Another day
L'écriture sèche avec l'encre
pour ne pas être abreuvée.
Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan
L'écriture sèche avec l'encre
pour ne pas être abreuvée.
Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan
La pente m'emporte vers toi qui es la plage.
Ses dunes de sable brun qui épousent mes formes.
Ne contrarient aucun de mes volumes à mon installation.
La courbe est à la fête des sens. Libérés à la fonte des glaces.
Au décor de ma fenêtre, ne manque plus que le feuillage fourni.
Puisqu'il y a le soleil. Le ciel bleu conquérant. Et les couleurs du diable.
Seule l'étoffe du platane reste à être déployée à ses branches impatientes.
D'une chlorophylle que je crois être capable de déceler déjà à ma respiration.
La dynamique est aux jours qui s'allongent parmi d'autres érections saisonnières,
de la vie qui gagne du terrain au pas de la lumière, de la sève qui circule à nouveau,
de la nature entière qui s'étire avec moi aux baisers langoureux de la température.
Le vent tiède m'emporte vers toi qui es la côte.
Aux crépitements salés de la mousse légère où le carré de la mer s'effiloche,
sur le sable mouillé où l'on suit nos empreintes en inspirant l'été et les corps qu'il désire.
Des reflets en pagaille sur de vagues frissons au miroir agité d'un ciel résolument immense.
Les genoux permettent un fléchissement, aux tensions des mollets, de mes cuisses,
pour que je vienne m'asseoir de tout mon poids, replier mes jambes, en tailleur,
sur l'éponge d'une serviette ou d'un tapis volant, pour toiser l'horizon et ce qu'il dissimule.
Mes cheveux sont mouillés et j'ai le nez qui coule.
Ma peau luisante scintille de gouttes d'eau dont il ne restera que la morsure du sel.
Et je sèche à ton souffle qui est la tramontane. Dont mon dos est la voile.
Offerte à ta caresse pour m'aventurer loin, dans l'amour du désir et le désir d'aimer.
Le chemin m'emporte vers toi qui es la mer.
Où roule une onde onctueuse pour raffermir les membres,
où tout est mouvant, perméable, se gorge de sucs et de fluides,
où les tissus s'imprègnent et s'élargissent, pour se laisser envahir en confiance,
réagir aux contrastes, devenir autre chose tout en restant eux-mêmes.
Le liquide dans les fibres se répand au gré de lois physiques.
Et mon corps dans le tien, aux poussées d'Archimède, peut trouver une place,
s'ébrouer dans son bain, dans les éclaboussures et les débordements.
Sans craindre l'accalmie où nos cœurs se reposent.
La fenêtre m'emporte vers l'été qui est toi.
Les odeurs de vacances. De la peau qui a bruni.
De la pêche duveteuse. De l'abricot juteux. Et de l'ambre solaire.
Des pépins de tomate. Du chlore de la piscine. Du soleil aux épaules.
Dans les ombres sublimes aux lumières trop franches et au jour aveuglant.
Où ta silhouette féline, danse sans danser du sommier à la douche.
A mon bureau, je guette, l'heure de nos voluptés. Le retour de l'été.
Il ne fera plus nuit à celle des retrouvailles. Quand le crépuscule saura s'éterniser.
Dans un reste de chaleur au four de mon quartier que l'on viendra d'éteindre.
Où l'air qui circulera sera reçu comme une bénédiction.
Où le drap inutile ne servira qu'aux jeux de nous y enrouler et de nous en défaire.
Et tes noirceurs si pâles, trancheront sur le linge, impressionner mes yeux,
irriguer tous mes muscles et m'arracher le cœur.
La cathédrale retrouve ses couleurs d'origine et sa chaleur première.
Prête à être mangée par l'explosion de verdure qui viendra d'ici peu.
Le froid en s'en allant libère des odeurs.
Et la mémoire de celles qui me font de l'effet.
Les plus érotiques d'entre elles ne sont pas toutes intimes.
Quand la ville en a une au poids de la chaleur. Comme la pierre et la terre.
Le sable et les galets. Que le vent, des Corbières, rapporte des floraisons.
Des nuances de thym, d'aneth et de réglisse. De poivre et de poussière.
Au vertige du monde et sa diversité. Des plaisirs qu'il procure.
Que je veux devancer.
La rue, ce soir, m'emporte vers une ville entière, merveilleuse, qui ne peut être que toi.
Qui n'existe pas l'hiver, ou qui était en sommeil, oubliée, quelque part en stand by.
Quand j'ai hâte de retrouver sa pleine lune aux découpes de toitures gothiques.
Ses étoiles aux bandes de ciel déroulées au caprice des ruelles tortueuses.
Dévalant toutes vers la fontaine où l'eau vive viendra froisser le marbre.
Au parvis où les vœux et les regards s'échangent, faits des silences
de l'union secrète à l'ombre des gargouilles et de notre platane,
où je reste t'attendre, éperdu, toujours en embuscade,
avec la soif d'un chien et une faim de loup.
L'été est une noce, qui promet des agaves et des pins parasols.
Des orgies de caresses et d'émerveillements à la chair retrouvée.
Et la vie m'emporte vers le bonheur qui est toi.
Aux portes de l'Espagne.
Et d'une mer indigne.
Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan
Les petites tumeurs sur les veines à mon bras sont bénignes.
" Nodule familial ", avait dicté le chirurgien en observant sa prise.
Un dysfonctionnement hérité. Génétique. Comme l'avait présumé la dermato.
J'avais observé en effet le même phénomène sur les mains de ma tante.
Mon généraliste observe la cicatrice. Me rassure. Me libère.
Bien des choses en réalité sont héréditaires.
Quand j'ai une grimace qu'aurait pu faire mon père.
Qu'il tient lui-même de Georgette.
Un faux sourire crispé qui veut dire : " je l'ai échappé belle ".
Je sors sur la place Bardou Job, où je jette un œil distrait
sur cette fontaine qu'elle partage avec la place de la Trinité à Toulouse,
ignore ses trois sirènes ailées pour gagner le Palmarium et retourner chez moi.
Georgette. La petite écolière de la Garonnette.
A l'époque où s'y trouvait vraiment un bras de Garonne.
Au pied du colossal clocher de la Dalbade qu'elle avait connu.
Avant qu'il ne s'effondre en 1926 quand il était le point culminant de la ville.
Sept ans avant la naissance de René qui restera fils unique.
Dix ans avant la naissance de ma mère. La Guerre d'Espagne.
Qu'il est étrange de penser que Georgette avait pu être enfant.
Quand je suis troublé aux photos où je la découvre jeune femme.
D'une beauté qu'elle avait transmise à mon père.
Je ris aux sondages quand on devrait en interdire les publications systématiques.
Les commentaires et les analyses parfaitement inutiles sinon à manipuler l'opinion.
J'entends bien Pujadas préciser qu'il ne s'agit que d'une indication à un instant T.
D'une formule digne du Fumer tue sur les paquets de cigarettes.
Posée comme précaution, pour se protéger de procès, d'attaques ou de reproches.
Par les industriels du tabac. Les journalistes.
Pas pour protéger les consommateurs, mais pour se protéger eux-mêmes.
Pourquoi perdre autant de temps autour de ces enquêtes dont on ne sait rien.
Qui les commande ? Qui les finance ? Qui les mène ? Qui est interrogé ?
Et l'on voit bien, aux sondeurs qui se déplacent même jusque sur les plateaux,
qui adorent s'écouter parler, en sages au-dessus des hommes politiques qu'ils font et défont,
du haut d'une légitimité bien discutable, qu'il y a toujours une intention ou un parti pris.
Je ris aux dérives de cette démocratie française qui n'en a jamais été une.
Où l'on a toujours réduit l'expression populaire à des manifestations dans la rue.
Et la consultation à cette élection présidentielle qui consiste à faire signer un chèque en blanc.
En effet, notre monarchie républicaine, ultra-centralisée, et sa longue tradition, bien-sûr,
nous empêchent de comprendre quoi que ce soit à l'idée-même de fédéralisme.
Et il me faut bien rire, me moquer un peu de nos archaïsmes hallucinants,
pour ne pas enrager au mépris à peine dissimulé pour ce fameux peuple,
dont tout le monde parle soudain à la tribune, le temps du plébiscite.
La campagne ne m'intéresse pas. Le peu que j'en vois me consterne.
La télévision sert la soupe. Le show est aussi ringard qu'une émission de variétés.
Et j'ai sans doute mieux à faire que suivre des débats qui n'en sont pas.
J'ai déjà d'ailleurs un âge suffisant pour me demander, comment les journalistes,
les premiers, ne se lassent pas eux-mêmes des conneries que l'on ressasse depuis 20 ans.
Je comprends que les plus jeunes découvrent l'eau chaude avec une certaine exaltation.
Mais ceux de ma génération ont suivi déjà quelques campagnes.
Ce sont toujours les mêmes thèmes, les mêmes ficelles, et souvent les mêmes têtes.
J'envie presque ceux à qui cela peut encore procurer une forme d'enthousiasme.
Avec la nostalgie d'un temps peut-être où la politique politicienne savait me passionner.
Et il est un âge en effet où l'on ne descend plus dans la rue crier des slogans
pour savoir que cela ne sert strictement à rien.
Je suis allé prendre le soleil tout à l'heure. J'ai même bronzé un peu.
J'avais rasé une barbe d'un mois pour dégager mon visage. Le retrouver.
Pour mieux l'offrir à l'été en avance, à la terrasse du Café de la Paix d'abord.
Quand celles de la place de la République étaient pleines à craquer.
J'ai pu vérifier cela au miroir de la salle de bains tout à l'heure. J'ai pris des couleurs.
Me suis même surpris à penser que je devais encore pouvoir plaire.
Cette séance de luminothérapie m'a donné du cœur au ventre.
Je suis remonté chez moi de bonne humeur pour tordre le cou à une commande.
Une musique assez raccord avec le brief qui sollicitait un texte humaniste et rassembleur.
Une journée vite passée. Auréolée d'une sensation estivale parfaitement voluptueuse.
Et ce constat qui me glace le sang dans l'appartement vide à la tombée de la nuit.
J'ai beau me dire que je ne suis pas seul, il me faut bien voir les choses en face.
Je ne cherche à apitoyer personne, quand bien sûr, la pitié est un sentiment détestable,
que je n'aime pas éprouver pour autrui et supporterais moins encore de susciter moi-même,
plutôt crever que d'inspirer cela, d'autant qu'en effet, ma solitude est un choix assumé.
Puisqu'il y a dans la démarche autant d'orgueil que d'humilité, autant d'égoïsme que d'altruisme,
quand j'ai toujours pensé que c'est ce qu'il y avait de mieux à la fois pour moi et pour les autres.
En effet : qui voudrait vivre avec un mec comme moi ? Qui pourrait ?
En effet : avec qui pourrais-je vivre. Au quotidien. D'autre qu'avec moi-même ?
Ce soir, je me dis que je ne cracherais pas sur une solution intermédiaire.
Quand il ne m'aurait pas déplu de passer la soirée avec quelqu'un. La nuit peut-être.
Que je pourrais revoir le surlendemain. Ou trois jours plus tard.
Quand bien sûr chacun aurait son chez soi, son rythme de vie et ses obligations.
Je n'ai pas envie de passer la soirée avec moi. Je m'ennuie moi-même.
Autant que la comédie de la campagne aux chaînes d'information continue.
Je crois que j'aurais pris plaisir à m'occuper de quelqu'un. Et je ne parle pas de sexe.
Mais je me retrouve tout seul comme un con devant mon écran d'ordinateur.
Quelque chose est en train de bouger dans mon ventre. Dans mes veines.
Je sens le froid me ronger jusqu'aux os. M'envahir. Me gagner le long de mes bras.
Comme au début d'une raideur cadavérique. Comme si la vie me quittait.
Quand la mienne semble ne plus me convenir.
Entendons-nous. Un choix assumé n'est pas un choix définitif.
Nous sommes bien d'accord. Sinon, assumé et définitif seraient un même mot.
Il est compris aussi que je suis pour l'amour plutôt que pour le couple.
Je veux dire que ce qui m'intéresse n'est pas de partager un loyer et des charges,
mais une histoire d'amour.
" Tu viens dîner ?... Ah... Jusqu'à quelle heure ? Ok. Tu passes après !
Tu auras mangé ?... Eh bien, j'ai de quoi te cuisiner quelque chose... Non, j'attendrai ! "
Ce sera improvisé. J'ai des choses au frigo. Une bouteille de vin quelque part sans doute.
" Oui ? Comment ? Tu es où ?... Oui, je suis à la maison. Passe, bien sûr ! Avec plaisir ! "
Ce n'était pas prévu. Formidable. J'ai le cœur qui bat. Il est quatre heures de l'après-midi.
" Mmmm... Oui, j'attendais ton coup de fil, oui. Je savais bien que c'était toi...
Comment ? Quel week-end tu dis ?... Génial ! Non, rien de bloqué. C'est parfait ça.
Et tu sais... ben justement, j'allais te poser la question. Que dis-tu de Barcelone ?... "
Magnifique. Trois jours et deux nuits. Je vais dégoter un petit hôtel aux petits oignons.
Wow. Je ne tiens plus en place. Voyons... Barri Gotic. L'Eixample. Pour deux personnes.
" Hello... Je te dérange pas ? Comment vas-tu ?... J'avais envie de te parler...
Tu fais quoi demain ?... On peut faire un truc avec les enfants, c'est pas un problème...
Ah... que tu es bête. Demain soir alors ?... Cool... Oui, peu importe, tu choisiras. "
Voilà, sans te prendre la tête avec les impôts et la facture d'électricité.
En t'épargnant les courses, la machine de linge, les chaussettes sales et la poubelle à descendre.
Les problèmes de fric. A économiser pour les vacances ou pour changer la bagnole.
Mais partager des moments, nous voir quand nous en avons envie ou besoin.
Même pour regarder un programme à la télé, un film, un spectacle ou manger un sandwich.
Quand ça nous chante...
A trois heures du matin, je me lève me faire un café.
Ce froid qui gagne mes membres. Celui de la solitude. Il me répugne.
Je dois réfléchir, puisque je ne dors pas. J'ai besoin d'un café.
Voyons, donc, réfléchissons... quelle âge j'ai au juste ?
Etre seul se justifiait sans doute, jusqu'à présent, en effet...
pour pouvoir m'installer au Canada du jour au lendemain,
sortir, faire la fête, boire comme un trou, baiser de tous les côtés,
tomber amoureux de temps en temps, déménager ici ou là, refaire les cartons,
encore la fête, et du cul, du cul, du cul, Toulouse, Barcelone, Paris... ok.
Sans avoir à rendre de comptes à qui que ce soit.
Oui Madame, c'était la belle vie. Je ne vous le fais pas dire !
La Californie. La Turquie. La Floride. Le Mexique. L'Australie. Et Bali !
Les boîtes. Les soirées. Les aéroports. Et même quelques vedettes pour le fun.
Voyons, 1973... nous somme en... 2012 ?
Bordel de merde, ça ne peut pas être ça !...
Calcul mental. 2012 moins 1973.
... Mais qu'est-ce que j'ai foutu ?
Ok. On se reprend. Très bien. J'ai fait le con pendant vingt ans. Parfait.
Pour avoir commencé à 16 ans, c'est exactement ça. Vingt ans de fête. 1989/2009.
Paris. Malaise vagal. La rue est barrée. Cinq pompiers dans l'appartement.
Venus sonner la fin de la récréation. Stop. On ferme. On arrête tout. Rideau.
J'avais tout de même deux histoires d'amour importantes au compteur.
Une d'un an. Une de trois. Belle performance.
Pourquoi me serais-je embarrassé de quelqu'un ? A part pour lui pourrir la vie ?
( Ce que je n'ai pas manqué de faire, mea culpa, aux deux personnes évoquées. )
2010, je réagis. Je me réveille. J'arrête de boire. Je quitte Paris. Je me sauve.
Je rentre chez moi. Où je reviens toujours quand je dois me reconstruire.
Bon sang... c'était quand ?... 2010. On y est bientôt. Voyons. L'agenda. L'agenda.
2009. 2010. Nous y sommes. Le 5 mars. Arrivé à Perpignan le 5 mars 2010.
Deux ans que je me suis rangé des voitures. Deux ans que j'ai raccroché les gants.
Deux ans de bonheur inespéré.
Déjà, pour quelqu'un qui est censé écrire, je me rends compte que je ne l'avais pas fait.
Que je n'avais pas de matériel, pas de matière. Je n'avais rien foutu.
Quand la plupart de mes travaux sont restés sur le bureau de Delphine, chez Sony.
J'avais certes pondu du couplets-refrain à l'infini, sans me résoudre tout à fait au formatage.
Quand il me suffisait sans doute de copier ce que j'entendais à la radio et à la télévision.
Ok. Il était temps pour moi de me retrousser les manches. En témoigne ce blog.
Lorsque finalement, je ne me suis attelé au rythme d'un texte quotidien qu'en novembre dernier.
Pour ça, très bien, j'approuve la méthode. Je valide la discipline. Je persiste et signe.
Cela ne m'empêche pas de tenter des textes sur des musiques, dans le contexte que l'on sait.
Mais, devant mes écrans, dans mon lit-bureau, le café dans mes mains, je me pose la question.
Qu'est-ce qui justifie désormais que je passe ma soirée tout seul ?
Depuis mon retour, je ne suis pas sorti une seule fois dans une boîte de nuit,
n'étant pas, après Barcelone, Paris ou New York, revenu à Perpignan pour sa vie nocturne.
J'ai dîné avec des amis au restaurant, me suis même aventuré à accompagner Virginie
dans un ou deux bars, le soir, pour y prendre un verre - en n'y prenant aucun plaisir -
lorsque je me méfie de l'alcool comme de la peste et n'ai pas pris une cuite depuis deux ans.
Désormais, moi qui engloutissais des litres et des litres de whisky sans broncher,
le moindre verre de vin me fait plus d'effet que si je n'avais jamais bu de ma vie.
Parfait ! Ici encore, j'approuve la méthode. Je valide la discipline. Je persiste et signe.
Je me préfère sobre. L'alcool est un poison. Et j'étais sous son emprise le dernier des connards.
J'avais assez blessé mes parents, mes amis, mes amours, aux délires suicidaires de cette saleté.
Voici déjà deux progrès notables, que l'on peut aisément considérer d'ailleurs comme liés.
Quand il manque une pièce maîtresse entre les deux.
C'est aussi la réponse à la question : pourquoi suis-je seul chez moi ?
Parce que je ne passe pas la soirée avec toi.
C'est parce que j'ai arrêté de boire, de sortir, de faire le con, que j'ai pu te rencontrer.
Parce que je suis rentré de Paris. Parce qu'il fallait que je change de vie. Que je grandisse.
Que j'étais capable soudain de respecter un être humain et d'en voir la beauté bouleversante.
Et c'est parce que nos chemins se sont croisés que j'ai pu écrire. N'écrire que pour toi.
La voilà, la pierre angulaire, entre l'arrêt de la boisson et le départ de l'écriture. Toi...
Et je compte un troisième progrès notable. Une constance que je ne me connaissais pas.
Quand j'ai été capable d'honnêteté, de fidélité, de droiture, de tenir des engagements,
avec un plaisir qui était certes, peut-être, de l'ordre de la nouveauté ou de l'exotisme,
mais qui s'accroît sur la durée avec le sentiment gratifiant de construire quelque chose.
Grâce à toi, avec toi, je deviens peu à peu, l'homme que j'aurais dû toujours être.
L'homme que je voulais devenir. Celui que je deviens. Pour qui je serai capable d'estime.
Alors, certes, j'ai d'autres progrès à faire, comme apprendre à cuisiner par exemple.
Si je veux être crédible quand je prétends pouvoir t'improviser un dîner tout à l'heure.
Quand le baby-sitting m'a permis d'aborder les fondamentaux : pâtes, riz, purée.
Faire une omelette ou simplement cuire un œuf, quand je ne l'avais jamais fait de ma vie.
Je pose mon café sur ma table de chevet. Je m'interroge tout à coup.
Le temps pour moi serait-il venu d'aspirer à une vie " normale " ?...
Attendez, attendez, je ne vais pas changer comme ça de position sur le couple, n'est-ce pas ?
Mais... avoir des enfants par exemple. Une chose, au fond, à laquelle j'ai toujours pensé.
Depuis la naissance de l'aînée de mes nièces. Je sais bien que la paternité est dans mon ADN.
Pas forcément comme géniteur, quand je pourrais aussi bien être stérile, quand je pourrais adopter.
Ce que j'ai en moi n'est pas un désir de me reproduire mais de transmettre. Ou d'élever.
Je n'avais pas 19 ans à la naissance d'Emilie et avais pris plaisir à m'occuper d'elle.
Une expérience un peu oubliée qui est revenue, une fois encore, à mon retour de Paris.
Décidément ! Lorsque mes amis m'ont confié leurs enfants avec une confiance qui m'a ému.
Et que je me suis surpris à être très à l'aise dans la gestion de chaque cas de figure.
Du nourrisson à la grande fille de dix ans.
Me voici interloqué par tout ce que le whisky m'empêchait d'envisager sérieusement.
Par tout ce qu'il m'empêchait d'espérer pour moi-même et de réaliser.
La rue de l'Horloge est baignée dans sa lumière orange.
Je n'ai plus cette sensation de froid dans mes membres.
Je bois mon café à la fenêtre. Comme sur des photos mythiques.
Je ne pourrai pas imposer le prénom d'Angèle à ma fille, ni à sa mère, même si je serais tenté.
En revanche, Irina, Virginie, Laetitia, Christelle, bien des amies le savent de très longue date,
si j'ai un fils, j'ai toujours pensé à Alexandre, avant-même d'avoir réalisé qu'en effet,
il serait cohérent qu'Alexandre soit le fils de Philippe.
Mais il ne s'agissait pas d'une référence à l'Antiquité de ma part, qui pour être mégalo,
aurait été parfaitement ridicule, simplement d'un goût pour ce prénom que j'aurais aimé porter.
Je me dis en souriant, qu'avant d'apprendre à cuisiner, pour faire les choses dans l'ordre,
il me faut apprendre à gagner de l'argent.
Je retourne à mon écran. Pour écrire ce texte. Qui me surprend un peu.
Mais que je laisse sortir en confiance. Sans ne rien censurer.
La sensation de solitude s'est évaporée comme par magie à quatre heures du matin.
Bien sûr, tu n'es pas là. Et nous n'aurons pas pu nous emmerder devant la télé ensemble.
Mais tu es avec moi. Et je suis avec toi.
Quand, je sais bien, la solitude n'est pas le fait d'être seul dans une pièce à un moment donné.
La solitude n'est pas le fait de dormir seul. De s'endormir seul. De se réveiller seul.
C'est de n'avoir personne à qui penser. Personne à qui écrire. Personne à qui parler.
Pour le reste, j'en prends acte, il semble que ma vie bouge. Que ma vie change.
Et tu pourras noter qu'elle change dans le bon sens. Du moins, celui qu'il me restait à suivre.
Pour avoir choisi très tôt, celui de la luxure et de l'autodestruction nucléaire.
Revenu de tous mes excès, je suis prêt à vivre l'autre vie. Quand j'ai quarante ans devant moi.
D'un point de vue statistique bien sûr. Pour réaliser tout ce que j'aimerais faire.
Toujours dans cette optique de n'avoir rien à regretter quand le froid me prendra pour de bon.
Etre auteur. Etre père. Etre un homme. Et vieillir.
Quand je sais grâce à toi que j'ai un talent pour être heureux.
Que j'avais su l'être enfant, que je sais désormais que je peux l'être aussi intensément,
avec la conscience du temps imparti, limité, et du rétrécissement des perspectives.
Je ne rêve pas. Je ne dors pas. Je peux sourire. J'ai une vie à construire.
Dont tu es, toi, mon amour,
la première pierre.
Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan
Le printemps, à un mois de nous,
te rends-tu compte, qui revient au galop déroulant son panache.
Le deuxième à éclore pour nous féliciter. Transformer ses promesses.
J'ai cru j'avoue, avoir bien failli te perdre, aux spasmes d'une crise.
Mais l'époque est au béton armé, capable de tenir toute une quarantaine.
Qu'y a-t-il de plus solide que toi ?
Lorsque ma glace fond, que mes plaques se déplacent, mes continents dérivent,
et tu restes le lit impassible du fleuve effervescent qui bouillonne à tes flancs.
Quand tu as tes propres tourmentes et tes flots d'inquiétudes.
Au barrage qui cède, il fallait essuyer bien des débordements.
De nous deux, je ne suis ni le plus endurant, ni le plus courageux.
Quand nous aimons autant les matins assurés que les soirs ombrageux.
Sur le duvet orange, c'est comme un rai de lune qui revient m'embrasser.
Ce n'est que la lumière artificielle de la rue qui éclaire ta place près de moi,
que tu ne laisses jamais vide, quand je t'y vois sourire aux ombres oubliées.
Le printemps. Peut-être un 39ème. Que je veux traverser avec toi.
Rue des grandes fabriques, je passe en revue les adresses du Zinc et du Habana,
du VIP et de la Maison Quinta, avec l'âme insouciante. Je n'ai pas mis de pull.
Un détail qui suffit à me rendre léger. Au milieu d'une foule qui demeure en vacances.
Je m'amuse des nuées de jeunes Playmobil aux effets capillaires façon Justin Bieber,
des bancs de survêt qui reluquent les cagoles frangées, méchées, brushées,
qui se croisent sous les jambes du Castillet, des abribus aux premières boutiques.
Pas de pull et pas froid. Et du monde aux terrasses. Tout me semble plaisant.
Jusqu'aux quais de la Basse, qui ne vont jamais loin, mais peuvent me satisfaire
puisque je ne vais nulle part, que je reste chez nous, retrouver nos palmiers,
le parfait Canigou, en bout de perspective, couvert de sucre glace qui miroite au soleil,
sous le bleu enivrant d'un ciel enveloppant, enfin haut de plafond, pour retrouver son souffle,
quand le vent est tombé, que je suis sous le charme, dans une ville aimée sortie de son sommeil.
Je ne sens plus sur moi le poids de la pression, qu'elle soit atmosphérique,
ou celle des dissensions et des malentendus, quand je n'ai plus non plus celui des habitudes,
ni de la solitude, puisque je suis aimé, libre en ne l'étant pas. Que je ne suis pas seul.
Il y a de l'intelligence dans l'amour. L'inverse n'est pas toujours vrai.
Et la tienne est d'une élégance qui permet de sauver l'espoir d'un avenir que tu as délivré.
Plus que de l'indulgence. De la compréhension. J'ai pu me libérer d'un pull et d'un linceul.
A ta patience d'ange. Ou ton abnégation.
Aux regards qui mélangent tes sourires aux miens.
Perpignan, que je t'aime quand je suis amoureux.
Que le printemps s'en vient.
Et que je suis heureux.
Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan
Ce qu'il faut de froid pour aimer boire chaud.
Ce qu'il faut de chaleur pour aimer boire frais.
Ce qu'il faut de fatigue pour aimer son sommeil.
Ce qu'il faut de douleurs pour aimer être bien.
Ce qu'il faut de doutes pour aimer faire confiance.
Quand dans la même journée, enfer et paradis peuvent se succéder.
La mienne avait mal commencé.
Si j'étais fille, punk emo, ou travesti, mon rimmel aurait coulé.
Jusqu'à ce qu'une première voix au téléphone, incarne une âme sœur.
Jusqu'à ce qu'une seconde voix au téléphone, incarne une âme frère.
Dans le même segment. Deux anges dans le creux d'une même oreille.
Pour me rappeler ce que je fais sur cette terre.
Ecrire pour eux.
Une sœur, d'abord, non pas de sang, mais ma sœur d'encre.
Un frère ensuite, non pas de lait, mais frère jumeau.
Mes camarades assidus. Pour qui je tiens mon lit-bureau.
A qui je livre, dans le désordre, mon exigence d'exister.
D'aimer le monde tel qu'il est. D'aimer rêver de le parfaire.
D'aimer les hommes tels qu'ils sont. S'aimer soi-même.
Aller chercher la lune quand il n'est nul besoin de la décrocher
pour la contempler et remercier la magie de l'espace aux mystérieux domaines.
Moi qui ne veux pas mourir, je me tiens dans un cimetière, je soutiens une tante,
et les mots restent dans ma bouche quand ils sont plus simples à écrire.
Il faut faire confiance. Confiance en la vie si Dieu est trop osé.
Que peut-il arriver de pire que de n'avoir pas connu ce monde ? L'avoir connu ?...
Aux pires catastrophes, je renvois l'eau que l'on boit, l'eau qui pleut, l'eau qui neige.
L'eau qui coule. Qui gèle. Qui bout. Qui s'évapore. Fait des nuages. Toujours H2O.
Qui fait les ruisseaux, les rivières, les mers, les océans. Qui fait des vagues au vent.
Qui remplit son bain. Sa carafe et son verre. Ne disparaît jamais.
Si je ne marche plus. Je peux toujours voler.
Si je ne chante plus. Je peux toujours danser.
Si je ne me bats plus. Je peux toujours écrire.
Des deux hémisphères, du bien et du mal,
il y a toujours ce qui est plein à ce qui reste vide.
Unis pour faire un monde. Où je n'existerais pas sans vous pour vous aimer.
Il n'y a pas de bonheur sans genoux écorchés, sans blessures de guerre.
Quand il faut bien descendre pour se savoir monter. Aimer les montagnes russes.
Plutôt que la ligne droite à l'électrocardiogramme plat.
Je me fous de ce qu'on peut penser de moi. J'aime.
Je me fous d'être différent, d'être mieux ou moins bien. J'aime.
Je me fous de vieillir, d'avoir manqué des choses. J'aime.
Avec la rage au ventre et de fortes colères,
avec toute ma substance, mes dernières cartouches,
avec mon appétit pour la chair, le feu et la matière, et tout ce qui m'échappe,
et tout ce qui me touche, je ne désarme pas. J'aime.
L'enfer. Le paradis. Se trouvent au même endroit.
Quand on n'est jamais seul au pire des solitudes pour être avec soi-même.
Que les deux sont en nous. Le diable et l'ange. La joie et la souffrance.
L'enfer. Le paradis. Sont sous le même toit. Sont dans la même pièce.
Quand tu as mon amour toutes celles du puzzle.
Quant tu as mon amie toutes celles du théâtre qu'il te reste à décrire.
Qu'il est violent d'aimer. Qu'il est violent de vivre.
Quand les deux font autant de mal que de bien. Parfois en même temps.
Si je ne séduis plus. Je peux toujours convaincre.
Si je n'enfante plus. Je peux toujours transmettre.
Si je ne baise plus. Je peux toujours aimer.
Ils n'ont pas dit leur dernier mot. Mes petits d'hommes cabossés. Ils ont la croûte épaisse.
On leur a marché sur la gueule. On les a humiliés, abusés, trompés, trahis, salis, mutilés.
Ils se relèvent encore. Ne renoncent à rien. Jusqu'à leur dernier souffle.
Ils se battent comme des diables, quand tout semble futile et parfaitement absurde.
Quand ils donnent du sens à ce qui n'en a pas.
Ils massent des paraplégiques, instruisent des autistes, éduquent des trisomiques.
Ils s'occupent de la dame qui perd la tête, victime d'Alzheimer.
Ils donnent leur sang ou leurs organes. Leur argent ou leur temps.
N'abandonnent pas leur femme parce qu'elle a un cancer.
Parlent à leur époux pourtant dans le coma.
Voilà qui n'est pas si mal, pour un animal prétendu lâche ou égoïste.
Lorsqu'il est entendu que s'occuper de soi est encore s'occuper de quelqu'un.
Je n'ai pas dit mon dernier mot pour vous rendre hommage.
Vous êtes ma fierté d'être de votre espèce.
Les modèles qui m'obligent à devenir meilleur.
Mes âmes. Mes anges. Mes frères.
Si je n'aime plus rien. Je peux vous aimer vous.
Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan
L'enfant en panique avait suffoqué pendant plus de trois jours.
Une fièvre l'avait pris. Lui avait fait perdre pied.
Désorienté. Lorsque plusieurs vies venaient se superposer.
La fièvre est tombée au retour dans sa chambre. Au retour dans son lit.
Retrouvant l'odeur et la texture rassurantes de son doudou à serrer contre lui.
Calmement, comme après l'orage, son cœur a recommencé à battre normalement.
Pouvant enfin fermer les yeux sans peur de ce qu'il trouverait en les rouvrant.
J'ai une main dans la mienne. Et je sens l'énergie qui traverse.
Qui passe, à chaque pulsation cardiaque, d'un corps à l'autre.
Comme à une réanimation. Le sang d'un autre organisme aide le mien à circuler.
Deux mains qui ne s'empoignent plus pour un bras de fer.
La mienne s'agrippe pour ne pas sombrer. C'est un point de contact.
La chaleur vibrante s'y diffuse. Une force vitale qui passe les frontières de la peau.
En chien de fusil dans le lit. Mes paupières sont lourdes. Je me dématérialise.
Je respire la présence de mon ange gardien. Du phare qui ne s'est pas éteint.
Sa lumière balaie les vagues d'angoisse. Les fait refluer loin, au large, bien après l'horizon.
" Dors mon petit. Tout va bien. Tu as fait un mauvais rêve... "
Une main se glisse dans mes cheveux pour rassurer l'enfant tourmenté.
La caresse est régulière. Donne le tempo. Celui des vagues des jours calmes.
Elle est adulte et reconnaît des névroses qu'elle sait pouvoir apaiser.
Je flotte habillé dans mes draps. La tempête avait tout dérangé.
Et je ne peux pas mordre la main venue m'aider à remettre de l'ordre.
Je l'embrasse. La garderais sur moi comme un patch. Sur ma peau.
Le meilleur anxiolytique. " Chut... voilà. C'est fini. "
Et l'enfant, protégé, peut dormir à nouveau.
Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan
Deux indicateurs se révèlent incontestables.
Le grand froid semble derrière nous lorsque la température se radoucit.
Et, au réchauffement, nous sommes disposés à observer autre chose.
Les jours rallongent. C'est sensible.
J'y suis sensible.
Je ne sais pas avec qui, pour peu qu'il faille le faire avec quelqu'un,
quand je pourrai, même seul, jouir de l'élargissement du champ de la lumière,
mais je sais que je vais enfin retrouver le plaisir de me déshabiller.
Enlever des couches de vêtements, le poids des enclumes sur le ventre et les épaules,
redresser la tête pour l'offrir au soleil, renaître à la chaleur en phase avec mon platane.
Retrouver le trouble adolescent de respirer sous un ciel haut,
le déclin des fournaises du jour au soleil qui se couche,
lorsque j'allais dans le jardin aux pentes gazonnées de Bompas,
humant l'herbe mouillée aux chuchotements des asperseurs imitant les cigales,
m'emplissant la poitrine de rêves indéfinis, de vagues espoirs de passions fulgurantes,
de voluptés amoureuses, ou simplement du vertige d'être debout face au bonheur généreux.
Il n'y avait aucun visage précis, aucun prénom définitif, et pourtant ce même trac érotique
qui nous vient au début d'une histoire, quand je n'attendais de promesses de plaisir de personne,
si ce n'est de l'été, de la vie elle-même, de ma jeunesse insolente, et de mon propre corps.
Au miracle du cycle, du renouveau, aucune médiocrité ou demi-mesure ne saurait me distraire,
me détourner de la fièvre tellurique et cosmique, de ce grand feu de joie, de la fête des sens,
qui permettent d'accéder à cette mer d'huile bouleversante du nirvana redevenu possible.
Si personne ne regarde plus la pleine lune avec moi, je la regarderai encore.
Si elle ne me connecte plus à un autre regard, elle me connectera au monde.
Quand la mort d'un amour est une mort parmi d'autres.
Lorsque la Mort elle-même ne tue rien de nos âmes éternelles.
La vie n'est qu'un long couloir de petites morts, à chaque seconde qui nous échappe,
à chaque jour qui disparaît, à chaque instant qui s'enfuit et ne revient jamais.
Et des millions d'hommes sont morts en moi, de l'enfance à aujourd'hui,
quand celui qui a écrit les premiers mots de ce texte n'est déjà plus,
sans compromettre la réalité de mon être immuable, qui peut tout traverser.
Et à autant de morts, j'ai autant de naissances.
Je devais retourner à Paris. Et ce trac est déjà de l'histoire ancienne.
Je devais retourner à Toulouse. Et c'est déjà loin du ciel bleu que je vois.
J'anticipe les orgues de la cathédrale et les premiers bourgeons.
J'anticipe les soirées d'été, les terrasses du port, les fenêtres grandes ouvertes.
Pour faire durer un plaisir qui ne durera pas. Qui s'enfuira au tournant de l'automne.
Je renonce à calculer le poids dérisoire que je pourrais avoir dans la vie de mes proches.
A savoir si je compte pour quelqu'un. Lorsque ce n'est pas une condition à mon existence.
Que je peux me satisfaire d'aimer sans le préalable d'être aimé.
Que je peux me construire de gens sans règles et sans commerce.
Aimer sans clause de réciprocité.
Quand il peut m'arriver d'aimer Dieu sans même savoir s'il existe.
Que j'aime le monde bien conscient qu'il n'a pas conscience de ma simple présence.
Je renonce à tirer la manche des autres, à me faire valoir, à me vendre comme de la lessive,
pour convaincre mes parents, mes amours, mes amis, qu'ils ont raison de m'aimer,
de faire l'article, flattant leur égo en disant qu'ils méritent un être de ma qualité.
Je n'aime pas jouer les bonimenteurs, vendre aux autres ce dont ils n'ont pas besoin.
Je ne me vendrai à personne, quand personne, pas même moi, n'est indispensable.
Quand je suis témoin que l'on vit toujours à la mort, au départ, à la disparition,
de ceux que l'on croyait nécessaires à notre survie ou à notre bonheur.
Il n'est besoin pour nous que de nous-mêmes. De notre seul cerveau.
Pour construire l'équilibre matériel, affectif, qui sera suffisant.
Pas de connivence manipulatrice, pour dire qu'on est différent des autres,
que l'on vaut mieux que le reste du monde, que l'on se comprend,
lorsque c'est aussi présomptueux qu'illusoire.
" Mon problème, c'est que j'ai un caractère fort... et du tempérament... "
Oui ma chérie. En effet. Comme tout le monde. Tu n'es en rien au-dessus du lot.
Tu as juste la vulgarité de prétendre que tu es un oiseau rare ou un phénomène.
Ce qui est le cas de tout individu à l'ADN singulier, qui reste un être unique.
Aussi complexe, paradoxal et mystérieux que toi.
Le besoin d'être aimé, en plus d'être pathétique, conduit à notre propre perte.
Quand on sait combien les désirs de possession, la jalousie, sont à double tranchant.
On ne peut être aimé vraiment que de ceux à qui l'on ne demande rien.
Et les bienfaits de l'ocytocine, se font sentir non pas tant lorsque nous sommes aimés,
que lorsque nous aimons.
Aimer ne coûte rien à personne. Pas même à soi lorsqu'il s'agit de s'oublier un peu.
De se libérer de soi-même. En se diluant dans le miracle du monde et de chaque matin.
J'ai aimé des humains comme j'ai aimé la mer. En spectateur. Avec admiration.
Quand j'ai pu m'y baigner. Y faire mes brasses sous-marines. M'y hydrater avec délectation.
Sans pour autant m'y noyer. Couler dans l'ombre sous la surface. Pour y disparaître tout à fait.
Et que même mort par amour pour elle, la mer finirait par rejeter mon corps sur la plage.
Il y a du plaisir, après l'immersion, à sortir de l'eau, se confronter au contraste de l'air,
à marcher contre ces vagues qui, en se retirant, semblent vouloir vous garder davantage,
puisque la mer elle-même peut se tromper, avoir envie d'une chose dont elle se lassera aussi,
comme un plaisir à se retourner, sur la grève, les cheveux mouillés, les yeux et le nez rincés,
pour voir sous un autre angle la même réalité, qui offre tant de façons d'être goûtée.
Je m'enroule les hanches dans une serviette, et après ma peau, c'est mon regard que je comble.
Quand le spectacle est une tuerie. Son mouvement perpétuel. Son bruissement magique.
Et me séparer d'elle n'est pas une séparation. Puisqu'il n'y a aucun endroit où je puisse l'oublier.
Puisqu'il n'y aucun lieu où l'on puisse se soustraire au monde.
Quoi qu'il arrive, je ne peux me soustraire aux gens que j'ai aimés.
Ma mère sans doute, pour n'être plus, n'est plus en mesure de m'aimer encore.
Des amours m'ont sans doute oublié, quand je garde dans le derme la marque de caresses.
Peu importe que l'on m'aime tant que je peux aimer.
Et rêver au futur qui existe déjà à sa seule promesse.
Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan
La famille de la Hoz.
Esteban. Maria. Juliette. Angèle. Ambrosio.
Une fratrie de cinq enfants. Lorsque maman me reprenait toujours. " Nous étions six ! "
Puisque j'oubliais toujours de compter Julian. Un enfant mort en bas-âge.
Mon parrain est Ambroise. Ma mère s'appelle Angèle.
Et, quinze ans après, il m'est toujours difficile de revoir les sœurs de la Hoz
sans penser qu'il en manque une.
Nous passons le Pont de la Vache. Route de Fronton.
Roulons vers la Barrière de Paris. Vers Toulouse.
Déposons Maria devant les grilles noires de la maison de mes grands-parents.
Sa maison. Celle où ma tante a toujours vécu.
Celle où ma mère est née. Celle où ma mère est morte.
Nous sommes pris par le temps. Devons faire demi-tour pour prendre l'autoroute.
Rouler au plus vite vers le Roussillon, Perpignan, retourner à nos vies, à la vie,
rouler vers mon platane, me jeter d'urgence dans les bras d'un amour pour m'y reconstruire.
La voiture s'est rangée sur le trottoir. Nous embrassons Maria sur le pas de la porte.
Le moteur tourne. Elle ne veut pas nous mettre en retard. " Allez... Filez ! "
Nous repartons dans l'autre sens. Refaisons le chemin jusqu'à la rocade.
J'adresse un regard ému à la façade Art Déco de l'école Jules Ferry.
La fratrie y a été scolarisée.
La voiture s'extirpe.
" Allez... Filez ! "
Nous n'avons pas eu à monter dans la maison.
Je m'étais déjà assez perdu dans le théâtre de la tragédie,
sans avoir à entrer dans sa chambre.
Au bout du couloir. Le parquet. Le corps.
Nous sommes restés sur le trottoir. Près de la voiture. Le moteur tournait.
Il fallait rouler au plus vite vers Carcassonne. Narbonne. Les plages.
Les Corbières. Les étangs de Leucate. Revenir à ma plaine.
Retrouver les vignes et les cyprès. Retrouver le ciel pur de la tramontane.
Avec ma culpabilité à ne pouvoir écrire une nouvelle histoire avec ma famille.
Quand il y eut des années de bonheur solaire. Auxquelles je ne voulais plus toucher.
Je ne fuyais pas le passé. Je fuyais le moment et le lieu où tout avait basculé.
Pied au plancher. La voiture se débarrassait de Villefranche de Lauragais,
de Castelnaudary, du Canal du Midi, de cette route empruntée mille fois.
Je roulais vers toi qu'il fallait que j'embrasse. J'avais besoin de toi.
De ma vie d'homme. Du présent. Du platane. Mon amour.
Et je bénissais la vitesse constante de cette automobile. Sur l'autoroute.
Qui fendait les terres de l'Aude jusqu'aux Chevaliers Cathares.
Puisque je te rejoignais. Que je courais te rejoindre.
Laissant le ciel gris dans le rétroviseur. Son odeur. Sa froideur.
Quand nous avions gagné un océan de lumières.
Et un crépuscule sublime, aussi plein d'espoir qu'un lever de soleil.
L'axe Bordeaux-Marseille est celui d'une ligne ferroviaire maudite.
Quand je n'ai pu, depuis, y associer des souvenirs moins pénibles.
Que ceux qui ont pulvérisé des années d'insouciance et de félicité.
La boucle, à Narbonne, me remet sur les rails. La rampe de lancement.
Sur l'axe Montpellier-Barcelone. Vers le soleil et l'Espagne vitale.
Vers cette mer dont la beauté éternelle peut vaincre toutes les peurs.
Celle de vieillir. Celle de mourir. Celle d'être abandonné.
La voiture file au milieu des pins et des éoliennes. Et nous serons à l'heure.
Avec en ligne de mire les cimes découpées d'un Canigou qui veille encore au grain.
M'indique la situation de ma destination. L'écrin de mon bonheur présent.
Que je découvre enfin, bouleversé, au virage des hauteurs de Fitou.
Ma ville à portée de main. Les Albères au-delà, pour fermer l'anse d'Argelès.
Et nous descendons à vive allure dans le four de toutes mes intensités.
Entre les bras de ma montagne, dernière convulsion, spectaculaire, des Pyrénées,
où s'étend ma ville de violences et de sensualités, jusqu'aux franges de la mer. Infinie.
Et déjà j'ai ton cœur et ta peau sur ma bouche. Les guitares gitanes.
Dans ma course farouche pour te sauter au cou. Ecumant. Echevelé.
Avec l'envie de rire et de chialer prête à exploser aux premières étoiles.
Quand nous roulons avec détermination, pour passer Rivesaltes sur les berges de l'Agly.
Et les avions stationnés aux hangars d'EAS. Dans le trafic de la Pénétrante.
Jusqu'à Perpignan où ma mère repose.
Où m'attendent tes bras pour que je puisse enfin
y trouver le repos.
Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan
Un caveau noir couvert de fleurs.
Les pas qui crissent dans le gravier.
Je reconnais le clocher-mur. La Sainte-Vierge.
Je reconnais les personnes qui m'accompagnent.
Et je me dis : " le jour de mon enterrement, restez chez vous. "
Je suis étranglé par la détresse de gens que j'ai connus et aimés.
Le col de ma chemise me serre la gorge.
Ma main le vérifie. Je m'étonne. Il est déjà déboutonné.
Les pinèdes me manquent. Les agaves me manquent. Le schiste me manque.
Peut-être est-ce le col du pull sur ma chemise qui me serre la gorge.
Ma nièce aura vingt ans lundi. Je me concentre sur sa joie de vivre.
Sur les pinèdes et les agaves. Sur le printemps et l'innocence à reconstruire.
La maison au coin de la rue m'a vu courir enfant.
Je cherche l'enfant. Je le cherche. Autour du col de ma chemise.
Son rire communicatif. La fossette. Le spectacle, la musique, le théâtre, la fête...
Je cherche le clown. Le trouve pathétique. Dans le reflet d'une vitre.
L'épaisseur du passé. Et son opacité.
Je m'accroche à un rendez-vous comme à une bouée de soleil et de vacances.
Une promesse d'Espagne, d'été et de Méditerranée. Une promesse d'enfance.
Le bon point comme récompense. Après l'effort, le réconfort.
Je m'y accroche. Quand l'espoir ne sert qu'à cela.
Maintenir la tête hors de l'eau.
A cette heure, j'ai cette perspective de bonheur réparateur.
Qui me permet de prendre de la distance.
Qui me permet de supporter la noirceur du tableau.
Quand je sais que tout n'est que vision de l'esprit.
Traverser une vie, c'est comme mourir, cela se fait tout seul.
On invente les gens qui nous entourent et on leur prête des intentions.
Chacun d'entre nous a droit de vie ou de mort sur chacun d'entre eux.
Un jour, on rencontre. Le lendemain, on oublie. Un jour, on aime. Le lendemain, on sourit.
Puisque c'est nous qui faisons les questions et les réponses.
On peut effacer des proches toujours vivants. On peut garder vivants des proches trépassés.
Les morts, moi, je leur parle. Je vis avec eux. J'en fais ce qui m'arrange.
Avec eux, en somme, je fais ce que je fais avec les vivants.
J'arrive à me convaincre que ceux-ci m'aiment, que je compte encore pour ceux-là,
quand je n'ai pas d'autre choix que de théoriser ce qui ne se passe pas en moi.
Si j'avais un animal domestique, j'imagine que j'imaginerais qu'il m'adore et me vénère.
Que je lui manque. Que lui, au moins, est fidèle et qu'il me comprend. Ce genre de choses.
Sur le gravier qui crisse sous mes pas, je me persuade que je suis déjà venu ici.
Y compris avec des êtres qui n'existent plus. Y compris avec l'enfant que j'ai cru être.
Comme je me persuade que je suis attendu ailleurs. Ou désiré. Et que c'est merveilleux.
Je m'accroche à cette idée. Comme au col de ma chemise.
Bien conscient que la promesse est une béquille pour traverser un passé disparu.
Ce qui m'attend, c'est ce que je décide qui m'attend. Dur comme fer.
Et je décide que c'est tellement splendide que ça mérite un nuage de brume.
Une brume que j'entretiens, pour être encore plus ému au contraste, quand je l'aurai chassée.
Je vois des gens pleurer. Et je m'en veux.
D'être posé à côté sans pouvoir soulager quoi que ce soit.
Et je me rappelle ce que je suis. Moi qui ai toujours été à côté de tout.
Un mythomane compulsif. Qui a pu tout inventer et y croire.
Je n'ai pas connu ma mère. Je n'ai jamais mis les pieds à Barcelone.
Je n'ai jamais été amoureux de qui que ce soit. Et Toulouse n'existe pas.
Je ne suis pas oppressé par le col de ma chemise, puisque je n'en porte pas.
D'un revers de manche, j'efface tout ce que j'ai pu écrire. Une ardoise magique.
Paris. New York. Perpignan. Du vent....
J'ai rêvé une vie en temps réel.
Je me suis choisi une enfance idyllique. Une adolescence tourmentée.
Des attaches géographiques. Des amis. Des amours. Des prisons.
Comme j'ai choisi un clocher-mur à planter au coin du cimetière.
Et une famille à soutenir dans la douleur.
Qu'est-ce qui me prouve que je suis bien retourné à Paris ?
Qu'est-ce qui me prouve, que tout à l'heure encore, j'étais sur la rocade ?
Je regarde autour de moi. Je suis dans une chambre.
Qui n'est pas celle où je pense avoir dormi la nuit dernière.
Mon esprit, aux carreaux de mes yeux, ne voit que ce qu'il veut bien imaginer.
J'ai loué cet appartement après avoir rencontré quelqu'un.
Je rentrais de Paris. Il y a eu un coup de foudre qui m'a donné des ailes.
Les draps. La couette. Le sommier. Je me rappelle un déménagement.
J'avais émigré aux Etats-Unis. J'ai assisté à l'élection de Franklin Delano Roosevelt.
Je suis dans un studio de Montmartre. Et j'écris des paroles pour l'industrie du disque.
La plage de Castelldefels. La chambre bleue des garçons. Je suis l'un d'eux.
Je la partageais avec mon cousin. Que j'aurais pu croiser hier encore.
Il y a une femme à la voix grave. Un brin voilée. Cette pensée me serre la gorge.
Une petite fille dont elle s'occupe. Qui ne peut pas avoir 20 ans lundi.
Tout cela ne tient pas la route.
Cette rocade contournant une ville que je n'ai pas vue.
Comment ? Vous dites ? Toulouse ?...
Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan
Toulouse est égale à elle-même.
Quand c'est moi qui ai changé.
Philippe LATGER
Février 2012 à Toulouse