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2012

L'écrivant

Publié le

J'ai rêvé.
J'ai rêvé des clochers et des pierres de taille.
J'ai rêvé une ville où je ne suis jamais venu.
Etait-ce St-Malo ? Rochefort ? Ou Brive-la-Gaillarde ?
J'ai rêvé ton sourire. Tes cheveux détachés. La pluie aux essuie-glaces.
Un péage d'autoroute. Un hôtel bon marché. Et ton rire aux éclats.
Je connais La Rochelle. J'ai vécu à Bordeaux. Je me souviens de tout.
Mais le lieu ne dit rien s'il n'est pas habité. Je suis à tes côtés.
C'est le nom de ma ville. Le nom de notre hôtel. Au crayon à papier.
Tu prononces le mien avec un timbre grave qui fait fondre l'acier.

Au moment de monter dans un vieil escalier. Je porte des bagages.
Fais craquer le parquet. Et découvre une chambre.
Etait-ce Auch ? Arcachon ? Etions-nous en Camargue ?
Je connais mal la France. Mon pays, c'est l'Espagne.
C'est ce peigne andalou. C'est les cordes gitanes. Et l'écorce d'orange.
Peu importe où je suis si c'est sur tes talons. La danse de salon.
Nos mains qui se mélangent. Au trac d'une escapade au fin fond de la nuit.
J'ai rêvé ton sourire, l'autoroute et la pluie.

Tes yeux sombres effacent le décor. Il n'existe plus rien.
Je suis sorti du temps. Je suis sorti du lieu. Quand le soleil revient.
Je suis à Barcelone. Je suis dans mon enfance. Tout en restant un homme.
Le trait noir de tes cils qui ombragent la piscine où je viens de plonger.
C'est juillet à ta bouche. La pinède incendiée. Et la mer sans limites.
Etait-ce Biarritz ? Limoges ? Etait-ce Aix-en-Provence ?
Je crois me rappeler que j'ai marché, heureux, dans les rues d'une ville.
La jeunesse farouche de l'amour sur ma peau.
Avec les illusions de mon adolescence.
Manuel de Falla fait frémir quelques branches.
Et le vent sur un fleuve fait éclore mes bronches. Ouvre grand ma poitrine.
Pour t'y laisser entrer. Quand j'avance, amusé, sans savoir où je vais.
J'ai rêvé cette adresse qui n'était pas la mienne. Où je savais pouvoir venir te retrouver.
J'ai doublé les rideaux pour effacer la place. Aux fenêtres factices.
Sans parvis. Sans platane.
Ce n'est pas Perpignan. Ce n'est pas mon studio au bord du précipice.
Ces remparts sous mes doigts sont ceux de St-Malo.
D'Aigues-Mortes ou de Dax où je deviens taureau.

La tête sur l'oreiller, j'observe le plafond. J'ignore qui je suis.
Mais je sais qui tu es.

Au retour de Paris. Au retour de Toulouse.
Chaque fois me revient cette même sensation.
Debout à mes fenêtres. Le platane n'a pas bougé.
St-Jean est à sa place. Ma vie semble rangée.
Aurais-je eu une absence ? Ou me suis-je endormi ?
Le temps me joue des tours. Ses tours de passe-passe.
Mais le bonheur entier a laissé son empreinte.
Si je l'ai inventé, j'en récolte les fruits. Quand la nuit s'est éteinte.
La mémoire reconstruit ce qui n'existe plus.
Cela faisait dix ans que je ne t'avais vue.
Et revenue vers moi, nous nous sommes reconnus.
Malgré ma barbe épaisse et trop de cheveux blancs.
Je suis toujours en vie. Ou bien je fais semblant. De vieillir davantage
à chacun de mes pas, effeuillant des récits où tu es toujours dedans.
J'ai repris cette route pour revenir à moi. Je n'avais pas trente ans.
Et je ne t'aimais pas.
Tu étais La Rochelle ou Limoges. Bordeaux ou Montauban.
Les images s'amoncellent et j'aurai quarante ans.

J'ai tes yeux dans les miens. La pomme à pleines dents.
J'ai tout rêvé peut-être. Mais tout devient réel.
Ici, en l'écrivant.

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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Une deuxième fois de toi

Publié le

Je dors dans une montagne de draps et de duvets.
Je m'y enroule comme on s'enroule dans les vagues.
Et je tiens en ouvrant l'œil, la raison de mon bien-être.
Je vois tes yeux rieurs.
Mes yeux sourient tout étonnés de te voir dans ce lit qui n'est pas le mien.
Et nous pouvons nous rendormir. Repartir dans les vagues du sommeil.
Avec le sentiment d'une absolue sécurité. Nous sommes ensemble.
Combien cela a-t'il duré ?
Une minute ? Trente secondes ?
Je sais que je n'ai pas rêvé.

Ils brillaient dans la lumière timide filtrée par des rideaux que je n'ai pas.
Une lumière bleutée et feutrée qui n'est pas l'orange incendiaire de notre studio.
Tes yeux soulignés du noir de tes longs cils pour m'envoûter toujours davantage.
Tu peux te cacher sous les draps. L'humeur est ludique. Enfantine.
Je me rendors pour faire durer le plaisir.
Pour répéter la séquence délicieuse de pouvoir me réveiller à tes côtés.
Ma main trouve ta cuisse. Ton bras. Ta poitrine. Tes cheveux. Ton ventre.
Faire durer le plaisir d'une grasse matinée à 7 heures du matin.

Que j'aime notre lumière orange. Perpignan. Mon Horloge.
Que j'aime le bleu presque gris de cette chambre que je ne reconnais pas.
Son étrangeté ne m'inspire aucune panique. Aucune angoisse.
Deux yeux au coin de l'oreiller me surveillent. Et c'est là que je dors.
A cet instant où, nez à nez, nous avons redressé nos têtes pour nous trouver.
Ton visage. Qu'il est beau. Qu'il est beau à la lumière du petit jour.
Plus beau que le petit jour lui-même.
Ce n'est pas la lumière de l'aube qui te rend irrésistible.
C'est toi qui rends cette lumière ravissante et magique.
Je suis heureux. Je me lève. Je découvre où je suis.
Qu'elle est belle cette ville où je n'étais pas revenu depuis déjà dix ans.
Que son air est doux. Que sa pierre est complice. Que ses matins sont clairs.
Tes cheveux en pétard. Les paupières gonflées. Je veux tout embrasser.
Jusqu'aux marques du drap sur la joue. Dans la chaleur de l'intimité partagée.
Te manger pour le petit-déjeuner.
Une nuit avec toi. Mon amour. Et cette image imprimée pour la vie.
Ce regard amusé et joueur extirpé à des rêves devenus réalité.
Ce cadeau mérité. A nos entêtements. A la ténacité. A notre certitude.

La mienne est dans mon émotion. Quand je viens te l'écrire.
A cet instant précis, je suis tombé amoureux une deuxième fois de toi.

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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Entre soi et les autres

Publié le

Tout paraît compliqué. Ce qu'il y a à dire. Ce qu'il y a à taire.
Les personnes à ménager. L'orgueil. La jalousie. L'instinct de possession.
Les susceptibilités.
Nous avançons sur une poutre aussi étroite que calcinée au-dessus du cratère.
Sans filet. Les bras en balancier. Comme des ailes ouvertes.
Funambules toujours prêts à nous envoler.
Il y a ce que nous voulons pour nous. Il y a ceux que nous devons préserver.
Le devoir de justice et l'envie d'équité. Le besoin désespéré de demeurer honnêtes.
En équilibre au-dessus du vide. Gérer au mieux. Ce que l'on doit aux autres.
Ce que l'on désire pour soi.

La part des choses. Entre égoïsme et altruisme.
Quand l'un et l'autre sont nécessaires au bonheur.
Une question de dosage. Subtil. Délicat.
A manipuler comme des produits chimiques. Dangereux.
Dont le cocktail peut devenir à la moindre erreur le pire des explosifs.
Penser à soi. Penser aux autres.
Peser le poids des conséquences.
Et avancer sur une liane quand toute chose se balance.

Tu fais durer le suspens. Au téléphone.
J'entends que les conditions sont manifestement réunies.
Point par point. Tout ce qui pouvait passer pour un obstacle est éliminé.
Je n'interviens pas. J'écoute. Je te laisse venir.
Si bien qu'il ne te reste plus qu'à aller au bout de la démonstration.
Tout ce qui pouvait nous empêcher, matériellement, est écarté.
Ne reste plus pour toi qu'à trancher, en conscience, entre devoirs et envies.
La question est morale. Et je ne peux pas t'aider. Je me tiens dans mon silence.
Tu le sais. Je te l'ai dit de vive voix. En amont. C'est à toi de décider.
Sans craindre mon ressenti ou de me décevoir.

C'est à toi de choisir et tu feras le bon choix. Quel qu'il soit.
Si c'est oui, c'est formidable. Et ce sera terrible.
Si c'est non, ce sera terrible. Et ce sera formidable.

Pour ma part, je sais déjà que j'aurai des raisons de me lamenter,
dans un cas, comme dans l'autre.
Je sais dans les deux cas que j'aurai des raisons d'être heureux.

J'ai raccroché coupé en deux.
A la fois mort d'inquiétude et fou de joie.
Mais le duel entre l'angoisse et l'impatience se joue dans un corps paisible.
Qui prépare ses affaires posément, méthodiquement, prépare sa valise.
Ton choix est à la fois le plus risqué et le plus excitant.
Ton choix est celui de la complication.
Que j'espérais aussi fort que je le redoutais.
Je te fais confiance. Et je te l'ai dit. Ton choix sera le bon.
Je ne réfléchis plus. Je fais les choses.
Sans penser aux effets. Je ne pense qu'à la cause.
J'enfourne du linge dans la machine. La lessive. L'assouplissant.
Je prépare la parade, les arguments, répète mon texte, surveille l'heure.
Chéquier. Carte de crédit. Carte vitale. Carte d'identité. Passeport. Les clés.
Le chargeur du téléphone portable. La trousse de toilette.

Un sourire immense s'empare de mes fibres. Une démangeaison. Agréable.
Qui crépite toujours dans ma peau au début d'une aventure.
J'aime ça. Je t'aime. Pour aimer ça aussi.
Je te fais confiance.

Je crains de ne pas pouvoir dormir.
Mais les scrupules se sont perdus en route.
Je m'étonne d'être serein.
La poutre au-dessus du cratère est solide.
Et les deux oiseaux qui marchent dessus pour se rejoindre, au milieu,
sont des virtuoses d'équilibrisme, dont les pas sont aussi risqués que prudents.
Je ferme les volets. Je donne deux tours de clé à la porte. Bagage en main.
Je sais ce que je fais. En pilote automatique. Il y a un temps pour tout.
Il y a eu celui de la réflexion. Il y a celui de l'action. Tout a été pesé.
Je me suis déchargé de toute culpabilité. De ce qui aurait pu provoquer une chute.

Clémenceau. Catalogne. Je marche sur l'avenue de la gare d'un pas décidé.
Il ne peut rien nous arriver.
Aux trapèzes volants tout tient à la confiance. En soi et en son partenaire.
Je suis sécurisé. Et je sais que tu sais que tu l'es.
C'est cette dernière idée qui me donne de la force. Du courage.
Si tu sautes, je saute avec toi. Au milieu du cratère. Main dans la main.
Une chaleur solaire dans la poitrine. Sur mon visage.
Chimiste. Equilibriste. Contorsionniste.
Entre égoïsme et abnégation.
Tu tends la main. Je la saisis.

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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Proxima salida

Publié le

Passé à la mitraillette de Yalda Younes. J'ai été fusillé.
On ne m'a pas bandé les yeux. Crucifié. J'ai regardé la mort en face.
Planta tacon. Planta tacon. Planta tacon.
C'est une horde de chevaux sauvages qui m'est passée sur le corps.
Roulé comme une serpillière dans la poussière. Piétiné.
Incapable de protéger mes organes vitaux des sabots aveugles et furieux.
Le troupeau au galop. Je suis criblé de balles.
Siete. Ocho. Nueve. Diez.
Drapé dans une muleta sanguine, j'évite le taureau.
Il y a l'ivresse. Il y a les cornes. Ole.

On m'a enlevé le bandeau sur mes yeux. Crucifié au burladero.
J'ai regardé l'amour en face.
Qui de nous deux a donné l'estocade ?
Planta tacon. Planta tacon. Planta tacon.
Fusillé. La tête haute.
Quand il vaut mieux mourir d'aimer
que crever de ne pas te connaître.

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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Chiche

Publié le

Tu me proposes de sauter dans le vide ?
Les yeux fermés.
Je prends ta main.
Et je saute.

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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La bruine des fontaines

Publié le

Je sors d'un dîner chez des amis.
La soirée est sublime.
C'est un frisson érotique. Sans visage et sans nom.
Les éléments. La nuit. L'odeur des cyprès. La douceur.
Qui me donnent la chair de poule. Réveillent des zones érogènes.
Et l'envie folle d'être amoureux.
Serais-je mieux si tu étais à mes côtés ?
Je ne sais pas. Je pense à toi. Et je souris. Je suis heureux.
Dans le poil de mes avant-bras, dans mes cheveux, dans mes narines,
l'air joue avec mes terminaisons nerveuses pour aiguiser mes sens.

Sous les étoiles, je ne marche plus. Je flotte. Entre les rangs de palmiers.
Le sol ne tasse plus mes vertèbres à chaque pas quand je suis en apesanteur.
J'avance dans la ouate, les poumons dilatés, gonflés à chaque inspiration,
m'élevant davantage dans la précision des senteurs et de souvenirs intacts.
Cela me caresse en surface comme en dedans. Quand je respire la nuit tranquille.
Et c'est une violence que de retrouver ce paradis voluptueux que je vis à l'instant.
Autour de moi, il n'y a rien d'extraordinaire quand tout le devient tout à coup.
Je respire le parc et la tiédeur nouvelle qui amplifie les parfums de la végétation.
Un frisson érotique. Le plus chaste de tous. Où il n'y a pas d'objet.
Le désir dérisoire. Quand tout n'est que plaisir. Celui d'être.
Comme la pierre peut être. Comme la terre peut être.
Et comme la vie est.

Des larmes. Subitement. Inattendues.
Quand il faudra mourir. Voilà ce que je regretterai amèrement.
Une soirée de mars. Délicieuse. Qui annonce le printemps. Et le réveil du monde.
Les sensations. De voir. D'entendre. De toucher. De sentir. De goûter.
Tout sera réduit à néant. Et je veux tout garder. Retenir.
Un moment de panique. Aurai-je profité de cela ? De ce qui est offert.
De la caresse sur ma peau non pas d'une personne mais de tout le vivant.
Je bénis ton regard. Ta bouche sur la mienne. Je vénère ton nom.
Comme l'eucalyptus splendide si près de Barcelone.
La bruine des fontaines. Ou l'odeur de l'essence.
Je bénis la lumière qui autorise l'ombre. La matière. Le mouvement.
L'étonnement soudain à en prendre conscience.
Et je t'aime ce soir, bien au-delà de toi, pour être partie prenante
d'une vie foisonnante que je ne me résoudrai pas à quitter tout à fait.

Je ne dois pas penser à tout rendre parfait puisque tout l'est déjà.
L'été sera merveilleux pour l'être par nature.
Et je serai heureux si je me donne la peine de seulement l'observer.
Peu importe où je serai. Avec qui. Et ce que j'y ferai.
Pourquoi vouloir programmer ou organiser un bonheur qui est déjà atteint ?
Toutes les saveurs de Castelldefels sont dans ma tête. Le disque dur.
L'ambre solaire. L'aveuglement. Le vertige. La sensualité.
Une vie qui n'est plus et continue vingt ans plus tard à me procurer du plaisir.
Et je suis bouleversé quand une sensation fugace me ramène tout ce bonheur en bloc.
Je garderai l'empreinte jusqu'au jour de ma mort. Au moment de partir.

Le sable brûlant. Le sel de la mer. Le coup de soleil. La clameur des cigales.
Le fantasme d'aimer. De penser à quelqu'un. Qui n'a pas de visage précis.
Quand c'est une liberté de rêver le bonheur pour l'éprouver déjà.
Et c'en est une autre que de s'en souvenir pour l'éprouver encore.
En traversant le parc pour rentrer à l'Horloge, peu importe qui je suis,
peu importe le lieu, je suis heureux parce que je sais ce que c'est.
Je sais que je l'ai été. Je sais que je le serai.
Et à ces deux certitudes, j'embrasse le présent.

Je devais être seul pour en prendre conscience.
Sans aucune digression. Et sans interférences.
Pour goûter chaque pas. Chaque chose. Sans avoir à penser ni à me concentrer.
Cueillir chaque odeur sans les identifier. Ecouter le silence et son immensité.
Nager dans les rues vides. Jusqu'à mes garde-fous.
Vivre est un tel miracle. Je veux m'en rendre compte.
Epuiser toutes mes forces à ne faire que cela.
Je sens mon corps qui se décompose. Je fonds dans la nuit.
Et je suis le rempart, et ses chats, l'olivier sur la place, le bruit et la lumière.
Et tout t'aime avec moi. T'imagine et t'appelle. Regarde. Tant que tu peux le faire.

Je découvre sous mes doigts le contact du tissu.
Le plaisir d'en couvrir sa peau et de s'en découvrir.
Quand tu viendras m'habiller de la tienne.
Et me rendre l'énergie d'accepter l'abandon.

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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L'été aux aguets

Publié le

Le jardin reconquis. L'herbe coupée. Et l'arbre à élaguer.
Le soleil généreux venu rendre son âme au dieu des végétaux.
Une haie de bambous frissonne.
Comme ma peau à sa libération.
L'air est chaud. L'air est doux. L'air est bon.
Je me suis arrêté en chemin pour ausculter un jeune platane.
Ma main calleuse épouse le tronc encore frêle. Je lève le nez sur les branches.
Oui, mon bébé... Good boy. Les bourgeons sont bien là. Ce n'est qu'une question de jours.
Je peux quitter le boulevard et l'inquiétant Hôtel Tivoli drapé de son bleu layette.
Traverser le parc aux fontaines réanimées, aux ombrages contrastés d'un été aux aguets.

La rue des Mimosas sent la terre grasse et le gazon hilare.
Les maisons sont ouvertes pour mieux jouir des parfums.
La chaleur sur mes bras dénudés, sur mon front, sur ma nuque.
Les palmiers requinqués ont tous meilleures mines. Retrouvent leur majesté.
Je suis tout disposé à rester dehors jusqu'aux heures où les ombres s'étirent.
Depuis l'aube, le printemps grattait à ma porte. L'aurore. L'orange.
M'empêchaient de rester au lit. Je devais me rouler dans ma ville et sa nature urbaine.
Me voici au jardin, le sécateur en main. La scie pour soulager un arbre prêt à grandir encore.
L'écorce griffe mes doigts. Les coussins de mes paumes amortissent les échardes.
Et j'empoigne la vie qui brûle de renaître.

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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Le rouge

Publié le

La nuit bascule. Caresse la terre du creux de sa main.
Comme si c'était la tête de son propre enfant.
Sa paume est passée sur nos yeux pour libérer l'aurore.
Le noir devenu d'un bleu très sombre où les étoiles commencent à pâlir.
Un bleu variant à mesure qu'il est rongé à l'Est par du jaune et du mauve.
Une lumière titanesque devancée par une explosion de couleurs étonnantes.
Qui gagnent du terrain. Chassent la main tendre qui nous dégage le front.
Prêts à ouvrir les yeux. Le matin s'en vient sur son char de flammèches et d'éruptions solaires.
Une coulée de lave compromet l'horizon. Le menace de fondre à la chaleur de la forge.
Les ténèbres reculent quand c'est nous qui tournons. Tombons à la renverse.

Ou relevons la tête. Disposés à nouveau à vivre et enfin voir le jour.
Le jaune vire à l'orange. Du rouge n'est plus loin.
Le drapeau du Japon.
Et du soleil levant. 

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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En attendant St-Georges

Publié le

Il pleut des cendres sur la ville fortifiée.
Certaines sont encore incandescentes. Comme lucioles des Enfers.
Une odeur de poudre étouffante se répand avec son brouillard funeste.
Poisseux. Pestilentiel. Qui gagne les rues par nappes que l'on croirait vivantes.
Des hommes en armes courent en renforts vers la Porte du Ponent.
Les flambeaux brandis au passage des troupes paraissent dérisoires
tant la nuit est claire sur la cité en alerte, tourmentée à l'image d'un ciel d'apocalypse.
Les femmes gardent les enfants à l'intérieur, tirés du lit par les cloches hystériques.
Certaines vont nues, dans le sillage de charrettes, pour se donner au diable.
Au milieu de l'agitation de ceux qui tentent de maîtriser au mieux un départ d'incendie.

" Repentez-vous ! crie un moine exalté, dépoitraillé. L'heure du Jugement dernier a sonné ! "
Bousculé par une foule en panique qui fuyait l'effondrement d'une maison en proie aux flammes,
il récite à gorge déployée : " ... je vis monter de la mer une bête qui avait six cornes et sept têtes,
et sur ses cornes dix diadèmes, et sur ses têtes des noms de blasphème !... "
Au milieu de fumerolles, des gens errent et font place aux cavaliers qui surgissent au galop,
lancés pour prêter main forte aux soldats ou chercher des proches en mauvaise posture.
Une vague de chaleur s'engouffra dans les rues. Devançant le bruit-même de la bourrasque.
Et la boule de feu qui vint comme un météore enflammer toute la rue des tanneries.
Sur le mur d'enceinte, à l'Ouest, les archers ne débandaient pas, les flèches pointées sur la bête.
Qui déployait ses ailes gigantesques et venait simplement de roter ses brûlures d'estomac.

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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Une nuit sur les Carmes

Publié le

Des amas de maisons jetées comme des dés sous la lune.
Le vaisseau fantôme des Carmes, prêt d'un majestueux palmier comme mât de cocagne.
La coque vide de l'église qui serait un lieu magique pour des fêtes somptueuses,
comme pour des messes noires, se dressant sur le flanc de la Place Cassanyes.
Le veilleur sur sa tour qui domine une ville. Fait son chemin de ronde.
Gitan, le chant qui se lève comme une prière au son d'une guitare mélancolique.
Pour couvrir le tempo anarchique d'un chien qui aboie quelques ruelles plus loin.
La nuit est tombée sur le cratère béant d'une cité qui a du mal à paraître paisible.
Quand la lune éclaire tout ce que la lumière artificielle n'atteint pas.
Et que mon cœur y débusque, partout, l'absence d'un visage.

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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