Qu'est-ce que c'est d'être père ?... Toi qui le sais. Dis-moi.
La margelle sous mes omoplates. La serviette en éponge ne suffit pas à la rendre confortable.
D'un mur à l'autre de la piscine. Sous l'eau. Un aller-retour. Et puis deux. Dans le bleu.
A peine sorti des gris parisiens. Plongé dans la lumière de la Costa Brava. La mienne.
Ma vieille carne ruisselante. Hissée hors du bassin. Que j'allonge au soleil.
Cuisses écartées sur ce qui aurait pu bien des fois me donner une descendance.
Ce zobe et ces couilles serrés ensemble dans un slip de bain trop petit.
Ce sexe dont je ne me suis servi que pour prendre et donner du plaisir.
Les yeux fermés au ciel qui vomit sur moi la chaleur de midi.
Je reprends mon souffle. Je suis toujours un fils. Mais ne suis pas papa.
J'ai imité ma mère et ses gestes pour m'occuper des enfants des autres.
La seule référence dont je disposais avec la certitude de ne pas me tromper.
Le baby-sitter barbu ne pouvait se contenter de faire acte de présence.
Il fallait préparer à manger. Raconter une histoire. Répondre à des questions.
Et j'étais bouleversé de retrouver l'enfance où j'ai pu être heureux.
Transmettre le savoir. Des valeurs. Des principes. L'influence suprême.
Quand je veux que le bonheur soit possible comme il le fut pour moi.
Serai-je père un jour ? En plus d'être parrain ou tuteur. Plus que baby-sitter.
Au soleil qui me broie, me déploie en vagues de bien-être indécent,
la question flotte dans mes cheveux mouillés sans me prendre la tête.
Mon père n'est pas loin. Je suis encore un fils. Toujours irresponsable.
Que l'on invitera à mettre un grain de sel et les pieds sous la table.
Je sais que de l'obscurité, des voix peuvent surgir ensemble allumer la lumière.
Courir, vous sauter au cou, excitées, sur des jambes incertaines, vous appeler papa.
J'imagine l'émotion. Quand il faut être digne. Et juste ouvrir ses bras.
Pour sentir la réaction étrange de peaux l'une contre l'autre venues de mêmes chairs.
La lignée. L'ADN. Ou l'immortalité. Bras d'honneur au trépas. A la disparition.
Ma mère n'est pas morte puisque je vous écris. Que je suis de ce monde.
Et la vie, elle-même, n'a plus tant de mystères. Aux missions accomplies.
Ma main flotte dans l'eau où mon bras se repose. Au bord de la piscine.
Tout ce foutre produit parti dans la nature. Chaque éjaculation.
Et que je fais gicler chaque jour que Dieu fait sur des terrains stériles.
Mon sperme est sans valeur. Sinon comme accessoire à des jeux érotiques.
Je n'imagine pas les êtres et les possibles qui en feraient au moins une piètre semence.
Il part comme un crachat avec l'eau de la douche, aux canalisations,
dans tes fesses, dans ta bouche, ou avec sa capote jeté à la poubelle.
Je ne me sens pas dieu, créateur d'univers, qui donnerait la vie.
Je ne suis qu'un jouisseur qui honore le monde et ce qu'il m'a appris.
Je ne suis pas maillon dans la chaîne des siècles et des générations.
Ma queue n'est pas le doigt de Dieu. Elle est celui du Diable.
Mais je ne peux exclure d'en faire tout autre chose.
Dans un même coup de reins qui changerait la donne.
Mon père a vieilli.
Il se tient sur la terrasse où nous déjeunerons, surplombant la piscine.
Il a gardé son allure de fauve. La posture provocante de son indépendance.
Mon père transpire la liberté. Il la respire encore sans souci d'arrogance.
Quand il a cet humour splendide, qui peut rire de tout, de ses actes manqués,
des regrets inutiles, de son cœur fatigué et de sa propre mort.
Trois enfants plus tard, une épouse emportée au chaos du cancer,
il a servi l'Etat et construit des maisons, des ponts, des autoroutes,
et noie son assiette de fraises sous une montagne de chantilly.
Je finis de me sécher pour me joindre au clan qu'il préside.
Comment peut-il ne pas comprendre ce que je fais, ce que je suis,
quand j'ai hérité de lui le goût de la distance et de l'insoumission.
Cette désinvolture perçue comme égoïsme.
Quand les chats font des chats. Un art de la paresse.
Peut-il me reprocher de rêver quand il m'a appris à le faire,
à tracer une route et donné l'équilibre entre compromissions ?
Le sens du vent, du grand large, de l'orientation.
C'est la part de ma mère qu'il ne reconnaît pas et qu'il ne peut comprendre.
La part scrupuleuse. Tourmentée. Bileuse. Orageuse. Passionnée. Espagnole.
Le goût du drame et de la mutilation. La culpabilité. Le plaisir masochiste.
Et ce sont mes parents que j'installe à ma place, les épaules au soleil.
Je suis d'abord un fils.
Un orphelin de lune. L'héritier de lumières. De la mer. De l'été.
J'ai choisi mes archives aux coffres du passé, ce que j'ai à en dire.
Trié les chromosomes pour pouvoir exister. Elargi ma famille.
Je transmettrai sans doute. Puisque je ne suis que pour ça.
A la chair de ma chair ou à d'autres. Lorsque j'aime ce monde.
Lorsque j'aime les gens. Enfants mal dégrossis qui savent me toucher.
De ma mère j'ai dû prendre le goût du sacrifice.
Que mon égoïsme féroce se doit d'équilibrer.
Peu m'importe comment on m'appelle quand on m'ouvre les bras.
Papa est peut-être le surnom que l'on ne me donnera jamais.
I don't care. Tant qu'il y aura des êtres qui auront besoin de moi.
Je pourrai avoir le sourire tranquille de ceux qui se savent utiles.
Qui existent pour quelqu'un. Qui aiment et sont aimés.
Je peux ranger ma bite. Ou la garder au frais.
La famille n'est jamais qu'une communauté.
Mon unique ambition : ne régner sur aucune.
Le chat n'est pas un maître. Pas fait pour présider.
La place en bout de table ne sera pas la mienne.
J'exige que vous soyez libres pour que je puisse l'être.
Que notre choix d'aimer ne nous soit reproché.
Philippe LATGER
Juin 2012 à Rosas