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2012

A la chaîne

Publié le

J'ai l'habitude de gérer mes démons tout seul.
Ok. Je ne suis pas un lâche. Je veux dire, voilà.
Je suis un homme de bientôt 40 ans, ça va aller.
Je n'ai besoin de personne. Comme chantait l'autre.
Ni pour te rencontrer un jour. Ni pour me battre contre moi-même.
Je me sers de mes fantômes. Je me sers de mes cauchemars.
Tout ce qui me terrifie ne peut pas être mon ennemi quand j'en fais quelque chose.
J'en fais des mots. J'en fais des armes. J'en fais des raisons d'exister.
La mort a encore frappé. Comme à ces nuits de bombardements.
Où l'on est encore vivant après la déflagration. Très proche cette fois-ci.

Mais on est encore là pour l'entendre. Ok. C'est tombé pas loin.
Et dans une bruine de gravats, à l'ampoule nue qui se balance dans la cave,
on se félicite de respirer encore même dans le hurlement des sirènes.
Je vois la vie comme un long tapis roulant de la chaîne d'une usine.
Sur lequel nous sommes tous précipités. A 7 milliards, pensez-donc.
Jetés pêle-mêle sur l'étroite bande de caoutchouc, en amas aléatoires,
on peut comprendre que certains, en équilibre précaire, tombent du tapis,
en cours de route, avant la panière en bout de piste dont on n'a pas idée.
Au moment-même où nous sommes déversés, certains ne sont pas même réceptionnés,
sont perdus avant d'avoir fait un bout de chemin, il y a des pertes précoces.

Le temps d'arriver à l'extrémité du tapis, que le mécanisme fait frémir, avec nous dessus,
nous risquons de basculer à tout instant, suivant le point de chute initial, trop près du bord,
glissant dangereusement sur un côté, nous choquant, nous heurtant les uns les autres,
d'une façon que l'on pourrait croire fortuite, lorsque tout est mécanique ou mathématique,
en fonction des vibrations, de votre position de départ, de la configuration environnante,
quand le déplacement d'un autre peut à lui seul vous menacer ou vous expulser carrément.
La seule justice est que personne, de toute façon, ne restera sur le tapis.
Nous ne voyons pas, d'où nous sommes, en tremblant, cliquetant les uns contre les autres,
ce qu'il y a au bout, on voit bien que la route s'arrête, mais pas dans quoi nous tombons.
Le seul moment où nous aurions pu voir la supposée panière et avoir des réponses,
était à l'instant où nous avons été lâchés sur ce parcours, à cette hauteur qui permettait
une vue d'ensemble sur ce segment de l'usine, probablement bien plus vaste.
Mais, nous étions occupés à autre chose. Ou en état de choc.
L'autre justice est que la vitesse du tapis roulant est la même pour tout le monde.
Il n'y en a pas un plus rapide, ou plus lent, pour les pièces VIP.
Il n'y a qu'une seule bande déroulée par le même moteur.

Je suis tombé sur le tapis roulant, vous l'imaginez, après mes parents.
Maman a basculé en cours de route. Mais mon père, ma sœur, mon frère et moi...
sommes toujours sur le circuit visible, jusqu'à ce terrible bord du monde connu.
Je vois bien que nous y allons tous. Et mon père est devant nous. Avec d'autres.
De sa génération. Dont certains disparaissent déjà, au bout du rouleau.
Je me demande ce qu'on fait des pièces perdues sur le chemin, comme ma mère.
Est-ce qu'on ramasse ces chutes le long du tapis pour les verser dans la grande corbeille,
au bout, où l'on nous mélangerait peut-être, avec une chance de nous retrouver ?
Y a-t'il un ingénieux système de récupération des pertes qu'on ne voit pas d'où nous sommes ?
En contrebas ? Quand manifestement, tout est prévu pour un rendement optimal.

Que rien n'est laissé au hasard.
J'ai beau faire confiance, je n'en mène pas large. Je ne suis pas rassuré.
Quand je vois bien, à vue d'œil, que j'ai déjà fait la moitié du parcours.
Je m'amuse à l'idée que si la ligne est droite, notre trajectoire individuelle ne l'est pas.
Avec ces fichues vibrations, j'ai été un moment très près du bord, et suis revenu plus au centre,
dans une situation plus confortable, mais qui peut changer à tout moment.
Au milieu d'une foule de pièces indiennes et chinoises, nous progressons vers la prochaine unité.
Nous serons peut-être fondues, ou assemblées pour monter quelque chose de fonctionnel.
Quand nous avons cette loi physique chevillée au corps qui dit que rien ne se perd.
Surtout chez un industriel qui a tout intérêt à rentabiliser son investissement.

L'ampoule nue se balance encore dans ma tête.
Comme dans la cuisine de la maison de Maria.
Si je commence à compter les années par dizaines,
je commence aussi à compter mes morts.
Et sais que ce n'est qu'un commencement.
Du salpêtre et du plâtre pleuvent dans mes cheveux.
Comme l'écume encore luminescente de fusées éclairantes à l'agonie.
La fête n'est pas terminée. C'est pas le slow de la dernière chance.
Je suis là pour entendre les sirènes, et les moteurs des bombardiers.
Je n'ai pas peur. Je ne suis pas triste. Ou alors pour le plaisir de l'être.

Ok, partons du principe que, puisqu'arrivés seuls, nous sortirons seuls.
Les attroupements sur les tombes ne sont que des vivants qui se serrent les coudes.
Pas grave. La fête continue. D'une logique industrielle.
Très bien. Je suis vivant. Et c'est une insolence.
Et dans mon parcours aléatoire sur le caoutchouc,
il me fallait bien retourner à Toulouse.
Berceau et cimetière.
Et aux deux enchaîné.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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Bodyguard

Publié le

Sur la blancheur grise du drap,
éblouissante dans l'obscurité,
ton profil se dessine.
Respire à mon épaule.
Je te caresse. Je te regarde.
Tes yeux fermés. Tu ne dors pas.
Tu écoutes le tracé de ma main.
L'enveloppe de ma présence.
Hésitante entre la caresse crapuleuse de l'amant brûlant de désirs,
et celle, chaste, de la mère attendrie qui berce son enfant.
Je suis double au moment de ce moment volé.
Mais sous les deux aspects, il y a un mot commun.
Tu sembles ronronner. La tête sur l'oreiller.
Je crois te voir enfant, et j'en perds mes moyens.
Le désir adulte s'éloigne. Et je veux te protéger du monde.
Je te serre contre moi. De toute ma surface.
Te ferais entrer en moi pour te mettre à l'abri dans ma poitrine.
Mais nous sommes adultes et l'érotisme revient.

Nos sexes se rencontrent. Ma main remonte l'arrière de la cuisse.
Et nous sommes pris, dans le nid de blancheur du coton de mes draps,
dans les va-et-vient entre ce que nous avons été et ce que nous sommes.
J'embrasse furieusement ce que je connais de toi et tout ce que j'ignore.
Ce que je ne comprends pas. Toutes les zones d'ombres.
J'embrasse l'entièreté de ton être, matérielle, immatérielle,
puisque je reconnais tout de toi, même dans tout ce qui m'échappe.
Que je l'imprime à mon derme, à mes rétines, à ma mémoire olfactive.
Que je marque au fer rouge l'âme qui me survivra de ton nom, de ta bouche,
de tes étreintes salutaires, vitales, et de tout ce dont tu n'as pas conscience.
Il y a un mot commun qui a pris ton visage.

Sur la blancheur de l'ombre,
tu sens probablement que je te regarde.
Quand mes doigts se glissent dans tout ce qu'ils explorent.
Tu gardes les yeux fermés. Pour que j'en admire les cils et leurs voilures.
La courbe des paupières jusqu'aux belles corniches d'arcades sourcilières.
Je ne résiste pas à lisser sous mon pouce, la soie de leurs traînées sombres aux tracés harmonieux.
Au-delà desquels le front peut s'élancer sans entraves, sans un seul pli, ni signe de contrariété.
Les traits sont sereins. Dépourvus de tensions. Et je les mémorise tous pour les redessiner.
L'arête du nez. Le tilde de la narine. La chair de tes lèvres. Le départ du menton.
Alors que ma main libre fait sa vie autre part sous la couette, à ta jambe relevée sur ma hanche,

accoudé, près de toi, j'observe cette merveille féline, qui me trouble et que je crois rêver.
Au fusain, sur la toile du drap, le charbon reprend l'implantation de tes cheveux,
l'onde légère du sourcil, la vague de la bouche, la place exacte de chaque grain de beauté,
quand je refais le geste chaque soir, en cherchant moins le sommeil qu'un moyen de te rejoindre.
T'emportant avec moi dans les profondeurs de la nuit, comme dernière pensée consciente,
pour que tu m'accompagnes jusqu'au réveil, où je serai heureux d'ouvrir mes yeux
encore pleins de toi.

Ton profil sur le coussin destiné aux lauriers, aux palmes et aux couronnes,
d'un marbre vibrant comme celui de la statue grecque d'une divinité,
offre sa perfection à ma connaissance, que je suis prêt à perdre, à tant de plénitude.
Je suis ému par la beauté comme par ton abandon manifeste.
Je sais que les chats ne ferment les yeux que lorsqu'ils se sentent en confiance.
Après m'avoir dévisagé de la même façon, avoir scruté mes yeux pour trouver l'intention,
tu as eu une certitude qui m'a rempli à la fois de joie et de chagrin : je ne te ferai pas de mal.
Ainsi, tu baisses ta défense. Et je deviens ta ligne de fortification ou ta nouvelle armure.
Quand le don que tu me fais m'oblige, et qu'il m'engage. J'accepte la responsabilité.
D'être le dernier chemin de ronde. En vigie. Sur mes gardes. Fier de veiller sur toi.

Je ne te ferai jamais de mal mon amour. Tu es en sécurité. Et à l'abri du monde.
Je te protégerai de moi comme de toi-même. Je te protégerai du temps. Je te protégerai de nous.
Comme de la bêtise. De la vulgarité. De la paresse et des renoncements. Je parerai les coups.
Je ne suis pas ta mère. Je ne suis pas ton père. Mais ton garde du corps.
Tu peux poser ton flingue. Tu peux fermer les yeux. Accueillir la caresse.
Sans avoir à répondre. Sans avoir à la rendre. Sans rien à me devoir.
Puisque les gens qui s'aiment ne se doivent plus rien.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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Une clope au soleil

Publié le

Comment s'appelait-il ? Voyons... son prénom. Il m'a dit son prénom...
J'attendais quelque chose. Peut-être l'ouverture d'une boutique. Au soleil.
Un petit square au soleil. Près de la place Catalogne, à Perpignan.
Je fumais sur un banc. Il est venu me demander une clope.
Un prénom espagnol. Un classique. Paco ? Pedro ? Pablo ?
Il sent le tabac froid, la bière, et la pisse.
Il tient à peine sur ses guiboles. Il ne lui reste que deux dents.
Je l'observe à l'occasion de ce sourire magnifique qu'il me donne en retour.
Les yeux presque fermés tant son visage est bouffi, bouffé, enflé par l'alcool et la rue.
Il s'installe à côté de moi et savoure la cigarette en ma compagnie. Il veut discuter. J'écoute.

Je comprends mal. Son accent est marqué. Son élocution laborieuse. La bouche molle.
Et je dois de surcroît suivre non pas le fil mais les bouts de ficelles de son raisonnement.
Il pue. Il grogne. Mais cela ne m'incommode pas. Je n'ai pas pitié de lui.
Je ne me sens pas responsable. Je l'écoute simplement, je m'intéresse à ce qu'il dit.
Je m'étonne. Je l'interroge. Il me répond. Nous avons une conversation.
Il m'explique dans quelles circonstances il est arrivé en France.
Il y a de la prison. Il y a des centres d'accueil. La rue. Après une vie bien rangée.
Je comprends qu'il y a des enfants. Un fils notamment. Qui semble avoir une bonne vie.
Quelque part, très loin, en Amérique du Sud. Et voilà que le récit devient pénible pour lui.
Je ne lui force pas la main. Je ne suis pas un journaliste qui cherche à mener une enquête.
Il revient à la prison, où il a pris du plaisir à écrire. A inventer des histoires et à les écrire.
Il me dit qu'il aurait aimé écrire des livres. Me raconte des idées de scénarios.
Nous fumons une deuxième cigarette que déjà, je comprends parfaitement ce qu'il dit.
J'ai intégré son accent, son langage, sa méthode. Je suis fasciné par ce type.
Et cette question qui me brûle les lèvres. Pourquoi la prison ? Qu'est-ce qui a basculé ?
Comment ce père de famille qui travaillait pour subvenir aux besoins de ses enfants,
a-t'il pu se retrouver là, dans cet état, sans que ces derniers n'aient la possibilité
de savoir seulement s'il est encore vivant ?
Je l'écoute se foutre de la gueule des gens qui nous entourent et je ris avec lui.
Sans savoir si j'allais avoir le fin mot. La réponse à la question que je ne lui pose pas.
Quel était son prénom ? Je suis tenté par ma première idée. Paco...
Sans ne lui avoir rien demandé, Paco m'a dit ce qui était arrivé.

Chez moi, je range mes affaires. Une chose vite faite. Je n'en ai pas beaucoup.
Je réfléchis à une chose étrange. Une chose à laquelle j'ai pu être confronté.
Pour avoir recueilli des confidences terribles. Y compris sur l'oreiller.
Comment une personne violée peut se reconstruire une vie amoureuse ?
Comment une victime de viol peut-elle à nouveau aimer ? Aimer un homme.
Reconquérir son propre corps. Répondre à un sourire. Avoir des relations. Faire confiance.
J'ai conscience que cela n'arrive pas toujours. Je n'ai aucun mal à le comprendre.
En revanche, que la vie, quand ça arrive, puisse être forte à ce point me terrasse,
m'impressionne, me bouleverse, et, j'ose le dire, m'émerveille.
Il y a ce mot dont je saisis vaguement le concept. Résilience.
Des hommes et des femmes rentrés des camps de concentration ont, pour certains,
réussi à vivre une nouvelle vie, à tomber amoureux, à fonder une famille...
Soudain, mes jambes vacillent, ma tête se vide de son sang, je dois me tenir à quelque chose.
Sonné par cette évidence que la pulsion de vie peut tout dépasser. Plus forte que tout.
J'ai, en plus de vingt ans déjà, de vie sociale en général, de vie amoureuse en particulier,
eu l'occasion hélas d'entendre des aveux difficiles, de femmes, comme d'hommes,
qui ont été victimes de violences sexuelles. Trop souvent. Mon Dieu, oui. Bien trop souvent.
Quand je suis affligé. Bien obligé de constater qu'il s'agit de violences ordinaires.

L'inceste peut-il à ce point être répandu ? Comme pratique longue, durable, installée.
L'attaque criminelle, le viol. L'agression sexuelle dans la ruelle ou la cage d'escalier.
Sans parler de ce rapport litigieux, peut-être vaguement consenti, dans une soirée,
quand il y a eu un feu vert, sans doute, mais que les choses, soudain, se sont emballées,
ont dérapé, ont pris une tournure cauchemardesque en un quart de seconde.
Je ne vous dirai pas combien. Je vous dirai beaucoup trop. Trop de victimes de cet ordre.
Qui se sont confiées à moi. Comme à un ami. Comme à un amant.
Quand le premier était ému d'être digne de confiance au point de recevoir de telles révélations.
Quand le second, tout aussi ému, était troublé qu'une sexualité puisse être possible.
Comment aimer mon corps d'homme ? Mon sexe d'homme ?
Quand ce dernier évoque l'arme d'un crime.

Paco avait eu un accident de voiture. Et ça, c'était avant la prison. Avant la rue.
Il avait une vie bien rangée. De beaux enfants. Il a perdu le contrôle du véhicule.
Paco a créé un terrible accident. Paco a tué un homme.
Au soleil, je suis glacé. Sur mon banc. Lui-même est absent. Paco s'est tu un moment.
Je sens que la terre continue de s'ouvrir sous ses pieds. Qu'il brûle vivant en enfer.
Je suis suffoqué par l'impact sur lui de ce qu'il me raconte. Plus encore que par ce qu'il me révèle.
Paco est un mort-vivant. Mort avec sa victime. Il traîne son fantôme, depuis, comme il peut.
Et rit, dans sa toux grasse, à une obscénité qu'il a besoin de lâcher sur la première passante.
Dépression. Alcool. Séparation. L'avion s'est écrasé ici, à mes pieds, à Perpignan.
Il se tient informé de ce que devient son fils. Mais ne peut plus se présenter à lui.

Et il me parle de Dieu. De la rédemption. Dans les histoires qu'il aurait aimé écrire.
J'ai serré la main calleuse d'un homme. Je n'ai pas serré la main d'un assassin.
Paco est reparti avec ses poches en plastique et tout son vestiaire sur lui, le pas incertain.
Je le regarde s'éloigner avec déjà cette certitude. Jamais je n'oublierai notre conversation.
Je peux oublier son prénom, je n'oublierai jamais le silence qui a suivi sa confession.
Dans lequel, à ses côtés, j'ai vu défiler avec lui le film de sa vie en accéléré.
Je suis en colère. Furieux en songeant aux préjugés ou à ceux qui nous jugent.

Bien sûr, la fille victime d'un viol était jolie, en jupe, et l'avait bien cherché, hein...
Bien sûr, le SDF est un fainéant, un faible ou un lâche, qui se complaît dans sa situation.
Bande d'ordures. Vous n'avez pas idée de ce que peut être le sentiment de culpabilité, n'est-ce pas ?
Ce n'est pas celui qui vous étoufferait. La suffisance et vos certitudes l'auront fait bien avant.
Le jeune avec ses chiens qui fait la manche à l'entrée du supermarché vaut mieux que vous,
qui le jugez sans le connaître, et ne voulez surtout pas soulever les pierres de votre propre chemin.
Paco a séjourné en prison. Quand il y était déjà. Et qu'il y vit toujours. Peine à perpétuité.
Qu'il était condamné avant d'être jugé. Par sa propre conscience.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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Avant la tempête

Publié le

Ecrire ou mourir.
Pour dire que je suis.
Pour dire que tu es.
La meilleure chose qui me soit arrivée.
Qu'il y a eu dans ce monde de cynisme et de cocktails molotov,
d'exploitation des masses et de guérillas urbaines,
un lieu où la volupté est possible :
juste là, dans tes bras.
Dans les pires convulsions de l'Histoire,
aux heures sombres de la crise, de la guerre, de l'occupation,

des gens se sont aimés, des gens ont fait l'amour.
Des personnes se sont rencontrées.
Avant qu'on n'en tonde quelques-unes.
Qu'on les humilie la bave aux lèvres.
D'avoir osé trouver du plaisir ou le bonheur
dans la bouche et la peau d'un semblable.
Je n'ai pas donné de coups de butoir.

Quand à la violence du moment, je n'avais besoin que de ta chaleur.
De ta respiration. De ta présence. De ton regard.
Pour calmer le gosse qui hurlait dans sa propre prison.

Ecrire ou mourir.
Pour dire qu'on ne meurt pas.
Que mourir est moins grave que de n'avoir pas vécu.
Que la vie, avec ses injures, ses injustices, ses barricades et ses émeutes,
n'est pas seulement la plus belle chose du monde pour être la seule que nous connaissons.
Qu'elle est objectivement superbe, d'autant plus au panache de la révolte.
Et de l'insoumission. Et de la transgression. De la révolution.
Je reprends mon souffle à ton sein. A tes reins. A tes mains que je porte à mes lèvres.
Comme une coupe de vin au repos du guerrier. Un répit désarmant aux délices des hommes.
Avant de reprendre la plume électronique que je veux affûter comme une baïonnette.

Moins pour couper des têtes que pour déchirer des bâillons et trancher des amarres.
Quand au point de non retour, il semble que nous ne pourrons plus, je le crains,
faire l'économie de la rébellion, de la mutinerie, d'une guerre des tranchées.
Et qu'à l'aveuglement de puissants assassins, je ne peux plus condamner le feu et la violence.
Qu'à ce viol collectif des nations mises à sac, je ne peux qu'encourager l'idée du soulèvement.
La Grèce, et l'Italie, et l'Espagne, aux peuples étranglés, face au Maghreb qui flambe,
quand il souffle sur mon berceau, la Méditerranée, une étrange odeur de soufre.
Il n'est pas une côte de la mer intérieure, où ne rugissent les armes ou les cris de colère.
En Syrie. En Egypte. Le tremblement de terre d'un monde qui chavire. 
J'ai besoin de ta peau pour desserrer mes poings au plat de nos caresses.

Ecrire ou mourir.
Pour dire qu'on ne meurt jamais pour rien
quand on a vécu pour quelque chose.
Que des combattants sont tombés pour servir une cause.
A Kaboul. A Bagdad. A Tripoli.
Quand la paix ne vaut rien au règne des injustices.
Que la guerre vaut mieux que l'esclavage et les camps de concentration.
Et que l'homme réduit au rang de bête, n'a plus d'autre choix que d'aboyer et de mordre.
Je ne chanterai jamais la paix en valeur absolue. Il n'y a que la Justice.
Et en ce monde, je le crains, la liberté ne se donne pas. Elle se prend.

L'indifférence de mes concitoyens me désole. Athènes, c'est nous.
Ne voulant pas voir ce qui nous attend. Détournons les yeux. Changeons de chaîne.
Les jeunes Grecs sont nos propres gosses. 1789. Le chantier toujours ouvert.
Le paneuropéanisme des révolutionnaires, de Bonaparte, la République Européenne.
L'odeur de la poudre flotte sur nos mers, devançant l'armada des tempêtes légitimes.
Et à ton corps je veux oublier les égoïsmes de Panurge et quelques lâchetés.
Ecrire qu'il n'existe pas d'espoir s'il n'est que pour soi-même.
Que s'il en existe un, il ne mérite pas ce nom.
Que le bonheur ne vaut que s'il est partagé. 
Qu'on ne peut être heureux que dans un monde qui l'est.

Ecrire et mourir.
Sans avoir économisé mes forces.
Participer à ton plaisir, te faire du bien autant que possible.
Quand c'est mon seul plaisir. Quand c'est mon intérêt.
Puisque j'ai mal quand tu as mal. Puisque je souffre quand tu souffres.
Je pleure quand tu pleures. Aussi vrai que je ris quand tu ris.
Je suis le plus heureux des hommes quand les hommes sont heureux.
Et j'embrasse le bonheur quand tu te plais dedans.
Ecrire combien tu comptes, combien tu pèses, combien tu vis.
La valeur que tu as. La place que tu occupes.

Quand tu remplis le monde de ta singularité.
Rendue indispensable à l'équilibre entier.
Je viens boire à la source tes eaux providentielles.
Remplir ma gourde pour l'espace d'une séparation.
Quand j'ai des mots nouveaux à écrire dans le sable
de déserts que je peux traverser en sachant que bientôt
l'oasis de nous deux sera là dans ma chambre.
Je m'y reposerai. Y élirai mon tombeau.
La mission accomplie. Sans craindre de disparaître.
Puisque je serai toujours là où les mots sont utiles
à nous émanciper, nous comprendre et connaître.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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Du verbe foutre

Publié le

J'ai besoin de la brutalité du sexe.
De la confrontation de la matière.
Sous la douche, l'eau chaude détendait les muscles du dos.
Lissait mes cheveux qui ont poussé. Et fait ruisseler ma peau.
J'ai besoin de la violence du corps.
Dans ma famille, quelqu'un est mort.
Je ne suis pas indifférent. Je suis perplexe. Ou abattu.
L'eau coulait abondamment. Faisait fondre sa pluie diluvienne sur moi.
Je sens encore le chaud et le froid. Je perçois des informations du dehors.
Ma chair réagit au contact de l'air et de l'eau et de mes propres mains.
Pourquoi ? Pour quoi ?
Je lève la tête. Les yeux fermés. Immobile. Juste pour sentir l'eau couler.
Me caresser. Me raviner. Me purifier. M'envelopper. Me contenir.
Entendre son chahut continu, m'enivrer à la clameur de l'averse.

J'ai besoin de palper. De saisir. De serrer.
Debout dans la cabine. Les cheveux allongés sur la nuque.
Pourrai-je encore sentir l'eau couler sur ma peau ?
Ou bien n'a-t'elle jamais dévalé ma colonne vertébrale pour n'avoir jamais existé ?
J'ai besoin de t'embrasser mon amour. Tout à coup, j'ai un doute.
Je dois fourrer mon sexe dans quelque chose. Donner des coups de butoir.
Il faut que j'empoigne. Il faut que je m'accroche.
Le carreau opaque de la porte. Qu'est-ce que le verre au juste ?
Qu'est-ce que la lumière qui le traverse ? Et ce bruit que j'entends...

Est-ce que je suis vivant ?
Et qu'est-ce que ça veut dire ?
Cet après-midi, un homme est mort.
J'ai un doute. L'ai-je connu ? A-t'il vécu ?
Il faut que je me masturbe. J'ai besoin de laisser le corps au corps.
De laisser l'organisme exulter. Le mettre en mouvement. Le soumettre à l'épreuve.
Je suis peut-être déjà mort et j'ai besoin de preuves. Et j'ai besoin de toi.
L'eau me fait piquer les yeux. Quelque chose me démange dans le nez.
Les yeux fermés. Je serre les dents. Quelque chose me brûle.
Je n'ai aucune émotion particulière. Je suis indifférent.
J'ai déserté mon corps. L'ai laissé sous la douche.
Ai-je pu tout inventer ?
J'ai besoin des ongles enfoncés dans les paumes de mes mains.
De faire craquer les os. Et de bander les muscles.
Le cerveau débranché. Je ne comprends plus rien.
J'ai dû rêver ma mère. Imaginer son nom.
J'ai inventé ses yeux, son sourire, la maison.
Inventé mon enfance. Ma famille. Les vacances.
J'ai inventé les mots. Et les gens pour les lire. Quand il n'existe rien.
Je suis Dieu.
Et je pleure sous la douche.

Je redessine ta bouche.
Je vais tout recommencer. Depuis le début.
Et je pars de ta bouche. Pour qu'elle trouve la mienne.
Te créer à mon image. Ou pour m'en donner une.
Cet homme, pour être mort, devait être vivant.
Il fallait que je l'aie connu pour l'avoir oublié.
A ce liquide blanc, je donne le nom de sperme.
Il part avec mon désir dans les canalisations.
J'ai coupé l'eau avec un système ingénieux.
Quand j'ai permis aux hommes de le mettre au point.
J'ai besoin de manger. J'ai besoin de vomir.
Me saouler de toutes les substances, de toutes les textures.
Je me suis inventé un père pour qu'il m'appelle au téléphone.
Et qu'il me dise : " voilà... il est mort à 15 heures... "
Je me suis inventé des situations similaires que j'aurais déjà vécues.
Je suis un peu blasé. Cela ne veut rien dire.
Le sexe n'existe pas, mais j'ai envie du tien.
Je dessine cet appartement pour y placer un lit où nous serons à l'aise.
J'ai envie de te voir te tordre de plaisir. Et d'inventer le diable.
Le corps dont je suis solidaire s'installe machinalement à son bureau.
Je réfléchis un instant. Et de deux choses l'une.
Soit je suis vraiment Dieu et je n'existe pas.
Soit tout cela existe, et mourir n'y peut rien.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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Vague de chaleur

Publié le

Tu es le rayon de soleil qui me fait cligner des yeux.
Cette vague de chaleur qui me caresse et me réveille.
Celle de bien-être au moment où je m'étire.
Le drap léger que je rejette.
La bonne humeur quand je me lève, même du pied gauche.
L'envie de boire un café. De dévorer la vie. Profiter de la journée.
Tu es le sol et les murs de ma chambre. Les fenêtres que j'ouvre.
La ville entre mes bras et l'aurore au milieu.
Tu es la chanson que j'ai dans la tête.
Tu es le rêve que je faisais avant que tu ne viennes me réveiller.

Tu es la tasse et la cuillère. Le sucre en morceaux. Et le meilleur arabica.
Tu es l'ordinateur que j'allume. Les mails dans la messagerie.
Le café que je bois. Et la revue de presse. La première cigarette. Mon statut sur Facebook.
Tu es le peignoir que je noue. Le chauffage dans la salle de bains. La fraîcheur du matin.
Tu es l'actualité. L'horoscope et la météo. Le téléphone que j'interroge. Les textos à vérifier.
L'eau chaude dans la douche. Et le gel sur ma peau. Sur mon ventre et mon sexe.
Le shampooing dans mes yeux. La vapeur dans la cabine. Et le tapis de bain.
La serviette en éponge. Qui enveloppe mes hanches. Me frictionne la tête.
Le coton-tige. La brosse à dents. La mousse à raser et l'after-shave.
Tu es le caleçon que j'enfile. Tu es le jean et la ceinture.
Le parfum derrière l'oreille. La penderie et tous ses cintres.
Tu es le polo. La chemise. Et les chaussures. Et leurs lacets.
Tu es le miroir de la chambre. Tu es le pouce approbateur.
Le bureau. Le cendrier. Le fauteuil. L'échéancier.
Tu es l'énergie qui me porte. Et le programme de la journée.
Tu es le courrier dans la boîte. Les factures et publicités.
Le croissant que je mords. Le jus d'orange. Et le pain frais.
Le clavier sur lequel mes doigts pianotent. Tu es la musique. Tu es l'été.
La pause déjeuner que je ne prends jamais. Les projets de vacances.
Tu es l'heure qui tourne. Tu es le soir. La nuit tombée.
Le plaisir d'aller me coucher. De trouver ma lumière orange.
De m'endormir et de rêver. Tu es le rêve que je fais...

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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TGV Duplex

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Une petite dame un peu timide. Maladroite. Encombrée de bagages.
Côté couloir. Organisant au mieux ses magazines, son lunch, ses lunettes.
Elle a cinquante ans. Une coupe courte. Les cheveux rouges. La peau blanche.
Elle se sait distraite et désordonnée. Compense avec une minutie maniaque.
Vérifie plusieurs fois la disposition des mots croisés, le roman, le stylo.
Le gilet qu'elle a plié pour le ranger au-dessus de sa tête.
A besoin tout à coup du téléphone qu'elle avait soigneusement rangé.
Se relève. Dérange tout pour le récupérer. Pour s'apercevoir qu'elle n'en a pas besoin.
A perdu ses billets. Dans la poche intérieure du manteau. Plié sous le gilet.
Un grand garçon de quarante ans, dégingandé, au costume mal taillé, trop grand peut-être,

aux cheveux mi-longs, à l'anglaise, ébouriffé, arrive comme une tornade dans le wagon.
Plutôt beau gosse, de beaux traits, mais le teint blafard, un peu gris, un peu rose par endroits
à cause du froid ou de la tension du départ, a tout l'air d'être arrivé en retard, essoufflé et nerveux.
Je pense à un mélange curieux de Hugh Grant et de Pierre Richard.
Son intrusion tourmentée perturbe ma petite dame qu'il vient déranger, billets à la main.
Il a passé en revue les numéros de sièges avant de se planter devant elle, un peu confus.
Il a la place côté fenêtre et le lui annonce avec une politesse obséquieuse.
Le costume est trop cheap pour être celui d'un cadre supérieur.
Mais il semble vouloir afficher ostensiblement une activité professionnelle intense.
Et une certaine importance. Quand il surjoue sa course dans Paris pour attraper son train.

Tout le contraire de la petite dame, d'un salaire inférieur à première vue - qui peut être trompeuse -
et qui veut l'assumer, en toute modestie, tient à rester à sa place ou se faire oublier, s'effacer,
peut-être même disparaître tout à fait, préfère la discrétion, trahie par son anxiété maladive,
et le comportement tout aussi irrationnel que le représentant de commerce éternel célibataire.
Avant de se lever pour le laisser passer, prête à paraître indifférente, elle lève les yeux sur lui.
Et quelque chose se passe. Elle sourit. Il lui plaît.

Assis devant eux, je fais mine de lire la documentation que j'ai retirée à la SCAM.
Un jeu de reflets me permet d'assister au spectacle extraordinaire que m'offrent ces deux êtres.
Pierre Richard a beau avoir l'habitude de prendre des trains et des avions, puisque c'est visiblement
l'impression qu'il veut donner, il n'est pas moins méticuleux et angoissé que sa voisine de voyage.
Pliant son manteau noir avec des gestes d'homme qui vit seul, vérifiant ses billets, son portable,
le front luisant, mettant en somme autant de temps que madame à prendre possession des lieux.
Il suffit, quand on y pense, de poser ses affaires et de s'asseoir à son siège.
Et je suis amusé de voir que cela peut prendre bien plus de temps qu'il n'en faut pour le faire.
Je sens, chez madame, qui avait de l'avance sur lui, déjà installée, ce qui ne fut gagné sans peine,
qui avait été tentée de souffler à l'idée de tout désorganiser pour laisser passer un intrus,

accepter cet homme dans son espace vital, et qui n'avait pu finalement contenir un sourire
comme une percée dans les nuages à la découverte agréable du quadragénaire dynamique,
une attirance effroyable qui la faisait rosir et dégager autant d'hormones que de chaleur.
Pour compenser toujours, ce qui semble être une activité permanente chez elle,
elle se tenait bien droite, à bonne distance des accoudoirs, les coudes plaqués sous ses côtes,
les bras le long du corps et les mains jointes, les doigts furieusement entrelacés, comme en prière.
Lui, indifférent, qui l'avait à peine regardée, n'était pas en mode séduction. Trop accaparé.
Par le sandwich au fromage qu'il devait libérer d'une poche plastique odorante.
Occupé à ses rituels. Impression confirmée quand il sortit un carré de tissu chiffonné,
dans ses mouvements brusques, pour se moucher le plus bruyamment possible.

Encore écumant, les mains moites, le grand garçon finit par se calmer un peu.
Ranger son mouchoir plein de morve dans la poche de son pantalon semblait être la fin d'un protocole.
Une hôtesse a récité son message au micro alors que sur le quai, on annonçait la fermeture des portes.
Notre businessman se permettait à peine de trouver une respiration normale après tant d'émotions.
Comme s'ils s'étaient concertés, nos deux passagers avaient pris le parti de ne rien faire, immobiles,
le temps du démarrage du train, comme on fait au décollage d'un avion.
Ce n'est que lorsque le TGV a commencé à prendre de la vitesse qu'ils se sont réanimés.
Madame, en peu de mouvements, a sorti son roman format poche de trois cents pages.
Monsieur a déployé son journal aussi bruyamment qu'il s'était mouché, en ouvrant des bras immenses.
Je voyais là deux êtres solitaires. Sans grande vie sentimentale, amoureuse ou sexuelle.

Deux personnes qui, chacune à sa façon, se donnaient exclusivement à leur profession.
Ils réussirent à trouver ensemble un moyen de cohabiter. Et un rythme de croisière. 
Lorsque madame trouva l'opportunité d'un échange, à son intention de dormir un peu.
Comme monsieur semblait ne pas tenir en place de nature, elle proposa simplement :


" Vous voulez ma place ?
- Pardon ?
- Je vous demande ça parce que vous préféreriez peut-être être côté couloir.
- Ah... Merci. Non. Merci. "
Après une hésitation, madame rit d'elle-même, convenant qu'il lui fallait être plus explicite.
" Je pourrais m'endormir. Et vous voudrez peut-être être libre de vos mouvements...
- Oh non, je vous en prie. Ne vous inquiétez pas.
- On peut changer de place, comme je vois que vous êtes grand, ça ne me dérange pas...
pour moi ce sera pareil, c'est comme vous voulez... "
Le jeune homme commença soudain à réfléchir finalement à ce que lui expliquait sa voisine.
Après une courte hésitation, il rectifia :
" En revanche, je risque de vous déranger une fois ou deux pour aller boire un verre au bar,
par exemple, ce genre de choses...
- Oui, gloussa la dame, c'est pour ça que je vous le proposais, mais ça ne me dérangera pas...
Vous pourrez vous lever autant de fois que vous voudrez. "
Je souris à tant d'amabilités quand je me demandais dans quelle mesure
la dame tenait à ce qu'on respecte son sommeil.

J'imaginais la suite possible :
" Merci madame. J'apprécie l'attention.
- Je vous en prie. C'est normal. Sur un trajet aussi long, vous pourrez aussi bien...
je ne sais pas, aller téléphoner, ou simplement vous dégourdir les jambes.
Que vous avez plus grandes que moi. Si je dors, vous pourrez toujours m'enjamber.
Enfin, je veux dire, si ça ne vous gêne pas, sinon, vous n'hésitez pas à me réveiller.
- Je n'y manquerai pas. Ne vous inquiétez pas pour ça. Je me débrouillerai.
En revanche, si vous préférez être côté fenêtre, pour voir le paysage ou quoi que ce soit...
- Pas du tout, pas du tout ! Je vais m'assoupir certainement. C'était plutôt pour vous.
Vous auriez pu étendre vos grandes jambes dans le couloir, être plus à l'aise.

Vous lever pour aller à votre guise, aux toilettes, ou peu importe, c'était tout.
- C'est très gentil d'y avoir pensé. Votre sollicitude me touche.
- Tu m'étonnes gros con. Parce qu'évidemment, toi, ça ne te pose pas de problèmes
de me réveiller dès que te viendra l'envie de pisser, ou de chier ton putain de sandwich qui pue.
- Quoi ? Je vous demande pardon ?
- Avec ton grand journal de merde et ta façon de brasser de l'air, là, qu'est-ce que ça veut dire ?
Cette façon dégueu de se moucher comme un porc. Comme si les gens autour n'existaient pas.
J'existe moi. Et si je te propose ma place, connard, c'est pas pour le bien-être de sa Majesté,
c'est pour le mien, quand j'ai l'intention de pioncer et de ne pas être réveillée toutes les 2 minutes,
par un petit enculé de ton espèce qui croit que tout lui est dû ! "

Cette partie du dialogue n'a pas suivi, n'a jamais eu lieu. Chacun est resté sur sa position.
Le garçon aux grandes jambes côté fenêtre. La dame côté couloir, qui s'est endormie sur son livre.
J'imaginais pourtant une autre option. Celle dont elle était peut-être précisément en train de rêver.
" Vous pourrez vous lever et m'enjamber autant de fois que vous voudrez, avec vos belles jambes,
vous devez avoir l'habitude d'enjamber les femmes seules dans les trains... "
Elle pose une main sur sa cuisse qui, fermement, remonte haut jusqu'à son entre-jambes.
" D'autant que, grand comme vous êtes, si vous êtes bien proportionné, vous devez avoir de quoi
réveiller le train en entier et satisfaire tout le monde pour cinq heures de trajet... "
Elle empoigne quelque chose à travers le pantalon. " Alors autant commencer par moi... "
Lui, indifférent, écarte simplement les cuisses pour apprécier la caresse, en continuant sa lecture.

Toujours plongé dans son journal, il ne la regarde pas s'affairer sur ce dont elle attend du plaisir.
Sort même son mouchoir dégueu pour se vider le nez puissamment, couvrant momentanément
d'étranges grognements et bruits de mastication, qui ne semblent troubler le repos de personne.
Une option trop porno, trop macho je suppose quand on pourrait penser que notre petite dame
devait rêver de quelque chose de plus romantique, de lui lui faisant la cour, voulant l'inviter à dîner,
la pressant d'échanger les numéros de téléphone, expliquant qu'il mourrait de ne jamais la revoir.
Lorsqu'il est probable qu'elle n'ait rêvé de lui. D'aucune façon. Ou pas rêvé du tout.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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L'heure pile

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Je salue la cour de l'Hôtel de Retz. Rue Charlot.
Je change d'itinéraire. Pour le boulevard Voltaire.
Les filles du Calvaire. Et le Cirque d'hiver. Un cirque de saison.
J'avais écrit : dans huit jours, dans une semaine, dans six jours, à cette heure pile,
je serai dans le train pour rentrer, je serai déjà en gare de Perpignan ou bien au chaud chez moi.
Je te l'écris désormais, dans cinq heures, dans trois heures, tu le sais, je serai Gare de Lyon.
La semaine est passée. Et les jours décomptés. Quand le temps ne nous fixe nulle part.
Que le moindre projet est déjà souvenir. Et le moindre avenir aussitôt dépassé.
J'ai fait ce que j'ai pu pour freiner des quatre fers. Mais tout est passé si vite.
J'ai déjà 38 ans. Quand j'ai été un enfant. Je regarde à l'horloge du quai les secondes tomber.
Froidement. Par groupes de soixante. Et je n'ai pas le temps de prendre ici de nouvelles habitudes.
Cet appartement qui n'est pas le mien. D'où je t'écrivais hier encore : une dernière nuit.
Puisqu'il n'en restait qu'une avant de te rejoindre. Cette nuit est passée. Et j'attends la prochaine.
J'aurai traversé tout le pays dans l'autre sens. Revenir à la case départ. En un clin d'œil.
Avec cette impression de n'être pas venu. De n'avoir pas quitté Perpignan.
Quand en arrivant ici, j'avais eu celle de n'avoir jamais quitté Paris.
C'était sans doute pour te rassurer, comme pour me rassurer moi-même.
Attendre l'heure de mon arrivée en gare de Perpignan imprimée sur un billet pour l'écrire :
à cette heure pile, dans cinq jours, je serai déjà en gare de Perpignan.
Cela allait arriver en effet : mais dans cinq heures à peine.
Je salue la République au milieu de travaux. Je refais le voyage.
Ce soir, je dormirai dans mon lit. Dans ma lumière orange.
Si 15 ans ne sont rien, que sont 5 heures de train ?
Le temps de se projeter, et ce que l'on visait devant est déjà loin derrière.
La rue Pierre Lescot. Ou celle des Archives. La Comédie Bastille.
La lune au parc Monceau.
Je ne suis pas parti. Je suis déjà rentré.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Paris

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Et tout est à sa place

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" Hey... Tu viens te réchauffer ? " ...
Une petite pute emmitouflée dans son manteau de peau, bonnet jusqu'au-dessus des yeux,
écharpe jusqu'au-dessous des yeux, racole dans un niqab inattendu du fait de son métier,
quand elle aurait exhibé d'ordinaire un minimum de silhouette et d'avantages physiques.
Avec ses gants enfantins, ses bottes fourrées, bravant fièrement les éléments sur le trottoir,
elle enfonce nerveusement ses pieds dans le sol, faisant du surplace pour être consommée.
Je l'encourage d'un sourire sans ralentir ma foulée. Sorti à Pigalle je marche vers Blanche.
Et le Moulin Rouge. Ravi de retrouver mes bars à filles sagement alignés.
Je me suis promis cette randonnée. Et je profite d'une heure creuse pour me combler.
En remontant ma bonne vieille rue Lepic, anormalement atone, endormie, paralysée,

avant de me diriger vers le Terrass Hôtel, flanqué sur Caulincourt pour dominer le cimetière,
et prendre Damrémont, au pas cadencé, comme si je rentrais chez moi.
Je retrouve des devantures connues. Celle des bureaux d'Orlando arborant le portrait de Dalida,
l'animalerie au coin où l'on s'attendrit sans s'attarder sur quelques chiots dormant dans la vitrine,
les étals de fruits de l'alimentation, le restaurant italien à l'angle de la rue Steinlen, les lavomatiques,
les agences immobilières, les drapeaux fanés de l'Holiday Inn, présents pour baliser mon parcours.
J'approche du but et retrouve mon buraliste après Lamarck, mon fleuriste, mon pharmacien,
l'agence devant laquelle je rentrais toujours le ventre, tentant de paraître au mieux, tête relevée,
au cas où je sois vu d'une personne aimable qui m'attirait beaucoup, même l'espace d'une seconde,
et, au Café de la Poste, à sa place, j'ai longé la clinique de la Fondation Rothschild, sur Marcadet,

où j'étais venu me faire retirer les amygdales au lendemain d'une rupture amoureuse.
Mon boulanger, enfin, qui ne m'aimait que moyennement lorsque sa femme me faisait du charme.
Et le Café Brio, juste avant le square, où je venais parfois chercher et prendre le soleil.
Je retiens mon souffle en tournant dans la rue Eugène Carrière. Avant d'y arriver. Finalement.
Le pavé de la rue large, en pente douce, où se déplie la façade de brique de mon immeuble.
Et les grilles de ce rez-de-chaussée. Manifestement habité. Volets ouverts. Rideaux fermés.

Je m'arrête un instant sur le trottoir d'en face et ne sens plus le froid.
Je regarde à gauche. Je regarde à droite. Je respire l'endroit où il n'y a pas d'odeurs.
La température est si basse qu'elle étouffe les effluves ou engourdit l'odorat et ne fait rien sentir.
Je fais un effort pour retrouver les relents de la cire et de l'huile de lin, ceux des détergents,
quand je guette le moindre passant pour voir si je ne reconnais pas un voisin, un visage.
Au liseré bleu de la lampe du bureau installé dans l'alcôve, où dès avril le soleil pouvait pénétrer,
je cherchais torse-nu et le casque aux oreilles, ce que j'allais faire chanter à une Miss Dominique.
Je ne me régalais pas que de café, lorsque la Colombie avait mieux à m'offrir en arômes érotiques.
Et j'ai entendu le bruit que faisait la porte vitrée lorsqu'elle était déverrouillée à l'issue du bon code,
comme le claquement sec qui venait peu après lorsqu'elle se refermait, pour être aux premières loges.

Ce n'est pas ivre d'alcool que je descends jusqu'au square, mais de souvenirs mêlés. Délicieux.
Puisque les pires d'entre eux ont aussi leur saveur, leur bouquet, et leurs flots de caresses.
Je reconnais le kiosque au milieu du jardin. Et reprends ma marche militaire jusqu'au milieu du quai.
Celui de Guy Môquet. Où j'attends mon métro. Pour aller honorer le prochain rendez-vous.
Tenu par ce sourire que j'étais venu chercher. Celui du devoir accompli. Et des choses bien faites.
De la boucle bouclée. Et des dossiers classés.

Je n'avais pas eu le temps, dans la précipitation, au cœur de la catastrophe, de dire au revoir.
En roulant dans les tunnels de Paris, debout devant les portes automatiques, je réfléchis à ça.
M'étonnant d'avoir eu le besoin de venir jusqu'ici. Pourquoi faire ? Juste pour dire au revoir.
A ma rue. Mon immeuble. Mon studio. Mon quartier. Une tranche de vie.
Saluer l'homme que j'y ai été. L'homme que j'y ai laissé. En lui rendant hommage.
D'avoir pu aimer, faire l'amour, trouver de la sensualité, dans un contexte si peu favorable,
en un lieu où tout est incommode, compliqué, si peu enclin à l'hygiène ou à l'oisiveté,
à l'épanouissement des sens, aux plaisirs terrestres, à la lascivité, puisqu'ici, il faut croire,
tout est laborieux, cherche à être fonctionnel, efficace, ou utile, en mouvement et en succédanés.
Après le boulot, toutes les activités ne sont là que pour compenser des manques abyssaux.

De lumière. De soleil. De nature. D'authenticité. Et de chaleur humaine.
Et j'ai de la compassion pour les frères qui m'entourent dans la rame. Que je ne regarde pas.
Exaltés par leur réalisation professionnelle, leurs ambitions, leurs salaires, leurs responsabilités,
ou tenus par la nécessité urgente de survivre, de tenir la distance, pris les uns comme les autres,
dans une même broyeuse, mécanique, infernale, qui peut être sans fin, et sans révolutions.
Je sors au métro Ternes. Avenue de Wagram. Avec un sentiment indéniable de liberté.
La machine m'a vomi il y a deux ans. La greffe n'a pas su prendre. Et je me suis rendu.
Au vrai front de mer pâlement imité au triste Paris Plage. Au vrai soleil remplacé aux séances d'UV.
Aux ciels d'étoiles plus beaux qu'au planétarium. Aux lieux d'arbres, de goûts, de lumières naturelles,
où l'on crée l'art ou les œuvres qui viendront témoigner ensuite, s'exposer dans les murs d'un musée.
Je me suis rendu au silence. Au bonheur. A moi-même.
Je n'accable pas ma ville, une pure merveille, quand je suis perméable à sa boulimie d'activités.
D'autant qu'en sortant des bureaux où j'étais attendu, le crépuscule est magique dans sa férocité.
Je traverse le parc Monceau, où je croise des joggers téméraires, déterminés, qui tournent en rond,
musique dans les oreilles, écumant comme des chevaux, décidés à ne pas laisser le froid ou l'hiver
changer leurs habitudes, quand il faut entretenir une forme physique autant pour l'apparence
que pour performer, décrocher un contrat, rester à son poste, en battant, en soldat ou conquérant,
garder sa place dans la jungle, alors qu'au-dessus d'eux le spectacle est sublime.
A contresens de leur course, j'arpente les allées à mon rythme, dans la nuit qui tombe sur tout.
Et j'admire ce qu'ils n'admirent pas, trop occupés à souffrir, à se dépasser sans doute.
Au-dessus des arbres morts, elle s'est levée, indifférente aux vanités et aux gloires précaires.
La pleine lune. Parfaite. Enorme. Aussi belle que sur les remparts du lieu d'une rencontre.
Aussi belle qu'à la rue de l'Horloge et au Campo Santo. Irréelle. Eternelle.
Et si je ne cours pas, c'est pour la regarder. Qu'elle brille pour quelque chose.
Pour la rendre existante. Et vous la rapporter.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Paris

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Départ à l'arrivée

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J'ai remonté l'avenue de la gare contre le vent, en pilote automatique.
J'avais peu dormi. Ne pouvais plus réfléchir à ce que je faisais.
Quand je n'en avais plus le temps. Quand j'avais passé la nuit à le faire.
L'heure tournait. Et je remontais cette avenue en traînant mon bagage.
Ce n'était pas un dimanche. Je n'allais pas acheter des cigarettes et rentrer.
Le nouveau parvis encore en travaux de notre Centre du Monde. Dans le froid sibérien.
Que je traverse pour rejoindre la gare TGV. Numéro de voiture. Numéro de siège.
J'avais fait ça mille fois. Et je me suis installé à ma fenêtre, à l'étage du train duplex.
Les messages souhaitant la bienvenue aux passagers. Ces derniers hésitant encore.
Vérifiant leurs billets. Cherchant à caler leur sac au plus près de leur place.

La fermeture des portes. Et le reptile a commencé à glisser hors de la ville.
Nous avons rampé sur les arches du pont qui enjambe la Têt pour sortir vers le Nord.
Un Canigou enneigé, magnifique, ne me disait pas grand chose. J'étais prostré.
N'aies pas peur mon amour de ce que je rejoins à Paris.
Ni des gens que je vais retrouver. Des amis et des ex, il est vrai, entre autres relations.
Ni des souvenirs que je pars braver, ni des futurs possibles impossibles sans toi.
Le train prend de la vitesse, m'arrachant le Roussillon et ta proximité.
Tu appelles et le cœur se réchauffe. Je suis encouragé. Et je reviens m'asseoir.
Le sourire aux Corbières et aux étangs gelés. Fallait-il que l'on s'aime...
Dans mon oreille, ta voix m'a dit : " je te fais confiance... " Le soleil est sorti.

Derrière mes yeux brouillés à ce cadeau superbe. Le soleil est en moi. Et tout peut resplendir.
Dans ces paysages de l'Aude que je ne regarde pas. Dans ceux du Languedoc.
Perdu dans l'émotion et non dans mes pensées. Car je ne pense pas.
Je respire et n'ai pas grand chose d'autre à faire. Quand le train avance pour moi.
Que l'équipage s'occupe de tout. Et après Nîmes, la rampe de lancement.
Pour me projeter dans la ville des projets.

Je n'ai pas pu m'assoupir un instant. Les yeux figés sur le film du pays au-dehors.
Les paupières bloquées comme deux vieux stores de bois restés ouverts aux trois quarts.
Et je n'ai repris vie, instinctivement, qu'à des repères imprimés lors de vies antérieures.
Là encore, mon corps faisait ce qu'il avait à faire, comme au souvenir d'une ancienne addiction.
Enfiler ma veste. Récupérer mon sac. Me jeter sur le quai et entamer ma marche. D'un pas décidé.
Dépasser les familles, les représentants, les étudiants. Dépasser ceux qui piétinent. Ceux qui rament.
Je sais bien où je vais. Dans le hall de la gare. Les escalators. Je vais prendre la une.
Je me serre à droite. N'ai pas besoin des panneaux. Tourne à droite pour le métro dans le souterrain.
Vais direct aux distributeurs payer mon carnet de 10 qui sera largement suffisant pour trois jours.
Je reprends ma carte. Me lance dans les tourniquets. Je reconnais l'odeur. Direction La Défense.

Les couloirs. Un changement à Bastille. Les odeurs de vieille crasse, de merde et de vieille sueur.
Le train antique qui vibre de toute sa ferraille. La sonnerie annonçant la fermeture des portes.
Les Parisiens. Mes Parisiens. Qui jouent les robots pour ne pas être accostés ni interpelés.
Et je fais la gueule comme eux, pas par dédain ou mauvaise humeur, mais pour me faire discret.
Pour me fondre dans la masse. Eviter les regards et les sollicitations. Ne pas être dérangé.
Le Port Bastille. Un froid de canard. Un autre quai. La même odeur. Les mêmes silhouettes.
En apnée jusqu'à la surface. A Oberkampf. Où Paris, enfin, vient me rouler une pelle.
Avec le boulevard Voltaire, c'est toute la ville qui me saute à la figure quand j'ai la truffe humide.
Tout cela est normal. Je ne suis jamais parti.

Un homme que je ne connais pas, un ami de mon ami, vient me porter les clés.
Il arrive en Vélib et m'accompagne jusqu'au 5ème étage. Un bel immeuble. Un bel escalier.
Il m'indique deux trois choses et me laisse seul dans cet appartement où je vais séjourner.
Celui de notre ami commun, en tournage pour un mois, parti en Australie.
Je ne suis jamais venu ici et pourtant, la porte, la serrure, le parquet, la distribution des pièces...
tout m'est familier, jusqu'aux toits environnants dessinés dans les fenêtres, avec cette débauche
de canalisations, de dômes, d'œils-de-bœuf, de chiens assis sur des pans de tôle grise,
et les petites cheminées en terre cuite alignées comme des pots de yaourt...
Rien, dans ce décor d'Aristochats ne peut me surprendre. Paris... Tu étais là.
Et je flotte un peu. Faisant un effort pour me rappeler que je suis parti d'ici il y a deux ans.

Est-ce possible ? Est-ce que cela a existé ? Le retour à Perpignan ? Le coup de foudre ?...
Ici aussi, l'odeur est celle des immeubles parisiens. Identique à celle qu'il y avait chez moi.
Celle de l'appart de Dominique. D'Irina. D'Arnaud. De Michel. De tout le monde.
Je me précipite sur l'ordinateur. Que je ne sais pas faire marcher. J'ai besoin de t'écrire.
Télépathie. C'est toi qui m'appelles. Je suis fou de joie. Oui, j'ai la confirmation. Je n'ai pas rêvé.
J'étais, ce matin encore, à Perpignan, dans le studio de la rue de l'Horloge. Cela s'est bien passé.
Nous nous sommes rencontrés et tu penses à moi. Ta voix au téléphone. Et je sais où j'en suis.
Gary avait stipulé que je pouvais me servir de l'ordinateur. Je vais trouver. Je dois trouver.
Je ne pourrai pas passer trois jours sans t'écrire.
A vrai dire, il me semble que je pourrais repartir aussi sec, revenir à la gare pour rentrer aussitôt.
La simple marche dans le métro, la seule traversée du boulevard Voltaire de la station à l'immeuble.
Cela aurait suffi. A réactiver tous les réflexes. C'est bon. C'est vu. Je me souviens de tout.
C'est comme si je n'étais jamais parti. Sauf que je suis parti. Que tu es dans ma vie.
Et que je me suis éloigné du présent, fourvoyé dans une dimension parallèle, suspendu,
dans une bulle dont je ne saisis plus très bien la réalité, le moment, ni même la raison.
Ok. Ceci est un break. Une sorte de pèlerinage. Un passage nécessaire.
Arnaud m'appelle et je dois passer la seconde. Bien sûr. Je suis venu retrouver des gens.
Rendre visite à des amis que je ne veux pas perdre. Je me rappelle ce que je fais là.
J'ai un programme à respecter si je veux voir tout le monde. Optimiser ce séjour.
Et, de la même façon, en revenant chez nous, dans trois jours, j'aurai cette même sensation,
celle de n'avoir pas fait le voyage... et n'être pas parti.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Paris

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