Aimer pour les vertus n'est pas vraiment aimer. Aisé d'aimer quelqu'un pour ses seules qualités. On admire sans doute. Et pourquoi s'en priver ? Mais l'amour est plus grand que la facilité. On aime plus sûrement quand on aime ce qui agace. Toutes les imperfections. Les défauts. Les grimaces. Que l'on trouve du charme à quelques turpitudes. Ou quelques lâchetés. Des mauvaises habitudes.
De ces manies honteuses, qui ne nous effraient pas. Qu'on peut trouver touchantes parmi d'autres appâts moins évidents à suivre, à dire ou expliquer. Quand aimer est confus. Si clair et compliqué. Quand on aime vraiment, on ne sait trop pour quoi. Si l'on sait la raison, on a du petit bois, pour petit feu maison, qui s'éteindra très vite. Quand la raison n'y est pas. Que le confort s'évite. Aimer c'est du hors-piste, et la stupéfaction, ça ne tolère ni sens, ni justifications. C'est un étonnement. Que l'on n'attendait pas. Quand c'est l'adéquation de deux inadéquats. Il y a la complétude. Il y a l'altérité. Des choses obscures qu'on ne comprendra jamais. Des enjeux nous dépassent. Rien n'est à bon escient. Quand des choses se passent entre deux subconscients. Savoir pourquoi on aime est tristement suspect. Il faut aimer l'eau tiède. Ou masquer des aspects. Aimer complètement, c'est pardonner le pire. En l'ayant affronté. A en chier ou à en rire. Quand c'est une confiance. Un pari. Une foi. La joie et l'espérance. D'être plus grand que soi. Même contre toute attente, le constat d'être deux. Ce avec ou sans l'autre. Aimer c'est être heureux.
Les oscillations médusiennes propulsent des abat-jour dans l'espace. Ce sont des brasses en contractions aborales. Où pleut le plomb des masses. Lampes de chevet dans les ténèbres. Boréales. Qui sombrent sans s'éteindre. Elles frayent leur trajectoire dans les abysses. Où la mort sait se feindre. Dans un silence larvaire. Sous-marin ou lunaire. Les néons se défilent. Comme des anguilles. Phosphorescentes. Parmi des créatures troglophiles. Qui dérivent. Simulent le sommeil. La cécité. Pour mieux piéger. Se protéger. Manger ou être mangé. Au monde sourd où la lumière ne parvient plus à neiger.
Trop loin de la surface. Et de l'entendement.
Le café me manquera. L'eau de la douche. La serviette enroulée sur mes hanches me manquera. Et mes cheveux mouillés. Le croissant. Le jus d'orange. Et la pulpe. La porcelaine de la tasse sur ma lèvre. Et la brume au-dehors, comme écume de l'aube. Le lever de soleil sur la mer me manquera. Et le sable. Le traversin sous tes cheveux me manquera. Et tes cheveux.
Ton sourire au réveil. En me découvrant accoudé. A te regarder. Ton baiser me manquera. Cette façon d'enrouler ta langue dans ma bouche. Tes jambes dans les miennes. L'érection du matin. Et ta respiration. Le pain grillé me manquera. Le beurre. Les prunes. Tous les agrumes. Le shampooing dans les yeux. Le gel douche. Le dentifrice. La chemise sur son cintre. Ce slip informe que tu portes. Et le lit défait. Le bonheur de dormir à deux. Se réveiller ensemble. Ta mauvaise humeur me manquera. Ta bonne humeur me manquera. Ta première cigarette. Ce slip obscène qui m'excite. Le lait concentré sucré. Le chocolat. Ou la brioche. J'ai une faim de loup. Avoir faim me manquera. Mater ton cul. Masser ton dos. Baiser ton cou. Frotter nos barbes. La bouilloire me manquera. Tes cheveux en pétard. Et ta mauvaise haleine. Roule-moi des pelles. Je veux garder la nuit dans ma bouche. Ton corps sous le drap pour fondre à sa chaleur. Sa douceur me manquera. Ta peau. Et son odeur. Et tes poils sous les bras. Tes poignets. Et tes ongles. Ton mauvais rêve me manquera. Ta façon de traîner des pieds. D'aller pisser. D'errer dans la cuisine. La confiture me manquera. Les céréales. Ta façon de m'envoyer chier. Au lieu de dire " je t'aime ". Cette façon de ne pas être ensemble. De jouer. Ou de se recoucher. La grasse matinée me manquera. Tes ronflements. Ton abandon. Contre moi. La caresse. Le câlin. Et notre intimité. Quand je serai mort. Et que je ne pourrai plus l'écrire.
La voiture roule lentement. En noir et blanc. Sur des pavés. Elle est bien sûr décapotable. La fille a mis des gants. Pas que pour tenir le volant. Elle fume et joue de son portable. Sous les lunettes de soleil. De longs cils noirs. De l'eyeliner. Il n'y a du rouge qu'à sa bouche. Le fouet du batteur fait du jazz. Un xylophone à la Godard. Quand les essuie-glace se couchent. La portière s'ouvre. Il y a un plan sur l'escarpin qui touche le sol. Le coup de pied est érotique. Une cambrure dans son collant. Le pantalon est élégant. Place Vendôme. Elle mastique la branche de ses lunettes. Les bras croisés. Songeuse. Appuyée contre la voiture. Elle attend quelqu'un. Porte-tambour. Boule de buis. Un homme sort. En noir et blanc. Seule la bouche de la fille est rouge.
Il s'approche d'elle. Elle lui donne les clés de la voiture. Il prend le volant. Rue Royale. Et la Concorde. Elle se penche sur ses cuisses. Ouvre sa braguette. Et sort sa bite. En noir et blanc. Champs Elysées. Il téléphone en conduisant. Pendant qu'elle lui suce la bite. Il tourne rue de Berri. " Je dois raccrocher. " Il raccroche. Se gare. Renverse sa tête en arrière. Et jute dans la bouche rouge. Devant le Warwick. La fille range la queue bien à sa place. Et vient rouler des pelles à l'homme qui ferme sa braguette. Petite surprise. Madame a gardé tout le sperme dans sa bouche et le déverse dans la bouche de monsieur. C'est lui qui avale. Plan sur le talon aiguille. La portière claque. Fait le tour de la voiture. Sur le trottoir, elle s'impatiente. " J'ai rendez-vous au roof-top. Fais vite s'il te plaît. " Il sort deux billets de cent euros et les lui donne. Elle les plie en noir et blanc. Sans jamais avoir ôté ses gants. Elle ne regarde pas la voiture s'éloigner. Dans l'hôtel. Elle va direct à l'ascenseur. La bouche rouge. Le xylophone. Dans le miroir montre ses dents. Une femme l'attend. Pour un cocktail. Puis dans la chambre. Le lit Queen size. Clitoris contre clitoris. Et ça se frotte jusqu'à l'orgasme. Scissor Sisters. Cinq cents euros. Elle prend la douche. Le rouge à lèvres. " Tu ne veux pas rester ? " Elle rit au nez : " J'ai du travail. " Et sur la porte : " Et je ne suis pas gouine. " Rue de Berri. Il y a un taxi. Boulevard Haussmann. Le téléphone. La bouche rouge. " Je peux fumer ? " " Non madame. Désolé. " Agacée. " Arrêtez là. Je descends là. " Saint-Augustin. La cigarette. En noir et blanc. Il y a du jazz à sa foulée. Le bruit de pas et le cornet. Ou la trompette. Et un texto. " Viens me rejoindre à Monaco. Je peux te sortir de là. " A la corbeille. Ecrase sa clope. Et s'engouffre à la Pépinière.
La lumière affaiblie, plus triste que la nuit, est celle d'un soleil paresseux qui hésite. Si l'axe est établi, on dirait qu'il l'ennuie. Ou est-ce le sommeil qui l'élève moins vite. Du mal à se hisser, il prend sa voie de biais, penche sur le côté, et avec moins d'éclat, brille en rapetissé, flamboie mais barbouillé, épuisé d'un été qui pèse sur ses pas.
L'attraction est terrestre, et celle de l'horizon semble avoir ses effets, quand la courbe se tasse. L'aurore se défenestre. Le jour sort de prison. La douche et un café. La niaque de feignasse. Il est long le chemin qui le mène au zénith. Le parcours à réduire. Qui pense-t-il tromper ? Du jour au lendemain, la fatigue gravite ou cherche à le séduire. La foi s'est estompée. Le ciel perd de son lustre, à cet astre qui flanche. Qui prend des raccourcis. Change de trajectoire. Aux balcons et balustres, ça ressemble aux dimanches, des journées rétrécies qui puent le purgatoire. La lumière a bougé. Aux tiédeurs perceptibles. Quand les ombres s'allongent. Aux rougeurs qui émergent. Le feu centrifugé. La panne de combustible. L'ardeur devient un songe dont l'hiver est la berge. La grisaille installée peut refaire son nid. Sur la pointe des pieds, à peine cotonneuse. L'automne à ses allées nous ouvre grand son lit. Les ailes repliées aux lueurs besogneuses.
" Lapin. Lumière. Lutins. Poussières... " C'est ça que tu veux que j'écrive ? - Pardon ? - C'est ça la poésie que tu veux que j'écrive ?... - ... Ben, au moins, ça rime. - Lapin. Lumière ? Lutins. Poussières ?... Vraiment ?
- Et puis... c'est joli Lutins. Poussières. - Ah, oui. C'est joli oui... Lutins. Poussières. Lutrins. Prières. Latrines d'hiver. Le train d'hier est en retard ? ... C'est ça que tu veux que je fasse ? - J'aime bien. - Du rouge coquelicot d'un soleil au couchant, des ombres dégradées et des ailes en hélice ? - Ben ça, c'est bien ! - Va te faire foutre.
Roissy. Mirabel. Mirabel. Roissy. Combien de fois ?... Le Terminal 9. Le Canada. 10 fois. 20 fois. La traversée de l'Atlantique. La courbure de la terre. Dans l'œil de ma carlingue. A devenir dingue. Sur un nuage de mers ... La place Ville Marie. Un totem sur le St-Laurent. La limousine. Le Mont Royal. Le disco impérial. D'un rêve mal réveillé. A la recherche de ma mère. A des milliers de kilomètres. De chez moi.
Combien de fois ? Le voyage. Révolutionné. D'un rêve dégoupillé. Sur la Ste-Catherine. C'est ma Nouvelle Lettre à France. Dans mes artères enneigées. Dans ma fourrure. Mal rasé. Avec mes putes et mes lesbiennes. Mes caribous et mes Indiens. Paris c'est loin. Dans la bougie. René-Lévesque. Pour le Noël d'un orphelin. Le Québec de Julie Snyder. De Diane Dufresne. Margie Gillis. Et la voix de Rufus Wainwright. Combien de fois ? La traversée. Immigration. Le passeport. Ma descente sur le Labrador. Je ne savais même pas que tu existais. La place des Arts. Philharmonique. Au chef qui aimait ma musique. St-Timothée. Jacques Cartier. Le whisky coca dans le nez. Combien de fois ? Philippe Dubuc. Les opéras. J'avais le blues et un peu froid. Je ne savais même pas que tu étais né. Et que tu étais de ce monde. Que je faisais tourner dans mes doigts. Mais qui manquait de quelque chose. Je ne savais même pas de quoi. La nuit glacée. Le vert-de-gris. Laissés là-bas. Une autre vie. Les Laurentides ensevelis. Ma mère est morte. Mais j'ai promis. De te trouver. Et de savoir qui je suis. Pas du verbe être.
La roue tourne. Au pneumatique. Qui épouse la musique de la route. Le boulevard. Le feu rouge. Le pont. Et l'accélération. La vitesse. La voie rapide. Les montagnes à gagner. A l'horizon. L'objectif. Je pilote mon tas de ferraille pour le sortir de la ville. Et des tas de problèmes à résoudre. Que je laisse derrière moi. J'appuie sur la pédale. L'aiguille monte sur le cadran. Le paysage filoche.
La fuite en avant. Je me sauve. Je m'enfuis. Droit devant. J'aperçois la vallée convoitée. En ligne de mire. Dans le viseur. J'y serai dans quelques minutes. Tes plis de Corbières embrumés. Un message et le feu est passé au vert. Mes affaires vite rassemblées. Dévaler l'escalier de l'immeuble. D'un pas pressé récupérer l'automobile. Contact. Première. Sortir du créneau. Gagner le stop au carrefour. C'était il y a dix minutes peut-être. Je ne me rappelle même plus les quelques séquences d'embouteillage. Dans mes pensées. Mon corps a conduit à ma place. Hésitant entre le point de départ et d'arrivée. J'étais à la fois derrière et devant. Je n'étais pas dans le présent. J'y suis maintenant. A la nuit. Dans la solitude des noirceurs. A la lumière des phares. Je suis là où je suis. Exactement. Sur la route pour te rejoindre. Et c'est un bonheur immense. D'être là. Là où l'on est. Absolument. Aux bandes phosphorescentes du marquage au sol. Qui se jettent. Sous ma voiture. France Musique. Du jazz. La nuit. L'heureuse solitude. Je connais la route par cœur. Que j'ai faite en bus. A pied. Au volant. De camions. De fourgons. De mon auto fidèle. Bien courageuse. Je ne me lasse pas. Virage à la sortie du village. Quéribus. La nuit pour me protéger. Le jazz pour me protéger. La promesse de l'abri. A ton chat. A ton sourire. Tes chansons et tes vacheries. Enfin... Pour me reposer de moi-même, et du reste du monde.
Il y a de la fierté. Et de l'embarras. De l'orgueil. Et de la gêne. De la tendresse. Et de l'agacement. Ce que c'est désagréable. " Il ne devrait y avoir que les débuts de mes phrases. - Comment ça ? - La fierté. L'orgueil. La tendresse. Voilà, ça devrait suffire ! 30 ans que je me trimballe ce doux-amer à la con.
- Calme-toi. Tout le monde vit ça avec ses parents. Plus ou moins. J'imagine... " Mon père vieillit. Rien de nouveau. Cela fait bien 30 ans que je le vois vieillir. Avec ce même sentiment mêlé. Particulièrement inconfortable. Horripilant. " Tu comprends, j'aimerais parvenir à n'être que bonté à son égard. Bonté et admiration. Quelque chose de clair. De net. D'univoque. Du blanc... voilà ce que je veux. Pas du blanc et du noir. Ni du gris. Encore moins du gris clair, du gris foncé, blablabla... non ! Juste du blanc. Ce que ça me reposerait... " Chaque fois que je raccrochais d'une conversation avec lui, j'étais dans cet état. Un mot me tournait autour. Que je ne voulais pas voir. Un mot qui aurait sali ma bouche et mon cœur. Un mot que j'aurais été incapable de prononcer. Tellement il est dégradant pour tout le monde. Mon père, c'est mon père. Je l'aime. Je l'admire. Il m'a tout donné. C'est lui le patron. Bravo. Merci. Mon père ne pouvait pas me faire pitié. Impossible. " Il m'a donné le dessin, la musique, la peinture, l'architecture, les sciences, la géométrie... c'est Dieu juste après Dieu. Personne n'y touche. Et je suis le seul à avoir le droit de le charrier. " Sa façon de dire, " salut fils... mange, sois sage... " comme si c'était toujours la dernière... révoltante. Je ne parle même pas de son corps. De son visage. De sa silhouette. Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?... " Il est bien pour son âge... " Ah. Voilà. Oui. Il est bien pour son âge. Toujours autonome. Toujours debout. Et encore aujourd'hui, j'ai des conversations avec lui de meilleure tenue qu'avec toi. Je garde ça pour moi. J'ai honte de ce venin dans le chagrin. J'ai honte d'avoir honte. Personne n'est diminué. Tout va bien. Du panache. De la lumière. Pas de colère. Il me faut de la force. De caractère. Je suis son fils. Je veux la paix. Du blanc ! Je ne suis qu'un immense merci. Merci papa. Merci la vie. Merci tout le monde. J'expulse les noirceurs. Comme ce mot humiliant auquel je n'ai même pas pensé. Quand mon père, le vrai, inspire tout... sauf la pitié.