Une journée normale
Je me suis endormi vers 3 heures du matin je crois.
N'arrivais pas à trouver le sommeil. J'ai embarqué Ordi VI avec moi dans le lit.
Comme à cette époque voluptueuse où j'avais un lit-bureau pour t'écrire.
J'ai visionné les derniers monologues de David Letterman mis en ligne.
Puisque c'est avec lui et Conan O'Brien que j'ai appris l'anglais.
Ce matin, le téléphone portable m'a réveillé comme je le lui avais demandé.
A 7 heures du matin. Il fait encore nuit dans la porte-fenêtre dont je ne ferme pas les volets.
Par je ne sais quel état d'esprit, je saute du lit-bateau sur le quai le cœur léger.
Prêt pour le marathon lorsque cette fois, la cloche de la rentrée a bel et bien sonné.
Le linge, certes, met plus de temps à sécher, il faut que j'en tienne compte désormais.
Mais je n'ai pas encore allumé le chauffage. Il ne fait pas froid. Ce qui m'aide énormément.
Je peux encore dormir en caleçon et n'ai pas besoin de courir m'envelopper dans un peignoir,
ni jusqu'à la douche pour disparaître dans un nuage de vapeur sous l'eau presque bouillante.
Je vais tranquillement me préparer mon premier café. Rallume Ordi VI réinstallé à sa place.
Sur mon bureau en noyer, que j'ai plaqué contre le mur pour ne pas être distrait.
Mug des Everglades. Le café est chaud. Au moment où j'ouvre mes messageries.
Je commence à avoir les yeux en face des trous. Assez pour aller sur Facebook.
Laurent, réglé comme une montre, est déjà en ligne. Gena aussi.
Pour échanger quelques mots d'encouragements.
J'ai jeté un œil sur la page du Monde, allumé la télévision sur BFMTV.
Un deuxième café à 7h20 m'autorise sans doute une première cigarette.
Je dois quitter l'appartement à 8 heures. J'embrasse Gena et file sous la douche.
Je m'habille à 7h40. Prépare la chemise que j'emporterai avec moi.
Planning. Brouillon. Copies doubles. Stylo. Une dernière vérification dans le miroir.
Je sors de chez moi à l'heure prévue. Le soleil s'est levé. Le ciel est clair.
Seuls les oliviers disposés sur la place l'occupent. Avec quelques pigeons peut-être.
Le mendiant de la porte de la cathédrale est déjà à son poste. Sur ses trois marches.
Plus loin, j'entends le bourdonnement des voitures-balais qui s'obstinent sur les caniveaux.
Le pavé rose de Perpignan est rincé, et l'odeur de fiente d'oiseaux réveillée à grande eau
m'accompagne jusqu'à la place de la Loge. Il y a du soleil sur le haut des façades.
Pas de vent. Il fait doux. Et je m'étonne de ma bonne humeur sur mon chemin de l'école.
Je remonte la rue Mailly où je croise quelques personnes pressées ou déjà en retard.
Les boutiques sont encore fermées pour la plupart. Boulangeries et cafés mis à part.
Le mouvement se densifie à mesure que j'avance. La ville se réveille. Rue Foch.
Notre-Dame des Anges. Le Conservatoire. Je dois m'arrêter au boulevard Mercader.
Il y a déjà des embouteillages. Vert pour les piétons. J'avance. Un œil sur l'heure.
Je sais que j'ai une demi-heure de marche. Du studio au centre de formation.
Je remonte Julien Panchot. Déjà, la hauteur des immeubles a baissé.
On sent que c'est une sortie de ville. A contresens, les voitures sont arrêtées.
Font la queue au feu rouge. Jusqu'au lycée Bon Secours.
Les ados attroupés devant les grilles me font sourire.
J'ai une pensée émue pour ces gosses coiffés comme des Playmobil.
Ma foulée ne faiblit pas. Je passe sous le pont de la voie ferrée. Près du but.
Je suis sorti du cadre protecteur du centre-ville. Ai traversé le miroir.
J'aperçois du monde qui fume devant le rideau roulant du centre. Sur le trottoir.
8h25. Je suis à l'heure. Et cela m'autorise sans doute une deuxième cigarette.
La chemise noire plaquée sur le torse. Bras croisés. Je ne ressens aucun trac.
Je me demande ce que tu fais. Je regarde le ciel bleu. Je pense à toi.
Le rideau se lève. Et je m'engouffre dans le hall.
Je suis paraît-il "en autonomie". Ce qui me donne droit à un bureau.
Je n'assisterai donc pas à la classe, parmi les BTS. J'ai mon fauteuil à roulettes.
Mon poste téléphonique. Un ordinateur. Ma formatrice me confie des photocopies.
Des exercices. J'ai quatre heures. Qui passeront comme l'éclair.
Je range ma copie dans le casier. Et sors le museau prendre une grande inspiration.
Midi et quart. Je refais le chemin de ce matin en sens inverse. Le soleil est haut.
L'éclairage a changé et les façades avec lui. Je retrouve ma ville. La rue Foch.
Je reviens dans mon élément. Place de la République. Terrasse. Café. Bronzage.
C'est la pause. Je dois être à l'université à 15 heures. Tout va bien. Je pense à toi.
Je m'amuse à l'idée que, finalement, il n'est pas désagréable de vivre comme tout le monde.
Avec les mêmes horaires. Dormir la nuit. Se lever le matin. Les trajets pour aller au boulot.
Je m'étonne de n'avoir pas vécu suivant ce rythme depuis la terminale. Lycée Clos Banet.
Il y a bien plusieurs façons de vivre. Et je prends la mesure des bienfaits des contraintes.
Je ne sais pas si l'état de grâce durera longtemps. Si je tiendrai la distance.
Jeune homme, je finissais vite par sortir de la route. Ceci est un test intéressant.
Je suis bien placé pour savoir que la liberté a un prix. Trop cher parfois pour ce qu'elle permet.
Vivre différemment des autres est excluant. Et cela coûte beaucoup en énergie et en volonté.
Je devine qu'il est bien plus reposant de vivre normalement, en pilote automatique.
Sur des rails. Guidé par un emploi du temps qui prend les décisions pour vous.
Je sais qu'il est l'heure de déjeuner. De m'arrêter acheter de quoi me faire un sandwich.
Que je mangerai chez moi, le temps de me mettre à l'aise une petite heure.
Un œil sur Facebook. Un café. Je change le contenu de la chemise noire.
Et je repars. Par la rue de la Main de Fer. Place Rigaud. Rue petite la Réal.
Une demi-heure de marche. A nouveau. Mais direction la fac.
Une marche salutaire qui me donne le temps de mettre mon nouveau costume.
Celui de l'étudiant. Heureux de retrouver la pinède du campus. Quinze ans plus tard.
Je n'étais pas revenu ici suivre des cours depuis la mort de maman. Quinze ans.
Dans les couloirs, un homme me croise et me toise. Je le reconnais. Un prof.
Qui enseignait déjà à l'époque. Il n'a pas tellement changé. C'est encourageant.
Les études conservent. Il n'est jamais trop tard.
Je donne une deuxième chance à la grammaire.
Stylo noir. Copies doubles. Je redeviens dactylo. Je n'ai pas à réfléchir au mot qui suivra.
On me le donne. Cadeau. Et je le prends. Lorsque l'effort est encore ludique.
Fallait-il à l'époque, que je parte me planquer à Bordeaux, faire semblant d'y aller...
dérogation pour la maîtrise en poche lorsque je n'avais pas terminé la licence.
Comme l'estimation du temps a changé. Celui qui est devant moi. Tellement pressé.
Quand la place des possibles a été réduite à un petit bureau dans un centre de formation.
Maman meurt. Je reviens à Perpignan passer mes examens en juin. Voyage en Californie.
Je ne reviendrai pas en septembre valider le latin. Je débarque. J'arrête tout.
L'Amérique m'est tombée sur la gueule. Je cherche un couloir avec une lumière au bout.
Londres. Lisbonne. Rome. Mexico. Montréal. Où je pose mes valises. En plein hiver.
Mon amour. Tu m'as toujours connu pauvre. Mais je ne l'ai pas toujours été.
Deux heures passent vite. Et je reprends ma marche. Chemin de la Passio Vella.
Et bientôt, je retrouve les atroces mûriers platanes du boulevard Aristide Briand.
Les casernes. L'Arsenal. La Casa Musicale. J'ai passé les remparts de la ville.
L'humeur égale. Avec même l'envie d'écrire. De t'écrire. En arrivant.
L'époque est aux présidences normales. Aux vies normales. A la normalité.
A laquelle aspirent visiblement aussi quelques associations gays et lesbiennes,
qui veillent à une promesse électorale qui pourra être tenue sans trop de difficultés.
Etre normal. Quel bonheur. J'ai presque l'impression de rentrer du boulot.
Bien que sans l'épreuve des embouteillages en voiture et le réconfort de retrouver ensuite
femme et enfants dans la douceur d'un foyer, avant l'heure du troisième repas de la journée.
Je me rends compte que je ne fais trois repas par jour que lorsque je séjourne chez papa.
A Rosas. Un petit-déjeuner. Un déjeuner. Un dîner. Cela me paraît gargantuesque.
Mais que veux-tu. Allons-y doucement. J'apprends à jouer les mecs normaux.
Déterminé surtout à me remettre en selle. J'ai été riche. J'ai été pauvre.
Je peux bien tenter d'être normal pour un temps.
Me voici au studio. Dans mon platane qui peut bien se tordre de rire.
Je suis désoeuvré. Plus de rendez-vous. Si ! Un. Téléphonique. Avec Gena.
Car enfin, voilà le moment des communications personnelles. Mon autre sœur. Des amis.
Je trouverais même du plaisir, en suivant, à végéter comme un légume devant la télévision.
Demain je remets ça. Je dois me coucher tôt. Je veux dire avant trois heures du matin.
Réveil à 6h30. Car, définitivement, que j'aie dormi ou pas, cela ne changera pas,
il me faut une heure de rituels avant de pouvoir sortir de chez moi.
Normalité. Qu'est-ce que c'est que ce truc au juste ?
Est-ce qu'il serait normal par exemple que nous nous retrouvions tous les soirs ?
Autour d'une même table ? Puis sur un même canapé ? Puis dans un même lit ?
Ce soir, sans doute, j'aurais été heureux de te retrouver et de dîner avec toi.
Tu as étendu la machine ? Tu as descendu la poubelle ? Tu as payé la facture ?
C'est drôle tout ce que l'on est capable de faire tout seul.
Mais faire l'amour... ok. Pour le coup. Tu n'aurais pas été de trop.
Et si nous avions été trop fatigués pour le faire, nous nous serions regardés dans le noir.
A respirer l'un contre l'autre. Le cœur léger. Les paupières lourdes.
Jusqu'à trouver le bonheur du sommeil.
Philippe LATGER
Septembre 2012 à Perpignan
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