A la chaîne
J'ai l'habitude de gérer mes démons tout seul.
Ok. Je ne suis pas un lâche. Je veux dire, voilà.
Je suis un homme de bientôt 40 ans, ça va aller.
Je n'ai besoin de personne. Comme chantait l'autre.
Ni pour te rencontrer un jour. Ni pour me battre contre moi-même.
Je me sers de mes fantômes. Je me sers de mes cauchemars.
Tout ce qui me terrifie ne peut pas être mon ennemi quand j'en fais quelque chose.
J'en fais des mots. J'en fais des armes. J'en fais des raisons d'exister.
La mort a encore frappé. Comme à ces nuits de bombardements.
Où l'on est encore vivant après la déflagration. Très proche cette fois-ci.
Mais on est encore là pour l'entendre. Ok. C'est tombé pas loin.
Et dans une bruine de gravats, à l'ampoule nue qui se balance dans la cave,
on se félicite de respirer encore même dans le hurlement des sirènes.
Je vois la vie comme un long tapis roulant de la chaîne d'une usine.
Sur lequel nous sommes tous précipités. A 7 milliards, pensez-donc.
Jetés pêle-mêle sur l'étroite bande de caoutchouc, en amas aléatoires,
on peut comprendre que certains, en équilibre précaire, tombent du tapis,
en cours de route, avant la panière en bout de piste dont on n'a pas idée.
Au moment-même où nous sommes déversés, certains ne sont pas même réceptionnés,
sont perdus avant d'avoir fait un bout de chemin, il y a des pertes précoces.
Le temps d'arriver à l'extrémité du tapis, que le mécanisme fait frémir, avec nous dessus,
nous risquons de basculer à tout instant, suivant le point de chute initial, trop près du bord,
glissant dangereusement sur un côté, nous choquant, nous heurtant les uns les autres,
d'une façon que l'on pourrait croire fortuite, lorsque tout est mécanique ou mathématique,
en fonction des vibrations, de votre position de départ, de la configuration environnante,
quand le déplacement d'un autre peut à lui seul vous menacer ou vous expulser carrément.
La seule justice est que personne, de toute façon, ne restera sur le tapis.
Nous ne voyons pas, d'où nous sommes, en tremblant, cliquetant les uns contre les autres,
ce qu'il y a au bout, on voit bien que la route s'arrête, mais pas dans quoi nous tombons.
Le seul moment où nous aurions pu voir la supposée panière et avoir des réponses,
était à l'instant où nous avons été lâchés sur ce parcours, à cette hauteur qui permettait
une vue d'ensemble sur ce segment de l'usine, probablement bien plus vaste.
Mais, nous étions occupés à autre chose. Ou en état de choc.
L'autre justice est que la vitesse du tapis roulant est la même pour tout le monde.
Il n'y en a pas un plus rapide, ou plus lent, pour les pièces VIP.
Il n'y a qu'une seule bande déroulée par le même moteur.
Je suis tombé sur le tapis roulant, vous l'imaginez, après mes parents.
Maman a basculé en cours de route. Mais mon père, ma sœur, mon frère et moi...
sommes toujours sur le circuit visible, jusqu'à ce terrible bord du monde connu.
Je vois bien que nous y allons tous. Et mon père est devant nous. Avec d'autres.
De sa génération. Dont certains disparaissent déjà, au bout du rouleau.
Je me demande ce qu'on fait des pièces perdues sur le chemin, comme ma mère.
Est-ce qu'on ramasse ces chutes le long du tapis pour les verser dans la grande corbeille,
au bout, où l'on nous mélangerait peut-être, avec une chance de nous retrouver ?
Y a-t'il un ingénieux système de récupération des pertes qu'on ne voit pas d'où nous sommes ?
En contrebas ? Quand manifestement, tout est prévu pour un rendement optimal.
Que rien n'est laissé au hasard.
J'ai beau faire confiance, je n'en mène pas large. Je ne suis pas rassuré.
Quand je vois bien, à vue d'œil, que j'ai déjà fait la moitié du parcours.
Je m'amuse à l'idée que si la ligne est droite, notre trajectoire individuelle ne l'est pas.
Avec ces fichues vibrations, j'ai été un moment très près du bord, et suis revenu plus au centre,
dans une situation plus confortable, mais qui peut changer à tout moment.
Au milieu d'une foule de pièces indiennes et chinoises, nous progressons vers la prochaine unité.
Nous serons peut-être fondues, ou assemblées pour monter quelque chose de fonctionnel.
Quand nous avons cette loi physique chevillée au corps qui dit que rien ne se perd.
Surtout chez un industriel qui a tout intérêt à rentabiliser son investissement.
L'ampoule nue se balance encore dans ma tête.
Comme dans la cuisine de la maison de Maria.
Si je commence à compter les années par dizaines,
je commence aussi à compter mes morts.
Et sais que ce n'est qu'un commencement.
Du salpêtre et du plâtre pleuvent dans mes cheveux.
Comme l'écume encore luminescente de fusées éclairantes à l'agonie.
La fête n'est pas terminée. C'est pas le slow de la dernière chance.
Je suis là pour entendre les sirènes, et les moteurs des bombardiers.
Je n'ai pas peur. Je ne suis pas triste. Ou alors pour le plaisir de l'être.
Ok, partons du principe que, puisqu'arrivés seuls, nous sortirons seuls.
Les attroupements sur les tombes ne sont que des vivants qui se serrent les coudes.
Pas grave. La fête continue. D'une logique industrielle.
Très bien. Je suis vivant. Et c'est une insolence.
Et dans mon parcours aléatoire sur le caoutchouc,
il me fallait bien retourner à Toulouse.
Berceau et cimetière.
Et aux deux enchaîné.
Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan
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