Quatre attaches
Cédric ?... Diablos. Nous nous sommes connus à l'école maternelle.
Autant vous dire qu'aller boire un café ensemble aujourd'hui
est pour le moins une preuve de constance et de cohérence.
Lorsque nous aurons quarante ans l'année prochaine. L'un et l'autre.
Enfants déjà, nous étions différents. Le jour et la nuit.
Nous étions Azur et Asmar. Lui, le blond. Moi, le brun.
Et nous ne partagions pas vraiment les mêmes centres d'intérêt.
Ce qui n'a pas manqué de s'accentuer avec le temps.
Mais ne nous a jamais empêchés de nous entendre.
C'était toujours très vivant, mouvementé et joyeux.
Parfois violent. Quand ça n'a jamais été avec lui de l'eau tiède.
Bien plus exigeant et possessif en amitié que je ne le suis.
De l'extérieur, certains peuvent se demander, aujourd'hui encore,
ce que nous pouvons bien avoir à nous dire.
Je répondrais que nous pouvons tout nous dire. Précisément.
Lorsque nous ne passons pas notre temps à nous rappeler nos exploits.
Chose que l'on peut faire parfois, lorsqu'on retrouve un ami de lycée,
un pote du collège ou de la fac, des années plus tard, sur Facebook par exemple.
Se remémorer des souvenirs, même agréables, ne prend que le temps d'un dîner.
Cela ne saurait tenir une conversation et un échange assidu sur trente-cinq ans.
C'est que, même si je ne connais rien à la mécanique et aux motos,
même s'il n'a rien à foutre du jazz et de la chanson française,
nous partageons une éducation, une culture, un milieu social, des codes, des valeurs
- qu'il nous est arrivé de transgresser, plus jeunes, ensemble comme séparément -
mais aussi une curiosité, une sensibilité, une angoisse, et une façon de les nier.
Deux amitiés viriles sont inscrites dans mon histoire. A la vie à la mort.
Il y a Laurent. Et puis Cédric. Les yeux fermés.
Ceux qui ne m'ont jamais jugé. Ni abandonné. Ni trahi.
Mes rapports avec Arnaud ou Gary sont tout aussi forts, sincères et indéfectibles.
Mais sont d'une autre nature lorsqu'il peut y avoir avec ces derniers
quelque chose de l'ordre de la séduction qu'il n'y a pas avec Cédric et Laurent.
Et voilà quatre attaches qui permettent l'équilibre.
La fidélité en amitié. Voilà qui balise une vie. Qui me tient droit.
Qui fait le lien entre ce que j'ai été et ce que je suis devenu.
Qui réhabilite des versions de moi qui ne sont plus, comme des progrès notoires.
Avec une distance et une objectivité que la famille n'a pas.
Cédric a tous les paramètres pour être de bon conseil.
Avec ce qu'il a d'intelligence et de discernement. En plus des dossiers complets.
Je ne pense pas un seul instant à la cour de récréation de l'école communale.
Ni même aux cours de tennis ou au catéchisme. A ce voyage à Londres.
Ni aux nuits de fête au Playa, systématiques, et leurs doses indécentes de whisky.
Pas besoin d'y penser lorsque c'est là. Dans ce que nous sommes. Lui et moi.
A la terrasse du café. Dans cette ville témoin comme lui de mille péripéties.
Comme il est salutaire d'être aux yeux de quelqu'un pour être quelque chose.
Et de bien les choisir pour être quelque chose d'acceptable à ses propres yeux.
Cet après-midi, j'aime les 39 ans qui se profilent. Les embrasse volontiers.
Je suis bien dans ma vie. Dans mon âge. Dans mon corps. A ma place.
Parmi des gens choisis pour que ce bonheur dure.
Que j'arrive en confiance à aimer le présent.
Qui est le seul endroit où être heureux est possible.
Maintenant. Puisqu'il n'y a rien d'autre.
Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan
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