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2012

Deux anges

Publié le

Je n'aime peut-être pas comme il faut. Je n'aime peut-être pas assez fort.
Peut-être que le maximum que je donne n'est pas suffisant ou ne vaut pas grand-chose.
Je suis prêt à me remettre en question. Avouer mon impuissance.
Quand il semble que je sois condamné à décevoir quiconque veut m'aimer.
Je le sens chez des amis aussi. Il semble que je ne sois pas assez disponible.
Pas assez présent, attentif ou sincère.
Et, comme toujours, cela me donne envie de partir m'installer à Bordeaux,
ou juste de quitter la chambre pour aller dormir dans la pièce voisine.
Le chantage affectif m'épuise autant qu'il m'ulcère.
Me conforte dans l'idée qu'une retraite dans un monastère ou une île déserte
serait sans doute, à qui n'a plus le goût de manipuler son prochain,
la meilleure option.

Voilà six mois que j'écris quotidiennement sur ce blog.
Et je dois ce bonheur aux gens qui m'y ont lu et que je remercie tous.
Des prénoms me viennent à l'esprit que je ne citerai pas pour n'embarrasser personne.
Quand j'ai pris la liberté de le faire parfois, ici ou là, dans le flot de mes exaltations.
Vous vous reconnaîtrez. Je vous serre les mains. Fraternellement.
Et continuerai à écrire pour vous, aussi longtemps que cela vous plaira.
Inutile de taire le nom d'Alexandre Laborie qui m'a fait l'honneur de ce mot sur le livre.
Celui de Véronique Sauger qui m'en a fait un autre en me programmant dans son émission.
Mais s'il y a deux personnes qui me tiennent à cette discipline étrange, inédite pour moi,
que personne ne m'a demandée, consistant à poster chaque jour pour me faire les doigts,
parfois la chair à vif, les humeurs qui me traversent et que je m'emploie à mettre en mots,
ce sont bien mes deux anges gardiens à qui je dédie ce travail, humblement, mais absolument.
Celui qui m'a inspiré tous les textes amoureux pour être l'amour de ma vie.
Qui est le toi obsédant auquel je m'adresse sans cesse et qui est la chair-même de ce blog.
Celui qui m'encourage dans l'ombre à garder confiance en moi, à retrouver la foi,
chaque fois que je perds pied, qui m'assiste et m'accompagne comme personne.
L'un et l'autre, chacun à votre poste, vous êtes la lumière et l'esprit de Casa.
Si je suis la maison, vous en êtes les clés.
Et jamais sans vous je n'aurais pu rentrer chez moi.
Si je ne suis pas toujours certain que le premier ait conscience de son influence,
dans ma vie comme dans ce travail - quand on sait que c'est la même chose -
je sais que le deuxième, pour s'y être engagé corps et âme, y avoir pris une part active,
être témoin de tout, protestera sans doute mais comprendra l'hommage que je lui rends.

J'ai usé les quais de la Basse et l'avenue de la Gare.
Cette ville de Perpignan où je suis venu me réfugier il y a deux ans déjà.
Et, d'un train entier d'anges qui passaient par là, l'un d'eux dont je parlais,
est venu comme vous le savez me rendre confiance en moi et en la vie.
Moi qui ne voulais plus aimer, qui ne voulais plus d'amour, qui y avais assez souffert,
qui me méfiais de tout et de tout le monde autant que je me méfiais de moi-même,
j'ai su dans ma fenêtre de la rue Alfred de Musset que j'avais touché le fond
lorsque ce sourire solaire est venu me dire avec ses sections de cuivres célestes :
le meilleur que tu avais à vivre sur cette terre n'est pas derrière toi.
Lorsqu'à Paris j'avais réussi à me convaincre du contraire.
Et Perpignan, dont je connaissais la route, était mon cimetière des éléphants.
Dans la série " Les auteurs ratés se cachent pour mourir ", j'avais débarrassé le plancher.
Retour case départ. Une formule qui s'est avérée bien choisie.
Quand jamais à ce retour, je n'avais émis l'hypothèse du départ de quoi que ce soit.
Vous connaissez la suite. Le Mont des Oliviers. Le miracle de la rédemption.
Quand il me fallait un endroit où me libérer d'émotions trop brûlantes pour moi.
Moi dont le cœur et le corps étaient devenus secs. Le contraste fut radical.
Violent comme une naissance. Revenu à la vie sans paliers de décompression.
Un coup de talon Place Molière. Et je suis revenu à la surface comme un missile.
De l'air dans mes poumons. Ecrire m'a permis de tenir le choc.
Le meilleur que j'avais à vivre sur cette terre n'était pas derrière moi.
Mieux encore, il était là, devant moi. D'une beauté insolente. Radieuse.
Me rendant à la fois le goût de vivre, mais aussi je le crains, le goût d'aimer.

Le whisky m'économisait bien des questions qui auraient été pourtant judicieuses.
Pourquoi avais-je toujours refusé de m'engager avec quelqu'un ?
Pourquoi ma confiance en l'autre était-elle toujours si fragile ?
Pourquoi n'avais-je jamais réussi à me laisser vraiment aller ?
Mister Hyde, même avec des cœurs sincères, était sans aucune pitié.
Dans ses guerres préventives, la politique consistait à tromper avant d'être trompé.
A quitter avant d'être quitté. A mordre le premier. Et le gars parvenait à en rire.
Rire du désastre dont j'étais seul responsable. Rire de mon malheur et de ma cruauté.
En deux mots quel sale con. Car sale con j'ai été.
Et je n'aurai pas assez d'une vie pour demander pardon aux gens que j'ai blessés.
Le whisky désinhibait la bête. Comme il était utile à éponger ses méfaits.
La part humaine en moi pouvait s'épouvanter des ravages du côté obscur de la Force.
Cette dernière la faisait taire dans un coma éthylique. L'alcool est un poison.
Qui noyait mes scrupules et ma culpabilité à mesure qu'il flattait ma paresse comme ma lâcheté.
Une drogue qui était à la fois le problème et sa solution. La spirale. Le cycle infernal.
En fait, je ne m'aimais pas. Et je me punissais. Et me donnais des raisons de le faire.
Et plus je me détruisais, moins je m'aimais. Ainsi de suite.
Qui autour de moi a pris l'ampleur de mon alcoolisme ?
A part les rares personnes avec qui j'ai vécu. Deux personnes peut-être.
Qui ont tenté de m'aimer. Et qui y sont parvenues malgré mes frasques et mes injustices.
Et qui ont été punies l'une et l'autre d'y être parvenues.
Ma sœur, encore récemment, sembla ne pas comprendre de quoi je lui parlais.
Des amis proches, de longue date, ne comprendraient pas de quoi je parle.
Même ceux qui étaient accoutumés à me voir bourré et changer soudainement de regard.
Cédric le détectait tout de suite : " Tu as tes yeux noirs. "
Plus noirs j'imagine qu'ils ne le sont. Qui sonnaient pour lui la fin de la récréation.
Cela signifiait qu'il ne s'estimait plus responsable de rien, qu'il lâchait l'affaire,
ne voulait rien savoir, et ne cautionnerait pas la suite. La fête était finie.
Et j'allais sans lui continuer à boire, comme un mort-vivant, jusqu'au petit matin.

On me racontait parfois le lendemain, les horreurs que j'avais dites ou faites.
Les mots terribles à l'endroit d'un ami qui venait de perdre son grand-père.
Les saloperies qui, même si spirituelles, n'étaient faites que pour humilier.
Les insanités et les provocations. Qui avaient pu amuser un certain public.
Mais ne faisaient plus rire personne.
Finalement, c'est seul avec mon whisky que je me défonçais au bar.
Que ce soit dans le velours people du Mathis comme aux odeurs de javel du Dépôt.
A Paris, j'étais passé à autre chose. Avais pris le parti d'épargner mes proches.
Que je ne suivais que dans la phase festive de la soirée, avant de m'éclipser sagement.
Pour me donner à mon vice, dans les lieux hype comme dans les pires bouges.
Avec ce délicieux plaisir masochiste que ma mère ne comprenait pas chez moi.
Celui de l'automutilation. Quelle était son expression pour en parler ?... Ah oui.
" Je ne comprends pas qu'on puisse prendre un tel plaisir à se dégrader. "
Se dégrader. Voilà ce qu'elle disait en découvrant ce penchant à mon adolescence.
Quand il s'agissait de s'abîmer. De se dépraver. De se déshonorer.
Et je sais combien elle fut la première victime de mes frasques alcooliques.
La première personne que j'ai blessée. Et déçue.
Voilà donc un ado qui cherchait à faire l'intéressant et méritait sa baffe.
Un ado que je suis resté toute ma vie.
Assez grand pour s'infliger les baffes qu'on ne lui avait jamais données.
Il m'a fallu vingt ans pour me réveiller de ce long cauchemar.

Aux heures fiévreuses de mes déliriums comme d'une syphilis,
j'avais mis trop de soin à me mettre en scène comme poète maudit.
Aux partouzes sordides comme aux exploits pathétiques.
Et l'argent a manqué au point d'imposer un début d'abstinence.
Qui, petit à petit, a dissipé la buée sur le miroir quand l'alcool refluait.
Comme on pouvait le prévoir, l'alcoolisme a cédé la place à la dépression.
Nous sommes en 2009. Rue du Square Carpeaux. Suis tenté de disparaître.
La rue est barrée. Des pompiers dans l'appartement. Je n'ai pas fait de TS.
Un simple malaise vagal. Me suis réveillé nu sur le carrelage de la cuisine.
J'avais appelé SOS Médecins. Foutu un bordel pas possible dans l'immeuble.
Je ne vais pas bien. Je sens que je suis au bord. Très près du bord.
Que je ne contrôle plus rien. Qu'il faut que je réagisse.
A ce stade, je ne pense pas à changer. Je pense à sauver ma peau.
Et je la sauve en montant en catastrophe dans ce TGV dont j'ai déjà parlé.
Je sais que la pauvreté me préserve d'une rechute. Alcoolique abstinent.
A la fin, j'essayais de me limiter à 200 euros par soirée en boisson.
Bloquais cette somme sur ma carte avant de sortir, mais, sur place, une fois ivre,
trouvais toujours le moyen de me faire un virement au premier distributeur,
pour pouvoir continuer à boire jusqu'à ce que le feu s'épuise dans un sommeil de plomb.
Paris sent le whisky. Montréal et Barcelone aussi. Tout comme Perpignan.
Où je me planque dans une chambre en rez-de-chaussée.
Ici, bien sûr, les tentations sont moindres. Même si elles ne sont pas nulles.

Maman, si tu m'entends. Je te dois des excuses.
A vrai dire, tu le sais, je te demande pardon.
Au début de ce siècle, une personne m'a aimé, à qui je demande la même chose.
Plus tard encore. Une seconde. Qui se reconnaîtra en lisant ces lignes.
Et celles de La terre est rouge. Pardon. Mea culpa. Si ça pouvait suffire.
Je me suis réveillé. Et vois l'ampleur de la réussite. Catastrophé.
Dans la petite chambre envahie par mon bureau trop grand.
Qu'est-ce que j'ai fait ? Qu'est-ce que j'ai fait ?...
Et toi, mon amour, qui arrive à cet instant tragique. Découvrant un débris.
Que tu as trouvé en panique sur ce canapé convertible, dans l'obscurité,
quand je ne savais plus ouvrir ma bouche à la bouche de quiconque sans alcool.
Quand je ne savais plus séduire, embrasser ou étreindre, sans l'aide du whisky.
La grande prostituée réduite au trac d'un puceau maladroit.
La vieille pute syphilitique transformée en clochard impuissant.
Qui, certes, avait eu le courage de venir te chercher sur le web pour de bonnes raisons.
Mais n'avait pas pensé à une telle issue. Que je n'attendais plus depuis longtemps.
Le tuteur de mes drogues ne parvenait même plus à me faire bander.
Quand j'étais incapable de désirs pour autre chose que l'éthylisme.
Et que je fuyais l'amour et le sexe aussi farouchement que la nuit et la fête.
Planqué dans ma cellule. En plein sevrage. A l'écart du monde.
Avec cette sensation tenace que mon corps puait la mort.

J'ai pris le soleil en terrasse de La Poste. Il faisait beau.
Ma peau, à tes caresses, est devenue aimable, humaine, réactive et sensible.
Grâce à toi, je peux jouir à nouveau de ce que la vie propose.
Boire un café. Prendre le soleil. J'ai réappris à marcher. A sourire. A écrire.
J'ai réappris à accepter de l'aide. Et à faire confiance.
Après une nuit de vingt ans, l'aube paraît magnifiquement belle.
Comme elle l'est vraiment chaque matin quand on sait ne pas s'y habituer.
Je redécouvre tout avec l'émotion ingérable de l'aveugle qui recouvre la vue.
Je redécouvre le plaisir de prendre le soleil. Je redécouvre le plaisir.
Et j'embrasse la place Arago et la place de la Loge avec reconnaissance.
Avant d'arriver chez moi, place Gambetta, sans pouvoir l'expliquer,
je ne tourne pas dans ma rue, je continue tout droit.
D'un pas décidé, je semble savoir ce que je fais et je me laisse faire,
j'entre dans la cathédrale et n'ai d'autres choix que me suivre.
Indifférent à l'heure, je n'avais pas prévu de tomber au beau milieu de la messe.
Mais, qu'à cela ne tienne, je m'installe au dernier rang, près de la sortie,
comme je faisais au théâtre ou aux concerts à Paris. Prêt à filer.
Je suis saisi par les orgues. Et la beauté des accords. Et la beauté des chants.
Des choses que j'avais laissées poussiéreuses et ringardes dans mon enfance.
Mes yeux piquent un peu. A l'idée de la longueur de ma nuit.

Et cela me reprend à ces mots que je balbutie en pilote automatique.
Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.
Une partie de moi se sent mal à l'aise et aimerait partir. L'autre se sent chez elle.
La première pense profiter d'un temps mort pour se barrer discrètement.
La seconde se sent bien et décide de rester un peu.
A l'appel du prêtre, les gens massés devant moi se congratulent et se serrent la main.
J'observe cela un peu étonné. A l'abri. A la fois dubitatif et attendri.
Je ne me souvenais pas d'une telle séquence dans la liturgie catholique.
Ne me sens pas concerné pour être loin des derniers rangs de fidèles.
Deux jeunes, pourtant, à ma hauteur, mais à bonne distance,
après avoir échangé avec les personnes qu'ils avaient à portée de main,
m'ont aperçu, sont sortis de leur rang pour arriver jusqu'à moi tout sourire.
Sans se concerter. Un garçon. Une fille. Qui m'ont tendu la main. Franchement.
Je serre la main au garçon. Je serre la main à la fille. A qui je rends son sourire.
Qui me souhaitent l'un et l'autre, avec une douceur extrême dans la voix :
" La paix du Christ... "

J'ai retrouvé la même panique qu'au moment, mon amour, où tu m'offrais la tienne.
Ton sourire. Ton désir. Et la paix possible d'un amour heureux.
Je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri.
Je suis sorti de St-Jean comme un démon ébouillanté par de l'eau bénite. Bouleversé.
Je suis remonté chez moi. J'ai fermé le verrou de ma porte. Et j'ai dû respirer.
Suis venu timidement me placer à la fenêtre pour surveiller le parvis.
Je ne suis pas digne de te recevoir. Mon amour. Mon ange.
Moi, la prostituée, loup dans la bergerie, imposteur dans cette église,
que ces jeunes sont venus saluer comme si j'étais des leurs.
Je revois le sourire franc et tranquille de la jeune fille ravissante.
Et j'enrage dans ma chair d'avoir méprisé la bonté de mes contemporains.
De l'avoir raillée, moquée, quand je n'ai jamais voulu y croire.
Comment pouvaient-ils souhaiter la paix du Christ ou d'autre chose,
à une raclure de mon espèce, sans même savoir qui j'étais ?
Et toi, toi, mon amour, comment as-tu pu t'offrir à moi de la sorte, aussi vite,
quand je suis condamné à te décevoir et que je ne te mérite pas ?

Michel à qui je demande pardon. Mon père à qui je demande pardon.
Aussi vrai et fort que je dirai merci. Quand je les ai déçus.
Et il y a des nuits entières où la liste des regrets s'étire avec celle des remords.
Je n'ai pas rencontré le Christ mais un ange. Et je veux ma deuxième chance.
L'exorcisme est peut-être long. Je sais que j'ai avancé. Je sais que j'ai changé.
Que je ne moque plus de la bonté, de la gentillesse, de la candeur et de la beauté.
Quand elles me bouleversent autant qu'elles me renvoient à ma stupidité,
avec cet espoir de gosse qui ne demande qu'à croire que le Père Noël existe.
Et il y a des valeurs que j'ai transgressées pour avoir été miennes.
Celles inculquées par mes parents et qui reviennent au galop.
Pour me serrer la main en me disant. Tu es des nôtres.
La vérité. La loyauté. La sincérité. L'humilité. La fidélité. Le respect.
Des choses trop belles pour moi. Trop grandes. Trop pures.
Avec cette paix à la con, qu'on distribue avec tant de certitudes.
Cette chose improbable qui s'appelle la confiance.
Est-ce que Dieu existe ? Est-ce qu'on ne meurt pas ?
Quand la vie vous arrache toujours aux êtres que vous avez aimés ?
Qu'on vous reprend tout ce qu'on vous a donné ?
Vos parents. Vos enfants. Vos amours. Vos amis.
Non. Je n'ai pas confiance.
Et je hurle de douleur chaque fois que le bonheur me sollicite,
qu'il s'annonce possible quand je n'y ai jamais cru.

Si les choses étaient aussi simples, tout le monde serait heureux.
Il suffirait de claquer des doigts, et le monde vous pardonnerait vos faiblesses ?
Je ne peux pas croire que ces gosses soient venus et aient pensé leur geste.
Je ne peux pas croire qu'on puisse faire des choses gratuitement.
Je ne peux pas croire en la pureté des sentiments.
Et pourtant, quitte à vomir ma bile, on me donne des raisons d'espérer.
Est-ce encore une ruse ? Veut-on que je baisse la garde pour atteindre mon cœur ?
Qu'on me l'arrache et qu'on le jette aux chiens. Qu'il serve à quelque chose.
Et voilà ce sourire à la cabine. Et voilà ce regard dans mes oreillers.
Bon sang. Est-ce que je vais me réveiller ? Il va bien falloir qu'il y ait une tuile !
Alors Ok. On se reprend. Et l'on essaie de ne pas reproduire ses erreurs.
Si l'on apprend des échecs, j'ai une grande connaissance. Une sacrée culture.
C'est en moi que sont les pièges. Je dois les désamorcer. Un à un.
Enlever les barbelés. Défaire mon armure. Et faire le pari que je ne me trompe pas.
Pour une fois dans ma vie, je m'expose. Je me lance. Je fais ce que je peux.
Quand je sais bien qu'ici, la moindre blessure serait fatale.
Le tout pour le tout. Tapis !
Mes couilles sur la table.
Allons-y.

S'il n'y a pas de foi sans doutes, il se pourrait bien que je l'aie.
Si j'ai traveloté ma candeur en cynisme, il se trouve que j'aime croire.
Je fais comme tout le monde. Je fais vite confiance.
Et quand je suis trahi, je fais mine de ne pas être déçu.
Prétendant que je m'y attendais ou n'avais jamais été dupe.
Un monastère. Une île déserte. Disais-je. Pour avoir la paix.
Celle du Christ peut-être. La mienne. Egoïstement.
C'est ce que j'ai construit. Dans ma rue de l'Horloge.
Une planque où Mister Hyde ne me retrouvera jamais.
Une cabane dans un platane où l'alcool ne pourra pas m'atteindre.
Où je purge les toxines qui ont pollué ma conscience.
Où j'évacue le poison et les pulsions de mort.
Où j'essaie de m'aimer. Quand il y a un progrès.
J'ai retrouvé le goût d'aimer. Puisque je t'aime toi.
Et tu seras le lien pour me réconcilier avec ce que je suis.
Ma peau n'a plus ses odeurs fétides mais celles du soleil.
J'ai ouvert mes fenêtres et déposé les armes.
Ayant oublié de mourir jeune, j'ai dû faire le deuil du poète maudit.
Et je ne veux trahir aucun de mes deux anges gardiens.
Quand ma peur n'est plus d'être trahi
mais de vous décevoir.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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La Poste

Publié le

Le soleil. Sur mon front. Sur mes joues.
Les cloches annoncent une heure que je ne veux pas connaître. Je ne compte pas.
Les yeux fermés. Je savoure mes retrouvailles. Avec cette lumière orange.
Qui traverse mes paupières. Quand mes yeux sont grand ouverts en dessous.
Avec cette chaleur. Qui traverse ma peau pour me rappeler que je ressens les choses.
Tout me renvoie aux bonheurs simples de l'enfance. Où tout était facile.
Il y avait une plage. Il y avait la mer. Et une femme capable de m'aimer sans conditions.
Il y avait la sensualité de l'été. Franche. Brute. Livrée en abondance. Sans réserves.
Et ce vertige olympien me revient à ce jour de beau temps qui manquait au printemps.
Un ciel bleu sans nuages. La paresse d'une terrasse de café désinvolte un dimanche.
Et ces cloches qui sonnent une heure dont manifestement personne ne se préoccupe.
J'ai retrouvé Perpignan. Et ces couleurs de soufre. Et ces couleurs de rouille.
Le poids de l'ombre plaquée au sol. Le poids de la fournaise qui fait craquer les pierres.
Où le moindre courant d'air devient un délice. Une bénédiction.
Trois platanes robustes protègent le pavé du café de La Poste où je fonds de plaisir.
Un soleil blanc de Sahara. Que je regarde dans les yeux un instant. Par défi.
Que je force sans baisser les miens pour lui dire merci.
La vie est belle. Elle est bien faite.
Et rien ne viendra la gâcher.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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Des histoires

Publié le

Des avions britanniques pour attaquer la DCA allemande.
Des spitfire qui, rasant les habitations, visaient les installations anti-aériennes de Pech David.
Les Allemands, dépassés, durent faire décoller leurs propres avions pour riposter.
Un gosse rue Matabiau est auprès de sa mère, qui, si elle n'allait pas souvent à la messe,
semblait à cet instant précis connaître des prières auxquelles elle s'accrochait fermement.
Le bruit menaçant des moteurs au-dessus des têtes, par vagues,
lorsque les pilotes anglais volaient bas pour éviter les défenses de l'occupant.
Au-dessus de Toulouse. Dont les sirènes avaient hurlé pour annoncer le déluge de bombes.
Monsieur Lion, un voisin, se propose d'emmener le gosse sur le toit.
Qu'il voie ce qui se passe. Qu'il comprenne. Quand c'était sans danger.
Et l'enfant a vu le feu d'artifice étrange des fusées éclairantes et des explosions foudroyantes,
dont les détonations parvenaient en léger décalage, comme les fumées d'incendies.
Depuis le toit de son petit immeuble de la rue Matabiau.
Ailleurs, dans la même période, c'est une petite fille, dans cette même ville,
trois ans plus jeune, qui était glacée par le bruit des bottes dans les rues.
Les patrouilles allemandes. Les uniformes de la Wermarth. Ceux des SS.
Une enfant qui fut scolarisée avec ses sœurs à l'école Jules Ferry, avenue de Fronton.
Qui bien plus tard deviendra la meilleure amie de la cousine du petit garçon.
Qui a grandi de son côté. Un lien salutaire auquel je dois mon existence.
Le petit garçon, né en 1933, est toujours en vie, entre Toulouse et Rosas.
La petite fille, née en 1936, nous a quittés il y a déjà quinze ans.
Mais elle se rappelait toujours, à soixante ans, du bruit des bottes dans les rues de Toulouse.
Et son fils voyait quand elle lui en parlait qu'elle était ailleurs. Que son effroi était intact.
Quant à Monsieur Lion, il y eut un jour où des hommes ont fait irruption dans l'immeuble,
pour l'arrêter, l'embarquer, et personne n'a jamais plus eu de nouvelles de lui.
Ma mère est enterrée à Bompas. Mais mon père peut encore témoigner.

C'est cette Louise Brooks de St-Gaudens qui récitait ses prières.
Ma Georgette bien connue qui me chantait ses âneries des Années 30 en riant.
Amoureuse de Georges Guétary et des îles Baléares où elle avait fait son voyage de noces.
Que mon père aidait sagement à coller les tickets de rationnement dans des carnets.
Lorsque l'épicerie était tenue d'approvisionner tout le quartier.
La Mistinguette des pommes de terre et des boîtes de conserve.
Qui avait épousé cet écureuil de grand-père descendu du Sidobre.
Et fini sa vie dans une maison de la route d'Elne, dans un bosquet de pins et de paons,
où j'allais lui rendre visite pour entendre des histoires toujours réinventées.
Enterrée avec ma mère à Bompas. Dans le même caveau.
Quand belle-mère et belle-fille n'avaient jamais réussi à se comprendre.
Mon père au bord de la mer. Loin de la boue du Lauragais.
Comme vestige d'un siècle auquel j'ai échappé de justesse.
Comme survivant d'un monde balayé par internet et le 11 Septembre.
La IVème République. La décolonisation. La guerre d'Algérie.
Le Général de Gaulle. La Guerre Froide. La mission Apollo 11.
Quand j'ai tout de même vu à la télévision la chute du Mur de Berlin.
Avant qu'il ne quitte ce monde à son tour, je cherche à le faire parler.
Il se lance au téléphone. " Oui, ils ont bombardé Blagnac et Francazal... "
Mais il doit s'interrompre. Il est l'heure de dîner. Sa compagne s'impatiente.
Et je devrai attendre pour récupérer un pan entier de mémoire. Le fixer quelque part.
Recoller les morceaux avec ce que j'ai vu de lieux, à Empalot, à Bannières,
au Jardin des Plantes ou rue des Arts... Place Jeanne d'Arc et rue Bayard.
Honorer le petit garçon qui était avec Monsieur Lion sur le toit de la rue Matabiau.
Je cherche. Premier bombardement des Alliés. Avril 1944. René a dix ans.
Il est du mois de novembre. Il y aurait eu 75 morts.
Que faisait la petite Angèle à ce moment précis ? Où était-elle ?
Il n'est jamais trop tard pour écrire son histoire.
Quand il me faut la mienne.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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Bien peu de choses

Publié le

Je suis le filtre de ta cigarette.
Je suis le bord du bol au petit-déjeuner.
Je suis la boule de sucre d'une Chupa Chups.
Je suis le goulot en plastique ou en verre si tu bois à la bouteille.
Quand tous les moyens sont bons pour entrer dans ta bouche.
Je suis ta brosse à dents. Le palillo. Le bonbon. La canette.
Le chewing-gum que tu mâches. La cuillère que tu lèches. Le stylo que tu mords.
Le chocolat du matin. Le gobelet. Le café. Le bout de pain. La biscotte. La fourchette.
Pour cette pression des lèvres quand tu me sors de toi pour me ramener dans l'assiette.
Je suis le coin de serviette. L'ongle de ton pouce. Et le bout de tes doigts.
La tête d'une épingle. Le ticket de parking. La branche de tes lunettes.
Ou seulement ma bouche quand elle cherche un baiser.
Ou seulement ma langue quand elle cherche à entrer.
Aux coussins dessinés qui couvrent tes dents blanches.

Je suis l'eau qui sort du pommeau de ta douche.
Qui lisse tes cheveux, coule sur ton visage et goutte à ton menton.
Quand je goûte à ta peau, de la nuque aux épaules et jusqu'au bas du dos.
Je suis le gel liquide que tu étales sur le pecho, sur les flancs, sur le ventre,
et qui mousse à ton sexe, dégouline sur tes jambes, en traînant en chemin.
Je suis tes mains pressées, tes paumes qui savonnent tout ce que je caresse.
Je suis la morsure du froid, la vapeur de l'eau chaude, la buée sur la vitre.
L'éponge que tu attrapes. Celle dont tu te drapes. La serviette nouée.
J'ai frictionné ta tête. Tamponné ton visage. Enveloppé ta gorge. Parcouru tout ton corps.
Qu'il a fallu frotter. Enduire et essuyer. Que j'ai séché enfin en devenant humide.
Je suis le lait qui hydrate. La crème pour ta peau. Le parfum à ton cou.
Et le textile intime qui épouse tes fesses et ce que tu imagines.
Les vêtements choisis qui viendront te couvrir, tirés de leurs tiroirs et de leurs penderies.
Bienheureux d'être utile et de participer à ce qui te protège, de la pluie ou du vent,
comme du regard des autres
.


Je suis ce grand miroir devant lequel tu danses.
Qui ose te refléter. Ne t'envoie que l'image où tu arrives à te plaire.
Le regard jumelé qui est séduit, étonné, plus tout à fait le tien, sensible à ta beauté.
Que j'aime et réfléchis pour te la rendre aimable.
Que tu peux accepter, d'un sourire convaincu ou d'un air satisfait.
Je suis cette lumière qui te met en valeur quand toutes te vont bien.
Qu'elles peuvent être belles quand c'est toi qui les flattes.
Aux yeux que tu te fais, c'est moi qui te regardes.
Le désir est le mien si tu le sens monter. De la glace sans tain. L'espace d'un instant.
Face à face. Nez à nez. Tu vois ce que je vois. Te vois comme je te vois.
A l'image que j'ai, comment ne pas t'aimer ?
Tu penseras te plaire et l'idée me plaira.
Je suis cette assurance et la confiance en toi.
Je suis l'admiration qu'il faut pour s'estimer.
Je suis la certitude de se savoir aimé.
Dont on envie la force. Et qui est sans pareille si c'est aimé de toi.

Je suis l'ombre jalouse qui vient t'envelopper. Sécuriser la nuit.
Le drap pour te blottir ou t'y entortiller, au moment de chercher le sommeil.
Les pensées agréables qui viendront te bercer. Caresser tes cheveux.
L'oreiller que tu empoignes. Le matelas douillet. Le doudou invisible.
Que tu pourras étreindre et triturer longtemps.
Puis coller sur tes yeux au lever du soleil.
Je suis la vague paisible si près de t'emporter.
A laquelle tu résistes mollement pour mieux en profiter.
Avant de lâcher prise. De te laisser aller.
Je suis le livre ouvert. La lampe de chevet.
Et le rêve venu pour te réceptionner.
T'enlever à toi-même. Te faire voyager.
Dans les lieux de ton être dont tu n'as pas conscience.
Je suis l'aube ravie d'ouvrir les yeux sur toi.
Je suis le petit jour qui piaffe à la fenêtre.
Le bord du bol du petit-déjeuner.
Le chocolat. Ou le café.
Le filtre de la première cigarette.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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en tiempo de crisis

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Des gens faisaient la queue. Il y avait du monde.
Pas d'agacement. Pas de signes d'impatience ou de mauvaise humeur.
L'ambiance était festive. Agréable.
Cinq ou six personnes sont arrivées et m'ont porté au-dessus de la foule.
Sourire aux lèvres. Joyeusement. Comme en triomphe.
Nous avons remonté toute la file qui ne semblait pas vouloir protester.
J'étais tenu à bout de bras, allongé, les bras en croix, comme un christ, au-dessus des têtes,
comme porté par des boys dans une revue hollywoodienne, version sadomasochiste,
lorsque les porteurs, tous bodybuildés, étaient court-vêtus de cuir et de latex,
affichant l'air amical et réjoui qu'il convient aux danseurs des tableaux de comédies musicales.
C'était une étrange procession, plus proche d'Almodovar que de Fellini, où, tourné face au ciel,
je me laissais emporter en hauteur, en confiance, jusqu'au départ de la file d'attente.
Où l'on m'a finalement déposé sans que je n'aie le temps de comprendre ce que nous faisions là,
ce qu'attendaient tous ces gens fous de joie qui avaient l'air contents que je leur passe devant.
J'étais tout à coup à Bompas. Bompas II. La maison du château d'eau. Au milieu des vignes.
Je me rappelle que j'adorais mes fringues. Un blouson en daim ou en velours côtelé.
Dans les bruns. Chocolat. Coiffure déstructurée. Fashion cool ou bobo britannique.
Happy few trentenaire. Et je préparais mes bagages pour être sur le départ.
Il y avait des guitares sèches magnifiques. Des congas. Des instruments de musique.
Flambants neufs. Et mon père qui était là, semblait ravi de mon enthousiasme.
Il avait l'air heureux. Et ma mère était là. Que je ne pouvais pas voir.
Mais elle nous attendait dehors, et je savais qu'elle était aussi ravie que nous.
L'ambiance de fête n'était pas retombée. Lorsque je nageais dans un bonheur pur sucre.
Papa a disparu, pour rejoindre maman sans doute, à l'extérieur où ils devaient m'attendre,
et je finissais seul de collecter les instruments que j'allais emporter avec moi.
J'ai ouvert l'œil entre les draps de mon lit-bureau du studio de l'Horloge.
Avec un sourire rare, quand je ne me souviens habituellement que de mes mauvais rêves.
Même la présence de ma mère, la plus forte bien qu'invisible, ne pouvait m'attrister.
C'est drôle ce que le cerveau peut fabriquer chimiquement de sensations agréables.
Je n'étais pas contrarié d'être tiré de mon sommeil, de me retrouver à ma vraie place,
même si j'aurais été curieux de voir où j'avais l'intention de me mener plus avant.
Pas de frustrations comme on peut en avoir à ces réveils déchirants et grincheux,
lorsqu'on aurait préféré mille fois prolonger son rêve que de revenir à la réalité.
De mon lit, je regarde la pièce... Non... Je suis content d'être là.
Je suis encore plein du bonheur de ces scènes baroques dont je ne cherche pas le sens.
Et il m'a porté, comme un christ au-dessus de la ville, tout le reste de la journée.

Les problèmes de communication ne me serrent plus la gorge.
Si l'on tient à prendre une caresse pour un coup de griffe,
une main tendue pour un doigt accusateur, une déclaration d'amour pour un réquisitoire,
je sais qu'il vaut mieux, plutôt que s'enliser, laisser faire le temps qui remet tout en place.
J'ai fait ma part, de mon côté, sais où j'en suis, ce que je fais, ce que je porte,
et chasse d'un coup de tramontane la culpabilité qui rôdait en me faisant du charme.
En voilà une qui était totalement absente de ma nuit et de mes rêves inattendus.
M'en défaire, assurément, me fera des vacances.
Puisque malgré mon supposé égoïsme, j'ai hérité de cette mère que j'adore,
ce poids mortel que je me suis traîné pendant vingt ans et que seul le whisky pouvait soulager.
Pas besoin d'alcool ce matin, pour savoir que je n'emmerde personne,
que je ne gêne personne, que je ne dérange, embarrasse et n'envahis personne.
Pas besoin de Mister Hyde pour me faire la leçon.
D'autant que sa méthode était méprisable à mes yeux pour être revancharde.
Non. Tout va bien. Je n'ai fait de mal à personne. Et j'ai la conscience tranquille.
Je suis heureux comme un pape. Dans une ville que j'aime pour y apprendre à aimer.
Et, après la jalousie et la paranoïa, je raye dans la liste ce nouvel ennemi. Culpabilité. Fuera.
Aujourd'hui, je veux être seul avec mon bonheur d'être heureux. Sans aucune interférence.
Je suis parti du bon pied. Lorsque même la campagne hystérique me glisse sur les plumes.
Que je suis fatigué, ici aussi, de me battre contre des moulins à vent.
Mes cheveux désormais sont assez longs pour que le vent s'y engouffre.
Et je prends du plaisir, les yeux fermés, en proue de ma bourgade à le sentir sur moi.
Qui hésite à m'emporter, avec mes instruments de musique, très loin, outre-Atlantique.
D'ailleurs, je n'ai pas eu le loisir de voir ce qui m'attendait dans la cour de la maison à Bompas.
Dans quoi avais-je l'intention de charger ces guitares, ces claviers et toutes ces percussions ?
Le café est exquis aux cyprès agités. Hollande et Sarkozy. Faites ce que vous voudrez.

De mes ennemis aussi, je raye l'impatience.
Quand New York peut attendre. Et Barcelone aussi.
Quand j'ai écrit moi-même qu'être heureux, c'est ici. Où l'on est. Sur l'instant.
Une chose trop sérieuse pour la mettre en attente, la remettre à demain.
Elle m'est apparue ce matin. Venue de nulle part. Sans aucune raison.
Et je l'ai embrassée. A peine réveillé. Pour ne plus la quitter.
Le vent peut s'énerver. Je suis resté stoïque. L'ai même encouragé.
Pour secouer un peu le prunier de ma ville. En apprenti sorcier.
Il n'y a rien de magique. Aux sourires que vous donnez, des sourires répondent.
Comme un christ allongé, je porte le soleil. A bout de bras. Au-dessus de vos têtes.
Je traîne mes congas. Le regard de ma mère. Celui de mon amour qui me fait décoller.
Marine peut faire son beurre sur les désillusions, la colère des gens et bien des frustrations.
Les coqs peuvent se battre et l'Europe sombrer. Je fais feu de tout bois. Mon 14 juillet.
Mes porteurs fétichistes montent des barricades, amassent des pavés pour la révolution.
Washington sur sa barque, je traverse le temps comme le Delaware.
Hold on babies. J'essore mon histoire. Et vous aurez la vôtre.
Je dois dire merci à mes amis fidèles comme je rends hommage à l'homme qui est mon père.
La guitare espagnole et les pinceaux de gouache. L'ivoire du piano. Celui de l'échiquier.
Et puis toi mon amour que j'aimerais quand même à ton corps défendant.
Que j'aimerai toujours où que le vent me porte. Quoi que le temps décide.
Qui pourras si tu veux me rejoindre au radeau surnageant au-dessus de la liesse.
Sur les berges de l'Hudson comme aux quais de la Seine.
Ou me laisser partir sans craindre de me perdre.
Je serai, bras en croix, en tête de la file.
A peine déposé. Comme un nouveau Messie.
Pour ouvrir grand les portes et découvrir enfin
le lieu où tous ces gens demandaient à entrer.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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Comprend qui peut

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Toujours victime de mes propres digressions.
Et je ne peux m'en prendre qu'à moi-même si je suis mal compris.
A vouloir trop en dire, à vouloir expliquer, explorer chaque zone d'ombre,
par souci de clarté et de transparence, je finis par noyer l'objet de mon propos.
Des efforts contre-productifs. Quand j'obtiens le contraire de l'effet escompté.
Et j'enrage à ce sentiment terrible de scier la branche sur laquelle je suis assis.
J'aime le débat comme les conversations. Où l'on peut confronter des arguments.
Parler de choses conceptuelles, quand je ne me satisfais pas des dépêches AFP.
Dire ce qu'on a fait la veille, ce qu'on fera dans l'après-midi ou la semaine prochaine,
a toujours un intérêt, d'autant plus entre personnes qui vivent ensemble et s'en inquiètent.
Mais ce qui me réveille aux dîners comme aux repas des familles sont les discussions politiques,
les échanges sur la vie et la mort, le rapport à la maladie, sans être obligatoirement philosophiques,
plus que les récits factuels de futurs achats ou programmes télévisés.
En effet, discuter de ce qui existe ou non, des rapports parents/enfants, de l'éducation,
des rapports à l'argent ou au sexe, permet à mes yeux d'apprendre plus de mes proches,
de mes interlocuteurs... comme de moi-même.
L'avortement. L'euthanasie. La peine de mort. L'occupation allemande. La collaboration.
J'aime les anecdotes. Les cas de conscience. Tenter d'y voir clair. Tenter de comprendre.
Evidemment, je suis capable de vacuité et de platitude, de superficialité comme de désinvolture.
Je sais à bon escient, être trivial ou déconneur, quand il n'est pas question d'être sérieux.
Mais, aussi vrai que je m'efforce en écrivant, à peu près toujours la même chose,
d'être toujours plus précis sans être caricatural, d'être proche de ce que je ressens,
quand rien n'est monolithique, j'essaie d'être précis dans l'exposé de ce que je pense,
sans arriver à simplifier lorsque je veux toujours tenir compte de tous les aspects.
Même ceux qui peuvent paraître contradictoires. Ne voulant sacrifier les nuances.
Acceptant ce qu'il y a parfois de paradoxal ou de pathétique.
Ce que j'espère perçu comme une marque d'honnêteté intellectuelle.
Evidemment, à force d'anticiper les questions que le moindre point pourrait susciter,
à force d'envisager tous les cas de figure, de m'attarder sur des illustrations,
que je peux juger utiles pour étayer le discours, je perds souvent mes contradicteurs.
Pire encore, usant trop souvent d'ironie, sans forcément la souligner d'un smiley,
pour dénoncer le ridicule de certaines situations, me moquer de moi-même,
ou démontrer la bêtise d'un raisonnement, on peut me prendre au premier degré,
et ma démonstration est ruinée quand on croit que j'approuve ce que je condamne.
Un beau résultat que je ne dois qu'à moi-même. Et qui me consterne toujours.

Le quai Vauban est superbe. Sous un ciel sombre de tombée de la nuit.
Les éclairages à peine allumés prennent doucement leur rythme de croisière.
J'emplis mes poumons d'un air de printemps qui hésite.
Bien sûr, en amour aussi, j'ai perdu des histoires à force de raisonnements.
Quand j'ai cherché des rapports de confiance et obtenu la crainte.
Que je perdais mon latin à voir combien je me tirais chaque fois une balle dans le pied.
Vouloir mettre l'autre à l'aise sur ce qu'il est possible de dire ou non.
Comment me retrouvais-je toujours dans le rôle du père dont on craint la sanction ?
Je sais bien que maman aussi a dit qu'il était mieux de dire la vérité.
Et que le jour où la petite fille a dit la vérité à sa mère qui la lui demandait, elle s'est pris une gifle.
Et que la petite fille a appris ce jour-là que, décidément, toute vérité n'était pas bonne à dire.
Est-ce que je n'ai jamais su m'expliquer clairement sur la liberté que je voulais offrir à l'autre ?
Ou est-ce que je me leurre parce que cette liberté ne peut pas exister ?
Avec ses propres parents. Avec ses propres enfants.
On s'arrange toujours avec la vérité.
Pourquoi en serait-il autrement dans un couple ?
Pour préserver l'autre. Pour protéger l'autre. Quand l'enfer est pavé de bonnes intentions.
Ainsi mon idéal serait une utopie. Et je suis coupable d'orgueil.
En prétendant pouvoir établir une relation idéale de confiance absolue qui n'existe nulle part.
Sans doute est-ce cela. " Je peux tout entendre. " " Tu peux tout me dire. " Mon cul.
Bien sûr qu'il y a des vérités qui font mal. Et vive l'hypocrisie.
Souvent décriée mais qui est le seul moyen de vivre ensemble.
Au Palmarium, j'hésite sur la direction à prendre. Je longe la Basse.
Pensant à cette mère qui aura obtenu le contraire de ce qu'elle voulait établir.
Un rapport de confiance avec sa fille. " Je préfère que tu me dises la vérité. "
La bêtise avouée, manifestement, appelait une sanction immédiate.
La main est partie. Réflexe pavlovien. Sur la joue de l'adolescente qui a fait le mur.
Qui a séché les cours. Qui a pris de la drogue. Qui est tombée enceinte.
J'ai de la compassion pour cette mère qui va trembler désormais.
Convaincue à juste titre, que sa réaction épidermique, incontrôlée,
allait définitivement dissuader sa fille de jouer franc jeu avec elle.
Etre heureux est plutôt facile. Et dans les dîners, avec mes amis, je sais ce qu'il faut faire.
Soit je m'entoure de ceux qui aiment se prendre la tête et nous nous la prenons.
A refaire le monde. Entre personnes aimant la polémique et le sport du débat.
Soit je m'incline à la pente naturelle du groupe. Sans faire de vagues.
Quitte à abonder dans le sens de ceux qui décident que Sarkozy est un con.
Dans celui de ceux qui assènent que Hollande n'a pas de charisme.
Et nous passerons assurément une excellente soirée.
Il ne tient qu'à moi de rire avec eux au lieu de lâcher une saillie qui jettera un froid.
Je m'adapte au paradigme ambiant, peut y prendre du plaisir, et tout se passera bien.

Place de Catalogne, les hauts palmiers ne sont pas ceux de Sunset Boulevard.
La lumière est belle. La nuit n'est pas encore complètement installée.
Je ne m'arrête pas. Nulle part. Il faut que je marche encore. Jusqu'à la gare.
Je le sais. La mort de ma mère. L'état d'amour. Le coup de foudre.
L'Amérique. L'Espagne. J'ai mes obsessions. Quand l'une d'elles est à vif.
Et je m'évertue à ronger mes vieux os depuis des décennies déjà.
Qu'avait dit de moi ce romancier suisse ?... Que j'embrasse.
Ah oui, voilà. " Obsessionnel et inconstant. " En effet.
Quand je n'épuise pas mes sujets l'un après l'autre, mais que je les use,
tous ensemble, passant de l'un à l'autre, en cercles concentriques.
Ecrire pour moi n'est jamais que le moyen de m'apprendre moi-même.
Découvrir ce que je veux. Ce que je pense. Ce que je souhaite. Découvrir qui je suis.
Et je démêle des pelotes dantesques, m'attaquant à la confusion de mes sentiments,
essayant au mieux de cerner des sensations difficiles à décrire,
avec la certitude qu'il n'y a qu'en les exprimant que je peux les comprendre.
Comme le peintre qui s'arrache les cheveux, j'écrase des mines à ne pas parvenir tout à fait
à rendre compte de tout ce qui me traverse, avec une précision aussi juste que brillante.
Une histoire d'amour, dont l'énergie est pourtant lumineuse, franche, radicale, sans nuages,
est retournée dans tous les sens, dans ma tête, dans ma poitrine, sur ce blog,
dans des messageries privées, lorsque j'enrage de ne pas réussir à exprimer l'intensité réelle
de ce que j'éprouve, quand je refuse l'idée que les mots sont impuissants à la traduire.
Qu'il doit bien exister une combinaison parfaite qui dise exactement ce que je vis.
Certains ici sont témoins que j'ai trouvé mille façons de parler de la même chose.
Dont je ne me satisfais pas, puisque je travaille encore et toujours le même matériau.
Tout ce qui bouillonne dans la cage thoracique doit sortir d'une manière ou d'une autre.
Et ma seule occupation est de lui donner du sens.
Les mots ne sont pas toujours mes meilleurs amis. Quand ils peuvent me trahir.
Non pas en balançant à ma place des choses que j'aimerais cacher.
Mais en disant autre chose que ce que j'ai à dire.
Et il faut toujours composer avec cette marge d'erreur possible.
Celle des malentendus. Quand il y a de la place pour mille interprétations.
On le voit aux textos dont on se demande parfois sur quel ton il faudrait qu'on les lise.
Laconiques. Pas de ponctuation. Et, suivant l'humeur, mille façons de comprendre.
Est-ce que c'est un reproche ? Est-ce que c'est amical ? Est-ce que c'est de l'humour ?
J'en reviens à l'ironie dont on perd la nuance. Quand il faut s'empresser d'ajouter lol.
Pour rassurer le destinataire sur le contenu. A coups de gros panneaux : " je rigole ! "
Pour le " je te taquine ", un smiley qui fait son petit clin d'œil fera l'affaire.
Au milieu de l'odeur des kébabs et des échappements automobiles,
je me dis que le langage, s'il a ses limites, permet mieux qu'un simple idéogramme.
Que la langue qui est la mienne offre assez de vocabulaire et de mots précis
pour obtenir ce que je cherche à faire, être au plus près d'une émotion, même fugace.
Quand il n'y a pas de réels synonymes. Quand chaque mot a sa nuance et sa raison d'exister.
Et je pèse chacun d'eux. Pour exprimer le plus clairement mon intention.
Mais je dois accepter le fait qu'une fois lâchés, les mots ne m'appartiennent plus.
Et que je n'ai plus aucune prise sur ce que les lecteurs en feront.
Sachant qu'il y a des dispositions, des humeurs, un contexte, qui peuvent tout compromettre.
Comme à la seule lecture d'un texto d'une ligne.
Et ruiner des heures de travail. Quand on ne lit jamais que ce que l'on veut lire.
Puisqu'il est aisé de faire dire au même texte à peu près tout et son contraire,
quand c'est précisément le job des avocats avec les textes de lois,
des prêtres et des rabbins avec les textes bibliques.

Pourquoi diable lire ou comprendre " tu me mens ! "
lorsque j'écris : " j'espère que tu ne me mens pas. "
Je trouve le phénomène assez extraordinaire.
Le verbe espérer est l'expression d'un souhait, de ce que l'on aimerait idéalement.
Il n'est pas l'affirmation d'une condamnation ou d'un reproche.
J'entends, pour l'avoir entendu mille fois : " Oui, oh, je te connais... "
Ce qui me laisse pantois chaque fois quand je ne me connais pas moi-même.
Pourquoi diable faut-il que l'on cherche entre les lignes autre chose que ce qui est écrit,
noir sur blanc, d'autant plus de la main de quelqu'un qui travaille à choisir chaque mot ?
Est-ce mon goût pour l'ironie, précisément, qui trouble mon message ?
Et qui fait qu'une lectrice ne peut pas toujours bien saisir si c'est de l'humour ou pas ?
Si c'est du lard ou du cochon ?...
Le lycée Arago est une merveille de brique rouge. Je prends un moment pour le voir.
Les proportions sont harmonieuses. Et la végétation heureuse vient y prospérer.
Je suis prêt à croire qu'on ne peut pas convaincre quelqu'un qui ne veut pas l'être.
Sans doute est-il vain de vouloir être absolument compris, et ce de tout le monde.
Question de connexion. Toujours miraculeuse. Pour une personne perplexe, à table,
une autre tranchera spontanément : " je comprends ce que tu veux dire. "
J'écris d'abord pour moi. Et pour ceux qui comprennent ce que je veux dire.
Je me débats en amont avec la confusion de mes pensées ou de mes sensations.
Ensuite, on adhère ou pas. On peut aimer en ayant compris tout autre chose.
Des choses que je n'ai pas vues. Des choses qui m'ont échappées.
Comme on peut être indifférent ou allergique.
Ce qu'il faut de précision quand on veut dire autre chose que " ça va ".
Quand on veut dire autre chose que " je t'aime ".
Lorsqu'en l'occurrence, je m'évertue à fouiller ce que ces mots veulent dire.
Ce que j'y mets. Quand je ne t'aime pas comme j'aime le tabac ou mon cousin germain.
Et que je travaille, sur la vague du temps et des évolutions qu'elle provoque,
à reformuler ce que je mets dans ces mots presque quotidiennement.
Sans doute aurais-je moins de problèmes en me contentant d'un simple je t'aime.
Comme on peut le balancer pour avoir la paix. " Tiens... tu en fais ce que tu veux ".
Mais j'ai besoin, moi aussi, de comprendre ce qui m'arrive,
et fais ce que je peux pour mieux l'appréhender.

Je vois ma mère se mordre la langue, ou la lèvre, domptant difficilement sa colère.
Furieuse. Non pas d'être déçue. Mais de ne savoir comment l'exprimer.
J'avais sans doute fait une connerie. Je méritais ma baffe.
Mais je voyais que la colère venait surtout d'une impuissance à dire. A bout d'arguments.
Le moment critique, en effet, où, dans d'autres familles sans doute, la baffe serait tombée.
Difficile de vous dire l'admiration que j'ai pour cette femme qui a toujours laissé sa main en l'air.
D'autres diront peut-être, et je leur crache à la gueule,
qu'elle se serait épargné un cancer à ne pas se retenir autant.
Eduquer un fils, gérer un adolescent, est un sport extrême.
Quand tout le monde soudain, vient tester ses limites.
Dès l'enfance, j'ai compris le pouvoir du langage. La violence des mots.
Quand des poèmes et des discours ont servi la paix comme déclaré la guerre.
Qui maîtrise les mots a le pouvoir.
Et nous sommes bien placés, en ce moment, pour nous en rendre compte.
Quand les mêmes promesses depuis trente ans reviennent enflammer des meetings.
Avec les mêmes arguments. Les mêmes postures. Et la même conviction.
Comme disait l'autre : " Les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent. "
Quand il faut être deux pour tromper. En effet.
La musique des mots est charmante. Et l'on s'y laisse prendre, même en n'étant pas dupe.
Quand madame décide de croire son mari qui lui a servi ce qu'elle voulait entendre.
Quand telle autre veut croire son amant qui lui promet qu'il demandera le divorce bientôt.
Quand tel père ferme les yeux sur les explications foireuses de son fils éloquent.
A tel point que l'on peut comprendre la méfiance à l'égard de ceux qui parlent bien.
Quand la maîtrise du langage peut être aussi une arme faite pour humilier.
Ecraser ceux qui ne le maîtrisent pas. Appuyer sur un complexe d'infériorité.
Ceux qui parlent bien sont toujours suspectés de vouloir manipuler.
De vouloir enfumer. Noyer le poisson. Arriver à leurs fins. Embrouiller tout le monde.
Bien sûr. Je sais ce que je dois à la maîtrise de la langue.
Qui a su me tirer d'affaire bien souvent. Quand je ne me suis jamais battu de ma vie.
Que je n'ai jamais eu à me servir de mes poings pour me faire respecter.
Et j'avoue avoir obtenu des choses en m'offrant le luxe de n'avoir pas à mentir.
Lorsque les phrases peuvent être tournées de telle façon qu'on ne sera pas pris en faute.
Ce que savent parfaitement faire les plumes qui rédigent nos contrats d'assurance.
Mais je refuse l'idée que cette habileté est toujours au service de la malhonnêteté.
Lorsqu'il est louable il me semble de ne pas promettre ce que l'on ne peut pas tenir.

Perpignan est tranquille. Comme au soir d'un milieu de semaine.
Loin des agitations festives de l'été à son comble. De musique et de vin.
Quelques bus égarés passent la seconde bruyamment.
Et je suis un cours d'eau endormi dans son lit comme sur ses lauriers.
La Basse me ramène au Palais de Justice. Où je suis appelé à la barre.
" Philippe Latger. Vous êtes coupable en amour d'avoir prêché le faux pour savoir le vrai. "
Je proteste. Procès d'intention. J'ai toujours eu la même ligne. Depuis que je suis homme.
" Je fais la différence entre l'infidélité et la tromperie votre honneur. "
Pas pour embrouiller les gens. Mais parce que ce n'est pas la même chose.
" Je suis bien placé pour savoir que la chair est faible.
Et si je peux comprendre qu'on me soit infidèle, je ne supporte pas que l'on me trompe. "
Un peu d'agitation dans la salle d'audience. Le marteau résonne pour exiger le silence.
" C'est une marque d'orgueil que j'assume. Je n'aime pas qu'on insulte mon intelligence.
C'est un fait que je vous concède. Mais par ailleurs, c'est une bonne base pour une vie à deux.
Tromper n'est pas aller coucher avec quelqu'un d'autre. Vous en avez conscience ?
Tromper est dire qu'on a fait une chose quand on en a fait une autre.
Promettre des choses que l'on ne tiendra pas. Dire blanc quand on pense noir.
Ou raconter des histoires pour vous tenir à distance sur de fausses pistes à dessein.
Et ce qui m'arrache le cœur, votre honneur, dans ce genre de situations,
ce n'est pas tant la blessure d'orgueil qui n'est que théorique dans une histoire d'amour,
c'est se rendre compte que vous n'êtes pas digne des confidences de l'être que vous aimez. "
Je ne parle pas du poison fatal que cela peut répandre partout de façon difficilement réparable.
Quand la confiance est un bien aussi précieux que fragile.
" Chaque fois que j'ai prêché le faux, ce n'était pas pour savoir le vrai,
mais pour expliquer qu'il pouvait exister, et qu'il n'était pas préjudiciable en soi, quel qu'il soit.
Quand la seule chose qui me blesse est de constater que l'on puisse me craindre
au point de préférer me cacher des choses plutôt que de m'en parler. "
On me demande : " Vous êtes père de famille ? "... Je réponds : " Non !!! "
Je ne suis pas ce père dont le fils a caché son homosexualité ou son refus de suivre des études.
" Oui, il prenait des cours de théâtre en cachette. " What ?... Mais pourquoi en cachette ?
Et le père aimant de se prendre la tête dans les mains en se demandant ce qu'il avait manqué.
Partagé entre la culpabilité et la colère, avec cet étrange sentiment de trahison.
Ce qui blesse un parent humaniste n'est pas l'homosexualité de son fils.
C'est que son fils la lui ait caché si longtemps.
" Je ne méritais pas de l'entendre ?... "

Bien sûr, il y a la volonté louable de ne pas faire de mal.
Quand il y a aussi une part d'orgueil de ce côté, avec une volonté de ne pas décevoir.
" Il n'a jamais eu l'intention de reprendre l'affaire. Ce qu'il veut faire, c'est du théâtre.
Mais il a eu peur de ta réaction. Que tu ne comprennes pas...
- Et je n'ai pas les capacités intellectuelles de comprendre ?
- Ce n'est pas ça. Tu sais comment tu es. Tu réagis au quart de tour !...
- Mais nom de Dieu. Je suis son père ! Il ne peut pas parler à son père ? "
Il faut croire que non.
Et c'est ce constat d'échec qui ouvre la plus profonde blessure.
François Arago tend un doigt vers le ciel au milieu des palmiers sur un rang de fontaines.
Pourquoi diable ai-je toujours tenu cette place du père fouettard en amour,
quand j'ai toujours cherché à donner les clés de l'émancipation et de l'égalité ?
Quand j'ai toujours refusé le couple comme rapport de force et ses instincts de propriété.
Que j'ai toujours souhaité y placer une confiance comme on en trouve dans les amitiés.
En désamorçant les charges culturelles, les idées de possession et de contraintes,
qui pèsent automatiquement, pour servir ma propre liberté comme celle de l'autre.
Quand je rêve non pas d'un rapport parents/enfants qui se perpétuent dans les couples.
Avec monsieur pris en faute. A qui on tape sur les doigts comme à un gosse de cinq ans.
Mais d'un rapport d'adulte à adulte, liés par l'envie plutôt que par le devoir.
Avec une complicité jamais atteinte aujourd'hui qui permette de pouvoir rire de tout.
Sans crainte de heurter la sensibilité de l'autre, de décevoir, sans peur d'être jugé.
" Toi, tu es célibataire... " François Arago, ta gueule.
Je remonte le quai le long de la Préfecture. En effet. Eternel célibataire.
J'ai toujours préféré être amoureux qu'être en couple. That's the point.
Quand je déteste les aigreurs quotidiennes de ce qui n'est pas dit ou mal dit.
Que je trouve terribles les malentendus et les règlements de comptes. Le ressentiment.
L'acidité aux moindres crispations d'orgueil, les sourires de mauvaise foi assumée,
les susceptibilités à fleur de peau quand on s'enferme dans les positions de victimes.
Les commentaires sur la belle-mère. Les obligations concédées la mort dans l'âme.
Oui, ça me fatigue d'avance. Les frustrations et les ulcères. De quoi vieillir prématurément.
Et si je tiens à ma propre liberté, il n'y a personne que je veuille enterrer vivant.
Ce concept est-il sophistiqué au point d'être complètement incompréhensible ?
Faut-il que des millénaires de codes sociaux aient formaté les esprits ?
Ou bien est-ce moi qui suis confus et qui m'exprime mal ?...
Je n'adresse pas même un regard aux fesses plates du Castillet.

Rien de plus consternant pour un auteur que d'être mal compris.
Rien de pire pour l'auteur amoureux d'avoir inspiré le contraire de ce qu'il espérait.
De quoi se remettre en question sérieusement.
Quand je sais au fond qu'en dire le moins possible servirait mieux mes intérêts.
Au moins, quand on ne dit rien, on ne risque aucun malentendu.
Quand un silence, de surcroît, peut accroître le sex-appeal en mystères.
Encore cette ironie... Qui peut être une force comme mon plus grand point faible.
Bien sûr, voilà, il y a ce côté ours parfois, soupe au lait, qui ne tient pas deux minutes,
à grogner quand on lui manifeste une affection subite qu'il va trouver suspecte,
se faire un peu prier, quand il est vexé, à ronchonner dans son coin ou se victimiser,
comme tout sale gosse, qui peut être susceptible, mais n'est pas rancunier.
Est-ce ce monstre de cruauté, injuste et tyrannique que l'on peut redouter ?
Eh bien soit, je n'impose mon mauvais caractère à personne. Pas plus que mes ronflements.
Quand je n'ai eu de cesse de chercher le moyen d'aimer à la folie en restant à l'abri
des affres de la jalousie et de la peur panique de la trahison comme de l'abandon.
Quand j'aimerais qu'aimer ne soit qu'une fête de douceurs et de complicité solaire.
Que les conflits se résument à des joutes verbales, confrontations de points de vue,
discussions qui peuvent être passionnées et viriles sans toucher aux intégrités en jeu,
dans le respect mutuel, sans que cela puisse mettre en doute l'estime que l'on se porte.
Est-ce que quelqu'un veut jouer avec moi ?
Si j'avance un argument, qu'on m'en oppose un autre !
Quand je suis prêt, même à retardement, à réviser mon jugement et à changer d'avis.
Quand, il n'y a pas de raisons, je peux comprendre les choses quand on me les explique.
Je boude la meuf à poil de la place de la Loge. Avec mon visage d'ours mal léché.
Lorsque, retrouvant la façade de ma cathédrale, un sourire irrépressible me gagne.
Que je retiens un instant. Tout de même. Pour la forme.
Quand j'étais bien décidé à épuiser la bile de mes contrariétés.
La coquille d'œuf de Caliméro a bien fini par se fendre.
A la certitude d'avoir construit un bonheur qui ressemble beaucoup à celui que j'attendais.
Si le diable est dans les détails, je sais face à St-Jean, que l'histoire que je vis,
est la plus proche de toutes de cet amour idéal dont je fais la promo.
" C'est quoi ce faux coup de gueule ? Tu te sens incompris ?... "
Après Arago, St-Jean Baptiste sur sa noix de coco en marbre.
" C'est quoi ton problème ? Tu n'as jamais été amoureux ?... "
J'avais tout de même le droit d'être triste d'avoir rendu quelqu'un triste,
et de faire de cette tristesse une colère tournée contre moi-même.

Je n'ai pas peur de me montrer pathétique. Tout le monde sait l'être.
J'assume mon narcissisme, mon égoïsme, et tout ce que vous voudrez.
Des petits penchants largement partagés par mes semblables.
Ce que certains appelleront lâcheté, d'autres l'appelleront courage.
Et je n'ai pas envie de tromper mon monde sur la marchandise.
Comme tout le monde, j'essaie de me montrer à mon avantage.
Un réflexe. Que je tente de rectifier en versant dans l'auto-dénigrement.
J'essaie d'être lucide sur moi et sur ce que je ressens. J'essaie d'être juste.
Je ne cherche pas à perdre qui que ce soit dans des raisonnements alambiqués.
Ni dans les pluies diluviennes de textes foisonnants qu'on peut trouver too much.
Je suis comme j'écris. Je suis ce que j'écris. Et je suis le premier à chercher à comprendre.
Je ne suis pas binaire. Ni manichéen. Je suis incapable de concision.
Quand on me pose une question, la réponse, je le sais, arrive le lendemain,
suite à un long exposé sur la disparition des dinosaures et la théorie de l'évolution.
Quand on pouvait j'imagine répondre à la question sobrement par oui ou par non.
Je suis, même pour des questions habituelles, obligé de refaire toute la démonstration.
Me perdant parfois moi-même dans mes propres circonvolutions.
Je ne dirais pas " je suis comme ça ", qui est une expression que j'exècre.
Quand elle a un côté définitif qui semble exclure toute possibilité de cheminement ou de progrès.
Puisque je ne peux me satisfaire d'être comme je suis, et que j'ai l'intention de m'améliorer.
Et c'est par les mots, et l'usure de mes obsessions, de mes phobies, de mes démons,
que je sais le moyen d'avancer et de m'approcher au plus près du centre du cratère.
Lorsqu'il est question de regarder ce qu'il y a sous les pierres et derrière les rideaux.
Lorsqu'il n'est pas question de me ménager ou de me laisser porter par paresse.
Comme si j'étais un être fini. Ce qui n'est pas le cas. Ce que je n'accepte pas.
L'être que je suis au moment où j'écris a accompli des pas de géant.
Renonçant à l'alcool et autres fuites en avant.
Capable, pour une fois dans sa vie, d'accepter d'être heureux, de construire quelque chose.
Une rencontre, à laquelle je n'ai cessé de rendre hommage depuis plus d'un an il me semble,
a révolutionné la structure même de l'univers en changeant toutes les perspectives.
Le temps. L'espace. Tout a été refondé. St-Jean Baptiste pourrait en témoigner.
Et sur ce chemin ouvert, où tout est devenu facile, prodigieux, merveilleusement possible,
je ne vais pas renoncer à me rapprocher, toujours plus, de l'homme que j'aimerais être.
Celui qu'il me faudra être au moment de mourir si je ne veux pas le poison du regret.
J'ai la vie devant moi pour essorer les mots, les mettre au pas, pour tout exprimer,
mon amour, le plus justement possible. Dire ce que je pense. Ce que je ressens.
Et ce que c'est que t'aimer.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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Dernier round

Publié le

Tu te retournes une fois. Et puis deux. Et puis trois.
Sur le sentier qui m'éloigne de toi.
Posté à ma fenêtre. Au garde-fou de l'étroite façade.
Je te regarde disparaître comme à notre habitude.
Je me tiens au platane. Je me tiens au clocher. A ses échafaudages.
Il y a d'autres vies qui nous appellent et que nous ne pouvons abandonner.
Mais je ne t'abandonnerai pas. Jamais.
Dans mon peignoir noué. Je ne suis pas boxeur. Je n'ai pas la carrure.
De la fumée sort de mes naseaux. Et mes yeux sont sur toi.
Qui pars. Qui marches. Quatre fois. Cinq fois.
Nous nous reverrons. C'est ce que disent mes bras croisés.
C'est nous les patrons. C'est nous qui décidons.
Au coin de la rue. Dernier regard. Ta silhouette n'est plus. Disparue.
Etait-elle dans le champ la seconde d'avant ?
Etait-elle sous mes yeux la minute précédente ?
Etait-elle dans mes bras à l'heure qui est passée ?
Le parvis est désert. Brillant d'humidité ou d'un reste de pluie.
Le goudron luisant au brumisateur occupé à faire tomber la température.
Je suis en braises au bout des doigts. A chaque inspiration. Vestige du cratère.
Et des montées de lave. Et de trois éruptions.
Absent l'espace d'un instant, je me rends compte que je ne regarde rien.
Bras croisés dans l'encadrement de ma porte-fenêtre. Je vois la rue déserte.
La nuit orange sur la rue du Castillet, la rue Jeanne d'Arc et le cours Palmarole.
La résidence Europe encaissée au loin, dans l'ombre, derrière sa haie de palmiers,
pour boucher la perspective, où rien ne bouge et se passe.
Ton regard a glissé du mien comme ta main entre mes doigts.
Je me rends compte que je reste pour rien agrippé au platane et que je peux fermer.
Les odeurs de latex, de sperme et de gel douche s'harmonisent à merveille.
Que même le tabac ne sait dissimuler. Et j'ai celle de ta peau qui me revient intacte.
L'impression du regard qui me dit au revoir en confiance, à distance, avec une assurance
qui me donne des frissons, ou alors c'est le froid, ou alors ce sont les derniers soubresauts
d'une vague de plaisir qui ne peut effacer le regard imprimé au silence d'un repos.
Entre deux luttes, allongés côte à côte, nos yeux sont aimantés.
Agités, mouvementés, comme les ciels d'avril faits d'ombres et de lumière.
Crépitants de pluies au soleil, de percées dans les nuages emportés par le vent,
scintillants d'intensités variables, de questions, de réponses, d'informations en vrac,
de vœux, de souhaits, de prières éperdues, d'étonnements amusés et d'aveux.
Dégagé du fourreau, moi qui ne suis pas épée ne croise pas le fer.
Je croise au large dans l'océan, au creux de la tempête, quand nos corps séparés
sont encore reliés par des pupilles immenses qui se pâment et ne se lâchent guère.
Je ne suis plus en toi quand mon sexe n'y est plus et j'y reste pourtant au regard magnétique,
comme un lien invisible qui prolonge l'hymen, autour duquel tout s'enroule aussi violemment.
Tu me pénètres à ton tour pour fouiller mon histoire, visiter mon endroit et quelques vérités.
Chercher ce que je cache, découvrir que je ne cache rien, et tout sourit à cette constatation.
Appuyé sur mon coude, une tempe posée sur mon poing, j'admire et me laisse impressionner.
Le visage lové dans l'oreiller, près de moi, qui annonce les regards qui diront au revoir.
Je l'ai toujours sous mes yeux. Une fois. Deux fois. Trois fois. Jusqu'au bout de la rue.
Laisse-toi aller mon amour. Comme quand tu ris à des blagues débiles.
Les tiennes comme les miennes. Comme quand nous faisons les cons.
Sans peur d'être jugés.
Laisse-toi aller.
J'aime tout de toi.

Le front de mer était nordique. Avec ses bleus joliment gris.
Canet n'avait rien d'ordinaire dans l'angoisse d'un contretemps.
Celle d'un empêchement possible. Ne sachant si nous pourrions nous voir.
La marche lente des promenades pour contenir la panique.
Des voiles au loin, fragiles, entre les chevaux d'un manège inquiétant.
La raison m'imposait de goûter à ce que je garde toujours de ma sérénité.
Sur nous qui nous aimons. La confiance olympienne. Respirer l'air marin.
La certitude étrange que rien ne peut nous arriver. Que tout va pour le mieux.
Que si ce n'est pas là, ce soir, tout de suite, ce sera pour plus tard. Ce n'est pas un problème.
Mais la raison se fissure parfois, au manque physiologique, et mon corps réagit aussitôt
comme celui d'un toxico à qui l'on refuse sa dose.
Pas d'affolement. Respirer l'air marin. Ne pas anticiper les douleurs du sevrage forcé.
Je tiens le manque tant que je sais que j'aurai ma ration à une heure précise.
Je tiens la distance. Je gère. Mais perds pied à l'idée que l'horaire puisse être compromis.
Le junkie que voilà dans son caban de père de famille aux errances du dimanche.
Chevelure aux embruns mélangeant poivre et sel. Qui se donne du mal pour paraître tranquille.
Accro. Qui organise sa vie autour de la prochaine prise. Mordu. Dépendant. Agité.
Qui cache bien son jeu. Celui d'un bras de fer. Que la raison l'emporte !
Profite de l'instant camarade. Tu aimes et es aimé. Quel que soit le moment, peu importe.
Le temps n'est qu'un détail à notre certitude. Zoom arrière. Plan large. Vue aérienne.
Respirer l'air marin. Tout va bien. Le temps n'existe pas. Pas même la solitude.
Et je ne peux manquer de l'être qui m'habite, m'accompagne partout,
me possède et m'invite à toujours croire en nous.
Rentré à Perpignan, je peux aller voter au Couvent des Minimes,
refusant cette tentation d'être anxieux, de consulter mes mails toutes les deux minutes.
La soirée sera douce. L'été sera sublime. A l'image d'une histoire plus belle que ma vie.
20% pour Marine est une catastrophe. Quand tu viens soulager bien des consternations.
A ce double suspens je ne sais pas ce que j'ai attendu avec le plus de fièvre.
Les résultats du premier tour. Que tu frappes à ma porte.
L'indignation intacte, tu as frappé et soigné 39 ans de révolte.
Un appel salutaire a sauvé la partie. Et j'ai pu respirer. Tout n'était pas perdu.

J'ai éteint la télé. Mise entre parenthèses. Pour me donner à la seule raison de vivre.
La seule que j'aie trouvée.

En peignoir. Bras croisés. Ma vie n'est pas un ring. J'ai raccroché les gants.
Je n'ai pas la carrure. Me suis cassé les dents à des combats truqués.
Tu m'as connu brisé, les yeux enflés, le nez pété et les arcades ouvertes.
Bouffi par l'alcool et les désillusions comme autant de crochets dans la gueule.
Je ne sais pas me battre. Sinon prendre des coups que je ne veux pas rendre.
J'ai réparé mon corps à ton corps de morphine et tes yeux rédempteurs.
Reconstruit mon visage de l'intérieur en misant sur le gosse que tu as su reconnaître.
Le tirer des décombres pour le mettre au soleil et le faire grandir vers ce qu'il voulait être.
Par ces petites lucarnes au milieu des iris, tu as forcé le passage, plongé pour me chercher.
Me sauver de moi-même. Réveiller tant de choses que je ne soupçonnais pas.
Quand tu m'as repêché. Et j'étais sur la grève. Ton massage cardiaque. Retour au bouche à bouche.
Le boxeur pitoyable qui ne se défendait pas, faisait perdre de l'argent, y compris sous les douches,
a retiré ses gants d'abord pour t'embrasser puis pour pouvoir l'écrire.
Il ferme sa fenêtre sur une rue factice. Que je ne veux peuplée que de ton seul sourire.
De ce regard adressé à distance. Quatre fois. Cinq fois. Avant de disparaître.
Pour que je le recompose de mémoire sous mes doigts déliés.
La brèche de la Cité Bartissol ouverte devant moi est vide de ta silhouette.
Je l'ai suivie jusqu'à l'intersection où elle allait sortir de scène côté cour.
Maintenon. Qui avale ton image. Me la dérobe. Me l'enlève.
Je n'ai plus cette angoisse qui opprimait mon cœur sur la côte à Canet.
Mon âme est plus légère. Et je sais ce que je fais. Que ce n'est pas un rêve.
Je ne suis pas en rééducation. Ni en cure de désintoxication.
Je ne suis pas en convalescence. Je suis déjà guéri.
Tout a cicatrisé aux rayons de la foudre. Vingt lunes auparavant.
Voilà bientôt deux ans que je marche sur mes jambes.
Que j'ai recouvré la vue, la parole, et le désir d'aimer.
De mon dernier KO, j'ai pu me relever. A 860 bornes du ring.
Evacué d'urgence à bord d'un TGV. Toutes sirènes hurlantes.
Et j'ai ouvert les yeux sur la place Molière, au coin d'une cabine,
arraché au chaos de mes derniers combats qui étaient perdus d'avance.
C'est un ange penché sur mes cils qui est venu me sourire.
Je devais être mort. J'étais au paradis.
Et si j'y suis encore, je voudrais que ça dure.
Si ce n'est qu'un coma, qu'un sommeil, que personne ne m'en sorte.
Qu'on ne me réveille pas. Quand c'est ici qu'on m'a réanimé.
Que je suis vivant. En vie de tout mon être.
Je n'ai plus à me battre. Je peux vieillir heureux.
Quand l'Eden est pouvoir exister dans tes yeux.
J'ai raccroché les gants pour pouvoir te l'écrire.
A mains nues je défends ce qui me reste à vivre,
ce que j'ai gagné à tout perdre, immortel, éternel,
déclaré, contre toute attente,
vainqueur au dernier round.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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Way of Life

Publié le

Quoi de mieux que La route de Los Angeles de John Fante
pour accompagner mon périple ?...
A deux pas de l'araignée d'El Segundo, de Marina del Rey,
le motel, où nous assistions impuissants à un hold-up dans les règles.
Il fallait le cinéma et la littérature pour donner de l'allure à ces lieux.
Arriver à la plage pour ne pas devenir dingue.
Parmi les monstres de Muscle Beach ou de Manhattan.
Les junkies et les putes, porn stars pour tous les genres.
Paul Morrissey n'est pas loin. Joe Dallesandro à tous les coins de rue.
A vomir ses acides et du psychédélique.
What ? Le puritanisme américain ?... Pour une bible dans la table de chevet ?
Au pays de Nip/Tuck et de Gregg Araki ? What are you talking about ?
J'erre sur Santa Monica Boulevard sans mes compagnons de voyage.
Pour une sorte d'immersion, sans courir les castings.
Je ne finirai pas en Elvis ou Darth Vader devant El Capitan.
Ni même en gigolo au bord de la piscine d'une actrice qui n'a jamais tourné.
Comme partout ailleurs, une gueule, une bonne bite ou un joli petit cul,
peuvent ouvrir bien des portes.
Plus qu'à New York encore, il semble que ce soit particulièrement le cas à Los Angeles.
Lorsque, comme partout ailleurs, les portes, une fois ouvertes, révèlent des impostures,
des arnaques, des déconvenues, entre promesses non tenues et petits arrangements.
Difficile de différencier proxénètes et agents.
Chat à Paris comme à Londres, j'ai été chat sur les bords de l'Hudson.
Et chat j'ai été aux confins d'Hollywood.

J'aurais pu t'accompagner dans tes déplacements.
Pour attendre le Big One dans un patio sordide.
Quand je n'ai pas l'âme d'un assistant. Aux lunettes fashion et petite mustache.
Pour suivre dans les dîners aux grands ballons de vin, les conversations passionnantes,
anecdotes sur Brooke Shields et expériences New Age, entre lesbiennes végétariennes.
Une coach défigurée par la chirurgie. Damned. Que reste-t-il de Kathleen Turner ?
Oui, pardon. Coach de quoi ?... Ce qu'il faut de métiers pour recycler les carrières brisées.
Celle-ci mange du poisson cru dont elle a le visage. Et l'alcool me donne chaud.
Je délire. Vois soudain une mère en train de manger ses petits.
Je me fous de son CV. Qu'y trouverais-je ? Un rôle aux côtés de Christopher Lee ?
Comme tout le monde ici, j'imagine qu'elle se présente aussi comme scénariste.
Bon sang. J'étais amoureux de Kathleen Turner. Le Diamant du Nil.
J'ai envie de gerber. De me sauver. Prendre la route. Aller à Big Sur.
Non. Je ne me serais pas satisfait de t'attendre sagement à la plage.
Bravant les regards de tous les sexes pour chercher des repères vitaux.
Le soir, rester à l'hôtel. Comme à Montréal où l'ennui réveillait de mauvaises pensées.
L'oisiveté, on le sait. J'ai connu ses enfants. Cela aurait conduit aux pires catastrophes.
J'étais déjà assez odieux pour ne pas tenter le diable. Nous n'avions pas besoin de ça.
Je pouvais t'attendre en France aussi bien. Chacun avait son job.
Mettre un terme aux scènes de jalousie revenait à raccrocher sèchement.
Pendus au téléphone. Au décalage horaire. Et nous pouvions au moins nous manquer.
Quand je n'avais pas l'intention de me servir de toi pour rencontrer du monde.
Quand je m'offrais le luxe de n'être dans l'ombre de qui que ce soit.
J'ai ma place au soleil. Qui est le même partout et ne coûte pas cher.
Aucun désir de me jeter contre la vitre des humiliations publiques.
Pas assez maso pour ça. Le chat n'a pas le temps.
Il fume sur son coussin. Dans son panier. Sur sa serviette.
Reviendra ronronner aux signes de tendresse.
Quand je n'ai d'autre rêve que de vieillir tranquille,
de m'accepter moi-même, ou de me retrouver.
" Alors, dis-nous... Qu'est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ? "
Et l'enfant de répondre sûr de lui : " Philippe Latger.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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James Franco

Publié le

James Franco pour adapter Chambre Solaire au cinéma.
Un chanvre solaire aux éblouissements du désert Mojave.
A la lumière de la Californie.
Des paroles pour décrire la chaleur sur la peau.
Tout ce rouge au visage.
Tout ce feu sur le front et autour de la bouche.
Les brumes de Los Angeles contre celles de Barcelone.
Quand la pollution automobile fait ses nappes brunes de nicotine.
Vibrant. Aux mirages. Le bourbier des humains. Et ses temples éphémères.
A l'astre orange, qui descend, grossi à la loupe de l'atmosphère.
Sur le Sunset Boulevard où la soif vient m'étreindre.
Où le jour impuissant finira par s'éteindre.
Où l'endroit finissant se noie dans l'océan.
Des polyphonies bulgares se déploient en chorales.
A cette fin du monde en rouleaux dans la baie.
San Francisco s'accroche à la nuit qui est tombée.
Si ma langue est française, l'impression est humaine, le blues universel.
Au néant de midi, le soleil au zénith, où ses rayons féroces
dévorent tout ce qui est, jusqu'aux dernières forces,
comme au spleen du ciel crépusculaire, à Venice ou Collioure,
où ce qui n'était plus bascule à l'horizon pour y être englouti.
Pas un lieu où l'on soit à l'abri de ce vide.

James Franco pour mettre des images sur ce qui n'est pas dit.
Pour lire entre les lignes. Poser ses sensations.
Quand il ne s'agit pas de peser sur les mots, répéter le propos,
illustrer ce qui est dit comme vil sous-titrage, mais pour raconter autre chose
ou d'une autre manière, ce que le soleil brise autant qu'il recompose.
La chaleur qui nous mine et nous soigne à la fois.
Qui promet des caresses, assurant le baiser de l'espoir comme des frustrations.
Qui vous donnent des ailes avant de les couper. Dans une même ivresse.
Cette ville qui gît au bout de tant de courses, de la Route 66,
comme autant de parcours, est le lieu idéal, au bord du continent,
pour chanter les caprices de nos désillusions.
Los Angeles. Terre promise. Dernière chance d'actrices comme de chercheurs d'or.
Où la beauté s'envole avec les premiers rôles. Où la jeunesse aigrie s'est noyée dans la drogue.
Tous heureux à crédit, en sursis, vendus sur catalogues, quand il n'y a pas de sens
à donner en échange, au soleil qui se couche au front de Malibu.
L'argent est cet alcool fait pour tout oublier. Quand l'amour volatile est aussi un poison.
Autant faire du porno, des sex tapes à l'arrache, pour cracher son cynisme ou tirer le premier,
tromper avant d'être trompé, larguer avant d'être largué, décevoir avant d'être déçu.
Salir tout ce dont la beauté pourrait être scandaleuse ou obscène pour ne servir à rien.
Le cul est un moyen soit de prendre son pied soit de faire du fric. Ou de faire les deux.
Quant à crever bientôt, à n'avoir vécu pour pas grand-chose, autant prendre du plaisir
et prendre sa vie en main en préparant sa mort.
Il n'y a pas qu'à L.A que des gens se suicident.
Quand beaucoup pensent fous tous ceux qui cherchent Dieu.

James Franco pour montrer d'une séquence à l'autre,
que le sens n'est jamais qu'à l'endroit où l'on sent quelque chose.
Là où nos sens ressentent comme pierre au soleil.
L'éternité ouverte dans la seconde à suivre, celle que l'on incarne.
L'instant qu'on investit. A être seulement.
Peu importe où l'on est. Peu importe avec qui.
L'alcool et les calmants écartés pour pouvoir tout entendre.
S'écouter respirer. Apprécier sa souffrance. Goûter à la douleur comme aux soifs étanchées.
Je brûle mes derniers dollars quand l'argent ne m'a fait vivre que par procuration.
J'embrasse mes faiblesses et mes crises d'angoisse. Fais la paix avec moi.
Accepte de mourir. Que ça ne serve à rien. Qu'il n'y ait pas autre chose.
Que le soleil géant se levant sur ma mer, aveuglant, se couchant sur tes côtes.
Que la pluie qui revient avec une même eau. De Perpignan à Paris. Jusqu'à San Francisco.
Pourquoi faut-il du sens à ce qui se ressent ?
Quand on passe son temps à shooter sa conscience pour ne pas avoir peur.
A l'endormir. La noyer. Pour ne pas perdre pied. Se tirer une balle.
Je plonge dans les vagues et je suis animal. Et je suis l'océan.
Je ne suis plus personne. Ou bien le monde entier.
Aussi vrai que je suis, au coin de ma fenêtre, ce platane insolent, plutôt opportuniste,
qui prend ce qu'on lui donne, la pluie et le beau temps, quand rien ne sert à rien.
A l'écran, James Franco, adapte des poèmes. Les profondeurs de l'être.
Ou ses contradictions. Quand il n'y a pas d'histoires, ou bien toujours la même.
Celle d'êtres humains qui se croient prisonniers du temps et de l'espace.
Quand ils inventent tout. Avec cette tendance à conceptualiser.
Si je m'invente libre, alors je le deviens. Si j'invente le bonheur, il existe aussitôt.
Je peux inventer Dieu. Et qu'on ne meurt jamais.
Moi-même, je n'existe que parce que je m'invente.
Que je crois que je vis et que vous me lisez.
Créer de toutes pièces la matière vivante.
Et James fera le reste. Si je l'ai décidé.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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A l'index

Publié le

Un genou à terre. Je te le demande. Solennellement.
Ne m'épouse jamais.
Je veux vieillir seul. Je veux mourir seul.
N'emmerder personne. Ne poignarder aucun cœur. Pas même le mien.
Lorsque la séparation est tragique. Que c'est un déchirement.
Je ne veux pas de cette violence.
Je veux glisser dans la vie en douceur.
Et sortir par la petite porte. Snap.
D'un claquement de doigt.
Sans déranger personne.
Mariés ? Nous le sommes déjà.
J'ai ta bague à mon doigt.
Et ton rire dans la bouche.
Tes regards dans les miens.
Quand je suis fait de toi.
La messe est dite. Les vœux furent échangés.
Dans une église ouverte aux troncs des oliviers.
La lune pour témoin. Et les chats pour famille.
Et des paquets d'étoiles en pluie de grains de riz.
Aux toitures gothiques, au chevet de chapelles, aux murs de l'évêché,
la pente vers St-Jean indiquait le parvis au bout de cette nef où j'allais me percher.
" Vous pouvez embrasser la mariée... "
La salsa de Gitans aux autos endiablées étaient nos grandes orgues.
La nuit était le chœur et le ciel son autel.
La veilleuse de Dieu brillait quelque part dans ce retable étrange de l'univers entier.
Le seul dieu qui existe, le seul devant lequel je m'incline humblement.
Devant lui, sous la foudre, notre union fut scellée.

Il y a un petit studio au rez-de-chaussée de cet affreux bâtiment à l'entrée du village,
où j'ai galéré un moment pour accéder au fauteuil installé devant la baie vitrée.
J'ai mis de la musique. Et je sors une cigarette de l'étui que j'ai planqué entre deux coussins.
L'infirmière, tout à l'heure, fera semblant de ne pas remarquer une odeur de tabac.
Bien pratique pourtant pour couvrir celle de la pisse et autres réjouissances.
J'ai sorti une petite boîte dans laquelle j'ai gardé des lettres et des photos.
Je reconnais des visages. Que je peux regarder, sereinement, sans avoir envie de chialer.
Je joue distraitement avec une bague que j'ai gardée à l'index.
Que je fais rouler sous le pouce de la même main.
Confutatis maledictis, flammis acribus addictis...
Je claque mon zippo à la première taffe. Et marmonne.
Voca me cum benedictis.
J'ai retrouvé des lettres manuscrites de Geneviève Colonna.
Des cartes postales. L'écriture de mon père. De ma mère.
Des lettres d'amour diverses. Des e.mails imprimés. Des noms.
Des textes. Barcelone. Qui me tombe des mains. Et je m'envole en volutes.
Avec un regard vague dans la baie vitrée qui voit autre chose que le ciel.
Le Rembrandt. Cyrano. Carpeaux. Un appartement rue Réaumur. L'alcool.
Le café Lazar et son immeuble à l'architecture de gare.
Un duplex boulevard St-Michel. Le Rostand. Les frères Capuçon.
Michel. Arnaud. Gary. Mon frère. Belleville. Et l'Opéra Comique.
Tout en accéléré. Le 11 Septembre. AZF. Les Blue Montains. Sydney.
Boeing. TGV. Le cimetière. La truelle fermant le caveau. Castelldefels.
Perpignan. Voyons... Le feu au coin du parc. La rue Alfred de Musset.
Alexandre. Laborie. J'habite une fenêtre. La grille d'un autre rez-de-chaussée.
La rue. St-Jacques au bord du rempart. La rue. La place. Molière.
Oro supplex et acclinis...
Il y a des étoiles plein la lampe. Assis sur une poudrière.
" J'ai très envie de faire quelque chose que nous pourrions regretter.
Que je ferais là, tout de suite, si j'étais sûr que nous ne le regretterions pas ensuite. "
Je ne sais pas dans quel ordre mes mots sont sortis. Comment la phrase s'est mise en place.
D'où elle est venue. Ni si je l'ai vraiment prononcée. L'ai-je dite de cette façon ?
Quand tu as répondu. Très vite. " Je ne le regretterai pas. "

... cor contritum quasi cinis, gere curam mei finis.
Des fauteuils rouges de théâtre. Qui n'étaient pas ceux de l'Olympia ou du Châtelet.
La lumière orange. Comme une obsession. Au bout d'un couloir qui s'allonge.
Où j'entends que quelqu'un cherche manuellement une station de radio.
L'orchestre de Doris Stiegler. La voix de ma mère. Celle de la sienne. Le rire de Maria.
Le Tourbillon. Le générique de RécréA2. Gainsbourg. Véronique. Les avions de la pinède.
Radio Monte Carlo. Lambert Wilson. Ma soeur qui chante. " Monsieur Latger ?... "
Les éclats de rire de Georgette. Les sirènes de pompiers. New York. David Letterman.
Nougaro. Le piano. " Monsieur Latger, vous m'entendez ? " Jésus que ma joie demeure.
Mon père. Mon cousin. Mon frère joue du piano à Bompas. L'accent québécois ? Julie Snyder.
" Laisse-le, il n'en vaut pas la peine ! " Maman, non... Ce n'est pas... " Je ne le regretterai pas. "
Mais c'est la mort qui t'a assassinée Marcia. " Dis mon prénom... "
" Philippe. "

Comme des fusées éclairantes. Sur le Mont des Oliviers.
La poudrière. Dans le ciel de juillet.
Tout retombe comme la pluie de plumes d'un édredon éventré.
L'infirmière avait éteint la musique. Elle m'a fermé les yeux.
Dans mon poing, elle trouva un petit caillou noir.
Dans la main ouverte, la cigarette toujours allumée calée entre le majeur et l'index,
qu'elle se chargea d'écraser, quand j'étais déjà à ma place, sur le parvis, à l'étage,
ouvrant la porte pour te laisser entrer une millième fois, heureux de ton sourire.
Pas de vie commune pour des morts séparées.
Rien d'officiel. Rien de sérieux. Une escapade.
Je ne t'épouse pas.
Ne te resterai pas fidèle jusqu'à ce que la mort nous sépare.
Mais, bien plus loin, bien au-delà,
jusqu'à ce qu'elle nous réunisse.

 

Philippe LATGER
Avril 2012 à Perpignan

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