L'urine des Marines
David Letterman a terminé son monologue d'intro, debout, face au public, dans son costume,
devant une évocation de la skyline de New York où est enregistré le show.
Il s'est moqué de Ron Paul et des sœurs Kardashian. Paul Shaffer fait rugir le CBS Orchestra.
Je débarque de la vaisselle dans l'évier de la cuisine avec cette pensée amère dans la bouche.
Oui. J'ai vu les Marines uriner sur des cadavres dans cette vidéo épouvantable.
Et je suis en colère. Plus en colère contre ceux qui les accablent que contre ces soldats désaxés.
Voyez-vous, la guerre n'est plus ce qu'elle était.
De mon temps, et j'ai des images en tête, on faisait les choses avec un peu plus de panache.
Lorsqu'en Algérie par exemple, on ne se contentait pas d'un petit pipi dérisoire sur des corps,
qu'on tranchait les pénis des cadavres pour les fourrer dans la bouche de leurs propriétaires.
Ici, ces quatre blancs-becs feraient honte à des siècles d'innovations dans l'art de la profanation,
insulteraient des générations d'hommes envoyés au front où la peur et l'horreur permettent ensemble
aux plus équilibrés les transgressions et les exactions les plus ignobles. Les crimes de guerre.
Quelle drôle d'expression quand on y pense. Crimes de guerre.
Je me demande si ceux qui condamnent ces garçons se rappellent où ces garçons ont été envoyés.
78 petits Français y ont d'ailleurs laissé leur peau. 78 familles endeuillées. Vous savez...
Ou alors, non. Vous avez oublié. Et c'est peut-être aussi bien. Mais c'est la guerre. La guerre.
Ce n'est pas un jeu vidéo. Ce n'est pas ces quelques minutes que ça prend au journal télévisé.
Et bien sûr, bien sûr, ce n'est pas bien de faire des photos abjectes à Abou Ghraib,
bien sûr, ce n'est pas bien de pisser sur des macchabées et de s'en féliciter,
comme évidemment, je suis d'accord avec vous, qu'allez-vous imaginer,
trancher le pénis d'un cadavre pour le lui foutre dans la bouche, non, ça ne se fait pas.
Ce qui provoque ma colère, c'est qu'on s'indigne du geste certes affligeant de ces Marines,
en oubliant presque qu'avant de pisser sur ces Talibans, il avait bien fallu commencer par les tuer.
On te met un fusil dans les mains. Et tu ne dois pas regarder l'homme sur qui tu vas tirer.
Tu sais juste une chose. Si ce n'est pas lui, c'est toi. Tu n'es pas né assassin. C'est la guerre.
Tu ne peux pas regarder cet homme dans les yeux. Imaginer sa vie, son enfance, sa famille.
Non. Tu es soldat et tu dois obéir à des ordres. Et. Bien au-delà des ordres. Il faut comprendre.
Tu ne tires pas pour tuer l'autre. Tu tires pour une raison toute simple. Tu ne veux pas mourir.
Aujourd'hui, on ne voit plus l'ennemi en face. Le progrès technologique, pour peu que ce mot
puisse être utilisé ici, permet des attaques à distance, et permet, croyez-le, de sauver des vies.
Quelle ironie ! Faire la guerre et vouloir sauver des vies. Nous ne sommes pas à un paradoxe près.
Mais ne pas voir l'ennemi ne change rien au climat. Tout pue la mort. Et vous êtes en enfer.
Votre camarade a ses jambes arrachées. Vous ne tenez plus que son tronc dans les bras.
Et le plus équilibré des garçons peut en effet basculer dans la folie furieuse.
Certains se tirent une balle dans la bouche. D'autres pissent sur les dépouilles de combattants.
Qui sont pourtant, bien que de l'autre camp, des compagnons d'infortune.
A la tragédie quotidienne de la guerre, de la violence permanente, où est l'indignation ?
J'accepte qu'on remette en question les causes du conflit en Afghanistan, à mes yeux,
aussi fumeuses que celles de l'intervention en Irak, qu'on discute âprement du droit d'ingérence,
de la légitimité de notre présence dans ce pays, mais sur cette affaire, comme pour Abou Ghraib,
comme pour Guantanamo, je rappelle que la guerre est la guerre, quels que soient les belligérants.
Et si, aller tuer des victimes civiles partout où elle fait la guerre est le déshonneur de l'Amérique,
elle a le mérite de l'époque, que nous n'avions pas en Europe au temps ou nous guerroyions encore,
qui est celui de montrer les dégâts collatéraux, les bavures, les dysfonctionnements, les exactions,
quand la presse et la télévision de ce pays sortent les images, en temps réel, dénoncent, s'insurgent,
posent le débat, concernant le traitement des prisonniers, la torture, le comportement des soldats,
n'attendent pas l'indignation des lecteurs du Monde pour demander des comptes à leur gouvernement,
aux autorités militaires, qui du coup ouvrent des enquêtes et des procès en cour martiale.
Voici donc ce qu'est une démocratie en guerre. En guerre sans doute, mais démocratique assurément.
Et quand on pense à nos derniers conflits, ceux de la décolonisation, permettez-moi de voir un progrès,
lorsque nous avons encore aujourd'hui tant de mal à faire la vérité sur ce qui s'est passé.
Un progrès démocratique, permis par internet, dans un monde où la guerre n'a pas été éradiquée.
Hillary Clinton a pris la parole. La Secrétaire d'Etat prenant le problème à bras-le-corps.
Quand l'Amérique s'interroge depuis sa création sur la bonne façon d'exercer la puissance.
Qu'Obama s'est posé en rupture avec l'ère Bush notamment à propos de l'usage de la torture.
Easy de crier à l'hypocrisie. Lorsqu'on atteint ici un débat au-delà de la politique. Philosophique.
Comment la démocratie peut parvenir à concilier ses valeurs avec ses intérêts ?
Comment défendre ses intérêts vitaux sans trahir ses valeurs ?
Obama, on l'a oublié, a fait un discours impressionnant sur la question dès son arrivée au pouvoir.
Un problème qui ne concerne pas que l'Amérique. Mais toutes les démocraties.
Qui, habituellement, se posent comme garantes de la Déclaration des Droits de l'Homme.
Alors, oui, ces garçons ont pété un plomb, n'auraient pas dû faire ça, ni se filmer peut-être,
en train de le faire, mais une enquête est ouverte pour déterminer le degré de gravité de l'acte.
Savoir si l'on a des gars qui ont seulement craqué, ou si l'on a de furieux prédateurs racistes
qui organisent ce genre de pratiques de façon systématique. Et une sanction tombera. De toute façon.
Je suis en colère contre ceux qui s'empressent de dénoncer la barbarie prétendue des Américains
lorsqu'on ne découvre ici que la barbarie largement partagée de la guerre et de ces réjouissances.
Même les soldats de l'ONU, on l'a déjà observé bien sûr, ne sont pas des anges irréprochables.
Je suis affligé, à ces images, de voir ce à quoi l'homme peut se réduire lui-même, et ce,
quel que soit son passeport, quand la profanation peut à ce stade paraître bien dérisoire.
Affligé par ce degré de bestialité, quand il faut penser à ce qui s'est passé avant ces images.
Un combat. Des morts. Et ceux qui les ont tués. Aussi morts que ceux qui sont à terre.
Quand les hommes qui rentrent sont détruits. Qu'avoir la vie sauve devient une malédiction.
Je l'ai dit ailleurs, mais j'ai autant de compassion pour les bourreaux que pour les victimes.
Et c'est sans doute un écueil d'affirmer qu'il n'y a ni vainqueurs, ni vaincus à la sortie d'un tel désastre.
Depuis des millénaires, nous avons sacrifié et broyé des générations entières. De chair à canon.
Des listes de noms gravés sur les monuments aux Morts.
Les progrès que je relevais plus haut, technologiques, démocratiques, sembleront toujours minces
tant qu'il y aura des victimes, tant que la violence restera le recours quand on ne veut plus s'entendre.
Le président Obama surfait vaguement entre le Christ et Gandhi. Qui est prêt à tendre l'autre joue ?
Quand l'homme a besoin d'ordre et d'être respecté.
Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan
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