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2012

Nom de Zeus

Publié le

Je me poste devant le miroir et je me le dis fermement :
" Tu vas mourir ! Tu comprends ça ? Tu vas mourir !... "
Voilà. C'est tout. Ce n'est pas grand chose. Mais ça fait du bien.
La hanche est un endroit merveilleux pour t'observer ensuite.
M'allonger sur une cuisse et poser mon menton sur mes mains.
L'une sur l'autre.
Te regarder sourire.
Battre des cils. Avec un air étonné. Amusé. Attendri. Grave.
Tu ne joues plus. Moi non plus. Nous nous mélangeons.
Il y a bien des façons de faire l'amour.

Je donne l'impression peut-être d'attendre quelque chose de toi.
Tu comprends que je n'attends rien. Que j'ai déjà tout ce qu'il faut.
Et tu te laisses glisser dans le noir des pupilles qui s'ouvrent
comme deux taches d'encre dans l'ombre de notre intimité.
Je t'absorbe. Comme le vampire qui te viderait de ton sang.
Je t'aspire. Je t'inspire. Respire tout de toi.
Une ligne d'un trait. Je te bois à la paille.
Jusqu'à ce bruit grotesque qui arrive au seul vernis des glaçons
au fond du verre vide, qui dit que la soif n'est pas étanchée.
Deux ans que je suis revenu à moi. Revenu à ma ville.
Et nous voici auréolés du disque rougeoyant d'une vingtième lune.
Mon ange. Descendu de son train d'anges à la cabine téléphonique.
Qui d'un doigt planté en direction de ma poitrine a pensé si fort
des mots que j'ai entendus au fond de mon ventre : " C'est lui ! "
Un regard survolté et brûlant qui sentait la poudre.
Une décharge électrique qui m'a projeté à l'opposé de la ville.
Dans un flash aveuglant plus violent que la foudre.

Je regarde sagement dans la lumière de la chambre
ce qui peut m'assurer que je ne suis pas fou et n'ai pas tout rêvé.
Je n'ai pas imaginé le cayrou des remparts sur le tronc des platanes.
Et ta peau sur la mienne pour me faire crépiter dans un grand feu de joie.
L'été de la démence. Des promesses tenues. Et des démons rachetés.
Je vais mourir. Certes. Je le comprends. Je sais que je vais mourir.
L'idée ne m'effraie plus quand la vie me submerge à seulement t'évoquer.
Qu'elle m'emporte au contact de tes yeux dans les miens toujours impressionnés.
Quand je n'ai pas le fin mot de ce que nous avons pu nous imaginer.
Sur le lavabo et son porte-savon il y a le grand carré de miroir qui me toise.

Deux ampoules aux filaments incandescents me rappellent l'électrochoc de juillet.
Au milieu des éclairs, c'est Zeus dans ses nuages qui tend un doigt menaçant
pour me rappeler dans ma salle de bains ma condition d'humble mortel.
Je souris. " Oui, ça va... je sais que je disparaîtrai. Pas la peine d'en faire un plat.
En attendant, c'est la moindre des choses pour un mortel, je suis bel et bien vivant. "
Je sens que le dieu des dieux en a le souffle coupé. Un brin scandalisé.
Et je l'achève. " Vivant et fou d'amour... "
Je renvoie le père à sa faux et à son sablier, le fils à son Olympe,
quand mon Eden est juste derrière la porte, et que je n'oublie pas,
dans un dernier sourire, de remercier tout le monde.
Adam brandit un sexe d'homme en guise de feuille de vigne.
Avec l'appétit d'un Cronos dévorant ses enfants.
Le délire d'être et de demeurer. La fièvre d'exister. Rugissante.
Aux courbes parfaites du corps auquel je m'ancre.
La férocité du vivant au baiser de la rédemption. De la révolution.
Et ma chair impétueuse se nourrit du désir provoqué par le mien.
La spirale fantastique isolée de la catastrophe d'une théogonie qui s'effondre.
L'ordre établi est en flammes. Et nous. Au milieu de l'incendie.
Etrangement calmes. Sereins. Sauvés de la folie par une autre. La nôtre.
Où deux illusions ensemble abolissent le réel et créent une vérité. La nôtre.
Le menton sur mes mains, l'une sur l'autre, je ne vois pas le chaos du dehors.
A la lune solaire d'un hiver qui s'enfuit, je ne vois que l'instant qui est l'éternité.
Et ta beauté sans nom qui récuse la Mort, désamorce le Mal,
réinvente la lumière...
pour ajourner la nuit.

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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Les campagnes hystériques

Publié le

" Ce sont les Jaunes, qui, depuis cent ans,
ont mis notre royaume dans cette situation de chaos sans précédent.
Igor le Jaune s'est moqué de vous, a régné avec cynisme et cruauté,
n'a servi que ses amis dont l'ignoble Hugolin de Médeffe et ses sbires.
Ne vous révoltez pas ! Puisque nous avons le suffrage universel.
Votez pour moi ! Votez pour moi ! Boutons Igor hors du palais !
Pour un royaume plus juste ! Plus solidaire ! Votez Mauve ! "
Acclamations et cornes de brume au palais ducal de la Similie.
" Nous traversons, depuis cent ans, des difficultés sans précédent.
L'Empire est décadent et nous avons tout fait pour vous protéger.

Qu'auraient fait les Mauves à notre place ? Eux qui n'ont jamais régné !
Qui n'ont aucune expérience ! Auraient-ils résisté comme nous l'avons fait ?
Notamment aux chantages abjects du vilain Hugolin de Médeffe !
Nous connaissons les atouts du royaume, et les vôtres,
et les solutions pour sortir du marasme qui frappe toute la Crédultienté.
Debout manants ! Votez pour moi ! Prenez votre destin en main ! "
Acclamations et cornes de brume au palais royal d'Hystérie.
Hubert le Mauve, de son côté, va dîner avec quelques journalistes.
" Vous avez été magnifique monseigneur, dit l'un.
- Merci Godefroy. Tu auras le ministère des pigeons voyageurs.
- Vous avez été brillant, convaincant, et vous serez élu.
- Merci Childebert. Tu seras nommé à la tête de la GDA (Guilde des Devins Avisés).
Allez, festoyons. Buvons ! Vous mettrez ça sur l'ardoise d'Hugolin. "

De son côté, Igor le Jaune préside à la fête donnée au Ploucquet's,
taverne paysanne qui fait face au palais, où un homme vient le prendre à part.
" Ah, Hugolin... comment vas-tu, vieille branche ?
- A merveille. Je suis heureux de te voir en bonne voie pour être réélu. "
Il lui tend une bourse pleine, qu'Igor ne tient pas à toucher, il fait signe à un page
qui accourt pour filer aussitôt avec la bourse sous le manteau.
" Eh bien, je suis heureux que tu le sois, Hugolin. Reste un moment prendre du plaisir !
- Désolé. Je n'ai pas le temps. Nous nous reverrons après ta victoire.
Tu pourrais venir te reposer quelques jours à la principauté. Qu'en dis-tu ? "
Et le prince Hugolin s'éclipse prétextant avoir un avion à prendre pour la Nouillorkie.

Avant de partir loin de la Crédultienté mineure, au sommet de l'Empire,
il lui reste une course à faire, et demande au cocher de le conduire au Faune.
" Hugolin ! Mon ami !... lança Hubert ravi. Comment vas-tu, vieille branche ?
- A merveille. Je suis heureux de te voir en bonne voie pour être élu. "
Il lui tend une bourse pleine, qu'Hubert ne tient pas à toucher, il fait signe à un page
qui accourt pour filer aussitôt avec la bourse sous le manteau.
" Eh bien, je suis heureux que tu le sois, Hugolin. Reste un moment prendre du plaisir !
- Désolé. Je n'ai pas le temps. Nous nous reverrons après ta victoire.
Tu pourrais venir te reposer quelques jours à la principauté. Qu'en dis-tu ? "
Et le prince Hugolin s'éclipse prétextant avoir un avion à prendre pour la Nouillorkie.

Sur la route, il échange avec son conseiller Clothaire le notaire.
" Il nous faudrait peut-être être plus prudents avec les prétendants partisans de l'Unionie.
- Il faut mettre le paquet sur la fille du Borgne, ça remet tout le monde dans les clous.
- Ok. J'envoie un pigeon au GDA. Du buzz pour Gwendoline de Saint-Cloud.
- N'hésitez pas à avoir la main lourde sur les Infidèles et l'insécurité, ça marche à tous les coups. "
Hugolin regarde deux bourses restées dans sa voiture et réfléchit un moment.
" Assurez-vous que la princesse de Fjord et le baron de Béarnie ne fassent pas alliance.
Hubert veille au grain avec l'une, mais pour l'autre, je ne peux plus compter sur Igor.
Le mariage manqué du baron à Yolande de Poitou, la dernière fois, était presque souhaitable.
Alors que là... Il nous faudrait tout réorganiser. Et il n'en est pas question. "
Le carrosse d'Hugolin de Médeffe sortit en toute discrétion de la ville
et disparut dans les noirceurs de la campagne d'Hystérie.

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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Le don de soi

Publié le

La langue est un mystère.
La mienne ?
Je l'ai donnée au chat.

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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Coup de poing

Publié le

Le petit taureau des Minimes.
Jeté dans les cordes non pas d'un ring,
mais dans celles d'une chanteuse de jazz.
Quatre boules de cuir. Boxe. Boxe.
Et je reconnais l'intro qui chaque fois me brise les os.
Cette ville que je n'ai pas regardée en face à mon dernier passage.
Où je n'ai pas à revenir puisqu'elle sera toujours celle d'où je viens.
La môme du Music Hall, du Gospel et du Blues, vient faire sonner la rime,
peu après La Garonne, quand le fleuve nous y mène à force de torrents.
Les premiers mots pourraient être les miens.

Pour être toujours resté loin de tout ce qui me constitue.
Comme un point de départ d'où l'on peut se projeter.
Pour conquérir le monde ou s'enrichir de vies.
Une droite dans le ventre. Dès les premières mesures.
J'en ai le souffle coupé.
Je sais ce qui va suivre mais ne peux pas lutter.
Qu'il est loin mon pays, qu'il est loin...
Quand l'exil est le bagne de tous les hommes libres.
De ceux qui ont choisi de construire leur destin plutôt que le subir.
La chanteuse interprète. Cherche moins à briller qu'à servir le poète.
Le Pygmée occitan a trouvé un vaisseau et des cordes vocales.
Pour me mettre au tapis. Chaque fois que reviennent
l'eau verte du Canal du Midi et la brique rouge en boules au fond des gants.
Boxe. Boxe. Je suis debout au deuxième round. Il faut bien que je tienne.
Mais j'appréhende d'abord l'allusion à l'Espagne et sa putain de corne,
comme le moment fatal où il faut faire face au Théâtre. L'Opéra.
L'uppercut. Je suis KO au seul chanteur de Blues.

Une petite bonne-femme au sacré jeu de jambes,
danse sur mon corps groggy aux giclées de sueur.
Quatre boules de cuir. Boxe. Boxe. Le danseur de Flamenco.
La pincée de tuiles entre ses doigts hindous, arabes ou andalous,
saupoudrée sur une piste d'aéroport, au rideau de perles d'un bar chimes cristallin,
où l'air manque à ma poitrine, les paupières enflées, le nez éclaté et les lèvres ouvertes.
Aux timbales d'une coda impériale qui vient me recoudre au fil d'un seul point d'orgue.
J'ai revu St-Sernin, j'ai revu les boulevards, Jeanne d'Arc, Arnaud-Bernard.
L'Hôtel du Vieux-Raisin. Le Port de la Daurade.
St-Etienne. Le Salin. Le Musée St-Raymond.

J'ai marché rue du Taur pour arrêter mes pas. Voici le Capitole.
Dans la voix de Nicole ou dans celle de Claude, le sourire d'un grand frère.
D'une grand-mère, d'une maison, d'un jardin, d'un sapin de Noël.
Le shopping rue St-Rome. Le bar du Père Léon. Le beau nom d'Esquirol.
Les brisures de l'aube allégées de promesses sur la rue de la Pomme.
Le donjon et son parc. La rue Croix Baragnon.
Le cartable est bourré de coups de poing.
Qui font de moi un homme.
Boxe. Boxe.
Plus long dure l'exil
moins le pays est loin.

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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Au pied de l'Horloge

Publié le

Une caisse est chargée au parvis de l'église.
Il y a des gens qui pleurent et des monceaux de fleurs.
Au départ d'un cortège et de vies suspendues qui reviennent éclore.

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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Erreur tactique

Publié le

Armande ajuste la voilette de son chapeau fleuri jaune canari.
Boutonne sa veste bleu marine trop grande pour elle.
Et trottine en ville en parlant toute seule.
Ou à des personnes qui l'accompagnent
mais que nous ne voyons pas.
La fourrière des fous surgit de nulle part et jette son filet sur elle.
Pour l'enfermer à l'arrière du fourgon avec d'autres personnes âgées,
quelques jeunes en pleine crise de manque, et deux tiers de sans-abri.
En route pour la déchetterie humaine.
Le centre St Guy à la sortie de la ville.

Armande n'a pas protesté.
Continue sa conversation avec ses amis invisibles.
Sans sembler se rendre compte de son nouvel environnement.
" Le scandale, c'est que leur loi purement sécuritaire,
bafoue tous les principes de notre Constitution.
A commencer par les libertés individuelles, de la personne,
d'expression, de conscience, et tout le monde se couche... "
Le véhicule s'arrête un moment au checkpoint de la Porte du Nord,
où des militaires viendront vérifier les identités des prises de la fourrière.
L'un d'eux, assez jeune, fouille dans les poches de la veste bleu marine d'Armande,
qui se laisse faire, sans s'interrompre dans son raisonnement.
" On ne lutte pas contre la violence par la violence.
On ne lutte pas contre le fanatisme par le fanatisme.
Et nous perdons notre âme à sacrifier tous nos principes démocratiques. "
Le jeune homme signale n'avoir trouvé aucune pièce d'identité valide.
Pas même dans le sac à main qu'il glisse sous le bras de la vieille dame.
Et sort du fourgon après avoir mollement fouillé dix autres passagers,
sans avoir reconnu sa grand-mère maternelle, qui continuait, impassible :
" Ces lois sont liberticides. Nous ne sommes plus dans un Etat de droit.
Tu verras, c'est une erreur que nous allons tous payer très cher. "

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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Dorothy Leigh

Publié le

Roissy. L'odeur de plastique un peu écoeurante du Boeing.
Une odeur de glacière et de bouffe de plateaux-repas.
Retour à la maison. Ma rue St Timothée. Ma ville de Montréal.
Je n'avais pas rêvé. Un acteur français venait de me lire sur scène.
Le séjour à Rome avait enveloppé cet évènement historique.
Et je revenais au Québec avec un peu plus d'assurance.
Mon écriture devait bien valoir quelque chose.
Ma sœur allait venir avec ses filles. Au Canada.
Pour que je les emmène à Toronto et aux Chutes du Niagara.
Mais sur internet, j'allais chercher à publier. Sortir du bois.

Pour entrer dans la jungle du web.
Solliciter des webmasters qui donnaient leur temps aux jeunes auteurs.
Offraient une tribune aux jeunes pousses, aux amateurs.
Mes nièces étaient encore deux petites filles.
Et nous sommes allés au parc d'attractions de La Ronde.
Quel été fantastique. Le premier de ce siècle. J'avais 27 ans.
J'avais un texte en moi qui avait été dit par un autre à mes compatriotes.
Je le proposai à un site dédié au poète Gaston Miron.
Le dos tourné au jardin et à la rue Amherst que l'on devinait à travers les feuillages.
A la terrasse de bois en triangle qui habillait le coin de mon petit immeuble.
Dans ma chambre. Sur mon ordinateur. Le premier de la liste.
Le jeune loup orphelin s'aventurait hors du bois. Enfiévré.
Et fut accueilli par une hôtesse. Bienveillante. Attentive.
Rétrospectivement, je l'écris, j'ai été recueilli.
Cueilli par une louve. Dorothy.
Lorsque ce sont toujours les femmes qui m'ont encouragé.
Epaulé. Accompagné. Et aidé à grandir en écriture.

Elle corrigeait les textes avant de les publier.
Venait, avec délicatesse, dans un courriel, demander mon avis.
Faire des suggestions. Chercher à comprendre l'intention.
Et ce fut le début d'une longue correspondance.
La bouilloire en inox sifflait dans ma cuisine pour une boisson chaude.
Dans un écrin bleu où je me nourrissais déjà essentiellement de tabac et de café.
Au-delà de mes piètres chroniques pour le magazine, je publiais désormais sur la toile.
De nombreux textes furent en ligne sur Au plaisir d'écrire. Grâce à elle.
Qui très vite, n'était plus une simple correctrice, mais une véritable éditrice.
Qui me poussait habilement dans mes retranchements, à travailler, à écrire.

A donner le meilleur de moi-même.
Dorothy Leigh fut aussi une confidente. Une psy. Une amie.
A qui j'ai peut-être écrit des choses plus importantes que celles publiées.
L'hiver revenait sur le Mont-Royal et son Lac aux Castors.
Et je me suis couvert les épaules de cette longue conversation électronique,
chaleureuse, vitale, qui allait durer jusqu'à mon retour définitif en France,
quand je lui écrivais encore depuis Toulouse où j'avais pu me replier en catastrophe.
Je ne saurais dire exactement à quel moment le lien s'est dénoué.
Dans mon lit-bureau de la rue de l'Horloge, je cherche sur Google.
Me rappelant que je ne lui avais pas dédié Textures par hasard.
Quand elle avait accepté d'écrire un mot pour me présenter dans le Damier.
La Dame poétesse de Repentigny. La reine du haïku. La mère de substitution.
La présence dite virtuelle par des esprits incrédules ou sceptiques,
bien plus réelle que d'autres pourtant parfaitement physiques.
L'amie que je n'ai jamais rencontrée.
L'amie que je n'ai jamais oubliée.
Entre l'âme et l'écorce.

Je faisais mes courses Place Dupuis ou sur Ste-Catherine.
Retrouvais mes voisins devant la maison qui sortaient le chien, fumaient une cigarette,
recrutaient pour l'apéro, toujours prompts à vous garder pour dîner.
Pierre et René. Deux anges gardiens qui m'avaient adopté le jour-même de mon installation.
Je filais ensuite me débattre dans le whisky de tous les bars et les clubs du Village.
Et ne remontais à la surface qu'à l'écran de l'ordinateur quand j'avais été capable
de retrouver, dans la neige, le chemin du sommeil, de mon lit, dans ma chambre.
Déjà, le premier réflexe était, avant toute chose, de consulter la messagerie.
Y trouver un mot de ma bienfaitrice était toujours le moyen de partir du bon pied.
Un îlot de mansuétude dans le mal que je me faisais.

Parmi les blocs de glace qui tintaient dans un fleuve de Scotch,
il y avait un phare stoïque pour indiquer la route ou éviter le naufrage.
La voix de la raison. Et la lumière qui me faisait apparaître meilleur que je ne l'étais.
Je n'étais pas son fils. Mais elle était une mère.
Avec ce cocktail subtil d'attentes et d'abnégation.
L'indulgence et l'exigence.
Quand j'avais des comptes à lui rendre qu'elle ne me demandait pas.
Que l'opinion qu'elle pouvait se faire de moi comptait beaucoup,
avec la peur de la décevoir, quand elle ne me jugeait pas.
Dorothy ne me cachait pas son affection mais ne cherchait pas à m'infantiliser, 
lorsqu'elle se confiait aussi, comme une façon catégorique d'échanger d'égal à égal,
d'adulte à adulte, ou d'enfant à enfant, de poète à poète, d'être humain à être humain,
ne pouvant ni voulant prendre une place qui n'était pas la sienne.
Avec pudeur et générosité, avec patience et conviction,
la fée ne m'a pas fait seulement grandir dans l'écrit.
Puisque mon écriture et moi sommes la même chose.
Et qu'elle n'a pas aidé seulement l'auteur.

J'ai sa voix dans l'oreille, sur la bande magnétique.
D'une cassette que j'ai reçue à ma nouvelle adresse.
Je suis en France. Dans cette maison avec sa lanterne au coin du portail.
Son allée de dalles en ciment un peu rose. Et son rectangle de piscine.
Où je suis retourné il y a peu m'étrangler d'émotion à la fenêtre de la cuisine.
Le courrier postal by airmail m'apportait une trace de sa matérialité de femme incarnée.
Au réveil brutal de mes années québécoises, une preuve que je ne l'avais pas rêvée.
Dans la chambre, au rez-de-jardin, un magnétophone grâce auquel je l'entends lire :
" Punks et junkies sur Ste-Catherine, errent sur les terrains vagues entre sex-shop et peep-show. "
Je suis sonné. Au timbre ravissant. La générosité. Son appétit des mots.

Lorsqu'elle n'aime pas que les siens. Qu'elle les aime pour eux-mêmes.
Je suis là. Bouleversé d'entendre le souffle d'une personne, me rendre compte qu'elle existe,
qu'elle me parle, presque embarrassé et à la fois soulagé au sentiment de la reconnaître.
L'accent et le phrasé me crèvent le cœur. Tout le Québec à fleur de peau.
J'en ai la chair de poule. Les sirènes de l'Hôpital St-Luc. Les tempêtes de neige.
Le sourire de Geneviève. Pierre et René. Le phare de la Place Ville-Marie. Jean Leloup.
Les feux d'artifice sur le pont Jacques Cartier. Le chemin parcouru.
Aux douleurs de vivre. Au plaisir d'écrire.
Ces lignes par exemple, que je lance ici depuis mon lit-bureau. Dix ans plus tard.
Quand j'ai encore aux tissus de mes doigts comme à ceux du cerveau, toute entière,
l'énergie rassurante de son halo intact, de ce qu'elle m'a donné, de ce qu'elle m'a appris.
A chercher sur Google et les pistes étroites des liens possibles de Lanaudière
le moyen de remonter le fleuve jusqu'à la source pour lui dire merci.
Merci ma dame. Je vous embrasse. Je vous salue. Et n'oublierai jamais.
Ce que c'est qu'une louve et la force de l'écrit.

 

Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan

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Publié le

" On ferme février ?...
- Ah ouais, là, mon vieux, il faut fermer, c'est la fin.
- Tu me sers un verre tout de même ?... Un dernier !
- ... tu exagères. La même chose ?
- On change pas une équipe qui gagne ! "
La nuit a le velours d'une contrebasse dans la fumée du tabac.
Elle danse un slow avec la solitude. Les jambes et les paupières lourdes.
Quand je rêve de jardins japonais et de cloisons de papier.
L'enseigne en néons s'est éteinte au petit jour qui se ramène.
Sur le pavé luisant et crasseux de la rue des Martyrs.

Il y a du blues dans les moulins de la Butte.
Dans l'accordéon essoufflé à la Place du Tertre.
Avant de mourir, je veux voir le Fuji-Yama.
Peut-être à cause de Syracuse. L'île de Pâques et Kairouan.
Quitter Paris. Yves Montand. Le 18ème arrondissement.
Voir les paysages de neige d'Hokkaido.
" T'en as pas eu assez avec ceux du Québec ?...

Le phare de la Tour Eiffel dans le ciel de Paris.
Le phare de la Place Ville-Marie dans le ciel de Montréal.
C'est le même blues dans les rues du Plateau et au Carré St-Louis.
Les fleurs de frangipanier au sable noir de Lovina Beach.
Les hippies, le coucher de soleil, au temple de Tanah Lot.
La voix de Diane Dufresne dans le taxi du boulevard St-Laurent.
La nuit danse à pas lents sur quelques rues désertes.
Je ne suis pas surpris de revoir Perpignan.
Au moment de fermer la boutique sur ce grand livre blanc.
Celui de février et de quelques tourments.

Le livre d'un hiver. Mars m'attend au tournant.
L'art d'être nostalgique à la calligraphie
de notes de musique aux chemins d'une vie.
Des lettres qu'on dessine, qu'on destine à des êtres
qu'on a laissés ailleurs, quelque part dans le temps.
Aux cloisons de papier, je jette à la corbeille
des monceaux de projets qui bâillaient aux corneilles,
et referme l'album des années révolues,
celui d'un petit mois que j'ai réduit en cendres.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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Si le diable débande

Publié le

Marmelade de citron. Une douceur de Sicile.
Que je dois à une Vénitienne. Etalée sur du pain frais.
Je suis payé en nature. Je suis payé en amitié. En sensations gustatives.
Je suis payé en café.
Je petit-déjeune devant le Panthéon. Celui de Rome.
Quand j'ai découvert le limoncello à l'ombre des arbres du parc de Bannières.
Et de son pigeonnier. Dans la caresse des paysages du Tarn. Des champs de tournesol.
Le carré de fraîcheur dans le puits de verdure à l'arrière de la maison de famille.
J'aperçois encore le clocher de Caraman dans les brumes de chaleur.
D'où la plage est si loin qu'il n'y avait d'autre issue que l'heureux crépuscule.

Et le plaisir des dîners aux étoiles couronnés du tiramisu de Luc.
A ces heures où je ne refusais jamais un verre d'amaretto pour retrouver l'enfance.
Le goût d'amande de la colle Cléopâtre de l'école. La fièvre de l'alcool en plus.
Le boucan des grillons aussi fort que celui de la ville à la fête de la nuit tombée.
L'été à la campagne. Loin de Barcelone pour mieux la désirer.
Je goûte la Méditerranée aux produits de ses rives.
De l'Espagne. De la Grèce. De l'Afrique du Nord.
Quand je goûte à ta bouche. Quand je goûte à ta peau.
Le citron et la menthe. Aux patios du Calife. A la chair d'une figue.
Du soleil plein les yeux. Jusqu'aux Thermes de Caracalla.
Marmelade de citron dans ma lumière orange.
Quand il n'est pas un son, un bruit, qui me dérange.
A la guitare sèche, ou à la mandoline, qui vient me kidnapper.
M'emmener à Grenade ou dans la baie de Naples. Puisque c'est mon histoire.
Et l'âme de mon peuple. Le peuple d'une mer. Le peuple dont je suis.
Puisque cette mer est aussi mon pays.
Que j'embrasse avec toi. Que je serre contre moi.
Pour n'être plus mortel ou renaître sans fin.

Ce monde a tant de fruits faits pour être croqués.
Tu en es le plus beau que je veux sur la langue.
L'écorce de l'épaule a de douces senteurs de sable et de vanille.
Et l'amande à ton cou pour l'amant rendu fou fait que mon cœur prend l'eau,
ou le large, à Séville, pour le Caire ou Tanger, quand c'est mon corps qui tangue.
Je bénis cette idée d'avoir donné un sexe à chaque créature.
De lui avoir associé des plaisirs sans limites à qui sait en user.
Quand les cochons, je regrette, méritent aussi leur lot de confiture. 
Lorsqu'il y a des tendresses soudaines, des émotions d'enfance, des élans prodigieux,
des regards électriques où l'on peut se trouver dans ce qu'il y a de plus pur,

ce qu'il y a de plus vrai.
Au plaisir, c'est le vernis qui craque et les masques qui tombent.
C'est l'armure fendue. Le corps qui cède enfin. Se dématérialise.
Pour toucher à ce qui ne meurt pas. Apercevoir l'âme de nos êtres ou du monde.
Et je ris au bonheur d'avoir connu cela. D'avoir pu vivre Dieu l'espace d'une seconde,
ses secrets, quand nous sommes à la fois aussi bien la question que la seule réponse,
que nous portons la vie, le sens, les solutions, et le mystère entier de ce qui nous traverse.
Aussi vrai que celui de ce que nous traversons.
Il y a bien des cuillères d'onctueuse marmelade pour les petits cochons.
Dans la lumière orange. Le zeste de citron.
Et le sperme à ton ventre. Que j'embrasse comme terre.
Où l'homme doit planter autant d'arbres que d'âmes.
Il n'y a pas de désordre à ma respiration.
Quand je sais que je t'aime. Et le monde avec toi.
Celui où tu te trouves. Où j'ai pu te connaître.
Où même la maladie est symptôme du vivant.
Et où le mal libère tout le bien qu'on se fait.

Qu'il est bon de vieillir, mon amour, pour rester près de toi.
Affiner nos caresses, capturer l'essentiel, parfaire la confiance.
Et s'acquitter du temps qui ne nous presse plus, ne menace plus rien.
Qu'il est bon d'être libre à l'amour qu'on se donne.
Sans n'avoir rien à perdre, ni devoir à personne.
La jeunesse peut nous fuir à cet apprentissage.
Quand la candeur augmente avec la connaissance.
Puisque la force et la beauté, si elles furent physiques,
ne sont jamais si grandes qu'à nos renoncements.
Qu'il est doux et violent d'enfin s'émanciper, de se débarrasser

des diktats du paraître, jeux de rôles dérisoires du monde des adultes,
ces enfants déguisés occupés à être un peu crédibles,
de pouvoir s'affranchir du prétendu urgent, du prétendu sérieux,
quand on a le pouvoir de décider de tout.
Je n'ai pas de Rolex pour m'enchaîner au diable.
Au désir d'être vu, reconnu, respecté, admiré, ou simplement aimable.
Quand j'ai perdu ce besoin illusoire de prouver des choses,
à moi-même comme aux autres, que je sais qui je suis chaque jour davantage,
que je me sais vivant, grâce à deux dons que la vie me propose :
celui de pouvoir vieillir, celui de pouvoir t'aimer.
Quand la deuxième chance n'aurait pu exister sans qu'il n'y ait la première.
Que la première n'est supportable qu'à l'idée d'allonger la seconde.
Je n'aurais pu t'aimer si je n'avais vieilli.
Et je pourrai vieillir tant que je peux t'aimer.
Comme j'aime la nuit, le café, le tabac, la mer et le citron.
A mordre à pleines dents. L'acide à mes gencives.
Et dans la marmelade, rien en moi ne débande.

Je ris des pectoraux et des cheveux au vent d'icônes photoshoppées.
Quand je devrais pleurer aux ravages que font les doctrines du fric.
Les beautés d'une pub de parfum, les figures éphémères imposées par la mode.
Qui demandent tant d'efforts pour plaire au plus grand nombre et ne plaire à personne.
Je ris des allures, des postures, dictées par le moment, et toutes ses propagandes.
Soudain, je l'avoue, les gens qui se croient beaux me semblent ridicules.
Aussi ridicules que les gens qui se croient intelligents.
Et je l'aurais été doublement bien longtemps à mes yeux d'aujourd'hui.
Pour m'être cru les deux tant j'étais dans la course des vanités humaines.
Il fallait que j'échoue pour m'aimer pour moi-même.

Pour accepter le temps et l'idée de mourir.
Quand j'embrasse désormais chacun des cheveux blancs
que tant d'autres n'auront pas le loisir de compter.
Quand je salue chaque ride comme marque d'un amour ou d'une belle histoire,
ou celle d'heures sombres que je peux assumer, qui font partie de moi,
et tout ce qui se dégrade comme preuve que je suis encore et que j'ai survécu.
Si c'est dès la naissance que le fait de vieillir et de devoir mourir commence,
c'est à notre rencontre que les deux m'indiffèrent ou deviennent des chances,
quand l'amour se prolonge au-delà des personnes, j'en ai fait l'expérience,
que ce qui est vraiment n'est pas ce que l'on voit.
Depuis que je te sais, je ne crois que ce que je crois.
Puisque savoir ne vaut jamais pouvoir faire confiance.
Devant l'amour. Devant la mort.
Il n'y a que ce que l'on croit.
Devant la mer ou face à soi. A la fenêtre. Dans les étoiles.
Je suis la Méditerranée. L'Espagne que je désire et celle que j'ai rêvée.
Le citron. La tomate. Le pavot. Le pavé.
Je suis la marmelade et la guitare sèche.
Celui qui croit aux mots, à ceux que je t'écris comme seule vérité.
Celui qui croit en toi. Comme il croit en la vie et en l'humanité.
Voir, avoir, savoir, furent autant de pièges dont je me suis sorti.
Et je peux bien vieillir si je me crois guéri.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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Affaires classées

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La lanterne au coin du portail.
L'allée de dalles en ciment un peu rose.
L'arrière de la maison avec son préau et le rectangle de piscine.
La voiture s'engage dans un univers minuscule tenu à distance depuis longtemps.
Se gare à côté de celle que j'ai conduite mille fois, restée à sa place.
Je pose un pied au sol comme Neil Armstrong sur la lune.
Claque la portière. Réajuste ma ceinture dans une profonde inspiration.
Quand faut y aller, faut y aller. C'est ce que semblaient dire mes gestes.
Je me sors du couloir entre les deux autos pour prendre mes affaires dans le coffre.
Etonné sans l'être de ne pas être accueilli par les aboiements habituels.

Ma nièce, ravissante, est là pour me lester dans le présent.
Et nous revenons sur nos pas pour pousser la porte vitrée de l'entrée.
Le grand hall sous les arches où se trouve le piano de Bompas.
Qui, après un séjour dans le Tarn, avait fini par échouer ici, sur les bords de l'Hers.
Sa silhouette me laisse indifférent. Malgré les heures passées ensemble.
Quand j'avais écrit tant de chansons sur le tabouret qui l'avait suivi jusqu'ici.
Un homme âgé descend l'escalier à notre rencontre. Mon père.

Qui m'embrasse et a cette façon de prendre du recul pour me regarder en silence,
qui veut dire comment vas-tu ? quand les premiers mots seront les suivants.
Ceux pour me dire par exemple que je dormirai dans ma chambre, au rez-de chaussée.
Dans ce petit appartement sur le jardin, où j'avais posé mes bagages une année entière.
Je suis à la fois angoissé et fou de joie. Dans ces mélanges d'émotions que j'affectionne.
De chaud et de froid. De vertige. Entre plusieurs réalités.

Ma vie, à nouveau, s'était posée à deux cents kilomètres d'ici.
Il m'avait fallu deux ans pour que l'émotion de retrouver Perpignan se dissipe.
Que le quotidien s'y normalise. Quand l'amour s'était invité pour amplifier mon ivresse.
Déformer tous les instants, les rendre plus grands qu'à première vue, les transcender.
Le week-end à Paris venait de remettre les choses à leur juste place.
Me rendre le sens des distances. Dans l'espace comme dans le temps.
Et le décès de mon oncle finissait de me réveiller d'un long rêve fabriqué.
Comme dans ces dessins animés où le personnage ne tombe brusquement au sol
que lorsqu'il prend conscience qu'il n'y a plus rien sous ses pieds ou sur ses épaules
pour justifier de façon rationnelle sa position dans les airs.

La musique entraînante des cartoons de Warner Bros, avait annoncé en fanfare
la fin de l'épisode, qui tend toujours à compenser la déception de devoir en sortir déjà.
Puisque tout a une fin. Et que je l'apprenais enfant entre deux films de la Dernière Séance.
L'alerte orange m'avait dispensé d'assister à un enterrement, mais il fallait, même en différé,
faire preuve à une famille que je faisais partie du clan et que je ne l'avais pas oublié.
Avant cela, je poussais une porte, sur la droite, au bas de l'escalier monumental.
Avec le trac que l'on a en poussant celle d'un grenier où l'on n'est plus monté depuis l'enfance.
Les choses étaient restées dans leur jus. En l'état. Et j'ai reconnu chaque meuble.
Les appliques. Le carrelage. Et son odeur d'humidité tenace. Restée la même.
J'ai jeté un œil dans le coin de la pièce où j'avais installé mon bureau et mon ordinateur.
Quand j'avais coupé mes cheveux et mes liens avec le Québec dans un même élan.
Un lieu où je pouvais me voir écrire ce qu'il fallait pour attirer l'attention de Lambert Wilson.
Vous écrivez du théâtre ?... avec la certitude d'une opportunité de le revoir à Perpignan.
Le Mors aux dents. En quatre scènes. Pour m'entendre dire que j'avais le sens du dialogue.
Où je ne m'attardais pas quand il me fallait ouvrir la porte de la chambre attenante.
Pour y trouver ce lit où je pouvais poser mes affaires. Une fois encore. Dix ans plus tard.
Les contrevents métalliques en accordéon, ajourés, et la lumière étrange qui va avec.
Avec son alliage d'espoir et de désillusions. Intact.

Je n'ai pas le temps de me demander comment diable j'allais pouvoir trouver le sommeil,
le soir-même, allongé sur ce matelas dont je me rappelle l'épaisseur et la mollesse particulière.
Retrouvant cette sensation qui ne m'a pas quitté durant un an de ne pas être à ma place,
ou d'être encore de passage. Cherchant dans le noir une raison de me laisser aller en confiance.
Je dois monter embrasser mon hôtesse, quand seul mon père était venu à notre rencontre.
Délesté de mon sac, je sors rajeuni de dix ans, les yeux moins fatigués, le visage moins marqué,
comme dans ces effets de passe-passe de la série Cold Case, vierge de voyages en Talgo
et de cinq années parisiennes, emprunte l'escalier pour rejoindre les vivants. 
C'est l'homme de 38 ans qui apparaît dans la salle à manger. Les cheveux et la barbe ont blanchi.
Il reconnaît sa belle-mère. La cheminée. Les toiles sur les murs. L'ouverture sur l'immense terrasse.

Je prends part à la conversation qui se cantonne à ce que nous devrons faire le temps du séjour.
A commencer par aller chez ma tante, dans l'heure, à quelques lotissements d'ici.
Puisque c'est elle que nous étions venus soutenir dans l'épreuve.
Je m'aventure dans la cuisine pour me laver les mains.
M'éloignant dangereusement des vivants pour revenir aux vérités parallèles de ce qui est passé.
Et je n'ai plus les tempes grises lorsque je viens seul me poster sur l'évier et à sa longue fenêtre.
C'est ici que l'émotion que je m'attendais fatalement à ressentir vient me piquer les yeux.
La vue sur le jardin et la piscine. La chaleur du printemps. Le roucoulement des tourterelles.
L'ombre salutaire de l'étage. Le café bu comme on fume une clope. Et en bas, je me vois.
M'offrir au soleil avec un appétit d'ogre. Avec les mugs rapportés d'Amérique.
Le cri des enfants dans la cour de récréation derrière la haie. Le silence aux vacances d'été.
Pierre et René venus de Montréal. Le coup de téléphone de Geneviève.
" Lambert Wilson a appelé ! " Pincez-moi, je rêve. Champagne. Ici, la terre est rouge.
Derrière les lattes du store, je pars avec le savon sous l'eau tiède du robinet au fond du bac.
La voix joyeuse d'Ingrid me ramène à ce début d'année 2012. A Toulouse.
A nos obligations de filer à Castelginest. Puisque nous étions là pour ça.
Et je reprends la mine de l'homme que je suis censé être devenu.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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