cambrer aux tortures chinoises
qui ont fait jouir des chambrées et gicler les framboises,
aux micro-mouvements qui tournent, qui slaloment,
s'acharnent lentement sur la faille des hommes.
Sûrement. En râlant. Tu devras te débattre
contre mes gestes lents sur ta pointe violâtre.
Qui, prête à exploser, peut se mettre à goutter,
rêvant de m'arroser à l'issue redoutée.
Que tu veux repousser. Une minute encore.
A ta peau retroussée que j'imbibe de sorts
à te faire gémir aux portes de la mort.
Pour aimer affermir la beauté de ton corps.
Philippe LATGER / Février 2022
Tes yeux te trompent.
Il n'y a pas de lumière
au-dehors de toi.
Mes yeux me trompent.
Il n'y a pas de lumière
en dehors de toi.
Philippe LATGER / Février 2022
Allongé sur le dos, ta respiration s'épaissit et tes muscles débandent.
Et tu fais ce truc qui me bouleversait quand je t'ai rencontré.
Une façon inconsciente de dire " tu es à moi ".
Ta jambe enjambe mes jambes.
Pour me tenir contre toi.
Une chose que l'on fait habituellement avec les bras.
Un bras pour embrasser. Qui enserre la taille ou les épaules.
Toi et les logiques de ton corps opérez différemment.
C'est ta jambe poilue qui, pliée, le genoux levé, passe sur le corps voisin pour l'emprisonner.
Je te regarde dormir sans me sentir captif. Je n'ose pas bouger pour ne créer aucun désordre.
J'ai toujours adoré ce truc de la jambe. Comme cette bouche ouverte qui cherche à téter.
Les incisives offertes entre tes lèvres charnues. Je regarde sans me lasser.
Heureux de retrouver ce spectacle dont tu m'as privé si souvent. Petite garce.
Toutes ces choses qu'il fallait me faire payer, hein ?... Tout et son contraire.
Je suis bien content de savoir que tu en aimes un autre. Cela me fait une belle jambe.
Quand la tienne me dit que je suis à toi pendant ton sommeil. Nus côte à côte dans le même lit.
Tu peux être amoureux d'un autre quand nous faisons l'amour comme nous le faisons.
Quand nous nous voyons tous les jours. Pour baiser, travailler. Pour se promener, se disputer.
Rire ensemble. Manger ensemble. Dormir ensemble. Quoi demander de plus ?
Nous passons plus de temps ensemble que tu n'en passes avec lui.
Nous faisons plus souvent l'amour ensemble que tu ne le fais avec lui.
De quoi penses-tu que je sois jaloux ? D'être cocu ? D'être trompé ? ... Moi, je sais qui tu es.
Et c'est en connaissance de cause que je t'aime. Tel que tu es. Pas de tromperie sur la marchandise.
Je la regarde et elle est belle. La marchandise. Qui marchande tout.
Je savoure ma chance. De l'avoir trouvée. Qu'elle soit venue me chercher. Qu'elle m'ait voulu.
Qu'elle me veuille encore. Même si tu répètes que tu ne veux plus de moi. Que l'on n'est pas ensemble.
C'est bien quand tu dors... ça repose tout le monde. Et ton corps parle à ta place.
Quand je me sens à la mienne. Contre toi. A veiller sur toi. A caresser ta cuisse.
J'ai envie de te bouffer tout cru. De te dévorer entièrement. Je te respire.
Et je m'endormirai sans m'en rendre compte. Ta peau collée à la mienne.
A les confondre.
Philippe LATGER / Janvier 2022
Dormir ta respiration.
Respirer ton sommeil.
Philippe LATGER / Janvier 2022
C'est le sel de la mer que je lèche à ton aisselle.
C'est l'éclat du soleil que je croque à ta peau qui sent la chaleur brune du bronzage juillet.
La pêche juteuse plein les babines que je suce à ta bouche aux embruns des pinèdes.
Quand ton corps et ton cul ont la salive onctueuse des parfums de l'Espagne.
Tous les sens en éveil à tes cuisses poilues ou au creux de ton cou où je cherche l'enfance.
La poudre et le poivre. Le gingembre aux cheveux. Au baiser sulfureux. Une pipe à ta langue.
Ton épaule café. Et des dunes d'abdos. Le sable a une odeur. Celle de Barcelone.
Ta toison andalouse pour la pique taurine. L'astrakan du pubis où je respire mieux.
L'écorce du citron dégorge son poison que j'avale sans craintes. Je bois la Catalogne.
La Méditerranée au large de Valence. Pour devenir le fleuve. Celui qui te traverse.
Fertilise la terre jusqu'à Algeciras. Les barbes à frotter. Au tabac voluptueux.
L'âcreté virile du rêche délicieux de nos muscles bandés à l'étreinte insoluble.
Le vertige de l'été. Aveuglant dans ton rire. Aux lèvres retroussées où je mange moustaches.
L'ombrage de tes cils pour les siestes crapuleuses. Cadaqués dans ton slip et cette odeur de schiste.
Quand il cuit, canicule, au pied de tes agaves, insultant l'horizon. Toi, qui es ma carne ibérique,
la chair de mon pays, solaire et ténébreux, ma raison d'exister, ma résine et le sang de mon identité.
Philippe LATGER / Janvier 2022