Si la bolsa suena
Des fourmis dans les jambes.
Gustavo Dudamel. L'orchestre dans ma chambre.
J'ai du sable collé aux épaules. Du sable dans les cheveux.
Playa Mar Bella. Copacabana. La serviette autour du cou.
Où l'on peut voir d'avance ce qui est prêt à être consommé.
Sur place ou à emporter.
Remonter les pelouses du parc de la Ciutadella, entre ses didgeridoos et ses tam-tams.
Des souvenirs du Monument à George-Etienne Cartier au pied du Mont-Royal.
A Barcelone, comme au Québec, on pratique le diabolo et autres exercices de jonglerie.
On promène ses boas, ses iguanes, et l'on expose ses tatoos au soleil.
Il suffit de s'engager dans la Calle Princesa, traverser la Laïetana,
et vous voilà retournés à l'hôtel avec des inconnus, sympathiques, prêts à faire la fête.
Ils viennent d'Australie. D'Amérique. D'Argentine. Du Brésil.
" Comment ? Encore un Carlos ?... Dites. Vous avez d'autres prénoms au Mexique ? "
Transats sur le toit-terrasse de l'Hôtel Axel. Au beau milieu de l'Eixample.
En voilà un, qui loue à quelqu'un qui loue à quelqu'un qui loue un appart sur la Rambla.
Ces mannequins venus de Budapest et de Prague, partagent en colocation
un piso maravilloso sur Aribau, et se croisent à poil dans les couloirs en sortant de la douche.
Il y a une Fashion Week. On peut faire des défilés pour Desigual. Des photos dans la rue.
Et un peu de porno, pour le plaisir seulement, puisque ça paie moins bien.
On arrive chez des gens que personne ne connaît. Il y a du champagne et des pailles.
De la musique à fond sur une belle terrasse. Où l'activité sera de partouzer.
Barcelone a changé messieurs-dames. Les Jeux Olympiques sont loin.
Et le Talgo usé, du bleu de mon enfance, me dépose au milieu du désordre.
L'appart de la Calle Canuda. Et ses doubles rideaux.
C'est pour mieux y grimper mon enfant.
L'appart de la Rambla de Catalunya. Le merveilleux attique.
Où le verre, où les cœurs, furent maintes fois brisés.
Le whisky se retire pour mieux laisser éclore des fleurs syphilitiques.
J'ai perdu au Metro l'enfant de huit ans qui suivait ses tantes au Corte Inglès.
" J'ai le souvenir qu'il sniffait déjà l'eau de Cologne. " La Lavanda Puig. Si Señor.
Pouvais-je encore le voir à l'arrière de la DS monter au parc d'attractions de Montjuïc ?
Le barman au regard ravageur offre le dernier verre.
Etions-nous descendus au Jazz ou au Sant Agusti ?
Penelope Cruz est en ville. Pour le tournage de Sahara.
Dominique Blanc dîne à côté de nous aux Carmelitas.
La suite du Hilton sur la Diagonal est déjà de l'histoire ancienne.
Et je sais dans ma chair, au dilemme amoureux, que la balance penche du côté du Julius.
Taxi ! Direction la Barceloneta. Ai-je vraiment pu y faire livrer des fleurs ?
Des week-ends entre amis. Je n'ai pas assez de doigts pour les compter.
La maison de Castelldefels est celle d'une autre vie. Quand je suis jeune adulte.
Au Schilling aussi, on me sert du whisky comme succédané à mon eau de Cologne.
Le barman au regard ravageur offre le dernier verre.
Et la Plaza Real sent le teuch à plein nez.
Cap sur la Terrraza au Pueblo Español pour me faire voir un moment.
Je fends la foule, les yeux vitreux, les lèvres irritées, le sang à fleur de peau,
comme après le poppers, la tête immense, et en hauteur, je me poste pour observer la faune.
" Qu'est-ce que tu fais ? Tu pars déjà ?... " Pas convaincu. Trop mou. Trop sage.
Je n'ai qu'une envie : las Torres de Avila. Me faire défoncer la poitrine par les basses.
Un lieu merveilleusement étrange. La confusion des genres. Les passerelles.
Les drags. Les drogues. Les pelles et les pipes faciles. Le cœur bat sous mes yeux.
Adopte le tempo martelé d'une techno lascive. Où je me laisse caresser par tout le monde.
Le miracle est christique. J'ai changé mon sang en whisky.
Mister Hyde a son côté gothique. Rien n'est assez bizarre pour le rendre curieux.
J'ai laissé des amis à leur disco de plage, et sombre avec délice dans un manoir de monstres.
Le Fellini était trop gentil, trop tranquille. J'aime la décadence et les sensations fortes.
A mon bal des vampires, on me mord, on me suce, j'ai des frères pour escorte,
des hallucinations.
L'enfant de dix ans qui mangeait des churros à l'entrée de Pryca,
a vu venir la Fira et le Nick Havanna, son dôme et son pendule.
17 ans et le goût du désir des adultes qu'il fallait exciter.
Et les années passant, la fête devint un art, un brin dégénéré.
La conduite de la voiture qui grillait les feux rouges et cherchait Rossello ou Provença.
Et me voici au port, entouré de mes putes, dont certaines n'étaient pas bien rasées.
Aux rideaux du Rembrandt, mon cœur est amoureux. Et j'emplis mes poumons.
J'ai appris que le sexe, régulier, avec une même personne en qui l'on a confiance,
permet l'exploration favorable à l'orgasme. Patiente. Voluptueuse. Attentive.
Et que l'équation est simple : avec des sentiments, et le respect de l'autre,
et le respect de soi, le sexe devient grandiose. Une révélation.
C'est une découverte. S'installer dans le temps. Synchroniser le plaisir.
Jouir au même moment. L'explosion nucléaire.
Le balcon où je bronze sent le gel et le sperme. Et la crème solaire.
La Plaça de la Vila de Madrid comme décor et ses tombes romaines.
Les paupières gonflées. Epuisé d'avoir baisé ou ronflé. Un petit-déjeuner.
Sous les arbres de la Plaça del Bonsuccés. Ravissante.
L'odeur du pavement mouillé ou lavé à grande eau.
La magie de ce soir où l'on me présentait à Juliette Gréco.
La dame sortait de scène. Celle du théâtre grec. En plein air.
Thierry Suc en costume de lin blanc avec son panama qui fumait le cigare.
Les jardins qui épongeaient la chaleur d'un été tropical quand j'avais de la fièvre.
Il y eut des étoiles et des feux d'artifice. Dans une ville faite pour la fête.
Où quand le cœur est lourd l'ambiance est un supplice.
Quand il y a peu de place pour la mélancolie.
Il faut serrer les dents. Se forcer à sourire.
La nuit impitoyable détecte les faussaires.
Mister Hyde a la carte. Et son taux de cynisme.
Quand la route fut longue. Du Paseo Tramuntana à la Plaça de Catalunya.
Du petit Tenis Park aux nuits du Baja Beach. Des bars de Playafels à la suite du Ritz.
Le bureau du notaire, Paseo de Gracia. Le hall du Majestic. Et la gare de Sants.
L'hôtel AC Vilamari. Hôtel Ciutat de Barcelona. Prestige Hotel. Hôtel Advance.
Et autant de nuits agitées. De rencontres. De ruptures. D'accidents.
Dans une ville qui m'a connu à l'âge de trois mois pour un premier été.
Qui m'a vu grandir d'une année sur l'autre. Rituellement. Et que j'ai vu changer.
Je m'y suis installé. Je l'ai perdue de vue. Et dois la retrouver.
Philippe LATGER
Mars 2012 à Perpignan
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