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2012

Le chemin de Damas

Publié le

L'arbre a pris de la force. S'est vrillé sous le ciel. Une crise de croissance. Fulgurante.
Vers le bas. Vers le haut. Pour aller chercher l'eau. Et trouver le soleil.
Il étend ses racines comme il déploie ses branches, quand sa sève circule.
Je fais des fleurs et des fruits. Je suis un citronnier.
Longtemps déraciné.
J'ai souffert dans la glace. J'ai souffert au Grand Nord.
J'ai blêmi dans la ville. Asphyxié. La greffe n'aurait su prendre. Et la Seine de me rendre.
J'ai suivi le pollen. Des fleurs de cerisiers. Comme s'il en pleuvait. Comme s'il en neigeait.
Les oiseaux migrateurs. Qui rentraient tous chez moi.
J'étais déjà un arbre dans un jardin d'Espagne, sous un eucalyptus, pris entre deux palmiers,
dans l'Eden de l'enfance, non loin d'une piscine, à deux brasses de la plage, parmi les conifères,
poussant dans ma pinède, sur mon tapis d'aiguilles, l'amour comme tuteur. Celui de la famille.
J'étais un citronnier. Au sud de Barcelone.
Et j'ai perdu ma route au feu d'un incendie.
Je cherchais trop à plaire, à être ornemental, esthétique, admirable. Juste décoratif.
J'oubliais ma nature. Mon humus. Mon terreau. Mes rivières souterraines. Et ma terre fertile.
Le fruitier est utile. Conçu pour être aimé. Et je devais me perdre pour mieux m'en souvenir.
J'ai changé d'horizon, transformé l'amertume. Retrouvé le chemin et le goût des agrumes.

Rien n'est plus beau que ce qui participe, que ce qui peut donner, qui peut se partager.
Que l'arbre qui nourrit. Qui embaume. Fait de l'ombre. Qui ne sert pas à rien.
Le tronc était malade. L'écorce déshydratée. Et je mourais d'orgueil, d'angoisses et d'habitudes.
D'exigences stupides comme de solitude. Quand l'eau était viciée. J'en buvais le poison.
Comme à l'air pollué, je crevais à la source, ma propre respiration. Je crevais de survivre.
Mais le sort m'a chassé de la place stérile où je voulais semer.
Me détachant des branches comme une feuille morte.
Pour suivre le courant ou le hasard du vent.
Me ramener chez moi. Quand le hasard est noble.
Et qu'il fait bien les choses. Les répare souvent.
J'ai dévalé le temps. Remonté les échelles. Pour atterrir ici. Ou qu'on me mette en terre.
Pourquoi donc se convaincre qu'il y a l'idée d'erreur, de faillite ou d'errance

dans celle d'échouer ? Dans celle de se planter ?...
Quand j'échoue sur ma plage ou me plante à mon parc.
A mon île déserte. A mon jardin d'Eden.
Avec l'eau et l'amour qui m'avaient tant manqué, et autant de racines que de cordes à mon arc.
Le soleil tout entier pour ouvrir mon branchage. Et le pouvoir sublime d'être enfin exploité.
Par ceux qui vous cultivent. Qui vous ont arrosés. Qui ont mérité vos fruits.
Quand il est délicieux d'accepter de donner à ceux qui vous caressent, ceux qui vous ont soignés.
J'ai été mis en terre. Pour renaître. Pour grandir. Pour m'ancrer dans le sol jusqu'à te rencontrer.
Quand mes branches, d'ici, feraient le tour du monde.
Je te vois. Tu me plais. Et contre toute attente,
je me plais avec toi.

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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Suite et fin

Publié le

Ainsi mon Quasimodo de St Jean n'était pas seul.
J'avais demandé de ses nouvelles au journal local qui n'était pas au courant de l'histoire.
Dès le lendemain. J'avais fini par m'endormir quand la cloche s'est tue. A six heures du matin.
Et après L'Indépendant, c'est la police que j'ai appelée pour connaître l'issue de l'aventure.
" Deux individus ont été interpellés. Je n'en sais pas plus. " m'avait dit l'agent au téléphone.
Le journal m'avait promis d'enquêter. Je craignais pour la vie de mon trapéziste qui était deux.
Deux pauvres diables, ivres comme je l'avais deviné, qui faisaient de la balançoire à 30 mètres du sol.
J'espère que la Justice sera clémente. Ces gosses ont fait une connerie, sans doute, pris des risques,
inconsidérés, mais ils ont eu du génie dans leur ébriété, et une détermination qui force le respect.
J'avais laissé mes trois agents autour de leur véhicule, hésitants, regardant vers le ciel dans la tempête,
quand l'un d'eux, armé d'une simple lampe torche, orientait sa lumière dérisoire vers les toits.
Ils essayèrent d'entrer dans la cathédrale, firent le tour des trois portes évidemment fermées.
Semblaient chercher un autre accès possible au clocher, comme s'ils ne pouvaient envisager
l'escalade des échafaudages dantesques, comme chemin pratiqué par les fauteurs de troubles,
mais aussi comme celui qu'il leur faudrait éventuellement emprunter à leur tour pour les arrêter.
Je partageais leur embarras. Depuis ma fenêtre, j'ai pensé que je n'aurais pas aimé être à leur place.
Le sommeil m'a finalement emporté. Peu avant le lever du jour. J'avais écrit mon texte.
Et me suis réveillé avec l'assurance que j'en avais un autre à écrire. Quelques heures plus tard.

Deux individus. Pris dans la grille du campanile, qui se débattaient autant contre l'alcool
que contre les éléments, le vent, le vertige, les démons qui valsaient autour de leur délire païen,
sous les nuages filant en accéléré éclairés par les lumières de la ville aux hurlements de la Tramontane.
Quel beau spectacle vous nous avez offert, messieurs. Vous méritez une certaine indulgence.
Pour ce tableau de démence nocturne, à réveiller tous les esprits du Campo Santo.
Cinématographique. Qui exigeait des roulements de timbales intempestifs à la John Williams.
Et sur ce désordre magnifique, une année d'écriture ne pouvait mieux se terminer.
 

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

L'Indépendant

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Nouvel an

Publié le

Le vent est tombé.
Un enfant de 7 ans aussi. A Hama. Qui a sa tour de l'Horloge.
Une balle perdue. A Epiphania. Où je n'ai jamais mis les pieds.
Je passe sous le pont du chemin de fer. Je sors de la ville. La mienne.
Paris-Perpignan. Mon chemin de Damas.
J'ai quitté à pied le dernier lotissement, je bascule côté jardins,
traverse les propriétés, les mas, les champs et les centres équestres.
Je vais prendre le café à St Estève. Chez les Stéphanois. Ma sœur. Mes nièces.
Le vent est tombé. Il fait beau. L'air est doux. Presque chaud. Le printemps en avance.
Perpignan-St Estève. Mon chemin de Bompas.
Les coulées vertes de l'Archipel. Des villages. Epars. Je reviens.
Le bus un jour de l'an, se serait fait attendre. J'ai une heure devant moi. J'ai marché.
Longé le quai. Passé le pont. Suivi les haies de cyprès. Au milieu des serres et des terres.
Les platanes. Le ciel pur. Le ciel haut. Un avion pour l'Afrique. Ou le Proche-Orient.
Je marche en Roussillon. Pour retrouver ma sœur. Lui présenter mes vœux.
Je vais les manches courtes. J'ai dû ôter ma veste. Il fait beau. Presque chaud.
De l'eau dans un canal. L'eau pour l'irrigation. Pas de norias, mais de l'eau pour les champs.
Le champ de cette nuit. Qui a coulé à flots. C'était une autre époque. C'était une autre vie.

Je suis dans la nature. Mon chemin de Damas.
Je ne sais pas encore qu'un enfant est tombé. Il y a des oliviers. De superbes chevaux.
A pied en Roussillon. Je longe la clôture d'une belle bâtisse. Les chiens aboient. Et moi je passe.
Je longe des canaux. Entre le ciel et l'eau. Et des avions à suivre au-dessus des oiseaux.
Qui ne sont pas si hauts. Qui ne vont pas si loin. Homs à un jet de pierre.
Je pourrais être heureux. Souhaiter la bonne année. Le soleil est radieux. J'approche de l'été.
Quand le vent est tombé. Mais il n'est pas le seul. Et je me sens boiter. La candeur mise à pied.
Un enfant est tombé. Et je n'en savais rien. Je ne le connais pas. Je le connais très bien.
J'arrive à St Estève. Les chiens ont aboyé. Je n'ai fait que passer. J'arrive chez ma sœur.
Dans les rues du village. La civilisation. Des gens et des bagnoles. Des feux et des trottoirs.
Je viens pour le café. J'ai fait cinq fois 7 ans. J'ai vécu plus longtemps. Assez pour arriver.
Ma sœur ouvre la porte. Elle ne m'attendait pas. Elle ne m'attendait plus. Bonjour et bonne année !
Bachar al-Assad. Ecoute tes enfants. Laisse-les parler. Ou va-t'en.
  
 

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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