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2012

A l'heure espagnole

Publié le

L'eau azur. Translucide. La pastille de chlore.
Tout est zébré d'argent qui scintille. Cryptant l'image affolée.
Un volume d'eau pesant sur les petits carrés bleus de la mosaïque.
Qui teintent la surface agacée par une brise. Un léger souffle d'air.
La lumière agitée comme seul mouvement. Et soudain, le missile.
De l'écume à foison. Un corps vient de plonger suivi d'un flot de bulles.
C'est le mien. Qui file au fond de l'eau jusqu'au mur opposé.
Où je viens reprendre ma respiration. Les cheveux dans les yeux.
" Dès que vous êtes prêts, on peut passer à table... "
Diablos. Tomates. Oignons. Côtelettes d'agneau. Des asperges.
J'ai une faim de loup. Je ne me contenterai pas de quatre olives noires.
Tu bronzes sur le dos. Face au soleil. Lunettes sur le nez. South Beach attitude.
Deux lèvres entrouvertes où je viens poser un baiser.
Des gouttes fraîches pleuvent de mes oreilles ou de mes coudes,
sur ta poitrine, sur ton ventre, sur tes cuisses,
quand je suis ruisselant de l'eau que j'ai tirée avec moi de la piscine.
Tu te refuses un sourire quand tu as décidé de rester impassible.
" Je sais, la vie est dure... soufflai-je. Nous allons devoir déjeuner.
J'ai proscrit le fromage. Ni feta, ni mozzarella. Pas même du manchego.
Le terrain est libre. Tu n'as rien à craindre.
- Pas même de ton père ?
Ce n'est pas de ce qu'il y a sur la table que j'ai peur,
mais de ce qu'il y a autour.
- Sois tranquille corazon. Tout le monde t'adore ici. Même les chats.
Je sais bien que tu as fait un rêve qui ne semblait pas super cool à ce sujet.
Mais cette fois, je serai là pour te défendre au besoin.
Au moindre faux pas, je renverse la table et on s'en va.
- Passons tout de suite à la deuxième partie.
- Alors, je fais sonner mon portable et je simule une urgence.
J'ai l'air paniqué. On doit plier bagage et filer à Barcelone sur-le-champ.
La maison est en feu. Un accident domestique. Désolé, on vous tient au courant.
- Laisse tomber. Je dois pouvoir me comporter en adulte.
- Voilà une faculté que je t'envie. Je t'aime. "
Je t'aide à te lever. Tu esquisses un sourire possible au sortir d'une profonde inspiration.
Je murmure : " Courage. Pense à ce soir. A ce qui nous attend. C'est ce que je ferai aussi. "
La route dans les brumes de chaleur sous les pins parasols.
Notre maison à nous. Juillet en abondance.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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Monsieur

Publié le

Je commence à être une vieille chose.
Le corps me le rappelle parfois.
Je lui claque son beignet.
Pas dit mon dernier mot. Suck it.
L'été reviendra triompher et j'insulterai mon âge.
Petits cons, s'abstenir. Vous ne me devez rien.
Pas même le respect.
Je resterai indigne. Limite infréquentable.

Vous vieillirez avant moi.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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Bullet Time

Publié le

Tu entres dans la pièce pour ramasser les débris.
Enjambes le corps de Hyde abattu froidement.
Tu vois le mien dans le fauteuil, les bras ballants, le crâne explosé,
et tu viens me rouler une pelle morbide, sans te fier aux apparences,
avalant sans broncher le sang qui sortait à gros bouillons de ma bouche,
puisque tout cela n'a jamais existé ou seulement dans un texte.
La lumière en effet s'est allumée sous ma porte. Après le bruit de la gâche de l'entrée.
Celui de la minuterie qui annonçait celui de la tomette mal fixée.
Tu as gratté à la porte. Et, comme tu me l'as dit toi-même,
je ne t'attendais pas avec un révolver à la main dans un club anglais.
Je t'ai ouvert, tu m'as regardé par en-dessous, de ce regard à effet bullet time,
qui suspend tout autour de nous, avec toujours cet air de dire " je peux entrer ? "
A peine la porte fermée, tu me sautes dessus. Tu m'étreins. Prends ma bouche.
Tu n'as pas assez de bras et de mains pour me serrer contre toi assez fort.
Tu empoignes mes épaules et ma nuque, mes cheveux pour mieux faire pénétrer ma langue.
Puis mes fesses, et mes hanches, pour que nos sexes s'encastrent, se pressent à ton désir,
lorsqu'il y a le feu, quand c'est la fin du monde, que nous avons peu de temps.
Les vêtements s'envolent dans une tramontane dépassée, impuissante, désarmée,
quand la tempête est dedans, féroce, à nous décoiffer, nous faire tomber à la renverse,
quelque part entre le lit et le sol, réveillant des appétits cannibales, dans l'urgence,
où nous retrouvons nos repères, nos odeurs, le plaisir du plaisir, hors du temps,
désinhibés, libérés sous caution, en cavale, enfiévrés, bouffés par le manque.
Je n'ai eu le temps de rien. Pas même celui de tirer le premier. Pris de court.
Mon jean a valsé. Le caleçon aux genoux. La tête dans le tee-shirt, les mains en l'air.
Le sexe brandi. Dans ta bouche. Je trébuche. Me dégage. Me retrouve sur le lit.
Puis sur toi. Des traces de lutte. On se bat. A perdre haleine. La chamade. On se débat.
On rend coup pour coup dans nos ébats. Baiser pour baiser. Coups de langue. Morsures.
Je suis sur toi. Les poings dans le matelas. De chaque côté de ta tête. Les bras tendus.
Mon sexe planté à ta porte. Et mes yeux dans les tiens. Je te vois. Enfin. Emerveillé.
Reprendre ton souffle. Quand je reprends le mien. L'espace d'une distance. D'un instant.
Tu me vois te regarder et tu me regardes. C'est bien nous. C'est bien moi.
Et c'est toi, cette fois, qui me laisses entrer.

Mes doigts jouent à sauter dans les flaques d'après l'orage.
Une mer d'huile au soleil qui se lève sur la côte à Sainte-Marie.
Le calme après la tempête. Quand la tramontane reprend ses droits.
Elle n'a cessé de souffler et revient à peine s'imposer à nos sens.
Nous l'avions oubliée. Quand le cœur cogne encore dans ma poitrine.
Aux dernières averses arrachées à mon ventre.
Tes mains ont encadré mon visage pour nous mettre nez à nez.
Avant de relâcher ma tête pour qu'elle retombe lourdement sur l'un des oreillers.
Me prendre le plafond en pleine poire. Merveilleusement haut comme aux nuits étoilées.
Homme que je suis, je comprends la nuance. Faire l'amour. En effet.
Quand j'ai eu des gestes inconscients pour ce que je connais de toi, ce que je sais,
des intentions secrètes pour des secrets partagés, les personnes que tu as été,
des attentions qui m'ont échappées, que je n'ai pas eu le temps de préméditer,
mais venues en connaissance de cause, instinctivement, inscrites dans une histoire.
Des choses impossibles dans les échanges aveugles du one-night-stand anonyme.
Il y a ici des antécédents. Des conversations. Des explications. De longues nuits d'étude. 
Des lettres et des courriers. Des photos. Des dîners. Des heures à se scruter. En silence.
Où l'on apprenait à se perdre dans nos yeux. Où l'on apprenait l'un de l'autre. De soi-même.
Mille informations traitées, examinées, digérées, assimilées.
Réduisant davantage le champ possible des malentendus et des égarements.
Je n'aurais pu baiser un être dont je sais des choses de l'enfance.
Dont j'ai vu le visage sur de vieilles photos aux jours d'adolescence.
Dont je connais les peurs, les drames et les phobies, les excès et les doutes.
Reconnais les blessures, les failles, et ce qui peut faire mal.
Même pris par la fièvre, c'est toi que je voyais dans ton entièreté.
Je pouvais te toiser, soutenir ton regard, sans contrarier l'action et tous ses mécanismes.
Sans avoir besoin, pour gagner le plaisir, d'un recours à des rêves ou d'étranges scénarios,
des images salaces, pornos, des trucs systématiques, comme quand on se branle,
même avec quelqu'un d'autre.
J'étais avec toi. C'était la condition.

L'orgasme n'est possible qu'en s'oubliant soi-même.
Lâcher prise. S'abandonner. Pouvoir se laisser faire ou se laisser aller.
Ce qui est un exploit avec une personne que l'on ne connaît pas.
Quand il y a toujours un besoin de séduire, de garder le contrôle,
y compris d'une image de soi, que l'on croit se devoir quand on ne doit rien à l'autre.
S'ouvrir à quelqu'un ne se fait qu'en confiance. Et c'est une chose qui aime prendre son temps.
On peut baiser ensemble. Ce ne sont que des mots.
Mais l'intensité change quand on connaît la peau.
Si elle contient encore des mystères suffisants pour rester érotique,
elle a aussi le don de nous sécuriser et d'offrir une planque où l'on peut s'oublier.
Oublier qui l'on est ou qui l'on prétend être. Se mettre à nu, vraiment. Sans rien à simuler.
Sans un rôle à jouer. N'être plus qu'une essence. Et sensualité.
Connecté à tes yeux, je lâche tous les codes, l'orgueil, les convenances,
pour n'être plus que moi, le magma, le plaisir en personne, comme seule vérité.
Mon corps comme prolongation du tien. Devient le tien. Pour s'y fondre ou s'y reconstituer.
A me perdre dans ta bouche, il n'y a qu'une salive, qu'une langue, une seule énergie,
celle d'une âme qui circule entre deux territoires, où je peux me trouver.
Même au plafond d'étoiles, d'après nos voluptés et leurs pics de violences,
je ne sais plus ce qui est à toi, ce qui est à moi, de ce qui gît sur nos draps bouleversés.
Nos respirations toujours synchronisées. J'ai laissé mon sexe dans ton corps.
Mon foutre et mon arôme. Ma substance. Ma nature. Et tout mon ADN.
Sorti de moi-même, j'erre dans la chambre à nos sueurs mêlées et notre éternité.
Et ça fait des vacances, d'être libre, d'être bien, d'être heureux d'exister.
De trouver ta main en revenant à moi. Confronter nos empreintes digitales. Du bout des doigts.
Prendre le pouls à ton poignet. Bercé à sa mesure. Et remercier les dieux d'avoir brûlé cent fois.
Pour être capable de vivre une telle intensité. D'encaisser un bonheur à peine supportable.
Que nos âges permettent. Ou nos maturités.
Le temps, finalement, n'est pas un ennemi.
Il n'est qu'une promesse. A qui veut bien le prendre.
J'ai accepté de le perdre pour mieux m'en libérer.
Quand j'ai vu dans tes yeux qu'il pouvait disparaître.
N'avoir pas existé. Sans nous empêcher d'être.
Au cadavre de Hyde, l'alcool fut remplacé par un autre sortilège.
Et la mort est vaincue pour lui avoir échappé.
Dans cette dimension. Celle de l'intimité où je me suis sauvé.
Ce lieu d'éternité où vieillir est un jeu. Le temps désamorcé.
Où mourir ne saurait séparer ceux qui se sont aimés.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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Ma soirée à deux balles

Publié le

La tempête fait rage.
Dans mon club en cuir, je l'attends. Assis dans le noir.
Dos à la fenêtre. J'ai mis des balles dans le barillet.
Des rafales font bruisser mille choses au dehors et craquer mon immeuble.
Le vent est furieux. Malmène mon platane à peine reverdi. Ebouriffe la ville.
Il tape sur le système. Et j'ai déjà pété un plomb.
J'ai explosé mon téléphone portable, l'ordinateur et la télévision à coups de marteau.
Michel sait que j'en suis capable. J'ai marché comme lui sur les éclats de verre.
Mais le pire reste à venir. Je guette la lumière sous la porte du palier. La minuterie.
Je ne vais pas me laisser faire. Je sais qui je suis. Je sais ce que je vaux.
Les bourrasques font tourner des moulins de panique et des envies de meurtre.
Je regarde l'heure. Ne t'inquiète pas mon bébé. J'ai six balles. J'en garde une pour moi.
J'ai bien l'intention de me coller la dernière au fond de la gueule.
Le studio entier est retourné. Ai fait voler les étagères pleines de livres. La vaisselle.
Un vrai chantier. Le vent n'aurait pas fait mieux. L'exercice m'a apaisé.
Je n'ai pas appris à tirer. Ne me suis jamais servi d'une arme à feu.
Il paraît qu'à plus de cinq mètres, on peut manquer sa cible.
Je dois tirer à bout portant. Du fauteuil à la porte, j'ai compté trois mètres.
La configuration m'est favorable. La lumière orange de la rue dans mon dos.
J'ai placé le club de telle façon que celle du couloir ne me gêne pas à l'ouverture de la porte.
Dans le noir, les jambes croisées, je manipule l'arme, surpris par son poids.
La tempête se déchaîne. Des vagues s'abattent sur ma façade avec une violence démente.
Pour ma part, je suis serein. Tranquille. Je suis sûr de mon coup.
J'ai eu la soirée pour tout retourner dans ma tête, je ne peux plus reculer.
Personne ne peut m'aider. Quand je n'ai pas appelé à l'aide.
Quand personne n'imagine que je peux en avoir besoin.
Je sais comment arranger tout ça tout seul.
Et ça ne prendra que quelques secondes.

Le vent est tombé un instant et j'ai entendu la porte de l'immeuble s'ouvrir au rez-de-chaussée.
Un bruit de gâche et un grincement que je connais par cœur. L'enclenchement de la minuterie.
La lumière s'est allumée sous ma porte et dans le carré opaque au-dessus d'elle.
Des pulsations cardiaques ont commencé à couvrir le chahut du vent qui avait repris de plus belle.
J'arme le chien du révolver pointé sur ma porte. Ma main tremble un peu. Je me cale sur l'accoudoir.
Je n'ai que cinq balles. La sixième est pour ma gueule.
La tomette branlante du palier fait son bruit de brique qui déclenche un compte à rebours.
De trois secondes tout au plus. Deux. Un. Le vent s'emballe derrière mes fenêtres.
On frappe à ma porte. Je dis d'une voix neutre : " Entre, c'est ouvert. "
La porte s'ouvre et, dans le rectangle de lumière, je reconnais la silhouette.
Je ne lui laisse pas le temps de faire un pas dans l'appartement. Ni de dire un mot.
Une douleur dans mon bras. Dans la pièce, ça sent la poudre. La tramontane délire dans la rue.
J'ai tiré. Dans la poitrine. Une seule balle mon bébé ! Comme un pro.
Nous sommes libérés ! Je nous ai débarrassés de lui. Pour toujours !
Son corps s'est écroulé lourdement sur le pas de la porte grande ouverte.
Et personne, crois-moi, ne viendra le pleurer. Bye-bye Mister Hyde.
Tu ne feras jamais plus de mal à personne.
Fou de joie, j'arme à nouveau le révolver que je retourne dans ma bouche,
et je tire.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

Ma soirée à deux balles

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Altocumulus

Publié le

Variateur de lumière par la fenêtre de la salle de bain.
A travers les parois translucides de la douche, l'ambiance change au gré des nuages.
Les ampoules au-dessus du miroir du lavabo tâchent de compenser les baisses de régime.
Jour/nuit. Jour/nuit. Il faut croire qu'il y a du vent en altitude.
Le coton d'altocumulus j'imagine, balayé à grande vitesse, avec quelques conséquences.
Du soleil, sans entrer dans la pièce, fait scintiller un moment le verre comme l'eau.
C'est juillet en Espagne. Et les vacances d'été.
Un gosse joue avec le volume de la chaîne hi-fi je suppose.
D'un coup, l'obscurité vient fondre sur moi. Le soleil relayé par la lumière artificielle.
C'est à celle des ampoules, timide, que je me savonne en faisant la différence.
C'est novembre à Perpignan. Les jours réduits à ceux de l'école.
Le temps d'y prendre garde et tout s'ouvre à nouveau. La joie revient avec ses étincelles.
Le halo de chaleur à la vitre aveuglante. Et j'ai l'impression de rentrer de la plage.
Jour/nuit. Jour/nuit. A la course des nuages qui joue avec l'interrupteur.
J'enfile mon peignoir, cheveux pesant sur la nuque, et jette un œil par la lucarne.
Je manipule coton tige et vaporisateur après avoir tout frictionné en songeant à la date.
Me rendant bien compte qu'elle n'a aucune sorte d'importance.
CharlElie chante ce soir au Médiator, et cela peut servir de repère.
Le platane est fourni. D'un vert jeune et propre, presque fluorescent.
Quand la lumière hésite toujours à se fixer quelque part.
Et je n'ai rien à dire.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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Vendredi 13

Publié le

Le silence s'épaissit. La distance s'épaissit.
L'absence creuse des fossés ou un simple rectangle.
Avec sa pelle, en pleine nuit, sous un arbre éloigné, elle creuse une tombe.
La terre résiste à peine. Elle a faim de cadavres.
Dans la lumière des phares de la voiture, un corps enroulé dans la bâche en plastique.
Et l'autre, debout, qui donne ses coups de pelle, pour le faire disparaître.
C'est une nuit sans lune. Je devine le visage figé dans son linceul. Les yeux écarquillés.
Un détail me glace. Sur le plastique, un nuage de buée se répand à sa bouche.
La victime n'est pas morte. Elle respire encore. Sera enterrée vivante. 
C'est l'oubli, diabolique, qui vient l'ensevelir.
Des paquets de terre tombent lourdement sur la bâche en plastique.
Avec un bruit sinistre qui fait froid dans le dos.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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Les éphémères

Publié le

Il y a Christelle et sa chevelure de charbon.
Son front et ses yeux antiques. Sa beauté étrusque. Ou de divinité.
Qui riait à gorge déployée le soleil de ses drames.
Son accent singulier. Et ses hanches de femme.
Elle arpente le parc de la maison bénie où j'avais mes vacances.
Et ma mère était là pour la voir d'un bon œil ou la faire parler.
Il y a Nadège et sa douceur irréelle. Enveloppante.
Cette voix de poitrine à peine perceptible qui me faisait du bien.
Qui cachait une force bien plus grande que la mienne.
Que j'aimais faire rire. Quand c'est elle qui soignait les blessures de l'autre.
Elle arrive dans l'allée pour venir me rejoindre et nous irons plus loin.
Sous un ciel de Salanque où l'été intervient, me fait perdre le fil et ce lien qui me manque.
Il y a Anne et sa chevelure blonde à confondre dans la paille,
et les bottes de foin d'un campus littéraire où résonnent encore ses fous rires en pagaille.
A sa chambre étudiante, les chansons, le vin rouge, tout venait me griser.
Quand sa joie désarmante irradiait mes postures et quelques certitudes.
Son regard, sa candeur, sa gaieté maladive, me laissaient impuissant à lui faire du mal.
Et son rire en rafales, quasi désespéré, me touchait presqu'autant qu'il dopait mon désir.
J'ai laissé filer, je le vois, je le sais, bien des opportunités d'être père aujourd'hui.
De construire quelque chose. De fonder ma famille. D'être un homme. Responsable.
J'ai toujours lâché prise, refusé le volant, n'ai rien fait pour garder la voiture sur la route.
Qui finissait invariablement, au bout de quelques bornes, contre un arbre ou dans le fossé.
Je continuais à pied. Et le pouce levé, je n'étais prêt qu'à poursuivre pour d'autres aventures.

Ce que je préférais, avec les filles, c'était les faire rire.
Depuis l'enfance, depuis Sarah, depuis Florence, ou Caroline, aussi loin que je me souvienne,
c'était un plaisir délicieux, incommensurable, que d'entendre l'exclamation d'une joie provoquée,
et de voir au visage une perte de contrôle, heureux de faire l'idiot, de faire la fête,
pour me payer de ces victoires chaque fois arrachées comme on gagne un orgasme.
Ce n'était pas toujours simple. Il fallait chercher. Essayer des choses. Faire des bides.
Récidiver. S'adapter. Et soudain, en plein dans le mille. J'avais trouvé la clé.
Celle d'un trésor fantastique. Quand elles s'ouvraient dans leur rire le plus cru.
C'était un bonheur sans pareil. Enivrant. A faire perdre l'équilibre.
Il y avait Irina qui était bon public. Dont le rire dans l'oreille me revient maintenant.
Dans les graves. Saccadé. Très serré. Comme s'il voulait s'empêcher d'être émis.
Toujours accompagné de ces mouvements de tête. Une chorégraphie.
Les cheveux prolongeant dans l'espace l'onde des soulèvements et des parades,

aux sursauts de pudeur, quand rire franchement livre l'intimité.
Quand il s'échappait aux éclats, la tête renversée, aux effets de crinière
dignes de Sanson au piano poignardée d'un accord, c'était comme une vague,
un soleil collé à son zénith aussi aveuglant que celui des jouissances sexuelles.
Et j'étais bouleversé, aux armures fendues, de trouver la personne au centre d'elle-même.
Dans sa vérité brute. Primitive. Sans fard et sans postiches. Nature. La version d'origine.
Impressionné par chacun d'eux, j'ai compilé tous les rires féminins que j'ai su débusquer.
Classés. Archivés dans ma mémoire. Avec la fièvre du collectionneur. Limite fétichiste.
Puisque je le crains. Si le sourire est le comble de l'érotisme. Le rire est sexuel.
Aussi vrai que j'aime observer, fasciné, toutes les grimaces du plaisir à son paroxysme,
j'aime observer celles d'un autre abandon de soi, qui peut être aussi bien simulé,
mais qui n'est beau et éblouissant que s'il est fulgurant
.


Il y a Geneviève dans cet appartement de la rue St-Timothée.
Qui brisait la glace jusqu'aux petits matins dans nos virées heureuses au cœur de Montréal.
La musique québécoise. Ses phonèmes anglais. Et sa curiosité féroce en proue du canoë.
Pour les sensations fortes et les plus raffinées. La fougue épicurienne. Et nos débats d'idées. 
A refaire le monde. Quand elle aimait apprendre. Dans les deux sens du terme.
Se mettre en porte-à-faux et se mettre en danger.
Dans nos ébats vidés, les histoires avortées, je prenais la sortie, l'escalier de service,
réticent à m'imposer, à imposer à d'autres, les chaînes de relations auxquelles je ne crois pas.
Le mariage n'est jamais qu'un contrat. Et le contrat n'est fait que pour être rompu. 
Le couple une organisation sociale. Un confort matériel. L'idée fédéraliste.
Mutualiser les charges, les contraintes, les frais comme les solitudes. 
Le diamant du rire étant à préserver dans ce qu'il a de pur et d'éphémère,
il n'était pas question de le mettre en cage et de l'user aux jours jusqu'à ce qu'il se brise.
Comme un chasseur de foudre, je passais mon chemin, traversant les orages.
Incapable d'accepter autre chose que la fête et l'envie.
Quand le moindre désir de possession vient instantanément tout ternir et corrompre. 
Les doutes et les aigreurs. Le ressentiment. Les règlements de comptes. La frustration.
La jalousie. Le désespoir. Les illusions perdues. La rage de s'être trompé.
Il faut que l'on discute. Tout ce que l'on s'inflige. Pour cimenter l'union.
Les efforts qu'il faut consentir. Conseil d'administration. Stratégie. Accords commerciaux.
J'aimerais que tu... Il faudrait que nous... Avant-même le début du départ de la chose, 
je sentais les murs de la pièce se mettre en mouvement, et se rapprocher lentement l'un de l'autre,
réduisant l'espace irrémédiablement, me voyant pris au piège, et je devais m'enfuir.
Au plus vite. Sauter du train. Sauver ma peau. Avant d'être broyé.
Pour moi comme pour l'autre. Où est cet égoïsme dont on veut m'accuser ?
Il ne s'agit pas seulement de me mettre à l'abri, quand je sers aussi la liberté d'autrui.
A qui j'épargne mes lourdeurs, mes ronflements, mes névroses et mes frasques.
Que je n'ai pas l'ambition de promener en laisse ou de garder pour moi.
C'est un autre égoïsme, j'en conviens, que de vouloir entière la liberté de l'autre,
préserver sa beauté, prolonger le mystère, pour nourrir mon fantasme, mon ivresse,
entretenir le charme, sauver l'admiration.

Bien des opportunités. Que je ne compte pas.
Quand des rires me viennent qui ne sont pas les miens.
Avec leurs cortèges de regards complices, de gestes délicats, et autres voluptés.
Tant d'histoires possibles. Et de vies avortées. Et pas un seul regret. 
J'ai des nouvelles de l'une. Mariée. Deux enfants. De l'autre. En couple. Un enfant.
Et la satisfaction de n'être responsable de rien. D'aucune catastrophe.
Ces dames ont fait leur vie. Ces dames sont heureuses. Je suis heureux aussi.
Ce qui engage vraiment, ce n'est pas d'être deux, mais d'aller jusqu'à trois.
Concevoir un humain qui n'a rien demandé.
On peut larguer le père, on peut quitter la mère, l'enfant reste à jamais.
Qui oblige bien plus qu'un contrat bien pesé d'apothicaire, de juge ou de notaire.
Le mariage ne vaut que pour tenir deux êtres à leurs responsabilités.
A l'endroit du troisième qui n'a rien demandé. Encore moins d'être haï, fui ou abandonné.
Le seul lien qui commande. Qui peut assujettir. Quand nos vies en dépendent.
Le mot de lâcheté peut tomber, je le sais, pour commenter mes fuites et mes refus tranchés.
D'être responsable. D'aller au bout des choses. De tenir des engagements. 
Eh bien soit, je suis lâche. Je veux bien l'assumer.
Cela me pèse moins que d'être un mauvais père.
En conscience, je le sais, debout face au miroir, je veux bien être lâche plutôt qu'irresponsable.
Je suis fort de vos rires que je n'ai pas brisés. Que j'ai laissés à d'autres avec l'âme légère.
Jusqu'ici, je me suis trouvé d'autres vocations et d'autres raisons d'être.
Faire rire ou rêver est déjà une charge. Un devoir. Ma mission.
Quand la vie, assez longue, peut me faire basculer dans d'autres perspectives.
Puisque rien n'est exclu. Pas même de vieillir.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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Comme unique obsession

Publié le

Dehors, au milieu de la nuit, ce ne sont pas les voitures sur le boulevard que j'entends.
Le boulevard est trop loin, même si je l'aperçois de ma fenêtre.
Ce que j'entends, ce sont les chats en chaleur qui pleurent leurs sérénades.
Et mon platane qui pousse, heureux de sa nouvelle permanente d'un vert fluorescent.
La nuit entière qui bruisse de néons allumés, de générateurs électriques,
vient m'envelopper de son faux silence qui devient tintamarre.
Vient me faire la fête quand il n'y a pas âme qui vive.
Je serai ravi de retrouver demain les forêts d'oliviers et de putes aux pentes du Perthus,
aux abords de Figueres quand l'été n'est pas loin et que mon corps l'appelle.
Ivre à l'idée de plonger dans la piscine pour lui donner ses caresses ineffables.
A celle du coup de soleil que j'aurai pris sur les épaules.
A celle des soirées bien assez longues pour rêver de toi.
Aux grillons qui viendront consoler le voluptueux chagrin.
De ne pas t'avoir dans mes bras pour te mordre la carotide.
Rosas m'attend demain pour que je repère les lieux du supplice.
La terrasse où je traînerai mon cœur comblé dans une carcasse en manque,
raffermie par le bronzage et les brasses, l'air marin et des fruits à croquer.
Les plages où ma serviette étendue recevra le poids d'un désir turbulent.
Fébrile dans la chair délivrée, à froisser sur le drap d'une chambre,
à l'étage, où, refusant la clim, j'ouvrirai les fenêtres guettant un souffle d'air.
Je serai beau comme jamais. Quand ma peau sera brune.
Que j'aurai le bon teint de celui qui respecte son sommeil et qui mange à sa faim.
Que la mer polira les défauts de l'écorce, massera tous les muscles réveillés,
me rincera les yeux perlés de sel et de lumière, irradiant mon sourire.
Que le bonheur de vivre dehors et pieds nus saura abolir 39 ans de négoce.
Et ce corps révélé, qui mieux que rajeuni sera juste accompli,
au sommet de ce qu'un corps d'homme peut offrir à sa quarantaine,
sera veuf de l'unique moitié qu'il aime à désirer.
Et c'est de ce gâchis merveilleux que l'été masochiste saura se délecter.
Je m'en réjouis d'avance. J'aime bien quand ça fait un peu mal.

Trop de bonheur est insupportable. J'en crèverais.
Il faut bien un caillou dans la chaussure pour que ce soit parfait.
Ou juste un grain de sable.
J'en aurai à foison dans mes cheveux trop longs.
Qui friseront à loisir à sécher à l'air libre.
L'été donne envie de baiser tout le temps. Et les chats me le pleurent en bas.
La paresse de la sieste. Le sexe fait sa vie. Aux courbes qu'il rencontre.
Aux caresses lascives. Un geste accidentel. Mouvement équivoque.
Quand on sait ce qu'au mois de juillet le moindre contact provoque.
L'envie de te manger. Même à peine réveillé. Croyant dormir encore.
Sans même ouvrir les yeux je connais ton parfum. Et tout te reconnaît.
Les peaux sont adéquates. Elles adhèrent aussitôt. S'épousent et s'émulsionnent.
La chaleur au dehors vient dilater les pores, monter la garde, baisser les stores,
tenant à distance tout ce qui pourrait interrompre nos heureux dérapages.
15 heures. 16 heures. La faim seule nous tirerait du lit.
Et seule la faim nous y reconduirait.
Chavirer à nouveau dans nos curieux mélanges.
Me dissoudre à ta bouche. Déranger tes cheveux. Te pénétrer enfin.
Décharger des tensions soudain intolérables avec cette impression de disparaître un peu.
Respirer à ton cou une brume de sueur qui adoucit ma barbe quand les muscles débandent.
Au moment nébuleux où l'homme se retire ne laissant que l'enfant.
Celui qu'il a été. Accroché à l'objet reptilien du doudou salutaire.
Quand il reconstitue les conditions parfaites du sommeil en confiance ou en sécurité.
Ce n'est pas de baiser qui me manque mais pouvoir lâcher prise.
Ce n'est pas de juter mais de m'abandonner.
Oublier qui je suis quand tu seras là pour me le rappeler.
Ou pour me reconstruire plus fort que je ne l'ai jamais été.
Redevenir matière. A ma place. A côté. Ma joue sur ton épaule.
Une main sur ton ventre pour me bercer aux vagues de ta respiration.
Réincarner le monde. Réincarner mon rôle.
Chuchoter à l'oreille des mots d'adoration.
Pour réponses au bien que tu me fais.
Au mal que je me donne.

La Jonquère passée, j'arriverai bientôt à la baie des vacances.
Figuiers de barbarie. Murs blanchis à la chaux.
L'incendie de lumières où je me vois aveugle.
L'amertume de ne pas partager ce bonheur si près d'être absolu.
Qui vire à l'aigre-doux. Mi-caresse. Mi-morsure.
Quand il y a l'assurance de ce qu'il pourrait être.
Quand savoir qu'il existe vaut mieux qu'une promesse.
Je le dessinerai au gré du paysage et des stations-service.
J'aurai ton rire aux lèvres et ta main sur ma cuisse.
L'autoroute de nuit. Les giboulées de mars.
Sur un chemin usé au cœur de l'Empordà.
J'irai en éclaireur, pas plus tard que demain,
sur la côte où l'été n'aura de raison d'être que pour que tu m'y manques.
Où tout sera prétexte à hésiter entre euphorie et vague à l'âme.
Entre nos souvenirs communs et l'avenir que j'invente.
Rêve et réalité. Quand les deux te désignent comme unique obsession.
Qui exulte au silence d'une nuit pacifique à la lumière orange.
Où les chats se sont tus pour me laisser entendre
ce que mon cœur affirme à chaque pulsation.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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Sans échec

Publié le

Ce ne sont pas les caprices d'un vieil ordinateur qui vont m'impressionner.
C'est que je l'aime voyez-vous. Je m'y suis attaché.
Et l'amour inspire bien souvent l'indulgence et le pardon.
Alors ok. Tu ne veux plus travailler comme avant ? Tu fatigues ?...
Eh bien, en attendant, je passerai par le fameux mode sans échec.
Quand je n'ai pas l'intention pour ma part de changer mes habitudes.
Je me suis fixé cette discipline du texte quotidien, cette hygiène de vie,
même, certains l'auront remarqué, quand je n'ai rien à dire.
Ce ne sont pas les aléas informatiques qui m'empêcheront de continuer.
Aussi vital que le café ou la douche du matin, il y ce texte à écrire.
Le plus souvent depuis mon lit-bureau. Comme à l'instant.
Même à 4 heures du matin.
La machine en elle-même, j'essaie de ne pas l'écrire trop fort,
est sans doute remplaçable, mais certainement pas le confort qu'elle procure.
Et puis... J'aurai du mal à me séparer de toi. Mon petit portable résistant.
Que j'ai acheté à Paris. Qui m'a écouté penser des nuits entières, blanches et grises,
dans l'alcôve de la rue du Square Carpeaux, lorsque je te crachais ma fumée à la gueule.
Côté tabagisme passif, tu as été servi. Lorsque le paquet entier y passait jusqu'à l'aube.
Tu es le confident suprême. Témoin de mes doutes et de mes enthousiasmes.
De mes espoirs solaires et de mes dépressions les plus noires.
Toi, tu connais Myster Hyde. Quand tu m'as vu bourré une fois et une autre.
Et je t'ai dicté du bout des doigts bien des messages.
Les professionnels. A Delphine. Nicolas. Rémi. Nicole. Pierre Bertrand.
Les personnels. Privés. A la famille restée à Perpignan ou Toulouse.
Aux amis bien sûr. Et aux amours diaboliques. Obsessionnelles.
Dans la journée. Aux heures ouvrables. Comme aux matins qui puaient le whisky.
Disques. Musique. Photos. Films. Pornographie. Je ne t'ai rien épargné.
Jusqu'aux conversations via la webcam fidèles à ce que j'imaginais possible en l'an 2000.
Je te dois des chansons et des histoires de cul. Mille rencontres hallucinantes.
Et l'honneur de revenir écrire, une fois de plus, pour ceux qui me liront.

Tu es témoin de tout.
De ce que j'écris à mes proches.
De ce que j'écris à l'amour de ma vie.
De ce qui m'intéresse, et m'excite, et m'angoisse, et m'exalte.
Alors, je ne sais pas combien de temps tu vas durer encore mon bébé.
Mais je serais bien tenté de te garder comme d'autres gardent leur chien empaillé chez eux.
Cet outil, plus encore que le téléphone, m'a permis voyez-vous de vous rencontrer.
Pas seulement ici, lorsque Facebook, je l'avoue, m'a offert ses plus belles surprises.
Quand c'est sur ce réseau que j'ai trouvé sans les chercher, mes plus belles histoires.
Certaines se reconnaîtront et j'en profite pour les embrasser.
Tant que je peux, mots après mots, je gagne du temps, je joue la montre,
sur le fil du rasoir, avant qu'il ne plante pour de bon.
C'est mon petit bourricot usé par le désert, mon canasson assoiffé,
qui ne tient plus sur ses guiboles, et que je pousse encore aux dernières limites.
Un pas de plus. Et puis un autre. Vers l'oasis que je convoite. Avance. Avance.
Ne me lâche pas maintenant. Mon bébé. Encore une ligne.
Tu vas peut-être rendre ton dernier souffle quand je n'ai pas dit mon dernier mot.
Le ronronnement du ventilateur semble stable. Je l'écoute tourner. Régulier.
J'ai fait le tour des doctissimo du web, entre anges gardiens et imposteurs,
essayé d'obtenir un diagnostic, le plus honnête possible dans cette jungle d'escrocs.
A-t'il attrapé quelque chose ? C'est peut-être ma faute.
Je devais convertir un fichier audio en mp3 pour le travail, avais besoin d'un convertisseur.
Je n'aurais jamais dû télécharger le premier venu. A-t'il contracté un virus ? Est-ce un ver ?
Dites-moi la vérité. Ce n'est pas un simple trojan. A l'âge qu'il a... enfin, vous comprenez.
Les analyses hier étaient bonnes. Anti-malware. Anti-spyware. Nous avons tout fait.
Il est toujours en observation. Lorsque je fais ce que je peux rayon automédication.
Courage mon gars. On ne va pas se laisser abattre.
Et je ne vais pas t'abandonner au profit d'un téléphone nouvelle génération.
Pour être sédentaire quand internet permet de l'être, je n'ai besoin que de toi.
Qui es une partie de mon cerveau et de ma mémoire.
Quand tu es aussi mes cordes vocales, mon assistance respiratoire,
et mon pacemaker.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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Sex Bomb

Publié le

Dans le hall d'embarquement. Elle entre. D'un pas assuré.
Escarpins noirs. Magnifiques de sobriété. Une merveille de design.
Collants couleur chair. La jupe noire du tailleur. Qui couvre les genoux.
La veste cintrée. Ouverte sur une poitrine tenue sans être opprimée.
Ses cheveux blonds aux épaules. Bagage à main. Malette professionnelle.
Elle gère son barda et son incommodité avec les réflexes d'une habituée.
Une apparition. L'executive woman mystérieuse d'une pub de parfum.
Que James Bond en personne tenterait de séduire aussitôt.
Des jambes parfaites. Un décolleté et un bronzage aguicheurs pour être discrets.
Avec l'élégance qui consiste à assumer sa féminité sans dérives tapageuses.
Rouge à lèvre foncé. Comme le vernis prune de ses ongles coupés ras et carrés.
Peu de maquillage. Pas de bijoux. Seulement son allure et son aisance.
Je me redresse dans mon fauteuil alors qu'elle approche, cherche une place.
Sous ses lunettes noires, quelque chose me dit qu'elle m'a repéré.
Et que, malgré moi, mon corps masquait mal un souhait inquiet qu'elle exauce.
Après une hésitation que je crois feinte, elle s'installe pratiquement face à moi.
Installe son ordinateur portable et son sac sur le fauteuil contigu.
Bascule sa chevelure d'un côté à l'autre d'une main souple. Et croise ses jambes.
Pas de doutes. Nous serons sur le même vol pour New York.

Je ne peux la lâcher des yeux. La voit vérifier son smart phone les mâchoires serrées.
Une beauté qui n'a rien à prouver de cet ordre. Une femme qui se mérite. 
Et qui éveille en moi un instinct de chasseur que je ne me connaissais pas.
Elle s'agite un peu, peut-être embarrassée par mon regard insistant.
De peur que l'oiseau ne s'envole, je baisse les yeux.
Dois trouver de toute urgence un truc à faire qui paraisse intelligent.
En fait, elle ouvre son ordinateur. Je suis sauvé.
La business woman n'a pas l'intention de s'enfuir.
Je devine du coin des yeux qu'elle a ôté ses lunettes.
Je me décide à lever mon regard sur elle quand elle détourne le sien.
Planté sur son écran réprimant un sourire que je ne sais pas interpréter.
Je ne peux pas croire qu'elle m'allume ou se plaît à me plaire.

Je la désire comme un fou. Elle le sent et s'en amuse.


Je la verrais bien sortir avec un Fabrice Tourre.
C'est ce que je me dis en l'observant passer devant moi dans l'avion.
Peu étonné de la retrouver en classe affaire.
Le jeune steward qui me fait du gringue m'embarrasse, me déconcentre. Il m'agace.
Pas maintenant mon joli. Je veux voir où la dame va s'installer quand elle semble perdue.
Elle revient vers nous pour s'adresser à mon prétendant et j'ai le souffle coupé.
" Ceci est mon billet. Mais ce doit être une erreur. Je n'aime pas voyager côté hublot. "
D'où je suis, je sens son parfum. Et, détournant mon regard, je suis sûr d'une chose.
La seule place côté couloir qui reste est celle à côté de la mienne.
Mes yeux rivés sur la piste, j'écoute la conversation.
" Est-ce que vous attendez quelqu'un ?... "
Le silence qui suit et s'éternise m'informe, soudain, dans une décharge électrique,
que la question m'est adressée. Je tourne mon visage vers elle.
" Pardon ? Non... Je n'attends personne. "
Le sourire qu'elle m'adresse est étrange.
Comme si elle était attendrie par le piètre chasseur que je suis.
" Votre ami doit me dire si la place est réservée.
- Mon ami ?... "
Le steward que je n'avais pas vu disparaître revient confirmer que nous sommes au complet.
" Nous fermons les portes, madame, tout le monde est là. "
A mon intention, elle me demande, toujours debout : " Alors, je peux ? "
" Oh, oui oui, bien sûr, voyons ! Je vous en prie ! "
J'aperçois la grimace contrariée du jeune homme qui semble avoir compris mon trouble
- et que c'était perdu pour lui - quand je libérais un peu en panique le fauteuil près du mien.
Il se proposa tout de même, bon joueur, de me débarrasser et elle put s'installer.
Les yeux droits devant elle, j'ai perçu une pointe d'ironie à sa façon de me dire :
" Vous avez peur de l'avion ? Je vous trouve tendu. "
Fear of flying. Pour reprendre ses mots précis. Qui me firent rougir.
J'ai répondu sans réfléchir que dans mon cas, il s'agissait plutôt de fear of landing.
Quand en effet, je n'avais aucune envie d'atterrir.


Je n'aurais pas dû accepter le champagne.
Mes lèvres parvinrent à se démêler des siennes et j'en étais persuadé.
Voilà une femme qui ne saurait aller plus loin avec un gars comme moi.
Une fois arrivés à New York, malgré l'échange éventuel de nos cartes,
nos routes allaient forcément se séparer, fatalement, il fallait être lucide.
Elle était mariée. Même si en instance de divorce. Et admiratrice de mon travail.
Je n'aurais pas dû accepter le champagne.
Je me rends compte que je viens de lui voler ce baiser.
Que je lui ai sauté dessus. Même si elle ne m'a pas repoussé.
Même si la durée de l'étreinte et son intensité disaient son consentement.
Comme si elle lisait dans mes pensées elle dit simplement :
" Ne soyez pas gêné. J'en avais envie. "
Je la regarde. Allongée sur le côté dans le fauteuil incliné. Magnifique.
" Vous savez bien que j'en avais envie. Depuis le hall d'embarquement à Roissy. "
Je passe ma main ouverte sur mes yeux et sur ma barbe.
" Je n'aurais pas dû boire de champagne. "
Elle se redresse sur son coude, pour chercher mon regard et me parler dans les yeux.
" Vous en aviez envie aussi n'est-ce pas ? What's wrong ?...
- Je suis en train de tomber amoureux de vous. Ce n'est pas une bonne chose. "
Son visage s'illumine d'un sourire. Immense. Puis s'obscurcit soudain.
" Pourquoi ça, pas une bonne chose ?...
- Pardon. C'est compliqué. Je n'aurais pas dû boire.
- Ce n'est pas parce que je suis mariée n'est-ce pas ? demanda-t'elle inquiète.
Je vous l'ai dit. Nous ne vivons plus sous le même toit depuis des mois, et puis... "
Elle s'interrompt. Réfléchit un moment avant de reprendre.
" Ou bien vous vous refusez d'avoir une quelconque relation avec vos fans.
Par principe. Auquel cas, oubliez ce que je vous ai dit sur votre travail.
Imaginons que je ne connais pas vos livres. Que je ne sais pas qui vous êtes. "
Je n'arrive pas à sourire à sa tentative adorable de me mettre à l'aise.
" Ou alors, vous m'avez menti et vous n'êtes pas libre. "


Le steward levait les yeux au ciel chaque fois qu'il passait à notre hauteur.
Lorsque nous continuions à nous embrasser sur l'initiative de Sarah.
Qui forçait ma bouche comme pour me convaincre de commencer une histoire.
Je lui avais dit que j'étais invité à l'Université Columbia. Pour une conférence.
Et ce n'était pas sur mon célibat, en l'occurrence, que je lui avais menti.
Ses baisers me faisaient vaciller. Perdre pied. Prêt à basculer avec elle.
J'ai eu la faiblesse de m'abandonner à la volupté de sa bouche et de ses caresses.
On nous pria de redresser nos sièges lorsque nous avons amorcé notre descente.
Et Sarah, satisfaite, arrangea son chemisier brièvement avant de boucler sa ceinture.
" Tu n'es pas obligé de rester à ton hôtel. Si tu ne veux pas qu'on nous voit ensemble.
Je t'ai dit. Tu peux venir chez moi. Je serai heureuse de te montrer l'endroit où je vis.
Le concierge est discret. Et tu n'y croiseras personne. Pas même mes parents. "
Elle semblait heureuse. Le cœur léger. Enthousiaste. Gaie. Pleine de projets.
Elle me surprit avec une drôle de mine. Crispé. Transpirant. Angoissé.
Evidemment. Je n'avais aucune réservation à mon nom au Jumeirah Essex House.
" Your famous fear of landing, right ? " plaisanta-t'elle à moitié.
Elle sortit un kleenex pour m'éponger le front, avant d'y poser un baiser.
Quand elle se laissa retomber dans son fauteuil, je lui ai saisi la main.
Si fort qu'elle tourna la tête vers moi pour me regarder.
Je voyais Manhattan dans toute sa splendeur dans le hublot. En-dessous de nous.
Vins planter mon regard fiévreux dans le sien, impuissant, lorsqu'elle me dit :
" N'aie pas peur. Je ne te lâche pas. "
Des larmes sont montées en moi. Ne sais plus si je lui ai dit merci. Ou je t'aime.
Avant de prendre une grande inspiration. Fermant les yeux pour me concentrer.
Invoquer les forces dont j'avais besoin. Faire le vide.
Lorsque, broyant ses doigts d'une main, j'ai appuyé sur le détonateur de l'autre.
Me faisant exploser dans la carlingue,

comme dans un craquement d'allumette.    
 

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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