Les angles morts
C'est chez moi.
Je sais exactement comment l'appartement est agencé.
La disposition du bureau. Du fauteuil. Des étagères.
Ce sont mes meubles. C'est moi qui les ai répartis dans chaque pièce.
Tous les jours, je me suis levé du lit pour ouvrir les fenêtres. Sans y penser.
Ai traversé ma chambre pour gagner la salle de bains. Accéder à la douche.
Ouvert le placard pour prendre le café. Le sucre. Côté cuisine. Des gestes répétés.
Je ne sais pas combien de pas je fais habituellement pour aller à la porte d'entrée.
Je ne les ai jamais comptés. Mais, les bras tendus devant moi, autour de moi,
je sais que j'avance dans la bonne direction.
Il faut que je sorte. Pour descendre. Dans la cage d'escalier de l'immeuble.
Où se trouvent les compteurs électriques des tous les appartements.
Je sens le sol sous mes pas. Ne rencontre aucun obstacle. Je trouve la porte.
La poignée. Le verrou. J'ouvre. Les yeux écarquillés dans le noir. Comme un aveugle.
Je fais un pas sur le palier. Plongé dans l'obscurité lui aussi. Je reconnais l'odeur.
L'odeur du couloir. De l'immeuble. Une odeur qu'il n'y a pas chez moi.
Ma main fouille. Côté gauche. Contre le mur. A la recherche de l'interrupteur.
" Philippe ?... Qu'est-ce qui se passe ? Où es-tu ?... "
J'évalue de mémoire la bonne hauteur. Où mes doigts, en effet, rencontrent quelque chose.
Le petit boîtier en plastique. Je déclenche la minuterie. Sûr de mon coup.
J'ai allumé cette lumière des centaines de fois. Peut-être des milliers.
J'ai fait ce geste, automatique, chaque fois que je suis sorti de chez moi.
Bien que handicapé, dans le noir, j'essaie de retrouver la mémoire des habitudes.
" Philippe ?... C'est une blague ?... "
J'ai reconnu l'espèce d'écho léger que fait l'interrupteur qui s'ouvre à tous les étages,
en même temps, ce déclenchement dont je perçois l'infime décalage d'un palier à l'autre,
avant de céder la place à cet affreux grésillement électrique qui durera quelques minutes.
" Merde !... ça a sauté ici aussi ? dis-je pour répondre. Je descends aux compteurs !
- Quoi ? Qu'est-ce qui a sauté ?... "
J'avance dans le couloir. Je sais que l'escalier est au bout. A droite. Je vois dans ma tête.
Je vois parfaitement le plan de l'immeuble. Celui du hall. L'emplacement du local.
Celui des boîtes aux lettres. Je vais me débrouiller comme un chef. De mémoire.
J'avance à pas mesurés. La main gauche tendue pour suivre le mur. Du bout des doigts.
Je suis con. J'aurais dû prendre le portable. Je me serais éclairé à sa lumière.
Je n'ai même pas de briquet ou d'allumettes sur moi. Je viens d'arrêter de fumer.
Je n'ai fait que quatre ou cinq pas en direction de l'escalier. Avec prudence.
Je sens la présence humaine, le parfum ou le souffle, de Caroline, derrière moi.
Je l'imagine, sans avoir à me retourner, dans l'encadrement de la porte de l'appart.
Je sais que c'est elle. Et je ne suis pas surpris de l'entendre quand elle ouvre la bouche.
Je n'ai pas sursauté. Je m'attendais à ce qu'elle parle. Et à entendre sa voix de plus près.
" Philippe, bon sang... Qu'est-ce que tu fabriques au juste ? "
Je pense d'abord lui répondre que j'essaie de ne pas me foutre en l'air dans les escaliers.
Concentré, je continue d'avancer. " Tu vois bien... " Je souris à ce bon mot involontaire.
" Non, je ne vois pas, non. " Elle ne semble pas d'humeur. Pas prête à rire de la situation.
" Où est-ce que tu vas ? " reprit-elle sur un ton presque autoritaire.
J'étais parti pour plaisanter, mais, à la glace de sa voix, c'est moi qui perds patience.
" Eh bien, à ton avis... tu vois bien que tout a disjoncté dans l'immeuble.
Je descends. C'est l'affaire de cinq minutes. Je m'en occupe. "
Je trouve le mur, devant moi, qui m'indique que je suis parvenu au niveau de l'escalier.
Le silence de Caroline m'inquiète. Il devient pesant. Parce que long. Beaucoup trop long.
Il n'y avait que ce putain de grésillement. Je ne discernais même plus son souffle.
Je tourne la tête dans la direction où elle est supposée être. Vers la porte.
Elle doit être encore ouverte. Je ne l'ai pas entendue se refermer.
Avant de poser le premier pas dans l'escalier, je dois tout de même m'en assurer :
" Caroline ? Tu es là ?... Tout va bien ? "
J'aurais préféré le ton excédé de son agacement à celui qu'elle a pris.
Sans la voir, j'avais parfaitement pu imaginer l'expression de son visage qui me dégoûtait.
Bien sûr, un détail aurait dû me mettre la puce à l'oreille.
" Mais, Philippe... rien n'a disjoncté. Il y a de la lumière partout. "
Le grésillement électrique de la minuterie. Son déclenchement. Il y avait bien du jus.
Ce ton condescendant. Aussi effrayé qu'incrédule. Prêt à sombrer dans l'apitoiement.
Je ne la voyais pas, mais aurais pu décrire la grimace qu'elle a faite en me disant ces mots.
Celle que l'on fait quand on s'inquiète sérieusement pour la santé mentale de ceux qu'on aime.
Non, je ne suis pas fou. Inutile de me regarder de cette manière. C'est bon.
J'ai entendu ses pas s'approcher de moi. Avec un tempo qui excluait le noir complet.
Il n'y avait pas une once de l'hésitation que l'on a quand on doit s'adapter à l'obscurité soudaine.
J'ai senti son parfum. Sa respiration. Qui ont anticipé le contact de ses mains et de ses bras.
" Tu te sens bien ?... " Elle m'enveloppait. Comme une mère qui veut protéger son enfant.
Elle me détournait de l'escalier avant de me dire. " Il y a de la lumière Philippe...
Sur le palier. Comme partout dans l'appartement... Tu ne la vois pas ?... "
A la gravité de sa voix, posée pour tenir à distance une panique déjà perceptible,
mes jambes ne me portaient plus, et je me suis mis à transpirer beaucoup.
J'essayais, comme elle, d'aligner les mots qu'il convenait, dans le bon ordre,
en essayant de garder le contrôle à la fois sur ma pensée comme sur mon expression.
La noirceur que j'avais commencé à domestiquer comme par jeu devint une menace.
Un étau. Qui se refermait sur moi. J'avais froid. Dans les bras. Dans le dos.
" Je... Je n'y vois rien Caroline. Je n'y vois rien du tout. "
Mes efforts sont concentrés sur un amour propre étrange qui m'interdit de hurler.
Elle m'invite à la suivre. Elle m'accompagne. Et je sens que nous revenons sur nos pas.
Je grelotte. Je transpire. Je pleure sans m'en rendre compte. Je sens des larmes couler.
Les mains de Caroline sont nerveuses. Je sens qu'elle est bouleversée.
" Je vais appeler... un médecin. Je vais appeler un médecin tout de suite. Le SAMU... "
Bien sûr, le noir complet aurait dû m'affoler plus tôt.
Quand l'appartement, aux volets ouverts, aurait été éclairé par les lumières de la rue.
Bien que. Les pannes de secteur, cela peut arriver. Dans des quartiers entiers.
J'étais dans le fauteuil dont je reconnaissais le cuir des accoudoirs sous les doigts.
La position assise. Près du sol. Le club. A côté de la bibliothèque. Bien sûr.
J'étais posé là lorsque Caroline essayait de garder son calme au téléphone.
" Merci. Faites vite. " Elle a raccroché avant de pianoter rageusement.
Collée à internet. Sur l'ordinateur. En répétant. " On ne peut pas perdre la vue comme ça...
Il y a forcément une explication. On va trouver. On ne perd pas la vue comme ça. "
L'idée d'être en observation m'a fait sourire.
Je n'avais plus de migraines. Mais on ne savait toujours pas ce qui s'était passé.
J'avais passé un long moment à délirer jusqu'à ce qu'on me colle un truc qui m'a assommé.
On m'a transporté ici. Je n'ai pas dormi chez moi. Où je n'allais pas retourner de sitôt.
Faute de lumières du jour ou artificielles pour me donner une idée de l'heure,
c'est aux génériques des émissions de télévision que je savais où nous en étions.
La musique du JT de 20Heures de TF1. Quand il était insupportable d'entendre les actualités.
D'être encore relié au monde. Qui, dans son chaos, ses catastrophes, était encore normal.
Intolérable que la voix de Claire Chazal n'ait pas changé. Qu'elle puisse être comme avant.
Et balancer toutes les horreurs qui se sont produites dans la journée comme d'habitude.
Quand rien ne pouvait être plus horrible que de ne plus pouvoir les voir de mes yeux.
Le monde avait basculé. Et semblait ne pas s'en être rendu compte.
Il y avait Corinne et Stéphane qui s'occupaient bien de moi. Essayaient de plaisanter.
Un soir, ou assez tard dans la nuit quand on n'entendait plus grand-chose alentour,
une bouche s'est occupée de mon sexe qui ne tarda pas à se raidir aussitôt.
Ce n'était pas Caroline. Qui n'avait pas tant d'imagination.
Ce n'était pas Corinne non plus quand j'ai bien senti le frottement d'une barbe naissante.
Je ne saurai jamais à quoi ressemble Stéphane, mais j'ai appris à reconnaître son parfum.
Il était entré sans faire de bruit. N'a pas parlé. Je n'ai pas parlé non plus.
Une ronde de nuit parmi d'autres. Tout s'est passé en silence. C'était étrange mais agréable.
Et je décidai de le laisser faire. D'aller jusqu'au bout. D'une chose qu'il faisait à merveille.
J'ai apprécié qu'il ne me demande rien en retour. Il n'a pas prononcé une seule parole.
J'ai compris à certains sons et mouvements qu'il s'était masturbé pendant la besogne.
Il a effacé les traces du délit. A commencer par celles que j'avais sur moi.
Consciencieusement. Avec des gestes précis et délicats qui prolongeaient le plaisir.
Et j'ai senti, dans le silence épais, une tension. Son souffle au-dessus de mon visage.
Je savais qu'il me regardait fixement. Qu'il ne s'apprêtait pas à m'étrangler pour autant.
Quelque chose m'indiquait, dans sa respiration, qu'il n'avait pas de mauvaises intentions,
que son regard soutenu était à la fois attendri et inquiet. Reconnaissant mais interrogateur.
C'était un silence qui appelait une réponse. Une question que je pouvais comprendre.
Mon malheur m'avait appris l'humour noir et l'autodérision. Comme l'ouverture d'esprit.
" Filez... ai-je murmuré. Soyez tranquille. Je ne vous ai pas vu. "
Dix pas. C'est la distance entre le fauteuil et la porte d'entrée.
J'y vais régulièrement pour répondre à l'interphone quand Caroline est absente.
Elle l'est de plus en plus. Jusqu'au jour où elle me quitte et rentre chez ses parents.
En larmes. C'est trop dur. Elle ne peut plus. Elle n'en peut plus. C'est trop difficile.
Dans le fauteuil, j'écoute la radio. De la musique et les informations.
Stéphane s'est installé chez moi. Il me fait à manger. Et des pipes extraordinaires.
Je découvre une nouvelle sexualité. Mon propre corps que je croyais connaître.
Et des sensations inédites. J'ai l'impression d'avoir 15 ans.
Je suis lucide. Je sais le rôle que je joue auprès de ce jeune homme. Infirmier à plein temps.
Il est mon chien d'aveugle. Et le traite souvent comme tel. Quand je suis excédé.
Quand je le suis tout le temps. Furieux. En colère. En guerre contre le monde entier.
C'est lui qui prend. Dans la violence des coups de reins. Dans la violence des mots.
Je ne brise plus rien accidentellement. Je saisis des objets pour les casser.
Une chose m'apaise. J'apprends le braille. Une jeune femme. D'une association.
Que Stéphane déteste. D'autant plus qu'elle doit manifestement être ravissante.
La mauvaise foi ulcérée de mon compagnon à son sujet en dit long.
Et c'est précisément le fait qu'il se sente menacé qui aiguise ma curiosité pour elle.
Elle vient tous les jours et j'aime sa présence. Son odeur. Le son de sa voix.
Stéphane est parti en claquant la porte. M'a surpris palpant la poitrine de Solange.
Je ne l'ai jamais revu. Si je puis dire. Et Solange a pris sa place aussitôt.
Sept pas. C'est la distance entre le lit et la douche. Que nous prenons ensemble.
Elle n'a pas les talents de Stéphane pour la fellation, mais en a bien assez,
sexuellement aussi, pour me donner l'impression de voir un début de lumière.
Je m'endors avec elle dans une clarté orange. M'éveille à ses côtés avec du parme.
Des couleurs qui me reviennent et me bouleversent. Lorsque je me les rappelle toutes.
Grâce à elle, j'ai pu lire. Quand je n'avais jamais lu de toute ma vie de voyant.
Il m'a fallu devenir aveugle pour trouver goût à la lecture. Allez comprendre.
J'ai découvert la littérature. Et ses infinités de mondes. Proust. Maupassant. Flaubert.
Et puis Giono. Le hussard sur le toit. Son ambiance de canicule et de choléra.
Lorsque je renonçais à déchiffrer de mes propres doigts, Solange m'en faisait la lecture.
Caroline a tenté de revenir. Elle est repartie aussitôt. Le coeur brisé.
Elle avait accepté mon histoire avec Stéphane. Ne pouvait accepter celle avec Solange.
En larmes. Elle a parlé de trahison quand personne ne lui avait rien demandé.
Et d'une histoire d'avortement que je n'ai pas relevée.
Mais qui a eu des conséquences désastreuses sur ma nouvelle relation.
Solange a parlé de l'idée d'avoir des enfants. Les assiettes ont volé dans l'appartement.
" Tu es aveugle. Tu n'es pas stérile. Tu n'es pas castré. Tu es aveugle ! " criait-elle.
" Ce pourquoi je ne verrai pas mes enfants grandir ! "
Solange était partie depuis bien des années. Je vivais seul.
Quatre pas. La distance du canapé à la fenêtre. Pour respirer les arbres du boulevard.
Quelqu'un est venu me rendre visite. Et je savais que ce n'était pas un admirateur.
Il est resté vague sur son identité. Assez pour que je comprenne qui il était.
Je n'ai pas même eu recours au calcul des années. Solange était partie enceinte.
Je l'avais toujours su. Alexandre se prêta au jeu de l'imposition des mains.
Il comprit à son tour, à l'application que je mettais à la découverte de son visage,
que je savais qui il était, et nous pûmes nous épargner bien des explications.
" Tu ressembles à ta mère... "
Il me regarda tout étonné.
" Tu as son nez. La forme de ses yeux... "
Il s'est levé, ne tenant plus en place, incapable d'articuler un mot.
J'ai pensé que j'aurais dû m'abstenir. Que j'aurais mieux fait de me taire.
Il s'éloigna dans la pièce, agité, quand quelque chose semblait prêt à exploser.
Je me suis redressé sur le bord de mon club et décidai de lui donner du temps.
" Qu'est-ce que je fais ? "
Son ton était celui d'un ordre.
" Je te demande pardon ?...
- Là, tout de suite... Qu'est-ce que je fais ? "
Alexandre agitait sa main droite en l'air comme s'il s'était brûlé les doigts.
Puis il en brandit deux en V de victoire qu'il s'enfonça aussitôt dans le nez.
Puis il sortit sa langue pour la faire frétiller entre eux dans une grimace obscène.
" Eh bien... je ne sais pas trop... je dirais que tu fais n'importe quoi... "
Comme dans ces jeux de société où il faut deviner ce que l'autre s'efforce de mimer,
il se mit dans une position de crapaud, accroupi, tira encore la langue, et se ravisa
en se rendant compte du ridicule de la situation, complètement désorienté.
Essaya d'autres choses à la suite, avec aussi peu de conviction.
" Qu'est-ce qui te prend ? Qu'est-ce tu essaies de faire ? "
Il réfléchissait. Fébrile. Regardait autour de lui dans la pièce.
J'ai senti dans un silence particulièrement violent qu'il avait trouvé ce qu'il cherchait.
Il saisit un objet sur la table basse qu'il projeta de toutes ses forces en visant mon visage.
Que j'eus le réflexe de protéger d'un mouvement brusque.
" Tu vois ! hurla-t-il. Tu vois !... "
Je voyais bien qu'il affichait l'expression furieuse du triomphe en face de moi,
mais étais bien embarrassé lorsque je devais expliquer que ce n'était pas avec mes yeux.
" Ce n'est pas parce que je suis aveugle que je ne vois rien... " osai-je.
Il tomba à genoux dans la pièce. Découragé.
Je me suis levé et approché de lui. Me suis agenouillé à mon tour.
Je l'ai pris dans mes bras pour qu'il puisse y éclater en sanglots.
Je vois le feuillage des arbres bouger au bruit qu'ils font en frémissant.
Je vois Solange s'approcher de moi aux senteurs de sa peau qui arrivent comme une vague.
Les images sont précises. Et souvent moins trompeuses aux sens que l'on aiguise.
Je ne compte plus les pas. Lorsqu'un rapport au temps me donne des consignes.
L'espace qu'il faut pour aller à tel endroit ou à tel autre. En pilote automatique.
Je ne compte plus les marches de l'escalier. Mon corps sait qu'il est arrivé.
J'ai ce souvenir fugace d'avoir conduit ma voiture souvent sans y réfléchir.
A l'époque où j'étais voyant. Je roulais sans regarder la route. Je roulais.
Les gestes se sont synchronisés. J'anticipe les choses sans y penser.
Quand je me sers un verre d'eau ou une tasse de café.
Comme lorsque je voyais, il suffit que je pense à ce que je fais pour perdre mes moyens.
Et en foutre partout. Alors que mes mains font très bien leur job sans avoir à les surveiller.
J'ai appris à localiser le son, à évaluer les distances, à décrypter les moindres signaux.
Alexandre, en s'installant à la maison, a pu s'en rendre compte. Au quotidien.
Je n'avais pas recouvré la vue. J'avais recouvré tous mes autres sens jusqu'alors endormis.
Ce qui me donnait à ses yeux de super pouvoirs.
Il m'en aurait trouvé d'autres quand un père doit toujours passer pour un héros.
Même absent. Même invisible. Et c'est lui désormais qui était capable de me voir.
Solange habitait avec nous. Il fallut pour cela que je la soulage de sa culpabilité.
Elle m'a demandé pardon mille fois et ai dû la faire taire en occupant sa bouche.
" On ne fait pas un enfant dans le dos à un aveugle... " avais-je plaisanté.
J'ai convenu que je l'avais laissée partir. Que j'avais eu ma part de responsabilité.
" Tu savais que j'étais enceinte ?... "
- Et tu savais que je le savais. "
Si vous pouviez voir ce que je vois quand je suis amoureux.
C'est une géante gazeuse plus belle encore que Jupiter avec toutes ses lunes.
Des étoiles qui naissent au milieu de l'espace et des torrents de lucioles incandescentes.
Le rouge évoque comme pour vous, autant la passion que la chaleur ou le danger.
Quand je sais ce que c'est que la mer et les couleurs qu'elle prend aux heures du crépuscule.
Quand je sais ce qu'est l'aube dans un coin de fenêtre ou de lit qui s'échappe d'un rêve.
On apprend à vivre sans le bras qu'on a perdu dans un accident du travail.
On apprend à vivre sans la mère qu'une maladie longue et terrible vous a arrachée.
On perd toujours quelque chose. Et l'on apprend à vivre avec ce qui nous reste.
Lorsque moins il nous reste de choses et plus nous sommes en mesure de vivre.
Solange, je le sais, apprécie ma façon de lui faire l'amour.
C'est drôle, cette réputation qu'ont les aveugles. D'être de bons coups.
De savoir donner du plaisir. D'être des dieux du sexe ou de la sensualité.
A vrai dire, concernant la qualité de mes caresses ou de mes cunnilingus,
je pense que Solange doit plus à l'enseignement de Stéphane qu'à celui de ma cécité.
Il fut un guide dans bien des domaines. Et je lui dois beaucoup.
Comme je dois beaucoup à Solange, grâce à qui je me suis trouvé la vocation d'écrire.
Lorsque Flaubert et Giono m'ont aussi bouleversé et révolutionné que l'homosexualité.
Puisque, de la même façon, il s'agissait de repousser les limites de soi. Explorer.
Gagner de nouveaux territoires où devenir quelqu'un. Ou devenir un homme.
Elargir l'horizon ou le champ pour y faire rentrer Jupiter et tous les systèmes solaires.
Quand le possible est devenu infini aux ténèbres que j'ai apprivoisées.
Que j'ai trouvé des trésors en fouillant les abysses et tous les angles morts.
Et qu'en perdant la vue, j'ai perdu le bandeau que j'avais sur les yeux.
Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan
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