L'écrivant
J'ai rêvé.
J'ai rêvé des clochers et des pierres de taille.
J'ai rêvé une ville où je ne suis jamais venu.
Etait-ce St-Malo ? Rochefort ? Ou Brive-la-Gaillarde ?
J'ai rêvé ton sourire. Tes cheveux détachés. La pluie aux essuie-glaces.
Un péage d'autoroute. Un hôtel bon marché. Et ton rire aux éclats.
Je connais La Rochelle. J'ai vécu à Bordeaux. Je me souviens de tout.
Mais le lieu ne dit rien s'il n'est pas habité. Je suis à tes côtés.
C'est le nom de ma ville. Le nom de notre hôtel. Au crayon à papier.
Tu prononces le mien avec un timbre grave qui fait fondre l'acier.
Au moment de monter dans un vieil escalier. Je porte des bagages.
Fais craquer le parquet. Et découvre une chambre.
Etait-ce Auch ? Arcachon ? Etions-nous en Camargue ?
Je connais mal la France. Mon pays, c'est l'Espagne.
C'est ce peigne andalou. C'est les cordes gitanes. Et l'écorce d'orange.
Peu importe où je suis si c'est sur tes talons. La danse de salon.
Nos mains qui se mélangent. Au trac d'une escapade au fin fond de la nuit.
J'ai rêvé ton sourire, l'autoroute et la pluie.
Tes yeux sombres effacent le décor. Il n'existe plus rien.
Je suis sorti du temps. Je suis sorti du lieu. Quand le soleil revient.
Je suis à Barcelone. Je suis dans mon enfance. Tout en restant un homme.
Le trait noir de tes cils qui ombragent la piscine où je viens de plonger.
C'est juillet à ta bouche. La pinède incendiée. Et la mer sans limites.
Etait-ce Biarritz ? Limoges ? Etait-ce Aix-en-Provence ?
Je crois me rappeler que j'ai marché, heureux, dans les rues d'une ville.
La jeunesse farouche de l'amour sur ma peau.
Avec les illusions de mon adolescence.
Manuel de Falla fait frémir quelques branches.
Et le vent sur un fleuve fait éclore mes bronches. Ouvre grand ma poitrine.
Pour t'y laisser entrer. Quand j'avance, amusé, sans savoir où je vais.
J'ai rêvé cette adresse qui n'était pas la mienne. Où je savais pouvoir venir te retrouver.
J'ai doublé les rideaux pour effacer la place. Aux fenêtres factices.
Sans parvis. Sans platane.
Ce n'est pas Perpignan. Ce n'est pas mon studio au bord du précipice.
Ces remparts sous mes doigts sont ceux de St-Malo.
D'Aigues-Mortes ou de Dax où je deviens taureau.
La tête sur l'oreiller, j'observe le plafond. J'ignore qui je suis.
Mais je sais qui tu es.
Au retour de Paris. Au retour de Toulouse.
Chaque fois me revient cette même sensation.
Debout à mes fenêtres. Le platane n'a pas bougé.
St-Jean est à sa place. Ma vie semble rangée.
Aurais-je eu une absence ? Ou me suis-je endormi ?
Le temps me joue des tours. Ses tours de passe-passe.
Mais le bonheur entier a laissé son empreinte.
Si je l'ai inventé, j'en récolte les fruits. Quand la nuit s'est éteinte.
La mémoire reconstruit ce qui n'existe plus.
Cela faisait dix ans que je ne t'avais vue.
Et revenue vers moi, nous nous sommes reconnus.
Malgré ma barbe épaisse et trop de cheveux blancs.
Je suis toujours en vie. Ou bien je fais semblant. De vieillir davantage
à chacun de mes pas, effeuillant des récits où tu es toujours dedans.
J'ai repris cette route pour revenir à moi. Je n'avais pas trente ans.
Et je ne t'aimais pas.
Tu étais La Rochelle ou Limoges. Bordeaux ou Montauban.
Les images s'amoncellent et j'aurai quarante ans.
J'ai tes yeux dans les miens. La pomme à pleines dents.
J'ai tout rêvé peut-être. Mais tout devient réel.
Ici, en l'écrivant.
Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan
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