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2012

Quatre attaches

Publié le

Cédric ?... Diablos. Nous nous sommes connus à l'école maternelle.
Autant vous dire qu'aller boire un café ensemble aujourd'hui
est pour le moins une preuve de constance et de cohérence.
Lorsque nous aurons quarante ans l'année prochaine. L'un et l'autre.
Enfants déjà, nous étions différents. Le jour et la nuit.
Nous étions Azur et Asmar. Lui, le blond. Moi, le brun.
Et nous ne partagions pas vraiment les mêmes centres d'intérêt.
Ce qui n'a pas manqué de s'accentuer avec le temps.
Mais ne nous a jamais empêchés de nous entendre.
C'était toujours très vivant, mouvementé et joyeux.
Parfois violent. Quand ça n'a jamais été avec lui de l'eau tiède.
Bien plus exigeant et possessif en amitié que je ne le suis.
De l'extérieur, certains peuvent se demander, aujourd'hui encore,
ce que nous pouvons bien avoir à nous dire.
Je répondrais que nous pouvons tout nous dire. Précisément.
Lorsque nous ne passons pas notre temps à nous rappeler nos exploits.
Chose que l'on peut faire parfois, lorsqu'on retrouve un ami de lycée,
un pote du collège ou de la fac, des années plus tard, sur Facebook par exemple.
Se remémorer des souvenirs, même agréables, ne prend que le temps d'un dîner.

Cela ne saurait tenir une conversation et un échange assidu sur trente-cinq ans.
C'est que, même si je ne connais rien à la mécanique et aux motos,
même s'il n'a rien à foutre du jazz et de la chanson française,
nous partageons une éducation, une culture, un milieu social, des codes, des valeurs
- qu'il nous est arrivé de transgresser, plus jeunes, ensemble comme séparément -
mais aussi une curiosité, une sensibilité, une angoisse, et une façon de les nier. 
Deux amitiés viriles sont inscrites dans mon histoire. A la vie à la mort.
Il y a Laurent. Et puis Cédric. Les yeux fermés.
Ceux qui ne m'ont jamais jugé. Ni abandonné. Ni trahi.
Mes rapports avec Arnaud ou Gary sont tout aussi forts, sincères et indéfectibles.
Mais sont d'une autre nature lorsqu'il peut y avoir avec ces derniers
quelque chose de l'ordre de la séduction qu'il n'y a pas avec Cédric et Laurent.

Et voilà quatre attaches qui permettent l'équilibre.

La fidélité en amitié. Voilà qui balise une vie. Qui me tient droit.
Qui fait le lien entre ce que j'ai été et ce que je suis devenu.
Qui réhabilite des versions de moi qui ne sont plus, comme des progrès notoires.
Avec une distance et une objectivité que la famille n'a pas.
Cédric a tous les paramètres pour être de bon conseil.
Avec ce qu'il a d'intelligence et de discernement. En plus des dossiers complets.
Je ne pense pas un seul instant à la cour de récréation de l'école communale.
Ni même aux cours de tennis ou au catéchisme. A ce voyage à Londres.
Ni aux nuits de fête au Playa, systématiques, et leurs doses indécentes de whisky.
Pas besoin d'y penser lorsque c'est là. Dans ce que nous sommes. Lui et moi.
A la terrasse du café. Dans cette ville témoin comme lui de mille péripéties.
Comme il est salutaire d'être aux yeux de quelqu'un pour être quelque chose.
Et de bien les choisir pour être quelque chose d'acceptable à ses propres yeux.
Cet après-midi, j'aime les 39 ans qui se profilent. Les embrasse volontiers.
Je suis bien dans ma vie. Dans mon âge. Dans mon corps. A ma place.
Parmi des gens choisis pour que ce bonheur dure.
Que j'arrive en confiance à aimer le présent.
Qui est le seul endroit où être heureux est possible.
Maintenant. Puisqu'il n'y a rien d'autre.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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Extraterrestre

Publié le

Un décor fantastique comme Hollywood sait en faire.
Entre Dune et Star Wars. De la science-fiction.
Un peu inquiétant. Sur quelle planète sommes-nous ?
Y'a-t'il une atmosphère ?...
Puis-je encore sortir de la voiture sans scaphandre ?
Sans craindre l'étouffement, l'irradiation, ou la décomposition à l'acide ?
Sur un ciel bleu foncé, le disque énorme se dégage de nuages.
Un ciel crépusculaire. Et quelque chose ne colle pas.
C'est la taille du soleil. Celle d'un soleil levant.
Rose orange. Comme une pêche.
Par quel prodige le soleil peut-il se lever à la tombée du jour ?
Mon cœur s'emballe. C'est bien elle. A la loupe de l'air. Au ras de l'horizon.
Effrayante. Disproportionnée. Fascinante. Pleine à craquer.
La lune. Mon amour. Déchaînant les marées et les maris jaloux.
Quand j'ai le poil qui pousse. Que j'hurle avec les loups.
Elle est sublime. Flippante. Extraterrestre. Précisément.
Et je n'arrive pas à décrocher mes yeux de son évolution. Fatal attraction.
Quand elle apparaît comme un vaisseau hostile ou un météore d'apocalypse.

Mais sur tes terres, mon amour, je me souviens de ce qu'elle est pour nous.
Complice du magnétisme entre deux corps distincts.
De la décharge électrique abattue dans l'instant.
Qui revient chaque fois rappeler le miracle.
Sur la baie d'Argelès, je l'embrasse avec toi.


Le château de Collioure éclairé sur sa butte.
Un décor d'opérette. Quand rien n'est oublié. Le clocher. Le moulin.
Des nuages de tourmente comme s'ils étaient peints.
C'est presque ridicule. Too much. Manquait plus que la lune.
C'est un feu d'artifice aux flambeaux de la Sanch.
Les cagoules pointues qui défilent d'un pas lent au rythme des tambours.
Quand mon cœur survolté n'a pas l'ombre d'une place pour la culpabilité.
Je ne dis pas pardon. A ce spectacle étrange. Je peux dire merci.
Quand je ne compte plus les lunes de bonheur que je dois à ce monde.
Où la nuit renouvelle chaque jour l'épaisseur du mystère.
Ma mère est quelque part dans les eaux qui scintillent,
dans l'anse fortifiée où la mer s'aventure.
Et j'ai l'âge d'être en vie pour la voir exister.
L'arracher à l'oubli et au néant cupide.
Quand je la porte en moi aussi fort que je t'aime.
Je vois les pénitents progresser dans la ville, entre cierges et icônes,
avec un sourire amical, quand me vient de partout un flot de compassion.
Mais pas de componction.
Je ne suis pas d'humeur à regretter. Ni même à expier.

Les fautes que je me suis pardonnées.
Ce soir, je dis merci.
A la lune. A ma mère. Aux morts et aux vivants.
Et à toi, mon amour, d'avoir croisé ma route.
A Lucas pour Star Wars. A ma sœur d'être là.
A mes nièces, ravissantes, qui aiment rire et apprendre.
A des amis fidèles. Et à ceux qui arrivent.
Le tableau romantique a des relents de soufre.
C'est du Mary Shelley. Le Mal n'est jamais loin.
Mais l'amour est si beau qu'il mérite qu'on en souffre.
Et la vie à pleurer tant elle est fantastique.
Je te dois de la voir telle que je l'ai rêvée.

Beaucoup plus inspirante que la réalité.

La vérité, mon amour,
est la combinaison du réel et de ce qu'on en fait.
De l'essence des choses. De ce qu'on en devine.
De ce qui est, sans doute, et de ce que l'on souhaite.
Ce que l'on envisage. Que l'on conceptualise. Nos interprétations.
Quand il faut formuler une affaire pour qu'elle soit incarnée.
Etre ne suffit pas aux choses pour qu'elles soient existantes.
Il faut qu'on les perçoive, qu'on les ressente, qu'on les exprime.
Il n'existe rien de ce qui est si nous ne sommes pas là pour les vivre.
Et je veux tout écrire, tout graver, tout mâcher, malaxer,
encore et encore, retourner les mots, les phrases, les idées, même ivre,
jusqu'au bout de mes forces, pour m'approcher du vrai plutôt que du réel.
Un peu plus davantage. Ligne après ligne. Nuit après nuit.
Quand j'ai déjà parlé de la mort, de ma mère, d'une histoire d'amour.
Que tout veut m'échapper. Que je lutte pour me battre. Ne pas perdre le fil.
Retenir le présent. Le miracle. Et cette pleine lune sur la baie de Collioure.
Je t'aime parce que je l'écris. Et cet amour est vrai parce qu'il est éprouvé.
Comme Dieu, il pourrait ne pas être. Je l'ai rendu vivant.
Parce que tu l'as rêvé. Parce que je l'imagine.

Parce qu'on l'invente ensemble comme on s'invente soi.
Tout n'est que construction. Et j'ai bâti la mer. Les étoiles au-dessus.
Je bâtis ton visage, l'image que j'en ai, et le sens inédit de ce que dit je t'aime.
La science-fiction. Le lever de la nuit. Des astres extraterrestres.
Et le bonheur permis, créé de toute pièce,
le plus sûr d'entre tous pour être confectionné
et taillé sur mesure.
Celui que tu m'inspires ? Il me va comme un gant.
Il prend tout mon espace comme il prend tout son temps.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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El centre del mon

Publié le

Les Français ont leurs stars internationales.
Pour la musique, sans doute, avec la french touch des dancefloors,
incarnée par nos trois mousquetaires Guetta, Sinclar, Solveig,
qui ont hissé les DJs au rang de people
et ont su s'imposer au cœur du show-business américain...
Mais il est un autre trio, qui fait briller la France hors de nos frontières :
Jean Nouvel, Christian de Portzamparc et Dominique Perrault.
Les deux premiers ont déjà apporté leur contribution à Manhattan.
Le premier, à qui l'on doit, à Paris, le sublime Institut du Monde Arabe,
comme le plus récent Musée du Quai Branly voulu par le Président Chirac,
ainsi que la phallique tour Agbar à Barcelone, emblématique,
inscrite désormais dans la skyline au même titre que la Sagrada Familia,
a signé la superbe Vision Machine, au 100 Eleventh Avenue,
résidence contribuant et participant à l'essor de West Chelsea, sur l'Hudson,
le fameux Meatpacking District, qui est le quartier à la mode, et un laboratoire,
notamment autour de la High Line, coulée verte sur un viaduc du métro aérien,
où tous les designers et architectes s'en donnent à coeur joie.
Jean Nouvel a aussi gagné le concours international organisé par la société Hines,

proposant une expansion du MOMA dans une tour futuriste de 75 étages,
comprenant aussi hôtel et appartements, qui n'est toujours pas sortie de terre à ce jour.
Mais qui conforte le bon positionnement de l'architecte dans la Big Apple.
Devancé sur ce terrain par Christian de Portzamparc, qui, après la tour LVMH,
signe un gratte-ciel ambitieux dominant Central Park qui lui, est en cours de construction,
près d'une autre institution new-yorkaise prestigieuse, le Carnegie Hall.
Ce qu'il manque au troisième sans doute, c'est le prix Pritzker,
que Portzamparc a décroché en 1994 et Jean Nouvel en 2008.
Mais cela n'empêche pas Dominique Perrault de s'imposer partout,
depuis la réalisation de la Bibliothèque François-Mitterrand à Paris.


Outre la tour Agbar, Barcelone compte désormais un autre building visible.
Les réaménagements de la friche industrielle devenue le quartier résidentiel Diagonal Mar
ont permis des ensembles immobiliers plus ou moins heureux dans ce qui est une ville nouvelle.
Sans conteste, l'hôtel ME en est le plus beau fleuron, le plus réussi, le plus élégant,
en plus d'être, avec son porte-à-faux monumental, une prouesse technique.
Cette tour-hôtel, qui fut d'abord la tour Habitat logeant l'hôtel Habitat Sky,
est l'œuvre de l'architecte parisien, venue tutoyer celle de Jean Nouvel dans le ciel de Barcelone.
Et je veux dire ici à mes camarades perpignanais, combien nous pouvons être fiers.
Lorsque nous avons depuis peu, dans notre réveil urbain et architectural assez inattendu,
dû aux seuls projets de la Gare TGV et du Théâtre de l'Archipel, les plus belles griffes qui soient.
Celle de Nouvel avec le théâtre. Celle de Perrault avec l'Hôtel d'Agglomération.
Enfin, Perpignan s'offre à des architectes. Et, sachez-le : d'envergure internationale.
Ceci n'est certes pas une garantie de réussite ou de bon goût, lorsqu'on peut toujours discuter
de ce qui est beau et de ce qui ne l'est pas, dans un débat stérile pour être résolument subjectif,
mais il faut accepter l'idée que c'en est une d'une volonté de rayonnement qui nous faisait défaut.
Perpignan désormais apparaîtra sur des publications internationales d'architecture.
Perplexe pour ma part au revêtement clairement démodable d'El Centre del Mon,
réalisation du cabinet espagnol L35 qui abrite d'ores et déjà notre nouvelle gare,
je suis enchanté de la large séquence pavée du boulevard St-Assiscle, et de la perspective
qui la sépare de l'Hôtel d'Agglomération, ce cube parfait aux couleurs brunes et cuivrées
dont je loue la sobriété, qui offre enfin un lieu magique, dense et cohérent,
ouvert au monde et à l'architecture contemporaine.
Pour un peu, on se croirait à Barcelone... et cela, vous l'imaginez bien, ne peut pas me déplaire.
Lorsqu'il est plus logique pour nous, Catalans du Nord, d'assumer franchement une continuité
avec ce qui se fait dans la Catalogne espagnole, quand le TGV nous en rapproche enfin,
pulvérisant la muraille des Pyrénées, qu'avec d'autres influences culturelles purement injustifiées.
Jusque dans le choix du mobilier urbain, Perpignan s'est donc finalement positionnée,
choisissant de s'inscrire dans le même ensemble que Figueres, Lérida et Gérone,
mise en orbite à son tour autour de Barcelone, reconnue dans le monde entier
comme un phare, dans les domaines pointus de l'urbanisme et de l'architecture.
Tout en faisant confiance à deux génies français, qui, quoi qu'on en pense,
nous ont poussés dans la cour des grands.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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Triduum pascal

Publié le

La rue est si étroite que le moindre son ricoche vite.
C'est un petit canyon qui fait un coude. Celui d'un éventail que l'on ouvre.
Un angle à 130, puis 140°. Pour ce chemin de croix austère et aride.
Qui mène du cloître du Campo Santo au parvis de St-Jean.
Perchée sur la façade, ma loge de théâtre, d'où je peux assister à la messe.
Une habitation troglodytique creusée dans le rempart.
Où j'ai choisi de vivre dans un dépouillement monastique.
Une vie en apparence aussi aride et austère que ma rue.
Dont les bras ouverts enveloppent un âpre presbytère.
Rescapé de mes heures baroques, de la truculence de cinq années parisiennes,
je ne pouvais rêver meilleur endroit pour aménager ma retraite.
Un coup de foudre, souvent célébré depuis, permit l'autodafé.
Me dévêtir. Brûler les accessoires. Tout ce qui pesait sur tous mes mouvements.
Me libérer des contraintes de la représentation. De la propriété. De l'ambition.
Libre enfin. Dans le dénuement. Ivre d'être enfin revenu au centre d'une vie.
Qui n'est pas que la mienne. Et plus riche que l'imagination ne peut la concevoir.
Il a fallu chasser l'alcool. Et mille autres écrans de fumée.
Pour découvrir le monde. Me découvrir moi-même.
Que c'est la même chose.
Que nous ne faisons qu'un.

Le moindre son ricoche vite. D'un mur à l'autre.
Le canyon n'est pas new-yorkais. Les hauteurs sont modestes.
Mais la sensation de faille et d'encaissement est la même.
C'est un passage dans lequel le vent accélère ses particules.
Où chaque galet qui a servi de brique défie le marbre et la chaleur.
Le poids du temps. La pesanteur. Et des croyances.
L'individualisme ne construit rien.
C'est la leçon des pierres. Ou celle de l'échec.
Quand je me sens ce soir, au café que je bois,
comme carte au milieu d'un seul château de cartes,
qui compromettrait tout pour peu que je m'écarte, de l'édifice entier,
quand c'est Dieu en personne qui joue ou tue le temps,
et m'a posé au hasard, en retenant son souffle, sur un nouvel étage,
m'a fait reposer, pour me tenir debout, contre l'as solidaire qui n'est autre que toi.
Aux forces de l'attraction, descendantes ou obliques, à cette clé de voûte,
je souris malgré moi quand je n'ai aucun doute.
J'ai eu la main heureuse.
Je suis reconnaissant.

Quand un coup de semonce
vient me glacer le sang.

C'est entré dans ma tête, comme si c'était là.
Avec moi, au bureau, dans cette même pièce.
Un avertissement. Aussi court que lugubre. Qui va se répéter.
Badaboum. Il y a une intention. Comme aux sons de nos cloches.
Il y a des airs joyeux, légers, festifs, dans la tonalité, le rythme et l'envolée.
Comme il y a des noirceurs, le péril ou la mort, à d'autres dispositions.
Un roulement de tambour peut donner du suspens comme au cirque.
Il peut être dansant, enjoué, plus farceur qu'inquiétant.
Ici, il n'y a pas même la fièvre du tocsin qui sonne sauve-qui-peut.
C'est la lourdeur du glas. Sur les peaux tendues de deux tambours funèbres.
Je suis pétrifié. Au souvenir d'exécutions publiques que je n'ai jamais connues.
C'est le goût de l'Eglise. Celle de l'Inquisition. De la sorcellerie.
Où Satan, l'ennemi, est d'abord un complice.
Quand un christ est brandi au sommet de sa lance, en tête du cortège,
comme aux perches inclinées au-dessus des bûchers.
C'est une procession. C'est la Semaine Sainte.
Et les orgues s'impatientent de pouvoir exulter.
La marche est silencieuse. Aux pas lents. Aux flambeaux.

Quand au fond du ravin, à ma porte-fenêtre, le ruisseau devient noir 
du tissu des fidèles, alignés deux par deux, sans coiffes ni cagoules.
En rouge. Le premier homme. Agite une cloche sinistre.
Les tambours lui répondent.
De très mauvais augure.

On est déjà loin de la fête des Rameaux.
Qu'il avait de l'allure, ce jeune Juif sur son âne,
faisant une entrée triomphale dans la ville de Jérusalem.
Comme un Che Guevara qui tendait l'autre joue.
Le Gandhi avant l'heure. Et le Flower Power.
Révolution sans armes. Quand l'amour en est une.
Voici un trentenaire habile qui prône l'égalitarisme,
ce blasphème qui inspirera les Lumières du XVIIIe siècle,
comme les concepteurs plus radicaux encore de l'idée communiste.
Il s'agissait déjà de justice. Et de démocratie.
De respect pour les pauvres, pour les putes, et les paralytiques.
Ce garçon avait du talent. Le mythe était en marche.
Mais au son du tambour, je crains que le vent n'ait tourné.
Il faut bien mourir jeune pour créer la légende.
Et je le vois passer, sous mes fenêtres, porté par six hommes,
dans une drôle de posture, sculpté dans le bois, 2000 ans plus tard,
allongé sur une croix emportée à l'horizontale, vers le cœur de l'église.
Je suis fasciné par le spectacle. Attirance et répulsion.

Quand je suis sincèrement partagé entre admiration et mépris. 
Me sentant aussi bien en dedans qu'en dehors de cette manifestation.
Je croise des regards qui se sont levés sur moi.
Et sans un mot, j'ai dû dire à la fois ma différence et mon respect.
Quand j'ai fait corps avec eux, dans l'instant, que je le veuille ou non.

Le son circule. Sans contraintes.
Opportuniste, il se sert des obstacles. Pour s'amplifier. Pour rebondir.
Comme l'électricité. Il se sert de parois conductrices. Remonte dans les murs.
Prend de la vitesse pour claquer dans l'air. Joue avec les éléments.
Et, comme lui, je navigue immobile dans le monde qui fut créé pour moi.
Je n'aurai pas la grossièreté de rappeler que, si toutes les cartes sont pareilles,
elles sont toutes différentes et ne se valent pas.
Mais dans le château, où chacune est à sa place pour garantir l'équilibre,
il y a l'idée que la chute de l'une entraînera les autres.
Quelle que soit leur valeur.
Et je trouve merveilleux, au balcon de ma caverne médiévale,
d'être partie prenante d'une œuvre qui me dépasse.
Au même titre que le pauvre, la pute, et le paralytique.
Quand je suis les trois à la fois.
Et que je suis sauvé.
 

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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D'abord la pluie

Publié le

J'ouvre un œil et m'éveille dans le foutoir d'une nuit appréciée.
Dénoue l'accolade d'un drap dans lequel je m'étais enroulé en dormant.
Quand c'est peut-être lui qui s'est collé à moi en cherchant sa position.
Je retire son bras pour m'ouvrir la poitrine. J'ai mérité de m'étirer.
De tout remettre en place. Dans ce corps qui tombait de fatigue.
Les bras tendus, en V, comme à la pente d'un grand huit, comme au fond du terrain de basket,
comme au lancé du bouquet de la mariée, comme Jean-Marie en meeting montant sur scène,

je rétablis le bon alignement de mes os dans chaque membre, bandant tous les muscles,
vérifiant toutes les articulations, dans une gymnastique qui s'ignore,
ne cherchant pas à comprendre ce que Jean-Marie Le Pen vient faire dans cette histoire,
quand je suis encore à profiter du matelas et des oreillers que je malmène toujours de bonheur,
dans ces réveils délicieux qui savent d'avance que la journée sera fantastique.
Les cheveux en pagaille, j'arrête de m'agiter et remonte seulement à la surface du sommeil.
J'avais déjà ouvert l'œil, mais ce n'est qu'à cet instant que je regarde vraiment.
Je m'étonne de ne pas trouver de soleil dans la pièce. Sans m'en sentir affecté.
Lorsque la bonne humeur qui me tient de si bonne heure, qui vient m'éveiller naturellement, 

est de celles que le beau temps conditionne et provoque, agissant sur mon corps
comme sur mon cerveau, conscient ou pas, comme un shoot d'ocytocine.
J'aurais, dans mes brumes intérieures, parié découvrir du ciel bleu.
Perdu. Il est gris. Mais j'ai le sourire de ceux qui ont gagné quand même.

Je n'ai pas eu à ouvrir les volets.
Que je ne ferme pas peut-être pour cela.
Pour connaître l'air ou la couleur du temps sans avoir à me lever.
Je n'ai qu'à ouvrir l'œil pour voir le ciel. Par la fenêtre. Depuis mon lit.
M'épargnant la marche incertaine dans le noir jusqu'au mur de la chambre.
Il pleut. Et je n'arrive pas à m'en plaindre. A y trouver des raisons de râler, de bouder,
de rester sous la couette en refusant le monde ou me sentant profondément triste.
Cette pluie me plaît. Elle m'enchante. Je la sais bénéfique pour une terre qui a soif.
La vois comme une douche que j'ai envie de prendre.
Me demande même, par quelle vue de l'esprit, nous l'associons aux choses négatives.
La pluie et le beau temps. Après la pluie le beau temps. Pourquoi dirais-je qu'il fait moche ?
Quand ça ne l'est pas. C'est un gris lumineux. Une pluie printanière.
Le platane a mis des feuilles, et je sens d'ici qu'il rend grâce à cette eau,
dont il a un besoin aussi vital que son besoin de soleil.
J'oublie les conventions humaines et nos idées arrêtées, préconçues, pour être abre.
C'est ainsi que je sais pouvoir gagner à tous les coups. A la pluie comme au beau temps.
J'ai sans y penser, les images de voyages en avion, qui nous apprennent souvent,
grâce à la technologie du hublot dans la carlingue, qu'il fait toujours beau au-dessus des nuages.
Je n'ai pas besoin du souvenir de ce ravissement, à crever le plafond de grisaille
comme on découvre l'envers des choses, l'autre face d'une même réalité,
pour savoir que j'ai de la chance, et décider d'en jouir.
La lumière peut être timide dehors, elle est aveuglante en moi.
Sachant bien d'où vient cette vague d'ocytocine
dont le soleil cette fois ne saurait être responsable.
J'ai serré un oreiller sous mon menton avec la conviction tranquille d'un au revoir.
Comme on serre un objet pour un autre. Puisque ce n'est pas lui que j'embrassais.

Le café ce matin est parfait.
C'est au prix de la nuit blanche d'avant, aux brouillards de la veille,
où je me suis traîné toute la journée, que j'apprécie mes forces.
Toujours étonné de constater combien l'humeur et le corps se motivent l'un de l'autre,
lorsque je suis convaincu à l'instant qu'ils ne sont qu'une chose.
Et je peux concevoir tout à coup que l'âme n'existe pas.
Et cette révélation limpide me vient comme si elle était anodine.
La sensation d'être à ma place, comme l'arbre sous la pluie,
me procure une telle joie que je n'en suis pas horrifié.
Je suis matière et je n'ai pas besoin de réfléchir à la nature de la mort.
Je suis la nature. La mort elle-même. Et me sens bien dans sa peau.
La mienne. Que je savonne à la douche en sifflant une vieille chanson américaine.
Et comme mon pote sur le parvis au-dehors, je mets des feuilles qui s'ouvrent,
comme autant de chakras, à cette heureuse combinaison, aussi hasardeuse que celle de la vie,
de l'eau à la bonne température, de mes mains qui me soignent, et de ton plus beau sourire.
Peut-être après tout qu'on ne décide de rien. Pas même d'être bien.
Je décide alors de me laisser faire. De suivre la pente sans résister. En roue libre.
Sans me soucier du zéro et de l'infini qui se confondent aussi sûrement
que l'instant avec l'éternité.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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Azerty

Publié le

Un bûcher grille ses hérétiques au bout de ma cigarette.
La braise ensorceleuse, comme dans l'âtre de cette cheminée,
à Bannières, dans laquelle on pouvait se tenir debout.
Le papier se rétracte à la course de l'incendie, à chaque inspiration.
L'extrémité a ses couleurs de lave et je la fais danser dans le noir.
Comme un gosse. Je fais des S, qui deviennent des 8 et des cercles. Je dessine.
Je tue le dragon et sa lumière en les privant d'oxygène. Ecrasés dans le cendrier.
Fin de l'histoire. J'occupe mes mains sur le clavier. Une autre chorégraphie.
Quand une dépendance en chasse une autre.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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Do not disturb

Publié le

Nous achetons des fruits à la Boqueria,
nous installons à un comptoir pour commander du jambon sur son pan con tomate.
Je goûte au fuet qu'on me propose. Et au fromage dont tu te prives. Délicieux.
Les olives. Et les artichauts frits que j'adore.
Un verre de vin ? Dont tu ne te prives pas.
Nous pouvons trinquer à notre escapade méritée.
Il y a du monde. Des odeurs. Des couleurs. Et du bruit.
Et la chaleur qui nous attend au tournant sur les pavés de la rambla.
Avec toi, manger devient une émotion à partager. Sensuelle. Un plaisir.
Quand j'en prends à te voir apprécier, à te lécher les doigts,
jouant du palillo comme de la fourchette, et l'appétit ici, devenu érotique,
transforme notre pause-déjeuner en préliminaires publics.
Nous partageons notre plateau de tapas à la vue de tous.
Quand rien n'est plus intime que de partager la nourriture terrestre.
Barcelone bienveillante nous enveloppe de sa ouate aussi huileuse que pétrolifère.
Il y a, dans l'épaisseur urbaine de l'air que nous respirons ensemble,

dans la chaleur qui s'époumone, une caresse qui ajoute aux jubilations gustatives.
Et qui me donne une idée de ce que nous ferons une fois rentrés à l'hôtel.
D'ailleurs. L'idée vient de toi. Tu proposes une sieste.
Deux cafés y la cuenta. Direction le Barri Gotic.

J'ai envié le verre écrasé au coussin de ta lèvre.
Et le vin déversé dans ta bouche.
Sur mon tabouret, j'ai dû croiser les jambes, et m'arranger d'une érection.
Lorsque ta bouche mâchait franchement le moindre aliment, gras ou pas,
et que tes sourcils se levaient sur les gros yeux que l'on fait pour dire sa surprise,
comme sa satisfaction, à chaque nouvelle bouchée qui rassasiait ta faim.
Ne pouvant parler la bouche pleine, c'est ton visage qui exprimait tes réactions :
Mouais, c'est pas mal / ... ça, j'aime bien / Beurk. On oublie / Wow. C'est excellent.
Et j'ai joué à deviner chacune de tes sensations, même quand tu ne me les exprimais pas.
Je redécouvrais comme il est responsabilisant de voir la personne que l'on aime avoir faim.
Comme il est délicieux de voir la personne que l'on aime et qui a faim pouvoir enfin manger.
Comme il est merveilleux d'aimer quelqu'un qui a un bon coup de fourchette.
Et qui exprime son plaisir aux choses que l'on dévore.
De la même façon que j'aime te regarder jouir, te regarder dormir,
je passerais des heures à te regarder manger.
Nous sommes passés par Santa Maria del Pi et la longue Calle de la Palla,
jusqu'aux grilles de la discrète Plaça de Frederic Marès, toujours en cage,
dans ce labyrinthe où nous échappions au soleil avant d'y être précipités.
Au parvis de la cathédrale, où les personnages de Picasso ont séché dans le sable,
pris dans le béton du building de l'Ordre des Architectes, nous gagnons notre rue,
où la frise du Maître offre des chevaux, un taureau, dont je ne me rappelais pas.
Nous avons traversé l'arène pour nous mettre à l'abri, Carrer dels Capellans.
Et j'ai pu t'embrasser fougueusement. Inspiré par les portes de l'ascenseur.
Irrépressiblement attirées l'une par l'autre. S'épousant de façon mécanique. Automatique.
Et ne restait, à notre étage, qu'à nous tirer de la cabine pour nous jeter dans notre chambre.
Prolonger notre baiser dans le textile immaculé, à peine sorti de la blanchisserie.
Dont nous allions prendre possession le temps d'une sieste fiévreuse.
Je recompte à l'issue de l'orage, tes grains de beauté sur ton dos.
Ceux que j'aligne sur ta joue. Comme autant de petits cailloux.
Pour ne pas perdre mon chemin. Jusqu'à ta bouche. Et tes cheveux.
Où je m'enroule en ronronnant. Heureux d'être amoureux. Amoureux d'être heureux.
Dans cette ville où j'ai été les deux à la fois. Où je le serai avec toi.
Pour peu que tu m'y accompagnes.
Heureux de vous unir. Elle et toi.
Quand rien ne me dérange.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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Prokofiev

Publié le

" Qu'est-ce que c'est ?...
- Regarde.
- Wow. Fantastique les enfants, regardez !
Une nouvelle version de Pierre et le Loup ! Génial ! Qu'est-ce qu'on dit ? "
Et, tous ensemble : " Merci Parrain ! "
" Non, regarde Alexandre, le fou, c'est en diagonale. Tu vois ? Comme ça. "
Tatie Geneviève arrive à son tour, avec un panier du jardin. La fête est à son comble.
Elle annonce le contenu : aneth, fenouil, roquette, chou-rave, radis...
Il semble clair que la partie d'échecs est terminée. Je remballe en riant.
Un clin d'œil pour remercier le parrain de mon fils.
Qui a rejoint sa mère et sa tatie avec une flopée de cousins côté cuisine.
" Comment tu vas ?... "
Tu me demandes cela sur ce ton qui exclue la formule d'usage.
Je sais à ton regard que c'est une vraie question.
" La maison est pleine de gosses. Il fait beau. Tu es là.
Alors je vais bien. "

La maman d'Alexandre s'en va en Amérique.
Et veut l'emporter avec elle. L'inscrire à l'école dans le New Hampshire.
Je t'avais envoyé un simple texto. " Laurence demande le divorce. "
Je ne savais pas en l'écrivant si je révélais une bonne ou une mauvaise nouvelle.
Tout le monde fut surpris quand nous nous entendions apparemment à merveille.
On m'a demandé si je l'étais moi-même.
Répondais, sibyllin, que je l'étais qu'elle le fasse si tard.
Le mariage était son idée. Sa condition pour être plus précis.
Tu t'étais moqué de moi à l'époque. Je l'ai fait pour le petit.
Il est beau. Il est vif. Et il va m'arracher le cœur pour l'emporter avec lui.
" Tu pourrais t'y installer.
- Quoi. A Manchester ?
- Que tu écrives ici ou là-bas. Quelle différence ?
Installe-toi à New York. Ou à Montréal. Pour te rapprocher.
- Tout seul ? Tu es sérieux ? Pour me rapprocher, tu es sûr ? Ou m'éloigner ?...
- Te rapprocher de lui. Tu sais bien. "
Emilie, sa cousine, était furieuse, voulait déclarer la guerre à Laurence.
Elle avait fait irruption un soir à la maison, bouleversée, quand elle a su ses intentions.
Elle ne me conseillait pas de me battre pour la garde d'Alex. Elle m'ordonnait de le faire.
Pour son bien. Parce qu'il avait grandi ici. Que nous étions tous ici.
Qu'un juge le comprendrait. Que je n'avais qu'à faire valoir mes droits.
Sa fille avait l'âge d'Alexandre. Nous avions constitué une joyeuse tribu.
" C'est sa mère... avais-je répondu sobrement.
- Et nous sommes sa famille ! argua-t'elle du tac au tac.
Fais-le pour lui si tu ne le fais pas pour toi. Qu'est-ce qu'il va faire, tout seul, en Amérique ?
Est-ce que quelqu'un seulement lui a demandé son avis ? "
Alexandre en changeait sans cesse au gré des arguments présentés.
Il voulait partir avec maman. Ne voulait pas laisser papa. Voulait rester ici avec papa.
Ne voulait pas que maman le laisse. En fait, il en avait un parfaitement arrêté.
Papa et maman. Tout. Sauf avoir à choisir.

C'était la flûte traversière de l'oiseau. Le hautbois du canard.
Ou non. Plutôt le basson du grand-père qui lui plaisait le plus.
Quant au final, autant vous dire que nous l'avons entendu une fois et une autre.
Laurence n'aimait pas nous le laisser. Mais nous l'avons emmené quand même.
Tous les deux. A l'auditorium du Conservatoire. Perrault et Ravel. Un même spectacle.
Avec les Percussions Claviers de Lyon. Alexandre adore la musique.
Les instruments de musique. Il était fou de joie.
Nous avons rejoint ta femme et tes enfants qui rentraient de chez leurs grands-parents.
Chez vous. Passé un excellent après-midi. Les gosses ont joué ensemble.
" Tu sais que tu peux compter sur nous. Quoi que tu décides.
- Allez Alex, tu fais la bise ? Il faut qu'on rentre maintenant...
Oui mon vieux. Je sais. Je n'oublierai pas. "
Evidemment, Alexandre n'avait pas envie de partir. Il râlait. S'énervait. Protestait.
Et comme la crise de larmes commençait à monter toute seule.
" Allons mon grand, les garçons vont devoir passer à table,
il faut que nous les laissions manger tranquillement, et tu dois avoir faim aussi.
Je suis sûr que ta tante nous a trouvé encore plein de légumes bizarroïdes... "
Pas très convaincu, il dit au revoir à tout le monde, le cœur chagrin.
" On les invitera d'ailleurs, dans la semaine, à venir en manger avec nous à la maison. "
Tu me fais un signe de la tête qui dit veut dire oui.
" Hier, c'était des pâtissons farcis... fis-je en écarquillant les yeux comme pour vous prévenir.
Je découvre avec lui. Nous allons chaque jour de surprise en surprise. "
Je me demandais s'ils faisaient pousser des artichauts d'Israël. Là-bas. Dans le New Hampshire.
Alexandre n'a pas trouvé ça bon mais a apprécié quand même concédant que c'était très joli.

Le chat est venu s'enrouler dans nos jambes sans l'accompagnement d'une clarinette.
Geneviève, fidèle au poste, nous avait préparé un dîner de derrière les fagots.
Laurence devait passer le chercher à onze heures.
Dans une tempête de neige comme on en trouve aussi bien en Nouvelle Angleterre
que dans les campagnes russes de Prokofiev
et où l'on ne sait plus très bien qui de nous deux est le loup.

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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C'est dans l'air

Publié le

Je m'étonne d'avoir laissé la télé allumée.
Je pose mes courses sur la table, cherche la télécommande.
Décidément. Moi qui vérifie toujours le gaz avant de sortir de chez moi.
Qui fais toujours un tour d'appartement pour m'assurer que j'ai bien éteint les radiateurs.
Suis capable de remonter les étages ne sachant plus si j'ai bien fermé à clé.
Voilà un syndrome qui porte un nom je crois.
Une fois le verrou tourné à double tour, sur le palier, quitte à me mettre en retard,
il faut que je revienne constater que j'ai bien pensé à fermer la fenêtre de la chambre.
Ok. Je perds la tête. Je devais penser à autre chose.
J'éteins le téléviseur. Et j'embarque mes provisions dans la cuisine.
J'ai des choses à mettre au frais.
J'ai envie d'un thé et remplis la bouilloire au robinet.
L'eau chauffera le temps de vider les sacs. Ranger les courses.
De la viande au congélo. Des fruits dans la corbeille. Chaque chose à sa place.
Une porte claque et me fait sursauter.
Putain de merde. La fenêtre de la chambre...

Je dois être surmenée.
Depuis que Jacques est parti, je me réfugie dans le travail.
C'est ce que me dit Laurent. Adorable garçon. Qui se fait du souci pour moi.
Je ne dors pas assez. Je prends des trucs pour dormir. Des trucs pour me réveiller.
J'ai perdu du poids. Moi qui avais toujours rêvé d'en perdre.
Voilà. J'étais convaincue d'avoir fermé la fenêtre de la chambre ce matin.
Je la ferme. Elle est fermée. Et je peux aller boire mon thé tranquillement.
Sauf qu'une idée me traverse l'esprit.
Je regarde la photo de Jacques sur la table de chevet.
Il faut qu'il y ait un courant d'air pour qu'une porte claque comme elle a claqué.
Quelque chose d'autre est ouvert dans cette maison.
Je frissonne soudain. Une impression de froid sur moi.
Ou celle de devenir complètement folle.
Je sors de la chambre, vérifie la salle de bain dont le vasistas est fermé.
De retour au salon, je trouve la baie vitrée de la terrasse entrouverte.
Soulagée d'avoir élucidé le mystère, je me lance en maugréant encore.
Arrêtée net. Par une pensée. Soudaine. Quelqu'un serait-il entré dans l'appartement ?
Ma bouche se sèche. Mon cœur s'emballe. Mon sang se glace. Pour une raison simple.
Je suis sûre de n'avoir pas ouvert cette baie vitrée depuis des jours et des jours.
Je m'approche un peu inquiète. Quelque chose ne tourne pas rond.
Et, au moment de saisir franchement la poignée de la porte vitrée,
je pousse un cri et sursaute à la bouilloire qui se met à siffler.
J'ai porté ma main à la base de mon cou, les yeux fermés, pour retrouver mon souffle,
la paume collée sur le médaillon de ma mère, et je ris malgré moi de moi-même.
Mes doigts jouent nerveusement avec la chaîne délicate du pendentif.
Dont j'ai hérité. Le temps de recouvrer mes esprits. De fermer la baie vitrée.
Il me faut couper le sifflet de cette maudite bouilloire. La faire taire. Et boire mon thé.
Je m'empare de la télécommande, éteins la télévision, et file arrêter le gaz dans la cuisine,
où je sors agacée un sachet du carton d'emballage pour le pendre au bord d'un bol
dans lequel je verse l'eau bouillante, remets le carton à sa place dans le placard
d'où j'extirpe des biscuits, claque la porte du petit meuble, en soupirant, consternée,
m'assurant, tout en ne voulant pas y penser, qu'il n'y a d'autres signes d'intrusion,
avant d'emporter ma collation sur la table basse.
Je m'affale enfin sur mon canapé. En vidant mes poumons au maximum.
Expirant tout ce que je peux de mon stress et de ma fatigue.
J'ai besoin de vacances. Laurent a raison. L'adorable garçon.
Qui est sans doute un peu amoureux de moi. Timide. Maladroit. Mais gentil.
Il m'a proposé sa maison à la campagne pour le week-end. Pour y aller. Même seule.
Je bois une gorgée de thé. Pourquoi pas ? Même si la campagne m'angoisse...
Je pose la tasse sur la table. Lentement. Mes yeux se posent sur la télécommande.
Yves Calvi, sur l'écran, animait tranquillement un numéro de C dans l'air...

Le goût de Laurent pour le paranormal, ajouté à sa gentillesse,
me fait douter soudain de sa sexualité. Un peu soulagée et vexée à la fois.
Je l'écoute me parler d'un médium qu'il connaît et sait détecter les mauvais esprits.
Son enthousiasme me touche autant qu'il m'horripile. Il semble passionné par cette affaire.
La maison pourrait être envoûtée. Ou hantée par d'anciens locataires.
A son effusion, j'ai l'intuition que son ami Dorian n'excelle pas seulement dans l'art de la voyance
et du maniement du pendule, qu'il pourrait avoir un don pour tout autre chose.
Je n'ai pas pu faire autrement qu'appeler Laurent le soir-même, prise de panique,
quand le gaz s'est allumé tout seul sous la bouilloire pour la faire siffler à nouveau.
Ma sœur ne répondait pas au téléphone. Et Anne, ma meilleure amie, ne prend plus mes appels.
Elle me fait la gueule depuis que Jacques est parti.
Jacques... Je lance un regard interloqué à Laurent qui s'interrompt en en découvrant la stupeur.
" Quoi ?... J'ai dit quelque chose ?... Marina, qu'est-ce qui t'arrive ? Parle-moi. "
L'empreinte visible de la silhouette d'un homme dans le duvet sur le lit.
Comme si quelqu'un s'était allongé dessus de tout son poids...
Mes rêves érotiques où il me faisait l'amour et tentait toujours de me dire quelque chose,
juste au moment où je me réveillais en sursaut. La sensation de présence dans la pièce.
" Appelle ton Dorian. Qu'il ramène ses fesses. Jacques a quelque chose à me dire. "

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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Silence

Publié le

Le silence plein de musique.
Je l'écoute. Amnésique.
Nouveau né. Je ne viens de nulle part.
Je n'ai rien connu. Je suis neutre.
J'écoute.

Je découvre la techno de mon cœur qui bat.
Le flamenco de mes doigts sur le clavier de l'ordinateur.
Et la voix qui vient me parler dans le creux de l'oreille.
Le blues de la fumée expirée par mes naseaux.
" Donne-lui sa chance... "

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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