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Opéra-bouffe

Publié le

C'était trop tentant.
La soirée était belle. Douce. Immense. Pleine de promesses.
Et l'alcoolique abstinent que je suis pouvait sans doute se laisser aller.
Merde. Aujourd'hui, c'est l'été. Tout de même !
Un ami d'enfance venait me débaucher. Mon Cédric. Mon frère.
Nous nous suivons, rendez-vous compte, depuis l'école maternelle.
Qui osera prétendre que je ne suis pas fidèle ?
Une fois pour toutes, quand j'aime une fois, c'est pour toujours,
comme dit l'autre...

Je n'ai pas replongé. Mon ennemi, c'est le whisky.
Il s'agissait de boire du vin. Du bon vin. Sur une bonne viande.
Réveiller mon corps aux étoiles et aux magnolias.
Ecouter mon Cédric qui rôde autour de la quarantaine.
Des projets plein les poches et sa façon d'être immuable.
Et nous continuons à refaire le monde dans une cour de récréation.
Je ne m'étends pas sur ma situation. Je l'écoute. Je bois ses paroles.
Je sais qu'il sait que je vais bien. Je sais qu'il le sait au premier coup d'œil.
C'est l'avantage des amitiés de longue date. On gagne du temps.
Car aux magnolias comme aux palmiers de la place Arago, oui, je vais bien.
J'ai des commandes sur le bureau. Spectacle. Chansons. Roman.
Trop vieux pour me noyer dans un verre d'eau. Je bois du vin.
Cette gamine avec des couilles bien accrochées à la voix rare. Diamant brut.
Qui vaut la peine que je sorte de quelque part les meilleurs mots possibles.
Et cette rencontre providentielle pour tout autre chose, qui me fait vaciller,
qui m'effraie et m'attire, fait basculer le monde, le mien, au bord du vide.

Si je suis embarrassé, c'est d'aimer tout, c'est d'aimer trop.
Et au vin que je bois je souris à ce don qui est un privilège.
Remercie le ciel étoilé de ce pouvoir qui est celui d'être en vie.
J'ouvre mes épaules. J'ouvre mes poumons. Je prends tout. Ok. Je suis prêt.
Aujourd'hui, c'est l'été. Je vais lui faire sa fête. Le dévorer tout cru.
Pas le temps de me protéger. De m'économiser. D'avoir peur. De sécuriser.
Je bouffe. Je bois. Je vis.
Vais cracher ce que j'ai dans le ventre.
Vous prendre par le col et vous rouler des pelles
jusqu'à ce que ce vous conveniez qu'on est loin d'être morts.
Le Palmarium est une coquille vide que j'écrase sous mon pied comme une cigarette.
Cédric, mon ami. Je ne te lâcherai jamais. Nous dînerons aux abords de la soixantaine.
Le chemin parcouru n'y pourra rien changer.
Nous referons le monde dans notre cour de récréation.
Qui est d'autant plus beau qu'on en fait ce qu'on veut.
Et j'en fais le décor d'un opéra-comique.
Où jouent mille plaisirs et mes amours sans fin.

 

Philippe LATGER
Juin 2012 à Perpignan

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