Au soleil de plus tard
A la seule chaleur du soleil, les yeux fermés, je reconstitue le décor, de mémoire.
J'ai vingt ans de moins, suis en slip de bain, étalé sur une serviette en éponge.
Je sentirais presque les paquets de sable contre mes lombaires, mes omoplates,
que j'écrase en bandant mes dorsaux ici ou là pour me caler dans la meilleure position.
J'entends les variations régulières de la mer dont le vacarme étouffe tous les autres sons.
Celui des familles que j'imagine, des parents qui appellent, des enfants qui crient,
en français, en espagnol, en catalan, quand les sensations sont intactes.
A la lueur orange qui rougeoie dans mes paupières, j'ai tout le décorum d'une plage en juillet.
De drapeaux au poste de secours, de parasols multicolores et de bouées atroces.
Lorsque je fermais déjà les yeux, par moments, pour faire abstraction de mon environnement.
Et m'abandonner au seul plaisir d'être grillé au soleil.
Place de la République, c'est ce que je fais.
Je ferme les yeux pour faire abstraction de mon environnement.
Ce n'est pas qu'il me déplaise. C'est qu'il me plaît de pouvoir en changer.
Juste en fermant les yeux. En respirant profondément. Dans mon fauteuil.
Je peux, par la passerelle de cette seule sensation, familière, de la chaleur sur ma peau,
voyager autant dans l'espace que dans le temps.
J'ai 19 ans. Je suis à Castelldefels. Mes yeux tombent sur un corps que je désire.
Je dois me tourner. M'allonger sur le ventre pour écraser une érection dans le sable.
De petites dunes sous ma serviette forment des coussinets où je peux l'installer.
Faire durer le plaisir. Ou tenter de penser à autre chose. Le temps que ça passe.
Non. J'ai 18 ans. L'été de mes 19 ans est celui des Jeux Olympiques de Barcelone.
Celui où l'on est venu nous chercher sur la plage nous annoncer la mort de mon grand-père.
Je remonte plus loin si ça ne vous dérange pas. L'été 1991 sera parfait.
J'ai raté mon bac comme prévu, mais personne ne semble véritablement en souffrir.
Barcelone a des trésors d'aventures érotiques à me proposer. J'en banderais encore.
Lorsque le parfum des pinèdes dans la chaleur, désormais, est associé, à jamais,
à une libido en effervescence et à des plaisirs qui me semblaient encore subversifs.
J'ouvre mes yeux de presque 40 ans avec un sourire brumeux.
Je n'ai pas envie d'y retourner. Je sais d'avance le doux-amer que ça me mettrait en bouche.
Retrouver la Calle Tramuntana, les grilles vertes de la clôture et celles du portail.
L'eucalyptus dominant les deux énormes palmiers pour cacher la maison.
La rue de la plage. Où je reconnaîtrais la parcelle du Tenis Park.
J'aurais aussitôt la brûlure des sièges de la DS qui puait merveilleusement le tabac.
Et l'odeur forte de la laque de Mémé et Maria qui annonçait notre sortie à Montjuïc.
Le simple fait d'y penser me pince le cœur. Je ne suis pas sûr d'aimer l'idée d'y revenir.
Il y a des rires que j'entends, soudain, dans la salle à manger et dans l'escalier,
qui me font mal au ventre et me piquent les yeux.
La vie, définitivement, est une bizarrerie.
Que je détesterais presque d'avoir été si belle et si bonne pour moi.
Lorsque je suis bien conscient que c'est précisément ce privilège,
celui de cette enfance idyllique, qui m'a privé de la faculté de détester quoi que ce soit,
de la faculté de haïr, et qui me condamne à être heureux, ne serait-ce que de l'avoir été.
Je ne suis pas nostalgique. Puisque ce bonheur ne m'a pas quitté un instant.
On ne peut pas être nostalgique d'un bonheur que l'on n'a pas perdu.
Place de la République, je range en moi, bien au chaud, les rires des disparus.
En lieu sûr. Au moment où je rouvre les yeux sur ma vie d'aujourd'hui.
Je n'ai pas quarante ans. Mon sourire est solaire.
Et je n'ai pas fini de me faire des souvenirs.
Qu'il sera bon d'avoir, tout près de mes paupières,
au soleil de plus tard et sur mon lit de mort.
Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan
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