Médiéval
En attendant que des Jefferson et Franklin européens ne se réveillent.
Je bois mon café au bruit des tailleurs de pierre qui travaillent à mes pieds.
Au cœur médiéval de ma cité tapie sous un soleil accablant.
Des bâtisseurs de cathédrales couverts de bronzages et de cocaïne en poudre,
sculptent des pièces dont je ne sais pas ce qu'elles deviendront en altitude.
Festival de musique sacrée oblige, ces messieurs jouent du burin au son des grandes orgues.
A mon bureau, j'apprécie la multitude des informations proposées à ma conscience.
Quand je ne suis pas tout à fait réveillé. Que mon second café peine à me tonifier.
La lumière crue. Le marbre usé. Le platane majestueux. L'échafaudage du campanile.
Les touristes coiffés de bobs et casquettes, plans en main, errants, déshydratés,
dans le ronflement intermittent de machines variées et leurs taffes de poussière.
Bien sûr, l'architecture à laquelle je pense pour l'Europe ressemble trait pour trait
à celle de la démocratie américaine, j'en conviens, mais c'est un système redoutable
qui a fait ses preuves depuis 1789, tient toujours la route, retouché à coups d'amendements,
le seul qui garantisse à la fois la souveraineté des Etats et la force de frappe de l'Union.
En un mot, le fédéralisme. Et je ne comprends pas notre frilosité préjudiciable.
Quand nous perdons du temps. Tournons autour du pot depuis cinquante ans.
De quoi avons-nous peur au juste ?... De la démocratie ?
Je vide ma tasse devant le tableau figé mais bruyant que je trouve sous verre.
Aux carreaux de mes fenêtres que je ne tarderai pas à ouvrir pour un changement d'air.
Ai-je quelque chose à faire ? Moi ? D'où je suis ? D'où j'écris ? Pour faire bouger les choses ?
Une grimace répond que j'en doute amèrement. Un sourcil relevé. Et la bouche tordue.
Aux coups de burin d'un homme en débardeur à l'ombre du platane, je comprends soudain,
que c'est mon continent entier, au-delà de ma ville, qui est embourbé dans sa culture médiévale.
Les protestants assoiffés de démocratie ont quitté l'Europe il y a déjà plusieurs siècles.
Nous laissant le poids de millénaires d'organisation politique difficile à transformer.
Aux présidentielles, on voit combien ce qu'on appelle le peuple a encore besoin de son roi.
Combien il ne se fait pas confiance, lui-même, pour participer activement aux décisions.
Ce qui est vrai à Perpignan l'est-il en Hongrie ? En Irlande ? En Finlande comme au Portugal ?
Un continent de monarchies. Où même les républiques conservent leurs habitudes féodales.
Qui font la spécificité de ce vieux monde que j'aime de toutes mes forces.
Le soleil plaque ma ville au sol. L'empêche de bouger. De respirer.
Je sais pourtant que nous devrons faire preuve de volonté et d'imagination,
si nous ne voulons pas être renvoyés, pour de vrai, aux pires heures du Moyen Âge.
Quand nous nous faisions la guerre. Au lieu de commercer.
Les orgues se sont tues. J'ai fini mon café.
Je vais prendre ma douche.
Philippe LATGER
Juin 2012 à Perpignan
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