4 février
Paris est égale à elle-même.
Quand c'est moi qui ai changé.
Philippe LATGER
Février 2012 à Paris
Paris est égale à elle-même.
Quand c'est moi qui ai changé.
Philippe LATGER
Février 2012 à Paris
Chez Jean-François, à Paris, la veille d'un retour à Montréal.
Métro Couronnes. Le vol du lundi. Terminal 9. A Roissy. Prendre un taxi. Le RER.
Etais-je capable de m'endormir gentiment sans penser à tout ce qu'il y aurait à faire ?
Paris, dix ans plus tard, chez moi, Square Carpeaux. La veille d'un départ pour Gérone.
Partir chercher un bus improbable Porte Maillot. Pour aller chercher un avion à Beauvais.
Pouvais-je m'endormir l'esprit serein, lorsque le métro serait fermé de si bonne heure ?
Trouver un taxi ? En commander un ? Y aller à pied ? Il faisait froid. Il avait neigé.
Gérone n'était pas la destination. Je devais prendre un train pour Figueres. Un bus pour Rosas.
Aller réveillonner je suppose, chez papa, sur la Costa Brava.
J'ai toujours enchaîné les jours de voyage à mes nuits blanches.
Ne pouvant trouver le sommeil qu'une fois à destination. Et le repos à bout de forces.
Ici, je n'ai ni l'excitation, ni la panique, à l'idée des mille choses à penser et à faire dans l'ordre.
Ce qu'il ne faudra pas oublier. Ce qu'il faut vérifier. Les billets. Les correspondances.
Ici, nous sommes le 4 février, anniversaire de mon amie Laetitia. Celui de la mort de ma mère.
15 ans qu'elle s'est éteinte aujourd'hui. 15 ans passés comme l'éclair. Quand le vide est intact.
Et je prendrai le train pour aller à Paris faire face à d'autres pentes de mes vies antérieures.
Je me demande pourquoi diable je suis allé me mettre dans cette galère.
Quand le climat semble vouloir me dissuader, à souffler son froid de canard et ses tempêtes de neige.
Comme pour me faire renoncer, menaçant d'immobiliser ou de retarder les TGV, semant le désordre,
les coupures d'électricité, et promettant des -10 pour les jours à suivre dans la capitale.
Le thermomètre peut descendre, je n'ai pas froid aux yeux. Ce n'est pas ce que je redoute.
Je vais aller me frotter aux vies que j'ai perdues, à celles que j'ai quittées, celles qui ne sont plus.
Le Paris de mes 20 ans, celui où maman m'avait accompagné, pour la prépa Sciences Po.
La nuit à Auxerre. Notre premier 14 Juillet en France. L'été 93.
Et ce déjeuner rapide dans une brasserie, sur le quai, avec vue sur l'Île de la Cité.
Avant ces épreuves à passer, rue du Cloître Notre-Dame, le trac au ventre. Incapable de manger.
L'appartement rue Vieille du Temple, où j'allais vivre deux mois, livré à moi-même et à la catastrophe.
Quand les boîtes à la mode allaient vite me détourner des objectifs souhaités. Pour trahir mes parents.
Jusqu'au Paris où, contre toute attente, orphelin mais amoureux, j'étais venu vivre cinq ans.
Entre les deux, étrangement, Montréal avait maintenu le lien avec cette ville.
Puisqu'il me fallait quitter le territoire régulièrement, retourner en France tous les deux mois.
Je faisais " le tour du poteau " au-dessus de l'Atlantique, et me posais toujours à Paris,
où mon frère résidait à l'époque, où je faisais la fête et retrouvais des amis.
Au retour du Québec, c'est une rencontre et des perspectives professionnelles qui m'y précipitaient.
Depuis Toulouse, Perpignan ou Barcelone, j'y retournais toujours assidûment.
Quelle ville vais-je retrouver demain ? Celle de mes 17 ans ? De ce premier séjour avec Laetitia ?
Celle de mes 20 ans ? Celle de l'année bordelaise ? Des années canadiennes ? Trop loin. Trop flou.
Mon éditeur me glisse l'idée qu'il faudrait que je m'y installe. Je vis à Barcelone et y suis très heureux.
J'ai trouvé un nid pour l'histoire d'amour qui m'anime à l'époque, sur les toits d'une rambla.
Catalogne à nos pieds. Et je suis ravi de connecter mon amour à mon enfance.
Dans la ville de mes souvenirs de vacances et d'une vie de couple possible.
Partir à Paris. Y vivre... Ok. Cela n'avait jamais été mon ambition.
Mais c'est le couple qui a migré. Moi avec. Pour échouer sur les côtes de Montmartre.
Si loin de celles de la Méditerranée. Aussi exotiques pour moi que l'Amérique du Nord.
C'était pourtant un lieu déjà plein de repères. D'anecdotes. D'aventures. De rencontres.
Et j'allais tisser, de façon plus serrée encore, un lien désormais impossible à dissoudre.
Six mois rue Cyrano de Bergerac. Les orages. Les ruptures. Et Véronique Sanson.
La faillite. Le désastre. Le déménagement rue du Square Carpeaux. Où je retournerai.
Même par -10. Battre le pavé de cinq ans de bonheurs insolents et de décrépitude.
M'arracher les tripes et les yeux à cette tranche de vie dont j'aime les cicatrices.
J'ai fui la ville comme un voleur. A bout de souffle. Pour me donner une nouvelle chance.
Cela fera bientôt deux ans que je suis parti. Que je suis revenu chez moi. A Perpignan.
Et voilà que je tremble à l'idée de revenir sur mes pas. Comme sur les lieux du crime.
Grâce à toi mon amour, j'ai la force d'aller affronter mes démons. Je suis prêt.
Tu m'as rappelé qui j'étais, et je peux me regarder en face. Regarder celui que je suis.
Regarder tous ceux que j'ai été. Celui qui a déçu ses parents à 20 ans. Celui qui était alcoolique.
Celui qui ne doutait de rien. Qui fut cynique, blessant et injuste avec ceux qui l'aimaient.
Grâce à toi, je me suis réveillé. J'ai arrêté de fuir. Ai demandé pardon. Pour le mal que j'ai fait.
Pourrai-je m'endormir ? Au milieu de visages qui viennent avec les ombres cogner à mes carreaux ?
Certains que je reverrai sans doute. Et ceux que je ne verrai plus. Et que j'ai tous aimés.
Deux ans sans Paris. 15 ans sans ma mère. Quand les deux vibrent encore dans nombre d'insomnies.
Le passé n'a plus, depuis toi, le poids de ses enclumes. Me soulageant de son emprise.
Tu l'as rendu aussi beau et léger qu'il aurait dû toujours être.
Je te dois ce miracle. Ou cette rédemption.
Il me faut embrasser le sommeil avec toi, et tout ce qui m'a fait. Tout ce que j'ai vécu.
Quand je ne vais pas loin. Qu'il n'y a pas de distances. Ni dans l'espace, ni dans le temps.
Entre soi et ceux à qui l'on pense. Où qu'ils soient.
Et que 15 ans ne sont rien.
Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan
Aussi vitale qu'est la mort à la vie,
aussi nécessaire qu'est la nuit pour le jour,
quand tout n'est possible que par opposition,
que tout ne peut exister vraiment que par son contraire,
il faut bien faire l'expérience du froid pour découvrir la chaleur.
Une expérience qui n'est peut-être pas ma favorite, mais que j'accepte comme telle,
lorsqu'elle participe à mon désir de printemps, et au plaisir que j'y éprouverai.
D'autant qu'à l'inconfort qu'elle impose, quand elle devient extrême,
elle rend des choses banales, du quotidien, parfaitement extraordinaires.
Quand le fait de se déplacer par exemple devient un exploit ou une prouesse.
Pouvoir se mouvoir d'un point à un autre, lorsqu'on n'y pense pas d'habitude.
Ajoutant au plaisir de retrouver son foyer une intensité rare.
Pouvoir se déshabiller dans un lieu abrité, se préparer une boisson chaude,
voir fumer son thé ou son café, se réchauffer les mains au bol ou à la tasse,
se faire couler un bain, se glisser sous la couette au cocon de son lit.
Des sensations primitives qui reviennent, délicieuses, au-delà du progrès
et des technologies, quand la nature, indifférente à notre degré d'évolution,
vient simplement nous rappeler quelques fondamentaux.
Les situations extrêmes ont cette vertu magnifique :
elles nous rappellent, et c'est une violence, que nous sommes vivants.
Quelque chose que nous noyons volontiers dans la précipitation de nos activités,
dans notre délire obsessionnel à satisfaire nos ambitions, à résoudre nos problèmes,
pour avoir l'impression d'avancer, parant au plus pressé, cherchant à combler des manques,
surfant entre nos besoins et nos rêves, entre nos obligations et nos désirs, tête baissée.
Et il faut, à la tempête de neige, aux caprices du ciel, que ce soit la nature qui nous dise Stop !
" Regarde petit. Décroche tes yeux de tes écrans. " Tu es un être vivant.
Je rentre à pied, les mains dans les poches, je traverse la ville.
Pas d'écharpe. Pas de gants. Pas de bonnet. J'ai décidé de ne pas subir le froid.
De ne pas lutter contre lui quand le combat est perdu d'avance. Je l'embrasse.
Mon sang afflue et s'affaire à la surface de mon visage. Mes oreilles perdent leur sensibilité.
Et je sens décuplé mon rythme cardiaque, comme je prends conscience de ma circulation sanguine.
J'ai la chance d'avoir un toit, une famille et des proches, un réseau social, des contacts,
la chance d'avoir gardé ce qu'on appelle l'estime de soi, et je ne vis pas dans la rue.
Ce froid n'est pas une menace pour moi. Mais il n'est pas non plus une simple contrariété.
Ce désagrément et cet agacement de citadin mal habitué, qui bougonne au moindre dérangement.
En effet, le froid vient ici tout déranger. Et s'il n'était pas mortel pour certains, il serait poétique.
Même si sa cruauté parfois meurtrière, est un préalable à l'émerveillement d'être en vie.
D'être là pour l'endurer. Pour l'éprouver. Comme je l'éprouve dans ma marche.
Il tend mes joue. Pique mes yeux. Me brûle aussi sûrement que le soleil de juillet.
Engourdit mes membres et mes mouvements. Et la fumée que j'expire n'est pas celle du tabac.
J'avais été témoin, en Nouvelle France, que l'humain s'adaptait à toutes les extrémités.
Que la vie continuait par -20, -40, même si l'on devait attendre pour enterrer ses morts.
Quand la terre gelait sur deux mètres de profondeur, qu'il fallait conserver les corps dans des frigos
pour les mettre en terre plus tard, au printemps, quand la nature y serait disposée.
Et la neige était toujours accueillie comme une fête, lorsque, à zéro degré, le mercure était remonté.
Je reviens chez moi, lifté par la température, avec cette chaleur que provoque le grand froid.
Et celle d'une idée simple : il peut faire -5, les jours n'en rallongent pas moins.
Et nous marchons assurément vers les réjouissances des saisons à venir.
J'imprime sur ma peau la glace de l'hiver pour jouir d'autant plus quand il en sera temps,
des baisers voraces du soleil aux chaleurs qui suivront, des fièvres du bronzage et de la canicule,
de ces longs mois où nous serons tous prompts à chercher autant l'ombre que la fraîcheur,
et pousserons le vice jusqu'à manger des glaces.
Je marche dans l'hiver que je ne boude pas, quand je serai ému de voir à mon platane,
les premiers bourgeons, l'éclosion végétale, le réveil de tout ce qui n'était pas mort,
la ville transformée par l'assaut des feuillages, qui à Paris me faisait douter de mon itinéraire,
quand je ne reconnaissais plus les avenues, ou perdais mes repères, dissimulant les façades,
les enseignes des boutiques, en déployant des voûtes que j'avais oubliées.
Il faut bien la pluie pour qu'on se shoote à l'odeur d'après la pluie.
Qu'elle pleuve pour que l'on s'émerveille à la lumière d'après la pluie.
Et je remercie la tristesse de l'hiver, quand elle sait être voluptueuse, inspirante, constructive,
de préparer l'ivresse des retrouvailles au printemps qui surgit. Qui est une autre violence.
Si mon cœur se serre, ce n'est pas oppressé par la température et le vent sibérien.
C'est au regard vide de cet homme qui demande : " Vous n'avez pas une pièce ?... "
Une pièce pour manger. Quand ce n'est pas le froid qui tue. Mais seulement l'exclusion.
J'ai le souvenir d'un homme, Cours de l'Yser à Bordeaux, qui avait un lieu pour ses cartons.
Nous étions quelques-uns dans ma résidence, à ne pas claquer la porte de l'immeuble,
pour qu'il puisse entrer à sa guise dans le hall, où il passait parfois ses nuits les plus froides.
Un matin d'hiver, sur le trottoir, à la place de ses cartons, j'ai trouvé une couronne de fleurs.
Et j'ai su qu'il n'était plus besoin de laisser la porte ouverte.
Pour les exclus dont la seule adresse est la rue, l'hiver est une menace.
Comme le printemps, et l'été, et l'automne. Puisque la vie-même est un danger de mort.
Et que l'attention que nous portons à nos frères ne devrait pas attendre la magie de Noël.
Quand elle ne devrait pas attendre qu'ils se trouvent à la rue.
J'ai un sale goût dans la bouche en rentrant me chauffer au souffle du radiateur.
Quand la misère des uns, par opposition, rend existante la chance des autres.
Comme la mort la vie. Comme le jour la nuit. Et le froid la chaleur.
Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan
Où que la vie me porte, j'y reviendrai toujours.
Perpignan. Où la mère est enterrée.
Et l'amour éternel.
Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan
La voix de Chet Baker m'arrache des frissons.
Et les balais, sur la caisse claire, comme des essuie-glaces,
un jour de pluie, c'est comme un blues qui fait frémir l'eau de mes nuits.
Il n'y a pas de raisons de pleurer. Je vais bien.
Mais Paris fait mine de s'ennuyer. Autour des yeux, le temps passe.
Et le Jazz me tire par la manche, me rappelle que je l'aime, ô combien,
sur les talons de Catherine Falgayrac au Petit Journal Montparnasse.
A Montréal, chez Biddle, jusqu'aux arènes de Montmartre, il y a un bassiste, dans la course,
la batterie, au galop, et le son inouï d'un trombone à coulisse, la trompette de Roy Hargrove,
qui s'agitent, comme des mouches contre une vitre, sur mille octaves, rugissent tout le feu de l'enfer
dans leurs crises de démence, explorent tous les recoins que les ondes permettent,
avant de se planter, là, dans la poursuite, les cheveux en sueur sur le slow des guerriers.
Sarah Vaughan, ma bien-aimée. Aux basses des profondeurs de la terre. Ou de l'âme.
Qui annoncent l'aurore et sa lumière amère. Sur une ville qui n'a besoin que de ta bouche.
Les balais du pare-brise. Le feutre du piano. Le maquillage qui coule sur la vitre.
Mon crayon. Au Crillon. Tes yeux sur le calepin. Textos au vibraphone.
Le Pont Alexandre. La gouache du rouge à lèvres. Breakfast at Tiffany's.
Je ne suis pas triste. Quand la Bossa hésite entre l'espoir et la résignation.
Le Jazz. C'est Godard. Qu'est-ce que c'est dégueulasse ? Paris-New York.
La parfaite frimousse de Jean Seberg. La DS. François Truffaut. Black & White.
Le whisky. Les escarpins de ma mère. Et Paris insolente. Indolente. Et lascive.
La trompette bouchée pour les filatures des détectives privés. Ou le chat sur les toits.
Claude Nougaro qui prend une balle sur le Blue Rondo à la Turk. Les Palaces. Le soleil...
Ce sont les jambes de Cyd Charrisse qui s'en vont. Dans de grands ronds de fumée.
Le Big Band fait hurler, comme une colonne d'éléphants, ses trompes de cuivres endiablés.
A la respiration, le batteur piétine, pour mieux préparer, le cœur piaffant, au coup de cymbale...
une explosion de barrissements, majestueux, quand tout s'effondre pour mieux fondre sur toi.
Happy End. Je t'embrasse. Et j'éteins la lumière d'un claquement de doigts.
Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan
Touchant... Cet appétit désespéré d'éternité.
Cette soif insatiable de ne pas mourir. De laisser une trace.
Vouloir marquer absolument. Etre important. Compter.
Ne serait-ce qu'aux yeux de ceux qui comptent.
Quand il s'agit d'exister. De toutes ses forces.
Est-ce que je fais autre chose, moi-même, en écrivant ici ou ailleurs.
Créer. Ecrire. Réussir. Faire des enfants. Construire. Partout la même énergie.
Des convulsions pour ne pas disparaître tout à fait.
L'amour lui-même n'a pas d'autre but.
Rendre éternels ceux qui ne sont plus.
Les garder avec nous même quand ils nous ont quittés.
Etre aimé pour semer de soi partout. Avant de redevenir poussière.
Je me demande parfois à quoi ça rime...
Mais je suis un homme et il semble qu'il n'y ait rien de plus humain que cela.
Avoir une influence sur les autres, se rendre indispensable, être utile,
à ses parents, à ses enfants, à ses amis, à ses collègues, à la société peut-être,
quand on est condamné à être trahi, manipulé, déçu, et abandonné.
Ce qu'il faut de ressources pour toujours se remettre en selle.
Je me permets ici de nous féliciter. Je me lève. J'applaudis. Respect.
Cette confiance farouche en soi et en l'humanité me désarme toujours.
Malgré les coups durs, malgré l'ironie du destin et les forces contraires,
eh bien, qu'à cela ne tienne, je suis handicapé et je vais traverser la Manche à la nage.
Sans bras ni jambes. Parce que je suis un homme. Et que vouloir, c'est pouvoir.
Et Dieu en personne doit tomber de sa chaise, en larmes et en admiration,
pour ces créatures qui n'ont pas besoin de lui pour changer le monde.
A cette colère d'exister, le temps n'en mène pas large.
Qu'y a t-il de plus fragile qu'un humain ? Qu'y a t-il de plus robuste ?
Qu'y a t-il de plus délirant ? Qu'y a t-il de plus sage ?
A la première bouffée d'oxygène, le monstre, à peine sorti de sa mère,
va dévorer la matière avec un opportunisme féroce, une cruauté aussi avare qu'ingrate.
Et la bestialité, canalisée par le sens de la civilisation, va lui donner une énergie redoutable.
D'où vient la conscience ? Ce don dont on pense les animaux dépourvus jusqu'à preuve du contraire.
Puisqu'ici réside la différence. La conscience de sa propre mort. La conscience du temps.
Celle du bien. Celle de la transgression. Pourquoi nous ? D'où cela nous vient-il ?
A quel moment, dans l'évolution, ce grand singe a commencé à enterrer ses morts ?
A se servir des autres animaux autrement que pour seulement se nourrir ?
Pour se vêtir. Pour se mouvoir. Pour travailler à sa place.
Lui qui était moins grand, moins fort, moins rapide que d'autres.
Voilà qu'il domestique d'autres créatures. Y compris pour avoir de la compagnie.
Lui qui est capable de décimer des espèces comme il est capable d'en préserver.
Capable d'égoïsme comme d'empathie. De cynisme comme de culpabilité.
Ensemble, voici plusieurs individus qui s'occupent des plus fragiles et des plus démunis,
qui chantent dans une chorale, font de la musique, construisent des temples et des fusées,
trouvent des vaccins, quand ils ne font pas que la guerre et des atrocités,
à l'exaltation des fièvres collectives.
La lumière artificielle éclaire une habitation qui n'est pas troglodyte.
Quand mon immeuble, ma rue, sont parties d'une cité administrée où des sujets s'activent.
Les uns récupèrent les déchets, les autres distribuent des messages, certains fabriquent des objets,
d'autres les distribuent à ceux qui se les procurent, il y en a qui s'occupent des plus petits,
il y a ceux qui s'occupent des plus âgés, des malades, des blessés, ceux qui s'occupent des morts.
Ceux qui racontent des histoires dans des lieux sacrés. Ceux qui en racontent d'autres pour diriger.
Ceux qui en racontent pour divertir.
Les loups, les abeilles, les fourmis, certes, sont organisés en sociétés.
Nous partageons des activités organiques, mécaniques, comme manger, chier, se battre, baiser.
Défendre le territoire. Se reproduire. Mais une seule espèce redécouvre tout ce qu'elle a oublié.
Communiquer à distance. Prévenir le danger. En étudiant et imitant le monde animal qui l'entoure.
Une seule se sent dépositaire et responsable du reste de la Création, pour ce qu'elle en connaît.
Qu'elle cherche à comprendre sans cesse, pour en tirer profit comme pour la sauvegarder.
Il fallait bien un bouton pour baisser la vitre de la voiture et une télécommande, sans doute,
afin de ne plus avoir à se lever pour changer de chaîne, partisan du moindre effort,
quand, depuis la roue jusqu'à internet, l'Homme ne cesse de défier les lois du temps et de l'espace.
Capable en se rassemblant, de réaliser le meilleur comme le pire, de progresser, changer les choses,
seul, j'observe qu'il se coupe le poil, se le peint, se peint la figure, se torture, pour avoir du muscle,
pour être moins gros, se fait changer les traits à coups de burin, se fait implanter des choses bizarres
en des endroits attendus, pour être beau, pour être regardé, désiré, aimé, pour ne pas être rejeté,
avec cette peur panique chevillée au corps, qui est toujours celle d'être abandonné.
Puisqu'au grand œuvre du collectif, il y a des individus. Qui n'existent plus en dehors du groupe.
Chacun se sait mortel et remplaçable. Chacun lutte pour ne pas être viré ou oublié.
Si le groupe est puissant, l'individu, seul, n'est plus rien. Exclu, il meurt une première fois.
Conscient du danger, il dépense son énergie à mériter sa place dans la société.
Un humain seul ne sert à rien. Un humain seul n'existe pas. Nulle part.
Quelle que soit la cellule, il a besoin autant qu'elle d'y avoir une fonction.
Le couple. La famille. Une équipe. Un quartier. Une usine. Une communauté. Un pays tout entier.
Peu importe le job. Il faut, aux yeux du groupe comme aux siens, avoir un rôle à jouer.
Sinon, dépression, cancer, suicide, adieu Berthe. L'homme disparaît.
Quand il est incapable d'être autonome. Ou autosuffisant.
Cet animal dominant n'a donc de puissance qu'au contact de ses congénères.
Il doit se savoir exister pour quelqu'un pour exister vraiment.
S'il ne participe pas à perpétrer l'espèce, il éduquera les enfants des autres,
transmettra à des élèves, écrira des histoires pour faire rire, réfléchir ou rêver,
aidera son prochain, soignera ses patients, inventera des outils et des façons de vivre.
Il s'enivrera à l'idée qu'il compte particulièrement aux yeux d'une personne en particulier,
quand l'amour est un mystère aussi profond que celui de son âme, comme à l'idée, salutaire,
mais objectivement aussi fausse, qu'il est indispensable à ses parents, à ses enfants, à ses amis,
à sa clientèle, à ses lecteurs, à son public, quand il peut être utile, mais jamais nécessaire.
On peut toujours vivre sans un parent, sans un ami, un enfant, sans son amour, sans son public,
quand on ne peut jamais vivre sans les autres. C'est une leçon à la fois belle et terrible.
Nous avons besoin les uns des autres. Mais le monde continuera à tourner sans nous.
What ?... Quand je serai mort, les gens continueront à vivre ? A faire l'amour et la fête ?
Mouais. Même si tu es chirurgien ou Reine d'Egypte. L'espèce n'a besoin que d'elle-même.
De ses lois et de ses intérêts. Mais il y a une justice. C'est injuste pour tout le monde.
Quand il y a déjà, quitte à être oublié, une satisfaction à avoir apporté sa contribution.
Quand il y a cette consolation peut-être à l'idée que rien ne sert à rien.
Et que l'éternité existe pour l'avoir inventée.
Ou en avoir conscience.
Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan
Un nuage de neige posé sur le Roussillon.
Le froid est venu me ronger les mains comme aux grandes heures québécoises.
Et une buée sur mes carreaux atteste du combat entre l'air de la rue et mon chauffage.
Boire chaud s'impose. Enfiler un pull quand mon buste n'en supporte plus le contact.
Traverser la ville écrasée par le besoin d'hibernation. Le visage fouetté qui reprend des couleurs.
Mon corps semble apprécier. Cryothérapie naturelle. Le sang circule comme à la caresse des orties.
Et j'ai envie de toi comme aux fortes chaleurs.
Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan
Est-ce que je venais d'Espagne ?...
J'avais probablement franchi les Pyrénées. Mais par quel moyen ?
Avais-je pu faire le voyage au départ du Havre ou de Southampton ?
Je me revois dans le bureau de ma directrice artistique.
Paris. Avenue de Wagram. Nous sommes en 2007. Je viens de rencontrer Gary.
Avec qui je suis allé au cinéma. Et je raconte le film à Delphine dans son bureau.
Golden Door. D'Emanuele Crialese. Magnifique. Avec Charlotte Gainsbourg.
Je parle de la candeur, de la drôlerie, de la tendresse du traitement. Enthousiaste.
Il y a ce moment bouleversant où la foule compacte se fend en deux. Les gens séparés.
Ceux sur le bateau qui dérivent. Ceux qui restent, sur le quai. Séparés par les eaux.
Je parle du fait qu'on voit leurs conditions de vie difficiles, la faim, la misère, en Sicile,
leurs fantasmes de l'Amérique, comme celles de la traversée, éprouvante, dans les quartiers
les ponts et niveaux de troisième classe, et de l'accueil brutal qui est fait à Ellis Island.
On voit le point de départ. Le voyage. Mais...
Je me lance dans la description de cette séquence incroyable, où ils s'attroupent,
à cette fenêtre où ils se font la courte-échelle, se hissent sur les épaules des autres pour voir...
Delphine, attentive, attend la suite. Elle lève un sourcil. Je ne peux plus parler.
Impossible d'articuler un mot de plus. Il suffisait de dire qu'on ne voyait pas la destination.
Qu'on ne voyait pas New York.
Delphine, d'abord embarrassée, m'aide d'un sourire amical.
Quand je me reprends et me confonds en excuses elle me dit :
" Ben oui... c'est curieux que ça te touche autant... "
J'étais bouleversé. Par les visages des migrants siciliens découvrant les gratte-ciel de Manhattan.
Quand Crialese eut cette idée géniale de ne jamais nous les montrer à l'écran.
Une vague irrépressible. D'une émotion très étrange qui n'est pas du chagrin ou de la tristesse.
Qui me coupe la respiration chaque fois que je repense aux gens qui arrivaient en Amérique.
Comme à cette scène particulière de ce film. Emu par l'espoir et la foi de ces populations.
Par leur détermination à changer de vie. Quand l'espoir est toujours condamné à être déçu.
La plupart du temps.
Etais-je Espagnol ? Italien ? Irlandais ?...
Etais-je parti parce que je crevais la faim ? Parce que j'étais ruiné ? Repris de justice ?
J'ai 21 ans en 1994. Et je découvre New York avec mes amis d'enfance Cédric et Virginie.
Je ne suis pas arrivé par l'océan, mais par la terre. Nous avions atterri en Amérique à Montréal.
Avions pris un bus jusqu'à Boston. Puis un autre pour arriver à Manhattan par Harlem.
A la découverte des rues parallèles qui tranchaient la jungle de Midtown sur toute la largeur de l'île,
alors que nous descendions à vive allure vers le Port Authority Bus Terminal, j'avais probablement
à la fenêtre de mon bus, la tête du migrant sicilien à la fenêtre d'Ellis Island dans Golden Door.
La hauteur des buildings s'était subitement décuplée et une telle densité urbaine m'avait terrassé.
Durant ce séjour, puisque c'était le premier, nous ne pouvions manquer d'aller à Liberty Island.
Nous avons fait la queue pour prendre le ferry à Battery Park, et nous avons pris le large.
A l'époque, la skyline de la pointe sud arborait ses tours jumelles aujourd'hui disparues.
Et nous étions impressionnés par la démesure comme par la beauté de cette ville de fous.
J'avais déjà une tendresse particulière pour tout ce qui avait été bâti avant les Années 50.
Et je cherchais toujours, dans cette forêt de tours, les flèches Beaux Arts ou Art Déco
au milieu des cubes de verre, plus hauts et plus récents, qui me laissaient de marbre.
De l'autre côté, en proue, Lady Liberty, brandissant sa torche, s'approchait de nous.
Cédric et Virginie avaient semblé ravis, peut-être intimidés, mais n'avaient pas pleuré.
Pourquoi ai-je ce souvenir d'avoir été ému aux larmes tout ce moment où nous approchions,
où nous la contournions, où nous nous apprêtions à accoster ?
" Ben oui... c'est curieux que ça te touche autant... "
Je m'appelais Salvatore. J'avais 19 ans. Je suis venu avec mon frère. Nos parents étaient morts.
Virginie et moi avons pris des photos. Et nous avons posé devant New York et ses Twins.
Nous ne sommes pas entrés dans la statue. Nous sommes restés dans le parc. Au soleil.
Je m'appelais Sean. J'avais 24 ans. Et je suis venu avec ma mère, et ma sœur qui était malade.
Nous avons été séparés à Ellis Island. Moi seul ai pu entrer sur le territoire américain.
Et nous sommes revenus avec le ferry sur Manhattan, ivres de joie comme on l'est
quand on a le sentiment d'être face à l'une des merveilles du monde. Prêts à aller faire la fête.
C'était bizarre. Mes larmes étaient bizarres. Comme si elles ne m'appartenaient pas.
Ce n'était pas de la tristesse. C'était plutôt cette émotion que l'on a aux retrouvailles.
Après une longue séparation. Un soulagement. Une libération. Une paix retrouvée.
Qui étais-je dans mes vies antérieures ? Ai-je vraiment migré aux Etats-Unis d'Amérique ?
Pourquoi suis-je venu ? En quelle année ? Suis-je resté à New York ? Parti sur la Côte Ouest ?
Suis-je mort à la guerre ? Assassiné par un malfrat ? Une dette de jeu ? Une balle perdue ?
Je m'appelais Pietro. Madeleine. Thomas. Je ne me rappelle plus. Je suis déjà venu.
Ai-je embarqué au Havre ? Où étais-je en 1910 ? Avec qui ?
Ces larmes n'étaient pas les miennes.
Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan
Je ne te présenterai jamais à mon père. Ni à personne.
Ne t'imposerai pas le poulet du dimanche chez les beaux-parents.
Le week-end interminable à Toulouse ou à la maison de campagne.
Les dîners chez les amis. Les réveillons. Les anniversaires et les vacances.
Je ne te prendrai jamais en otage. Ne te mettrai jamais au pied du mur.
Ne t'embarrasserai pas. Quand je n'ai pas besoin de t'exhiber au monde.
Pour quoi faire ? Me faire valoir ?
Tu n'es pas une prise. Ni un signe extérieur de richesse. A promener en ville.
Tu ne m'appartiens pas. Et je n'ai pas besoin d'une photo où nous posons ensemble.
Pas besoin de me rassurer quand je pourrais prétendre rendre tout le monde jaloux.
Pas besoin de ta figuration à la table d'un restaurant ou aux réunions familiales.
Bien sûr, une personne de ta qualité ferait l'admiration de tous. Je serais envié d'être aimé de toi.
Cela prouverait sans doute que je suis aimable, et que je mérite, il faut croire, un être d'exception.
Bien sûr, notre relation amoureuse, notre confiance, notre liberté, notre chance, notre bonheur,
feraient plaisir à voir aux plus bienveillants, rendraient verts de rage les plus hypocrites.
Mais je ne me servirais jamais de toi. Ni pour faire plaisir. Ni pour régler des comptes.
Tu n'es pas un trophée. Et tu n'es pas une arme. Pas même un bouclier.
D'autres ont pu dire : " Pour vivre heureux, vivons cachés... "
Bien vu. Je signe. Nous avons mieux à faire qu'à nous donner en spectacle.
Qu'à exciter la convoitise des autres. Jeter notre réussite à la figure de tous. Nous mettre en scène.
Ou qu'à tester en public la jalousie de l'un ou de l'autre. Ce jeu pervers qui finit toujours mal.
Le nous n'existera pas. Cette tierce identité qu'est le couple.
Dans laquelle il est parfois bien commode de se fondre. De se planquer. Ou de disparaître.
Parce que nous n'aurons pas à affronter l'extérieur ensemble, les questions, le regard des autres.
Et parce que je ne veux pas, égoïstement, te voir te dissoudre dans une tierce identité.
Puisque je t'aime. Libre. Comme tu es. Que je ne veux rien abîmer de ton être. De ton sourire.
Que je ne veux pas y injecter le poison des représentations sociales et des rapports de force.
Que je veux te voir évoluer dans la vie sans avoir à me rendre de comptes ni culpabiliser.
Que je ne veux t'enfermer nulle part. Même si tu me le demandais.
En amour, je suis démocrate. Plutôt républicain. Pour la laïcité.
On est libre de croire en ce qu'on veut, d'en parler ouvertement ou de le garder pour soi.
C'est une affaire privée. Et l'on peut très bien me connaître sans savoir de qui je suis amoureux.
Pourquoi la société demande-t'elle à tout voir, tout savoir... quand la pression est palpable.
Est-ce que la réponse à la question " qui aimez-vous ? " peut suffire à définir votre identité ?
Est-elle un préalable à l'amitié ? A la compétence professionnelle ? A la citoyenneté ?
J'en entends certains penser si fort que je les arrête tout de suite. Il ne s'agit pas de sexe.
Et encore moins d'orientation sexuelle. Puisque je sais parfaitement ce que l'on peut comprendre.
Je ne parle pas de cela. Je parle du droit à la discrétion sur sa vie privée, quelle qu'elle soit.
Du droit que l'on a de ne pas se répandre sur sa vie affective ou sentimentale.
De celui de ne pas paraître suspect quand on est pas-marié-sans-enfants passé un certain âge.
Celui d'être intègre et intégré autrement qu'associé à une autre personne, homme ou femme.
Qu'on me permette d'exister s'il vous plaît, autrement que comme moitié d'un couple.
Nous sommes déjà bien assez, par force, composantes de groupes et de communautés.
J'ai déjà mon sexe, mon âge, ma nationalité, ma langue, mes origines, ma culture, ma cité.
En amour, je n'ai rien ni personne. Et ce que je suis n'est pas ce que je fais.
Encore moins ce que j'ai. Ou ce que je n'ai pas.
Jamais tu ne seras pour moi, l'une des pièces de la construction que je veux de moi-même.
Participant à l'image que je veux donner à l'entourage immédiat comme à la société.
Tu ne seras pas comme ces fringues que l'on choisit, cette maison qui nous ressemble,
cet intérieur, cette déco, ce mobilier, cette voiture, qui disent tant paraît-il sur qui nous sommes.
Tu ne viendras pas confirmer à mes proches mes goûts en la matière ou un tempérament
Indiquer aux statistiques un statut, l'appartenance à une catégorie socio-culturelle.
Comme marqueur d'une classe, d'un niveau d'études, ou d'une respectabilité.
L'intimité a un nom. Un mot pour la désigner. Elle doit bien signifier quelque chose.
Et j'ai l'intention de protéger mon plaisir, mon bonheur, à la barbe du monde.
Je m'accorde le droit de hurler ce que l'amour m'inspire, et de ne pas parler de qui l'a inspiré.
Mon père me connaît sans avoir à te connaître. Mes amis m'aiment sans avoir à t'aimer.
Lorsqu'on compartimente toujours, même inconsciemment, sachant bien à l'usage,
que nous ne pouvons, ne voulons, et ne devons pas présenter tout le monde à tout le monde.
C'est ce discernement à la préparation d'un dîner ou d'une fête. D'un projet professionnel.
Comme le choix de ne forcer la main à personne. Quand la présentation oblige.
Tu es bien la personne que je n'obligerai jamais.
Quand j'aurais été amoureux de toi même si tu ne m'avais pas aimé.
Et je tiendrai à distance tous les pièges. Toutes les menaces.
Quitte à ce qu'on me croie fou. Délirant. Mythomane.
Quand on pourra penser que tu n'existes pas.
Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan
Biyouna, ivre sur le plateau de Laurent Ruquier... ça fait un peu mal au cœur.
Quand je suis heureux de sa programmation dans ce beau théâtre de Marigny.
Où j'étais allé applaudir Isabelle Adjani dans ce rôle de Marie Stuart,
qui lui avait valu la parodie fameuse de Florence Foresti chez le même Ruquier.
Cette même année, Biyouna chantait Bismillah au Divan du Monde :
ce texte que j'avais écrit sur une idée géniale d'Olivier, qui consistait à réunir dans un duo,
deux femmes, l'une orientale, l'autre anglaise, autour du thé. Comment n'y avait-on pas pensé avant ?
Joseph Racaille avait mis le texte en musique avec élégance, et intelligence, quand les arrangements
comportaient des roulements de tambours discrets comme fond de sauce, étouffés, à distance,
qui rappelaient que les Britanniques étaient en Afghanistan comme en Irak aux côtés des Américains,
dont l'administration était sensible à l'époque à la théorie du Choc des Civilisations.
Plutôt que d'asséner dangereusement Je m'appelle Bagdad, ce qui semblait assez présomptueux
dans la bouche d'une interprète ostensiblement occidentale pétrie de bons sentiments anti-guerre,
l'angle trouvé par Olivier me paraissait être le bon pour traiter d'un sujet aussi délicat.
Ainsi, quand ce dernier me fit entrer avant le show en coulisses, où j'allais enfin rencontrer
la Diva algérienne, Biyouna, morte de trac, s'illumina d'un sourire et me pinça les joues tendrement :
" Ah !... Cette chanson !... C'est la paix ! " ...
Et j'étais à l'étage du Divan, en compagnie d'Arnaud, à ce moment mémorable de mon parcours,
où la salle entière m'adressa ses you-you sans savoir où j'étais, qui j'étais, à la demande de l'artiste,
qui avait l'humilité ou la générosité de nommer ses auteurs et ses compositeurs. Chose rare.
La réaction du public à mon nom, même écorché par la chanteuse, fut une vague de caresses.
Et je garde cet instant comme le souvenir le plus émouvant de ma petite carrière de petit parolier.
C'est dans la salle Popesco que la dame raconte sa vie sur scène, mise en scène par Ramzy.
Et je suis tenté de profiter de mon séjour à Paris pour y faire un détour.
Sa grande gueule et sa voix de fumeuse sont à la mesure de sa sensibilité.
Quand tout est hyper chez elle. Même l'ivresse sans doute.
Que le montage de l'émission de Ruquier n'a pas pu - ou voulu - dissimuler.
Déjà, je regarde vers Paris, quand je n'ai perdu aucune sensation.
Aucune odeur. Aucune image. Aucune douleur.
Le Rond-Point des Champs-Elysées. Protégeant un autre prestigieux théâtre.
Où je rencontrai, au bras de la brillante Marie Nimier, un certain Olivier Py.
Où je pris un verre en compagnie de Nicole pour parler de projets ou simplement du métier.
Où j'ai applaudi cette Sale affaire, du sexe et du crime de Yolande Moreau. Désarmante.
Et cette avenue étrange, la plus belle du monde dit-on en France, qui me séparait du Mathis Bar,
où l'on me laissait entrer seul pour aligner les verres de whisky sur glace, et autant de billets.
Je serai le dernier à juger l'alcoolisme de quiconque. Quand je tournais le dos à la salle.
Que seuls les barmen étaient témoins de ma décrépitude. En équilibre sur mon tabouret.
Que je quittais toujours avec l'angoisse d'avoir perdu mon ticket de vestiaire.
Toujours introuvable quand j'en avais besoin.
La rue Bayard où mon frère avait habité. Face au resto Pépita. La cantine d'RTL.
La rue de Berri, où je méprisais l'entrée du club Hustler, qui me donnait la nausée,
avec mille préjugés sur un lieu que je ne connaissais pas, dont je me faisais un idée écoeurante,
lorsque je quittais l'immeuble d'une histoire d'amour compromise, compliquée et anxiogène.
L'overdose de Bling Bling me poussait dans une marche effrénée jusqu'au parc Monceau,
comme si je fuyais quelque chose qui me terrifiait, et ne retrouvais une respiration normale
qu'une fois les voies ferrées franchies, au Boulevard des Batignolles qui me ramenait à Clichy.
Gentiment. A ce que je considérais être la vraie vie. Au cimetière Montmartre.
Je ne me sentais pas à ma place, même en faisant bonne figure au Grand Colbert,
à la table de comédiennes défigurées par la chirurgie esthétique en mal de compliments,
pas plus qu'au Café Chic où nous étions revenus pour dîner et où, à la volonté d'humilier,
j'avais quitté la table sans un mot, les mâchoires serrées, pour reprendre ma liberté, la garder :
signifier qu'on ne m'achetait pas. Aux yeux d'un personnel embarrassé.
J'ai marché furieusement jusqu'à ma montagne, en maudissant la ville dans mon orgueil blessé,
jusqu'au métro Pigalle, convaincu que je préférais mille fois être une pute qu'un vulgaire gigolo.
Ma place était aux Abbesses. Quand je vivais encore dans les marches de la rue Cyrano.
Paris je te déteste. Aussi fort que je t'ai aimée. Puisque la haine n'est que ressentiment.
Quand tu peux être d'une cruauté cinglante. Mais que tu m'as donné des raisons d'être heureux.
Que je l'ai été. Même aux profondeurs de l'ivresse. Aux amours, aux projets que j'avais.
Et je reviendrai, sans reproches. Puisqu'aussi vrai que je suis susceptible je ne suis pas rancunier.
Je revois des amis. Des Halles au Marais. Au Jardin du Luxembourg. Au canal St Martin...
Comme autant de décharges et de motivations.
Je viendrai t'embrasser. Faire la paix.
Et rentrerai chez moi.
Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan