Nom de Zeus
Je me poste devant le miroir et je me le dis fermement :
" Tu vas mourir ! Tu comprends ça ? Tu vas mourir !... "
Voilà. C'est tout. Ce n'est pas grand chose. Mais ça fait du bien.
La hanche est un endroit merveilleux pour t'observer ensuite.
M'allonger sur une cuisse et poser mon menton sur mes mains.
L'une sur l'autre.
Te regarder sourire.
Battre des cils. Avec un air étonné. Amusé. Attendri. Grave.
Tu ne joues plus. Moi non plus. Nous nous mélangeons.
Il y a bien des façons de faire l'amour.
Je donne l'impression peut-être d'attendre quelque chose de toi.
Tu comprends que je n'attends rien. Que j'ai déjà tout ce qu'il faut.
Et tu te laisses glisser dans le noir des pupilles qui s'ouvrent
comme deux taches d'encre dans l'ombre de notre intimité.
Je t'absorbe. Comme le vampire qui te viderait de ton sang.
Je t'aspire. Je t'inspire. Respire tout de toi.
Une ligne d'un trait. Je te bois à la paille.
Jusqu'à ce bruit grotesque qui arrive au seul vernis des glaçons
au fond du verre vide, qui dit que la soif n'est pas étanchée.
Deux ans que je suis revenu à moi. Revenu à ma ville.
Et nous voici auréolés du disque rougeoyant d'une vingtième lune.
Mon ange. Descendu de son train d'anges à la cabine téléphonique.
Qui d'un doigt planté en direction de ma poitrine a pensé si fort
des mots que j'ai entendus au fond de mon ventre : " C'est lui ! "
Un regard survolté et brûlant qui sentait la poudre.
Une décharge électrique qui m'a projeté à l'opposé de la ville.
Dans un flash aveuglant plus violent que la foudre.
Je regarde sagement dans la lumière de la chambre
ce qui peut m'assurer que je ne suis pas fou et n'ai pas tout rêvé.
Je n'ai pas imaginé le cayrou des remparts sur le tronc des platanes.
Et ta peau sur la mienne pour me faire crépiter dans un grand feu de joie.
L'été de la démence. Des promesses tenues. Et des démons rachetés.
Je vais mourir. Certes. Je le comprends. Je sais que je vais mourir.
L'idée ne m'effraie plus quand la vie me submerge à seulement t'évoquer.
Qu'elle m'emporte au contact de tes yeux dans les miens toujours impressionnés.
Quand je n'ai pas le fin mot de ce que nous avons pu nous imaginer.
Sur le lavabo et son porte-savon il y a le grand carré de miroir qui me toise.
Deux ampoules aux filaments incandescents me rappellent l'électrochoc de juillet.
Au milieu des éclairs, c'est Zeus dans ses nuages qui tend un doigt menaçant
pour me rappeler dans ma salle de bains ma condition d'humble mortel.
Je souris. " Oui, ça va... je sais que je disparaîtrai. Pas la peine d'en faire un plat.
En attendant, c'est la moindre des choses pour un mortel, je suis bel et bien vivant. "
Je sens que le dieu des dieux en a le souffle coupé. Un brin scandalisé.
Et je l'achève. " Vivant et fou d'amour... "
Je renvoie le père à sa faux et à son sablier, le fils à son Olympe,
quand mon Eden est juste derrière la porte, et que je n'oublie pas,
dans un dernier sourire, de remercier tout le monde.
Adam brandit un sexe d'homme en guise de feuille de vigne.
Avec l'appétit d'un Cronos dévorant ses enfants.
Le délire d'être et de demeurer. La fièvre d'exister. Rugissante.
Aux courbes parfaites du corps auquel je m'ancre.
La férocité du vivant au baiser de la rédemption. De la révolution.
Et ma chair impétueuse se nourrit du désir provoqué par le mien.
La spirale fantastique isolée de la catastrophe d'une théogonie qui s'effondre.
L'ordre établi est en flammes. Et nous. Au milieu de l'incendie.
Etrangement calmes. Sereins. Sauvés de la folie par une autre. La nôtre.
Où deux illusions ensemble abolissent le réel et créent une vérité. La nôtre.
Le menton sur mes mains, l'une sur l'autre, je ne vois pas le chaos du dehors.
A la lune solaire d'un hiver qui s'enfuit, je ne vois que l'instant qui est l'éternité.
Et ta beauté sans nom qui récuse la Mort, désamorce le Mal,
réinvente la lumière...
pour ajourner la nuit.
Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan
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