Le chemin de Damas
L'arbre a pris de la force. S'est vrillé sous le ciel. Une crise de croissance. Fulgurante.
Vers le bas. Vers le haut. Pour aller chercher l'eau. Et trouver le soleil.
Il étend ses racines comme il déploie ses branches, quand sa sève circule.
Je fais des fleurs et des fruits. Je suis un citronnier.
Longtemps déraciné.
J'ai souffert dans la glace. J'ai souffert au Grand Nord.
J'ai blêmi dans la ville. Asphyxié. La greffe n'aurait su prendre. Et la Seine de me rendre.
J'ai suivi le pollen. Des fleurs de cerisiers. Comme s'il en pleuvait. Comme s'il en neigeait.
Les oiseaux migrateurs. Qui rentraient tous chez moi.
J'étais déjà un arbre dans un jardin d'Espagne, sous un eucalyptus, pris entre deux palmiers,
dans l'Eden de l'enfance, non loin d'une piscine, à deux brasses de la plage, parmi les conifères,
poussant dans ma pinède, sur mon tapis d'aiguilles, l'amour comme tuteur. Celui de la famille.
J'étais un citronnier. Au sud de Barcelone.
Et j'ai perdu ma route au feu d'un incendie.
Je cherchais trop à plaire, à être ornemental, esthétique, admirable. Juste décoratif.
J'oubliais ma nature. Mon humus. Mon terreau. Mes rivières souterraines. Et ma terre fertile.
Le fruitier est utile. Conçu pour être aimé. Et je devais me perdre pour mieux m'en souvenir.
J'ai changé d'horizon, transformé l'amertume. Retrouvé le chemin et le goût des agrumes.
Rien n'est plus beau que ce qui participe, que ce qui peut donner, qui peut se partager.
Que l'arbre qui nourrit. Qui embaume. Fait de l'ombre. Qui ne sert pas à rien.
Le tronc était malade. L'écorce déshydratée. Et je mourais d'orgueil, d'angoisses et d'habitudes.
D'exigences stupides comme de solitude. Quand l'eau était viciée. J'en buvais le poison.
Comme à l'air pollué, je crevais à la source, ma propre respiration. Je crevais de survivre.
Mais le sort m'a chassé de la place stérile où je voulais semer.
Me détachant des branches comme une feuille morte.
Pour suivre le courant ou le hasard du vent.
Me ramener chez moi. Quand le hasard est noble.
Et qu'il fait bien les choses. Les répare souvent.
J'ai dévalé le temps. Remonté les échelles. Pour atterrir ici. Ou qu'on me mette en terre.
Pourquoi donc se convaincre qu'il y a l'idée d'erreur, de faillite ou d'errance
dans celle d'échouer ? Dans celle de se planter ?...
Quand j'échoue sur ma plage ou me plante à mon parc.
A mon île déserte. A mon jardin d'Eden.
Avec l'eau et l'amour qui m'avaient tant manqué, et autant de racines que de cordes à mon arc.
Le soleil tout entier pour ouvrir mon branchage. Et le pouvoir sublime d'être enfin exploité.
Par ceux qui vous cultivent. Qui vous ont arrosés. Qui ont mérité vos fruits.
Quand il est délicieux d'accepter de donner à ceux qui vous caressent, ceux qui vous ont soignés.
J'ai été mis en terre. Pour renaître. Pour grandir. Pour m'ancrer dans le sol jusqu'à te rencontrer.
Quand mes branches, d'ici, feraient le tour du monde.
Je te vois. Tu me plais. Et contre toute attente,
je me plais avec toi.
Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan
/image%2F2475272%2F20171206%2Fob_84f68f_philippe-latger.jpg)