Imposteur à la Clinique du Pré.
Interné en psychiatrie. Quand l'objectif était d'échapper à mes obligations militaires.
La question tombait à la table du réfectoire. " Et toi ? Tu es là pour quoi ? "
Mes voisines étaient toutes en dépression.
Infirmières urgentistes. Enseignantes surmenées. Déconsidérées.
Femmes fraîchement divorcées. Esseulées. Abandonnées.
J'ai dit la vérité. " Je viens de perdre ma mère d'un cancer généralisé. "
Je ne voulais pas mentir à ces femmes qui jouaient franc jeu avec moi.
Imposteur cependant. Quand je n'étais pas là à cause de ce drame.
Je n'étais pas en dépression. N'avais aucun besoin clinique d'internement.
Et je me sentais misérable de me servir de la mort de maman pour me justifier.
Mais c'était un moyen pour moi de ne pas mentir tout à fait à ces femmes.
Je ne me voyais pas leur dire : " Je ne suis pas comme vous. "
J'avais fait jouer des relations. 10 jours d'internement.
Quand je prenais le risque d'y ajouter 10 mois de caserne à la sortie.
Mais les autorités militaires, en pleine réforme du Service National,
qui s'étaient crispées sur les derniers appelés, ont finalement lâché l'affaire.
Et j'avais gagné mon pari. Gagné ma liberté. Celle de faire ma vie. Et partir.
Tous les matins, à six heures, la porte de ma chambre particulière, individuelle,
qu'on ne pouvait pas verrouiller de l'intérieur, s'ouvrait systématiquement
au chariot de l'infirmière qui apparaissait dans la lumière du couloir
pour distribuer pilules, molécules, les doses prescrites à chacune des ordonnances.
Elle vérifiait à voix haute le numéro de la chambre et le nom de l'occupant.
" Alors... Monsieur Latger... voyons voir... "
Elle consultait ma fiche. Rien. Pas de camisole chimique. Aucun traitement.
Elle ne semblait pas s'en étonner. Bien décidée à ne pas se poser de questions.
Elle refermait la porte pour que je puisse me rendormir sur un simple " bonne journée ! ",
quand elle commençait la sienne et devrait administrer toutes ses drogues.
J'évitais au maximum les contacts à l'intérieur de l'établissement.
Ne sortais de ma chambre que pour aller dans le fumoir, juste en face,
quand j'étais certain d'y être seul. Où je ne m'éternisais jamais.
Lorsque quelqu'un venait m'y rejoindre, j'avais beau jeu de ne pas parler,
de m'enfermer dans un mutisme qui ne saurait être suspect dans ce genre d'endroit.
Ayant des autorisations de sortie pratiquement quotidiennes, des amis, de la famille,
tous complices, venaient me chercher l'après-midi, et je pouvais prolonger ma vie sociale,
quand j'étais tenu d'être rentré avant l'heure du dîner et dans ma chambre au couvre-feu.
En général, je ne descendais pas au réfectoire. J'avais mangé à l'extérieur.
Puisque j'avais eu ce privilège sur lequel je ne voulais surtout pas avoir à m'expliquer.
J'étais un intrus. Me sentais comme un espion infiltré en terrain ennemi. Un imposteur.
Me sentais comme un traitre au regard de ces femmes qui étaient là pour de bonnes raisons.
Quand elles n'étaient pas bonnes, pour la plupart, je le crains.
Lara Fabian chantait son single Je t'aime.
C'est sur cette chanson que j'ai été accueilli le premier jour à la clinique.
Le clip passait sur un téléviseur flanqué en hauteur au coin de la salle d'attente.
On préparait ma chambre. Comme il peut arriver dans un hôtel malgré sa réservation.
Une jeune femme est venue s'asseoir juste à côté de moi. Une résidente. Manifestement.
Qui a commencé à se balancer violemment d'avant en arrière au rythme de la chanson.
J'ai compris très vite qu'il s'agissait de sa part d'une parade nuptiale.
Lorsqu'elle ne m'a plus lâché, qu'elle m'a suivi jusque dans ma chambre.
J'ai eu un grand mal à m'en débarrasser quand je devais rester poli et courtois,
et que c'était, outre mon éducation et ma nature, une question de prudence.
J'ai dû me demander un instant ce que j'étais venu faire dans cette galère.
Quand certains avaient trouvé ma manœuvre aussi immorale qu'indécente.
Que j'échange contre quelques bouteilles de champagne, le droit discutable
de payer ma pension dans un établissement psychiatrique, bien que privé...
Cela bien sûr avait choqué autour de moi.
En effet, je prenais la chambre, ou la place, de quelqu'un qui en aurait eu besoin.
Ou plus besoin que moi. Quand je n'en avais besoin que dans le cadre d'une supercherie.
Mais j'étais déterminé à ne pas laisser l'armée et la caserne me prendre dix mois de ma vie.
J'étais disposé à rendre un service civil qui ne m'a pas été accordé.
Je trouvais normal que chaque citoyen donne de sa personne pour la communauté.
Et j'aurais été ravi d'aider dans une association à lutter contre la drogue ou l'analphabétisme.
Mais dans la débâcle de l'institution accélérée par la réforme voulue par le Président Chirac,
j'étais de ceux, du fait de mon sexe, de ma date de naissance, et de mon manque de relations,
qui furent réduits au seul choix de tuer le temps pendant dix mois dans des baraquements.
Je n'avais pas les pistons nécessaires pour trouver les associations où me faire une place.
N'avais pas ceux qui m'auraient permis de partir à l'étranger dans le cadre de la coopération,
ou d'une entreprise, et les reports accordés pour suivre mes études étaient tous épuisés.
Pendant des années, voire des générations, seuls ceux qui voulaient faire l'armée la faisaient.
Quand on réformait tout le monde pour un oui ou pour un non, à la moindre réserve.
Je trouvais injuste que, pour des raisons de calendrier ou de réactions à des décisions politiques,
je me trouve obligé de faire le con en uniforme pendant presque un an de ma vie dans un lieu, où,
de surcroît, je n'aurais été utile à personne.
Ce n'était pas pour des raisons antimilitaristes. Quand je respecte l'armée et les militaires.
Ce n'était donc pas par conviction politique, mais par dépit face aux incohérences administratives.
Ce sont elles qui me poussaient à la fraude. Quand la fraude avait été la norme pendant des années.
Une des raisons d'ailleurs, pour lesquelles la réforme avait été votée.
Pas de raisons donc que je sois le seul à ne pas pouvoir me soustraire à mes obligations militaires.
D'autant plus à cette époque où l'on considérait que ces obligations n'avaient plus à l'être.
Que l'on avait pris le parti d'une armée de métier sur la base des engagements volontaires.
N'ayant donc pas les pistons utiles à faire mon service dans de bonnes conditions
- j'entends par bonnes intelligentes ou constructives - ni ceux permettant d'être réformé,
j'ai étudié mon réseau personnel en l'état et y ai trouvé cette option toute trouvée.
Un psy qui en connaissait d'autres. Et le plan fut vite rendu opérationnel.
Encore une fois, il n'y avait aucune garantie de succès.
Lorsque l'armée aurait pu m'intégrer directement à la sortie de mon internement.
Je prenais le risque, en connaissance de cause, de cumuler les enfermements.
Mais tout de même, dix mois, quand on a 24 ans et que l'on a aucun goût particulier
pour l'entretien des armes à feu ou la mécanique, aucun projet de carrière dans la défense,
cela valait la peine d'essayer. J'ai payé ma chambre au prix fort. Et fait profil bas.
Moins vis à vis de mes détracteurs à l'extérieur que par respect pour les résidents.
Je me foutais pas mal de la réprobation que mon choix avait pu susciter ici ou là.
Ceux qui me condamnaient n'étaient pas menacés de passer un an dans une caserne.
Ils pouvaient penser ce qu'ils voulaient de moi et en conclure ce qui les arrangeait.
Je venais de perdre ma mère, en effet, étais encore jeune, et n'avais pas l'intention de gâcher,
seulement pour briller à leurs yeux, ce temps dont je connaissais plus que jamais la valeur.
Le temps était précieux. Je l'ai toujours compris. Et la vie s'était chargée de me le rappeler.
C'est avec cette détermination de disposer de moi-même que je suis entré à la clinique.
Dix jours passés ici sur ma seule décision valaient mieux que dix mois en caserne contre mon gré.
D'autant que j'ai joué le jeu. Malgré mes privilèges. Et que j'ai fréquenté des fantômes.
Pris ma part à cette misère humaine. Qui errait dans les couloirs. Avec toute mon empathie.
Si j'avais le sentiment d'être un imposteur pour ne pas être à ma place, à vrai dire,
bien des résidents n'y étaient pas non plus, même si dispensés de culpabilité.
Des personnes âgées, manifestement, auraient été aussi bien dans des maisons de retraite.
De jeunes adultes, bien que toxicomanes, auraient pu sans doute être pris en charge autrement.
Quand tous étaient abandonnés. D'une façon ou d'une autre.
Par des enfants. Par des parents. Par des conjoints. Par des familles. Ou par leur hiérarchie.
Et j'ai l'intuition d'avoir appris plus en dix jours sur l'humanité, sur mes semblables,
comme sur moi-même, que je ne l'aurais fait ailleurs en dix mois.
J'avais fait mes trois jours. Avais déjà passé une nuit avec des inconnus à Tarascon.
Vécu ce bonheur de la mixité républicaine à nous retrouver en slip, tous ensemble,
dans les couloirs, à attendre de pouvoir exhiber sobrement nos organes génitaux
dans le cadre d'une visite médicale, à nous mélanger dans une salle de cinéma de fortune
pour regarder un film de guerre américain propre à louer les valeurs de circonstance.
Le courage. La loyauté. La discipline. Quand il fallait manger quand nous n'avions pas faim.
Quand il fallait dormir quand nous n'avions pas sommeil. Et nous lever aux aurores.
J'aurais pu, dans cette ambiance virile et fraternelle, avoir une révélation.
Que je n'ai pas eue. Avec tout le respect que je dois à ceux qui y ont trouvé leur vocation.
Quand je suis toujours reconnaissant aux garçons - et aux filles désormais ! -
qui risquent leur peau au service de notre nation, de notre pays, pour notre sécurité parfois,
pour des intérêts discutables souvent, mais n'ont pas peur du sacrifice d'eux-mêmes.
Et j'ai du mal avec les postures antimilitaristes, chaque fois que des cercueils reviennent,
d'Afghanistan par exemple, quand la guerre n'est pas le fait des militaires mais des politiques.
Que les soldats m'inspirent du respect et de l'estime, parfois même de l'admiration.
Dans cette abnégation dont je suis incapable.
Les pacifistes devraient s'en prendre aux politiques plutôt qu'aux militaires.
Quand ce sont les premiers qui donnent les ordres et déclarent les guerres.
Je peux rendre hommage aux seconds quand je sais que j'ai le profil type du déserteur.
Quand c'est bien de cela qu'il s'agit. Que c'est ce mot que j'ai inspiré à beaucoup.
A ceux qui ont trouvé de la lâcheté à mes manœuvres indignes.
Puisqu'en effet, je n'ai pas ménagé ma peine pour échapper à mon devoir.
Nous sommes en 1997. Je vis en France. J'étudie les lettres modernes.
En parfait petit pédé qui a vécu dans les jupes de sa mère et n'a pas connu la guerre.
Et qui, je l'assume, et l'écris tranquillement, en cas de conscription, disparaîtrait dans la nature.
Préférant prendre le risque de me faire arrêter et fusiller par les miens,
que de me retrouver en situation de n'avoir d'autre choix que de tirer sur des hommes.
C'est un cas de conscience. Et je ne veux pas de morts d'hommes sur la mienne.
Ainsi, à choisir, je préfère être abattu comme un lâche qui refuse de se battre.
Je garderais alors une meilleure estime de moi-même.
Et si l'on ne peut pas présumer de ce que serait son comportement sur un champ de bataille,
des réactions que l'on y aurait, dans un contexte où il faut tenir compte de l'instinct de survie,
où il serait galvanisé dans une folie destructrice réveillant plus la monstruosité que l'animalité,
dans un déferlement de violence et d'horreurs, je peux dire, dans l'absolu, théoriquement,
que si l'on me forçait physiquement à prendre une arme et à tirer sur des ennemis désignés,
je préférerais retourner l'arme contre moi, me suicider, et me sauver,
plutôt que d'avoir à survivre à une telle situation.
Je ne veux pas savoir ce que ça fait d'avoir tué quelqu'un.
Il peut bien y avoir de bonnes ou de mauvaises raisons de le faire sans doute.
Des circonstances atténuantes. Accidentelles. De légitime défense. Que sais-je...
Je ne tiens pas à être en situation de pouvoir l'apprécier.
Et à l'admiration que je porte aux soldats, j'ai aussi beaucoup de compassion.
Pour ceux qui doivent vivre avec ce qu'ils ont vu, comme avec ce qu'ils ont dû faire.
Quand on peut se sentir coupable aussi bien, aussi fort, lorsqu'on n'a rien fait.
Seulement pour avoir été témoin de choses. Avoir la certitude d'y avoir participé.
Je ne pense probablement pas à cela dans le fumoir de la Clinique du Pré.
Je regarde peut-être le Canigou, par une fenêtre taillée comme une meurtrière,
en songeant seulement à mon objectif immédiat : me dégager de mes obligations.
Quand je considère, à l'heure de la réforme, qu'elles n'ont pas à être les miennes.
Quand j'ai d'autres projets. Que ma vie m'appartient.
Et que je n'ai pas l'intention de ne rien donner de ma vie à mon pays ou à mon peuple.
Ma vie entière, j'en fais le serment, sera donnée aux autres, et, autant que possible,
je n'économiserai rien, donnerai le meilleur à mes concitoyens, à ma nation,
à ceux qui partagent ma langue, jusqu'à mon dernier souffle.
Voilà bien un service. Qui durera semble-t'il un peu plus que dix mois.
Que je ne dois à personne. Que je ne dois qu'à moi. Mais que je vous rendrai.
La France, c'est le français. Ce n'est que cette langue.
Qui sera ma seule arme. La seule que j'accepte.
La seule que je prendrai.
Elle m'a porté ailleurs, jusqu'aux terres québécoises.
Où j'ai pu faire mes classes. Et aimer mon pays.
A Théza, au fumoir, je ne sais pas encore qu'on me réformera.
Qu'on lâchera l'affaire. Que l'on me permettra de prendre ma vie en main.
Que je serai libre de trouver par moi-même la meilleure discipline.
Et le meilleur moyen de devenir un homme.
Je deale avec ma honte. Celle d'être en ce lieu où je ne devrais pas être.
Imposteur que je suis. Déserteur en puissance.
Et déjà je devais me promettre d'en faire quelque chose.
Quand rien ne sert à rien si on en fait œuvre utile.
Le cancer de ma mère. Son décès. Son absence.
Mes lâchetés. Mes paresses. Et mes inconséquences.
Tout pouvait prendre un sens si je lui en donnais un.
Quand ici comme ailleurs, il m'a semblé comprendre
que c'était le devoir et le droit de chacun.
Philippe LATGER
Mai 2012 à Perpignan