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2012

L'homme aux nues

Publié le

Cela va coaguler au milieu de la place.
On va se masser au milieu du parvis.
Une foule compacte pour créer une base.
Un socle. Humain. D'hommes robustes. Une mêlée de rugby.
Certains s'agrippent à d'autres. Montent sur leurs épaules.
Et voilà bientôt un groupe entier de jeunes gars soulevé.
Une petite foule brandie au milieu de la grande. Comme un premier étage.
Les reins serrés dans de larges ceintures, vêtus des mêmes couleurs,
les Castellers organisent leur fourmilière pour créer un troisième niveau.
Ils vont construire une tour. Dresser un obélisque. Prendre de l'altitude.
D'autres hommes sont parvenus de partout sur les épaules de la base,
pour joindre le groupe constitué au centre et le gravir à son tour.
Ils grimpent par le dos, quand leurs porteurs tendent les bras en l'air.
Les mains ouvertes. Qui seront autant de sièges où se caler.
Et voici trois hommes, les bras en croix, qui vont se prendre les épaules.
Notre deuxième étage qui danse une petite sardane immobile.
Au son nasillard des coblas qui transperce les tympans et les poitrines.
Trois autres gars arrivent par derrière pour se hisser sur les trois autres.
Quand tout muscle est une prise. Il faut trouver l'équilibre. Se tenir debout.
Reproduire la même figure géométrique qu'au niveau inférieur.
Et voici une seconde sardane sur la précédente. Comme un troisième étage.
Que d'autres hommes escaladent à leur tour. Pour aller plus haut encore.
Prenant leurs pieds dans les ceintures des piliers qui commencent à trembler.
Les mâchoires sont serrées. Les visages crispés. Leur couleur vire au pourpre.
La foule les encourage. Au son des fibles et des tenores, ces hautbois catalans.
Qui déchirent la lumière aveuglante qui baigne la place bondée d'émotions fortes.
Un cinquième étage apparaît. Trois nouveaux bougres. Qui se déplient lentement.
Les pieds sur les épaules des trois gars d'en-dessous qui leur tiennent les mollets.
Ils se dressent. Se soutiennent. Pour recevoir l'assaut de trois nouveaux volontaires.
Les cariatides sont viriles. Constituent ensemble un édifice de six étages incertains.
Toute la tour respire. Ondule. L'équilibre est fragile. Et voici des enfants qui arrivent.
Qui se hissent le long de la tour comme on grimpe aux cocotiers.
Alors qu'ils forment leur propre étage, le plus jeune, le plus frêle, le plus léger,
passe chaque niveau avec une détermination qui froisse mon front et plisse ma bouche.
J'ai le nez et les yeux qui me piquent soudain. A ce qu'il faut de confiance.
En soi d'abord. A tout l'édifice ensuite. Aux hommes de la base, massés au sol.
Aux hommes du socle surélevé. A ceux qui, trois par trois, on fait tous les étages.
Chacun d'eux appuie sa force et sa conviction. Peu importe qui ils sont. Ce qu'ils font.
Ici, tout de suite, ils font œuvre commune. Ils sont frères d'armes et se soutiennent tous.
La défaillance d'un seul peut tout compromettre. Et l'enfant s'élève. Monte vers le soleil.
Il sera la flèche de cette cathédrale d'hommes. Grimpe sur ses camarades qui tanguent.
A genoux sur les épaules de l'un d'eux. A Dieu sait combien de mètres du sol.
Quand le seul filet possible, en cas de chute, sera le matelas vivant de la base.
Il place ses pieds, au sommet du château de cartes, cherche ses appuis.
Tout le monde retient sa respiration.

 

Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan

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En attendant

Publié le

En travaux...

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Collioure

Publié le

Ce sont des palmiers. Sagement alignés le long de la deuxième anse.
Je les suis pour entrer au couvent. Sur la plage du Faubourg.
Arnaud nous a rejoints. Depuis Paris. Pour reformer le trio.
Et c'est au départ de la route de Port-Vendres que l'on descend.
Dans un écrin de schiste béant au pied d'un clocher modeste.
Les portes en arc brisés, comme des casques de conquistadors,
sont ouvertes aux Anglais venus dîner à ciel ouvert dans la cour.
Où nous avançons, sur un gravier sonore, précédés d'une serveuse,
efficace, qui nous attribue notre table.
Je me retrouve. Dans cette petite équipe de douze ans d'âge.
Laetitia siège entre ses deux chevaliers servants. Rayonnante.
Et je ne me sens pas le cœur à refuser un verre de vin pour fêter le moment.
Arnaud prend une application particulière à le choisir sur la carte.
Et moi la pleine mesure d'une amitié tissée sans peines et sans efforts.
Le petit barman d'une boîte de nuit que nous avions détourné.
A Barcelone. La maison de Castelldefels. Et deux cœurs amoureux.
L'invitation rendue aussitôt. Dinard. Dinan. Les fortifications de Saint-Malo.
Les visages ont noblement vieilli. Lorsque nous sommes dans nos corps.
Dont l'un d'eux a porté la vie. Celui d'une jeune maman qui se tient là au centre.
Le mien a subi l'érosion de passions amoureuses et d'excès de violences.
Et nous les soignons par la gorge et le ventre ou les arts de la table.
Les sourires sont francs. Bien que doux et flottants, comme s'ils étaient épuisés.
Un mélange de fatigue, de nostalgie sans doute, et de soulagement.
A l'or patiné de nos attaches, et d'une basilique que nous avons construite.

Repus. Nous quittons le restaurant. Et ouvrons une marche.
Vers le Château Royal, résidence d'été de nos Rois de Majorque.
Longeons la plage jusqu'à la première anse, aux barques catalanes,
et au clocher phallique, le signe de distinction d'un haut lieu touristique.
La lune bientôt pleine sème sa traînée de soufre sur la noirceur de l'eau.
Le décor est parfait pour célébrer l'instant.
Mes histoires d'amitié. Mes histoires d'amour.
Aussi puissantes et constitutrices les unes que les autres.
Une présence nous accompagne. Mon regard à l'affût. Je te cherche.

Sans me couper du halo chaleureux qui évolue tout autour de la baie.
Je suis avec mes amours d'amis tendres et complices qui me portent et m'élèvent.
Tout en me rappelant que tu es là, quelque part, pour être près de moi.
Ce n'est pas une angoisse. Ce n'est pas une gêne. L'aiguille d'une écharde.
C'est une caresse de plus, à ce moment de grâce, quand j'ai confiance en tout.
Je sais bien que les orages passent. Et qu'ils ont leur beauté comme leur raison d'être.
Je peux marcher serein, faire mon tour de piste, le cœur léger comme l'air d'un sourire.
Que j'esquisse un instant en inspirant la nuit.
Une jeune femme à mon bras. Et un jeune homme à l'autre.
Quand tu es l'ambre exacte pour parfaire l'équilibre et apaiser ma peau.
Nous rebroussons chemin pour nous lover dans l'ombre des voiles de Neptune.
Nous avons reflué pour distancer la foule ou nous mettre à l'abri.
Collioure est à nos pieds et nous nous inclinons.
La remercions ici d'être encore le bon port où adorer la nuit.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Entre deux ans et deux mois

Publié le

Dans la panique, j'avais pris le mauvais autobus. A la gare routière.
Nous avions traversé la ville. Dans la bonne direction. M'inquiétant sans m'alarmer.
Et puis la route d'Espagne. Clairement. Qui n'était pas dans mon souvenir la sortie idéale.
Lorsque j'imaginais bien qu'il fallait de préférence emprunter celle d'Elne et Argelès.
J'interroge le chauffeur qui m'annonce en effet qu'il ne me conduira pas chez toi.
Céret, c'est charmant. Un endroit que j'adore. Mais je n'avais pas le temps de faire du tourisme.
Je suis descendu au premier arrêt. En pleine zone commerciale. Hors du centre-ville.
Sur le parking d'un énorme supermarché à l'entrée duquel se trouvait un café.
Pas le temps de faire demi-tour avec le prochain bus. Je vais directement au bar.
Demander le numéro d'un taxi que j'appelle aussitôt depuis mon téléphone portable.
" Je peux être là dans dix minutes. " Ok, ça marche. Ce sera juste, mais ça peut passer.
Au fond, à vol d'oiseau, nous ne sommes pas si éloignés.
Je m'installe en terrasse, avec vue imprenable sur les hangars et les ronds-points.
Je prends un café. L'estomac noué. Un œil sur l'horloge du mobile.
M'inviter était insensé. Mais c'était ta décision. " Je fais ce que je veux. "
J'ai un peu le trac. Ne sais pas comment je serai reçu. Si c'est une bonne idée.
Mais je ne pouvais pas faire autrement. Il fallait que je vienne.
Tout était encore confus. Qu'étions-nous l'un pour l'autre à ce stade ?
Le désir était tel que les questions ne se posaient pas en ces termes.
D'ailleurs, je m'en posais le moins possible. Je me laissais guider.
Tant pis si je me brûle les ailes. Le taxi est arrivé.
Freina brusquement devant ma table.

J'habitais encore ce placard à balais de la rue de Musset.
Monter dans un taxi avait quelque chose de bizarre. Des sensations de déjà-vu.
Ma vie parisienne n'était pas si lointaine à l'époque. J'en ai eu des frissons.
Mais je n'étais pas sur Rivoli ou Rochechouart.
J'étais entre les jardineries et les hôtels de la Porte d'Espagne. A Perpignan.
Je retrouvais des réflexes et une énergie urbaine que j'avais oubliés.
Nous avons traversé quelques communes de l'agglomération avant d'arriver à destination.
Un petit groupe de personnes parlaient devant la porte, surpris de nous voir débarquer.
Le taxi se planta de toute sa longueur en travers, et je sortais de la voiture,

presque essoufflé comme on l'est après une course de tous les diables.
Evidemment, ce n'était pas l'arrivée la plus discrète, quand elle était tonitruante.
J'ai repris ma respiration alors que le taxi s'en allait, arrangeant mes vêtements,
ai adressé un sourire amical au groupe qui me toisait, avec autant d'hésitations,
me suis approché avec l'air le plus décidé possible pour demander confirmation.
J'étais bien sur les lieux. A l'heure. Et tu n'allais pas tarder à me recevoir.
Et légitimer ma présence par la même occasion.
Je me rends compte en écrivant que deux ans sont passés.
Cela me ferait froid dans le dos d'ordinaire. Ici, une chaleur s'installe.
Quand je peux sourire tendrement de mon embarras du moment,
à la lumière de tout ce qui s'est passé ensuite.
Il y a deux ans. Nous devenions amants.

Je peux faire désormais des photos du Mont des Oliviers.
De ce lieu historique sur la rampe gothique de ma bonne ville de Perpignan.
Où la Maison Rouge, nouveau lieu à la mode, a ouvert ses portes il y a peu.
Il est amusant de penser que toutes les gloires et les huiles de la cité s'y précipitent.
Quand j'étais au milieu d'elles pour dîner, à un jet de pierre du point de contact.
Ce premier baiser. Fantastique. A foutre le feu à la Poudrière et au ciel en entier.
Deux ans plus tard, en effet, on vient s'y pavaner et l'endroit nous échappe.
Quand l'instant est intact. Au moment où je prends place avec mes amis.
Gaspacho. Canard. Tarte au citron. Je suis là sans y être. Je suis deux ans plus tôt.

Au sommet de l'escalier de marbre. Posé sur le rempart que j'ai chanté souvent.
De ma table, je vois les palmiers et les toits de l'Evêché. Je vois les oliviers.
Je vois la couronne de l'abside de St-Dominique. Le décor de notre plongeon.
Quand nous avions plongé ensemble. De ce havre béni. A l'abri des regards.
Nous sommes assis côte à côte. Je détourne mes yeux pour formuler ma phrase.
Cette histoire d'envie. Brûlante. De faire quelque chose.
C'est exactement ce que j'ai pensé. Ni plus ni moins.
Je le ferais si j'étais certain que tu ne le regretterais pas.
Tu m'as dit sur un ton implacable. " Je ne le regretterai pas ".

Avions-nous conscience de ce que nous étions en train de sceller ?
Je dirais que oui. Quand c'était déjà joué au premier regard quelques jours plus tôt.
A cette foutue cabine téléphonique où, le portable à l'oreille, j'ai découvert ton sourire.
Tu es là. A l'autre coin de la place que je traverse à nouveau pour revenir sur mes pas.
Pour revenir vers toi. Avec cette sensation terrible d'être à un tournant de ma vie.
Avant même le contact des avant-bras, quelques minutes plus tard, le long des remparts,
qui allait confirmer dans une décharge électrique une compatibilité physique et sexuelle,
j'ai su que c'était toi, à la seconde où mes yeux se sont plantés dans les tiens.
Au premier rendez-vous. Avant le taxi. Avant le baiser.

Le sol s'était ouvert sous mes pieds. Le ciel s'est ouvert sur ma tête.
Trouée dans les nuages. Je n'avais rien à faire. Seulement laisser faire.
Et ne pas résister.
Jusqu'à la place de la cathédrale pour un premier verre.
Sans imaginer un instant qu'elle deviendrait très vite le pas de notre porte.
Jusqu'à la place de la République, pour un deuxième verre.
Où tout le monde semblait déjà savoir que nous étions ensemble.
Mon désir de te séduire. Féroce. Des fourmis dans les jambes.
Quand la soirée s'allongeait et qu'il fut difficile de se dire au revoir.

Nous sommes en 2012. C'est cela.
Et oui, j'ai quitté la chambre de la rue de Musset pour arriver à la gare routière.
J'ai pris ce maudit bus qui voulait me mettre des bâtons dans les roues.
Et ce taxi ensuite pour arriver à l'heure. Honorer ton invitation. Te voir.
Dans ton jus. Dans ton élément. Dans ton univers baroque.
Quand rien n'aurait su m'arrêter dans mon élan.
J'ai quitté Alfred de Musset pour la place de notre premier verre.
D'où j'écris l'émotion qui est la mienne. Au temps qui est passé.
Dont chaque jour répète à qui veut bien l'entendre : je ne me suis pas trompé.

J'ai ce bonheur d'avoir mon détecteur d'histoires d'amour en excellent état.
Quand il aurait pu être endommagé au chaos de ma dernière année parisienne.
Mais peut-être est-ce la foudre qui l'a remis en marche.
Mon platane est témoin. J'ai été à la fois amoureux et heureux.
A l'ombre de son feuillage. Que j'ai choisi de quitter.
Je l'embrasse d'autant plus qu'il saura me manquer.
J'ai deux mois pour le faire. Je m'y attacherai.
Lorsqu'un lieu peut changer sans mettre de distances,
puisque l'espace n'est jamais que l'instant que l'on vit.
Il n'est rien d'autre que l'endroit où nous sommes.
Et le temps peut tourner sans pouvoir nous atteindre.
Deux ans en un éclair. Je suis Porte d'Espagne. Et je suis au Figuier.
Je suis dans mon fauteuil à la grille de Musset. Vanessa Paradis.
Anne Warin m'a appelé. Une fin de juillet.
Où l'histoire commence.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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La Jonquere

Publié le

Rien à signaler. Nous passons le viaduc. La frontière. Rien à signaler.
Cela ne s'est pas décidé, cela s'est mis en place tout seul.
J'observe que nous allons une fois par mois voir mon père à Rosas.
Eté oblige, nous étions venus la semaine passée et nous y retournons déjà.
De la famille nous y attend. Et nous avons pris l'autoroute.
Un ralentissement. Nous risquons l'embouteillage. Sur l'autre versant.
Cette fois nous y sommes. Les voitures ralentissent pour regarder.
L'étendue des dégâts.
Le fort de Bellegarde en effet. Touché à son avant-poste. Côté espagnol.
Et la vallée passée au feu. Une forte odeur de cendres. Epaisse.
Le décor lunaire. Sous le soleil. De la terre couleur anthracite. Des deux côtés.
Un tapis d'amas de schiste noirci comme du charbon. La désolation. L'apocalypse.
La forêt de chênes est une forêt de troncs calcinés dans un cendrier géant.
Dressés comme des piques tordues. Taillées en pointe. Pour empaler des vampires.
L'autoroute traverse un désert. Serpente entre deux montagnes dévastées.
Le feu est arrivé jusqu'aux glissières de sécurité. Des deux côtés.
Et l'on découvre des mas, des maisons, isolées, ici ou là, à découvert,
que la végétation dense nous dissimulait avant qu'elle ne disparaisse.
Une odeur de tabac froid et de mort pénètre dans l'habitacle.
Et l'horreur est à son comble en arrivant sur la petite ville frontalière.
La Jonquère.

" Il y a des promos sur les rousses ! "
Je reconnais avoir eu la faiblesse de cette plaisanterie douteuse.
En arrivant chez papa, histoire de faire rigoler les jeunes autour de la piscine.
Quand La Jonquère est connue pour être un haut lieu de la prostitution.
Un lieu où tous les petits gars de Perpignan et d'ailleurs, sont venus se déniaiser.
Une ville étrange faite de parkings pour routiers, de buffets, de débits d'alcool, de tabac,
de bars à putes et de stations-service.
On pouvait d'ordinaire plaisanter du prix à la pompe.
L'incendie avait encerclé cette espèce de bordel géant.

Et les habitants avaient dû se voir mourir. Pris au piège.
Quand le feu était arrivé au pied des immeubles, autour des établissements,
des supermarchés, des camions en stationnement et des réserves d'essence.
Encaissée dans la vallée carbonisée, cette commune industrieuse revenait de loin.
Le moindre terre-plein, le moindre talus, le moindre carré d'herbe avait brûlé.
Le fort était peut-être endommagé. Cela paraissait dérisoire soudain.
Lorsqu'on voyait ce qu'avait pu être l'épouvante d'une population entière.
Le feu, poussé par la tramontane, avait englouti le paysage jusqu'aux portes de Figueres.
La butte derrière le péage avait cramé elle aussi. Le lieu où l'incendie avait fini sa course.
Semble-t-il. De ce côté du moins. Quand je n'osais imaginer le reste des Albères.
Le contournement de la ville, Perelada, la route des plages. Il n'y avait plus de stigmates.
Nous retrouvions la végétation généreuse et souveraine de cette plaine fertile et agricole.

Rosas. Comme si rien ne s'était passé.
Même si mon père avait dû reporter son retour chez lui d'une journée à cause des incendies.
Refoulé au péage de Perpignan d'abord. Puis à Port-Vendres ensuite. Impossible de passer.
Lorsqu'un feu meurtrier à Portbou faisait rage le même après-midi.
Les images me bouleversent. Les gens quittent leurs voitures. Pris au piège eux aussi.
Les flammes d'un côté. Les falaises de l'autre. Et la file automobile arrêtée.
Impossible d'avancer. De reculer. De faire demi-tour. Les gens descendent.
Dans les ravins où il n'y a pas de sentiers aménagés. Comme ils peuvent.
Bouleversé aux images d'habitants de Portbou arrivant avec leurs barques, leurs bateaux,

pour venir secourir les gens, les repêcher, les emporter à l'abri de la catastrophe.
Un père et sa fille ne s'en sont pas sortis vivants.
Pardon. J'avais vraiment besoin de cette blague affreuse sur les filles de La Jonquère.
Au bétail qui a brûlé. Aux fumerolles encore visibles près de l'autoroute.
Je n'ai aucun mal à imaginer l'ampleur de la panique et de l'horreur.
Comme à tous ces moments tragiques où les éléments sont hors de contrôle.
Où la nature rappelle à l'homme qui est le patron.
On annonce 13 ou 14 mille hectares partis en fumée.
Et je m'incline devant tous les pompiers, les soldats, les volontaires,
qui ont, tous anonymes, affronté le désastre pour le maîtriser et en venir à bout.
Sauver des biens sans doute. Sauver des vies. Arrêter le massacre.
Quand l'ampleur des dégâts n'a d'égale que celle de leur courage.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Pacifique

Publié le

Une voiture sur Sunset Boulevard. Cheveux au vent. Le soleil.
Ton sourire carnassier. La peau bronzée. Lunettes noires.
Il y a de la musique. Quelque chose qui groove. Avec de bonnes basses.
Quelque chose de lumineux. Comme le ciel de Californie.
Et ma main sur ta cuisse. C'est déjà arrivé. Une main sur la cuisse.
Comme geste de propriété. De protection. Ou d'appartenance.
Ou le simple besoin du contact. De la connexion physique.
Quand la voiture roule vers une destination. Cheveux au vent.
Aller ensemble. Dans la même direction. Fendre les terres. Aller devant.
Dans cette Amérique qui parle l'espagnol. L'arrière-cour du Mexique.
Les grilles d'Aragon. La faïence andalouse. A Santa Barbara.
Les anges du crépuscule sur les rouleaux édéniques d'un océan de nacre.
Les palmiers filiformes et les bougainvilliers. Notre Méditerranée pacifique.
Nous laissons la Chevrolet devant la chambre du motel où nous tirerons les rideaux.
La piscine est dehors. Nous préférons la douche. Que nous prendrons à deux.
Une dernière nuit. Avant San Francisco. Où la baie nous attend.

Comme sur les oreillers de la rue de l'Horloge,
comme sur ceux de Barcelone et New York, de Paris ou de Londres.
Tes yeux noirs me regardent. Entre l'obscurité et la blancheur des draps.
Nous avons cinquante ans. C'est la même magie. Le même envoûtement.
De ce regard intense qui me reconstitue, me pulvérise autant qu'il peut me reconstruire.
Et sur le Pacifique, c'est l'aube toujours intacte, des amours éternelles qui traverseront tout.
Nos jambes emmêlées, nos sexes satisfaits, nos souffles se mélangent à nos yeux captivés.
Face à face. Nez à nez. La lumière est étrange. Et me vient ce sourire qu'on ne peut réprimer.
Quand dix ans ont passé. Un battement de cils. Que le studio est loin au pied du campanile.

Qu'on oublierait l'école installée à Brooklyn et qui fait référence au nord du continent.
Le duplex de Soho. L'adresse à Manhattan. Les tempêtes de neige.
Quand le temps est réduit au noir de tes pupilles qui se visse dans les miennes.
Le soleil de l'Espagne n'est pas que dans son ciel. Je le reconnais là et l'embrasse aussitôt.
Avec tout ce qu'il porte, du passé, de l'enfance, des souvenirs confus, catalans, andalous,
les morts que l'on trimballe, les vies à concevoir, et leurs arborescences.
Un baiser sur ta bouche. Parti sur ton épaule. Et dans le creux du cou.
Quand il y a un espace parfait pour mes mâchoires, mon menton et mes lèvres.
A la peau en lisière des cheveux que je sens. Où mon nez disparaît en réveillant ma fièvre.
Tout mon corps réagit lorsque je te retrouve.

Les piscines se ressemblent. En Floride, à Bali, et sur la Costa Brava.
Je veux y voir ton corps. Les bras sur la margelle. Et tes cheveux mouillés.
Quand tu veux que je vienne t'y rejoindre. D'un sourire forcé par l'éclat de lumières.
Qui font plisser tes yeux aux reflets scintillants. Aux clapotis de l'eau. Au sel de ta prière.
Que j'exauce volontiers. Tiré de ma chilienne. Puisqu'il faut bien trois pas pour venir me noyer.
Aux baisers qu'on se donne. Dans tous les éléments. Toujours prêt à te suivre et à te dévorer.
Où sera la villa que je n'ai pas encore ? Le lieu qui pourrait être le plus beau des décors ?
Aux fantasmes d'été partagé aux contrastes des parfums et des ombres. La sensualité.
Quand j'ai aimé dîner. Manger dans ton assiette. Et boire dans ton verre.

Quand ta main sur ma cuisse, nous goûtions quelques mets et la joie d'être ensemble.
Dans une ville de province où je pouvais rêver.
Quel cadre puis-je offrir aux jeux que j'imagine ? Sinon ce vieux motel ou un embarcadère.
Qui sont mon ambition. La seule qui importe. Pour te voir me fixer au secret d'une chambre.
Aussi fort qu'au parvis pour une quarantaine. La prochaine décade. Le temps qu'il restera.
Je travaille à forger l'histoire que j'espère. Pour déjouer les pièges de la longévité.
Aux palmiers de Venice. De Santa Monica.
Dont je n'ai rien à faire si j'y erre sans toi.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Coup de panique

Publié le

J'imagine la scène. Ces douleurs dans le crâne. Dans la gorge. Les poumons.
Le médecin embarrassé qui doit lâcher le morceau. Deux années à vivre. Nom d'un chien.
Et je dois attendre quoi pour être heureux, là ? D'être mort ?... Deux ans. Quinze jours.
Qu'est-ce que j'en sais ? Je ne vais pas remettre le plaisir ou l'amour à demain.
Quoi ?... Quand je serai vieux et que je ne pourrai plus bander ?
Quand je serai vieux et que je ne ferai plus bander personne ? Nom de Dieu.
Je suis là. Offert. Libre-service. Le bar est ouvert ! Mangez-moi !

Avant que le foie et les poumons ne soient plus bons à rien.
Avant que le cœur ne soit sec comme du caillou.
Chaque minute passée est perdue.
Faites qu'elle ne soit pas gâchée. Par-dessus le marché.
Les jours passent comme des claquements de doigts.
Et je me retourne dans mon lit avec cette angoisse dans les tripes.
Je meurs. Chaque nuit davantage. La jeunesse m'échappe.
Et tout son potentiel.

Il y a cette idée absurde qui ne me lâche pas.
Il n'y a qu'en écrivant que je ne perds pas mon temps.
Et en aimant sans doute. En te faisant l'amour. En embrassant ta bouche.
Il n'y a qu'à nos ébats que la vie a du sens. A nos corps qui s'enlacent.
Aux échanges intimes. Entre nos peaux ventouses. Sur un dernier soupir.
C'est un peu de moiteur. Les deux torses s'épousent. Et je peux respirer.
Mon ventre sur le tien. Qui adhère aussitôt. Comme unique organisme.
Les mouvements s'accordent. A chaque inspiration. Et je peux oublier.
Ce temps que je retiens comme je peux dans trois lignes fiévreuses.

Aligner des mots. Pour fixer cet instant qui ne doit pas mourir.
Il y a les images superbes d'un film qui m'avait bouleversé.
Ta tête sur mon épaule. Je les ai retrouvées. Elles sont là. Sur l'écran.
La robe de Holly Hunter qui se gonfle dans la boue.
A ce moment tragique où elle se tient les mains. Elle s'écroule à nouveau.
Et je suis sous la pluie, avec toi, dans mon lit, et les yeux embués,
je veux des souvenirs pour quand je serai mort.
Le piano déroule ses gouttes d'eau à verse.
Et chacune est une seconde à boire. Je les remercie toutes.
Quand l'orage n'est pas loin aux virages du mois d'août.
Je peux être malade. Je peux vieillir très vite.
Si j'ai ta main broyée dans la mienne aux crises de panique.

La solitude de l'écrivain me fait vomir. Elle m'écoeure. Elle me tue.
Quand je n'écris rien d'assez grand qui mérite autant de sacrifices.
J'accepterais la douleur pour mettre un être au monde.
Pour créer quelque chose qui serait mieux que moi.
Je pourrais laisser ma peau pour une cathédrale.
A l'accouchement terrible d'une œuvre titanesque.
Mais à ce que je fais, je me mords les poignets pour défaire les liens.
Je me suis enchaîné à des ordres factices. Et j'en oublie de vivre.
Que restera-t-il à dire, s'il n'y a rien d'éprouvé qui justifie des livres ?

Je veux bouffer ma vie avant qu'elle ne me bouffe.
Et j'en ferai des pages pour ne pas y rester.
Pour pouvoir les tourner, avancer et m'éteindre.
Sans le poison atroce des regrets monstrueux.
La discipline ne doit en aucun cas être une punition.
La rigueur ne doit pas entraver la jouissance.
Il me faut mes deux jambes.
Ou mourir d'un cancer.
Il me faut tes deux bras.
Ou mourir de chagrin.
On écrit mieux vivant.
Et je suis en sursis.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Agapes

Publié le

Il y avait ces cousines migraineuses, qui gardaient sans cesse leurs lunettes noires,
cherchaient l'ombre sous les arcades de la terrasse, fuyaient le brasier de la piscine,
vêtues de lin blanc ou de bleu marine, de rayures et de chapeaux étonnants.
On pouvait les trouver sur la balancelle, à l'écart, ou sur le petit perron protégé par le parc,
à la voûte des palmiers tapis sur une allée jonchée des boutons secs de l'eucalyptus.
Il y avait ces cousins qui cherchaient le soleil, la chaleur et les conversations.
Qui allaient pieds nus sur les plages brûlantes de la piscine où ils venaient s'ébrouer.
Evoluaient en slip de bain, la peau cuite. Parlaient fort et riaient à gorges déployées.
Toujours prompts à préparer l'apéro ou une grillade. A manger et à boire.
Faisaient de la planche à voile. Jouaient au tennis. Et sentaient le sexe à plein nez.
Les enfants dont j'étais, étaient occupés à courir autour de la maison,
passant d'un monde à l'autre, traversant tour à tour l'élégance et la vulgarité.
Avec une fascination pour la première et une forte affection pour la seconde.
Ces deux univers cohabitaient le temps d'un week-end. Deux ou trois jours.
A ces charnières du calendrier où les uns arrivaient et les autres partaient.
Quand les enfants restaient. Puisque nous, étions en vacances tout l'été.
La maison indifférente, trônait dans la pinède, et passerait l'hiver seule.
Les stores de bois demeuraient fermés pour garder la fraîcheur.
Quand le mois de juillet catalan était invariablement caniculaire.
Mes parents, me semblait-il, appartenaient aux deux groupes.
Moins snobs que les uns mais plus distingués que les autres.
Ils étaient capables de proximité avec les deux clans.
Ne se pinçaient pas le nez aux blagues salaces des plus décomplexés.
Ne faisaient pas la grimace aux discours intellectuels des plus cérébraux.
Les Perpignanais que nous étions, n'étaient pas seulement à mi-chemin
entre Barcelone et Toulouse, quand nous étions aussi un pont entre les deux familles.
Aussi à l'aise avec l'une qu'avec l'autre. Tout en n'appartenant à aucune des deux.
Et c'était amusant de confronter tous ces contraires dans une même propriété.
Où papa et maman étaient toujours aussi bien des liants que des conciliateurs.
Les dîners sous les pins, tard dans la nuit, étaient de spectaculaires agapes.

La tablée était installée près de la cuisine d'été.
Dans un espace du jardin assez éloigné de la maison.
Un phare, accroché haut dans un arbre, n'éclairait que le lieu du repas.
La bâtisse, elle, demeurait dans l'ombre, au milieu de son parc inquiétant.
Nous étions groupés dans la lumière, à nos places, et les femmes de la maison
allaient et venaient avec des plateaux de melon, de tomates, de charcuterie,
alors que ces messieurs ouvraient des bouteilles et remplissaient les verres.
Le vacarme rythmé des grillons enveloppait le havre fédérateur de nos dîners,
donnant une respiration animale à la nuit. Notre revanche sur la chaleur.
Certaines cousines acceptaient alors de faire de leurs lunettes noires des serre-têtes,
ou en mordillaient négligemment les branches, perdues dans leurs réflexions métaphysiques.
Lorsque les conversations s'acharnaient souvent à refaire le monde, chaque soir.
Il y avait toujours un moment où les services publics en prenaient pour leur grade.
Les critiques ou sarcasmes fusaient des deux camps, qui considéraient travailler vraiment,
l'un comme l'autre, et payer des impôts pour entretenir ces fainéants de fonctionnaires.
Ici, l'élégance et la vulgarité se trouvaient d'accord. Unies contre l'administration.
Incarnée par mon père, qui, comme agent de l'Etat, encaissait les mêmes ritournelles.

Je l'ai toujours vu rire aux démonstrations de ses beaux-frères, et à ce que je percevais
comme des attaques personnelles, ne comprenant pas qu'il ne se défende pas,
lorsque j'ai fini par réaliser d'abord qu'il entendait la même chanson depuis vingt ans,
et que j'en riais ensuite, autant que lui, tant mes oncles étaient prévisibles et obsessionnels,
cherchant parfois, avec un peu de vin, à trouver des responsables à leurs propres échecs.
Certaines femmes parlaient de chanteurs ou d'acteurs américains. Et l'orage passait.
Même si la politique n'était jamais loin. Dans sa dimension la plus arrosée.
Les enfants que nous étions, étaient parfois désignés pour aller chercher quelque chose.
Du sel. Du pain. Mais pas dans la cuisine d'été qui était avec nous dans le cercle de lumière.
Dans celle de la maison, plus loin, dans les noirceurs, qui dressait son ombre imposante
entre les arbres effrayants.

Tenter de dompter son imagination.
Aller en équilibre, entre le plaisir de céder à la peur et celui de la vaincre.
Comme c'était grisant. D'aller seul, comme un grand. Traverser une partie du jardin.
S'éloigner du foyer animé. S'enfoncer dans les ténèbres. Affronter la maison.
Il y avait bien des voluptés à se faire frémir soi-même en voyant des ombres vivantes.
En se persuadant que quelque chose avait craqué tout près. Qu'il y avait une présence.
Il était délicieux en effet, de penser que l'on prenait des risques insensés.
Que l'on pouvait à tout instant, être surpris par un monstre ou un esprit malveillant.
Comme il y avait une satisfaction, face à tant de dangers potentiels, à être courageux.
A aller seul, comme un brave, sans trembler, chercher le sel ou le pain qu'il manquait.
L'interrupteur de la cuisine inondait de lumière blanche une parcelle de carrelage.
Le frigo qui faisait du bruit. L'évier et ses bacs, couchés sous l'immense fenêtre grillagée.
Le grand placard qui couvrait un mur entier du sol au plafond. Où trouver le sel.
On entendait d'ici le mélange de chahut des grillons aux voix fortes des débats.
Je pouvais reconnaître la voix de Maria. Et son rire. Celui d'Esteban ou de Didier.
Depuis mon sas entre le monde des vivants qui festoyait dans le jardin,
et celui, glacial, du reste de la maison vide, qui était prêt à me happer.

La lumière du plafonnier intensifiait la noirceur environnante. Je l'éteins.
Et la clarté douce de la nuit, d'une lune presque pleine, reprenait ses droits.
Dans la grande fenêtre sur l'évier. Dans l'encadrement de la porte. Les grillons.
Le jardin sombre était bien moins inquiétant que la maison que je quittais enfin.
Je le traversais dans l'autre sens, avec le sel ou le pain, avec un soupçon de tristesse,
qui était l'expression de ma déception, d'être déjà au bout de l'aventure.
Je n'avais que peu de goût pour les desserts. Que j'attendais moins que les discussions.
Celles des fins de repas où nous pouvions aborder des choses plus ésotériques.
Des histoires à faire froid dans le dos. De faits divers aux manifestations paranormales.
Lorsqu'une cousine pouvait raconter ce qu'elle avait vécu à Clairvaux, par exemple,
à cette époque lugubre où son époux travaillait encore pour la maison d'arrêt,
où ils eurent ce logement de fonction, sur place, dans lequel le gars envoyé pour réparer
une simple fuite, lui avait confié sobrement avoir tué sa mère à coups de hache.
La lumière du phare jetait sur elle une lumière qui accentuait des ombres sur son visage.
Et, le plateau de la table sous mes yeux, je pouvais dévorer ce spectacle extraordinaire.

Tout le monde pliait boutique. Et nous gagnions les chambres.
A une heure où nous tombions de sommeil. Parfois déjà endormis dans les bras.
Et le jour viendrait, le lendemain, creuser à nouveau les différences culturelles.
Entre branches d'un même arbre. D'une même famille.
Qui ne se représentent pas de la même façon. Lorsque chacune tenait son rôle.
La maison sous les pins accueillait les formes les plus variées de l'amour propre.
Et une multitude d'orgueils aussi trempés les uns que les autres.
Qui ont tous laissé leur marque aux lieux comme aux temps d'une enfance très heureuse.

Divisées sur l'éducation des enfants, sur tel homme politique, sur la peine de mort,
ces branches retrouvaient leur tronc commun à celui de la table dans le jardin, sous le phare.
Au cours de dîners interminables où le lomo, la saucisse, le poulet, étaient tous partagés,
avec quelques bouteilles, transformant les distances et les incompréhensions
en interrogations et en éclats de rires. Les frontières tombaient.
Et je pouvais dormir.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Neuf

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La Casa Xanxo offre une cour intérieure aménagée en jardin.
Un écrin déglingué où le chat peut venir rôder en toute tranquillité.
La chaleur m'écrase sur les dalles, en marbre rose ou en ciment,
lorsque les fontaines sont sèches et la mer reste inatteignable.
La ville est un fatras de brique, de bois, de pierre et de fer forgé,
dans lequel je change d'itinéraire pour regagner ma porte.
D'une ruelle à l'autre, le chemin me ramène à Tolstoï ou Thomas Mann,
quand juillet me propose d'honorables lectures.
Le bureau est recouvert de notes dont je ne ferai probablement rien.
Lorsque la priorité est de se dévêtir. Aller nu jusqu'à la cabine de douche.
L'eau claire. Dans les cheveux. Sur le visage. Le long du dos.
Quand la lucarne ouverte dans le mur laisse entrer des lueurs aveuglantes.
Qui jouent avec le verre et l'averse sur ma peau. Que j'hydrate un moment.
J'ai marché rue du Théâtre, rue de l'ancienne Comédie, cherchant l'ombre,
et mon corps apprécie la récompense au torrent de fraîcheur.
Je suis un homme neuf. Et je peux retourner à quelques grands auteurs.
Que mon cerveau et mon cœur sont prêts à accueillir.
Insensibles à la canicule qui terrasse ma ville.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Who Cares ? Who Dares ?

Publié le

Je me rends compte que je ne sais pas monter à cheval.
Je me rends compte que je ne sais pas parler ni le russe, ni l'arabe.
Alors très bien. Je ne suis pas un gentilhomme.
On ne m'invitera pas dans les dîners. On ne m'exhibera nulle part.
Et voilà qui m'économisera bien des simagrées et des fausses modesties.
Je me rends compte que je n'ai jamais mis les pieds à Dubaï.
Je me rends compte que je ne les ai jamais mis sur un champ de courses.
Pourquoi cela me vient-il à l'esprit ? Quelle importance ?...
Jules me parle d'ennui. Je lui rétorque que s'ennuyer n'est pas toujours mauvais.
Que cela permet de faire la différence avec les moments où l'on ne s'ennuie pas.
En fait, est-ce cela ? Ai-je finalement fini par m'ennuyer ?
Sur les quais, le long du tribunal, alors que nous suivons son père,
passons devant le Palmarium pour gagner la terrasse du Vauban,
je me dis que je m'ennuierais aussi bien dans les dîners et sur les champs de courses.
Que je pourrais m'ennuyer aussi ferme que je me suis ennuyé à Sydney ou New York.
J'essaie de me convaincre aussi que ce que je viens de rétorquer à Jules est exact.
Et du fait que s'ennuyer, après tout, ne serait pas la fin du monde.
Quand cela m'est arrivé bien souvent. Quand je n'étais pas amoureux.
Puisque cet état second, aussi aberrant que grotesque, donne l'illusion parfaite,
entre autres choses, que la moindre broutille est aussi sublime qu'extraordinaire.
Bien que, amoureux aussi, bien des situations deviennent insupportables,
celles où l'on doit ronger son frein par exemple, avant de retrouver l'être aimé,

et l'on peut s'ennuyer de ne pas être avec l'objet ou le jouet qui nous obsède.
Je regarde l'enfant qui me tient par la main et me pose cette question.
Est-ce que l'ennui ne serait pas précisément dans ces moments assez fréquents,
où, pour une raison ou une autre, nous ne serions plus le centre du monde ?
Les lumières s'éteignent. Le rideau est baissé. Et l'on ne parle plus de vous.
Vous n'êtes plus au cœur de l'action. Aux responsabilités. Zut... Les vacances.
Et voilà que l'on s'emmerde. A l'instant où l'on se rend compte qu'on ne sert plus.
Ou que nous ne sommes pas indispensables.

S'il y a bien une personne avec laquelle je ne m'ennuie jamais,
c'est bien avec le père de Jules.
Nous prenons notre café ensemble, exposés aux promeneurs indifférents,
et parlons de ce qui nous occupe, puisque nous avons des projets communs.
Faut-il avoir peur du vide pour avoir peur de l'ennui.
Puisqu'au fond, c'est bien de cela qu'il s'agit.
Et derrière Dubaï et la fièvre des hippodromes, j'imagine qu'il y a une angoisse.
Soudaine. Bien qu'assez familière. Celle de perdre mon temps.
A travers les feuillages alignés sur la Basse, j'aperçois la brique du Castillet.
Avec une lassitude qui ne me fend même plus le cœur.
Une sorte de nausée me vient même du fond de la gueule.
A laquelle je riposte en allumant aussitôt une cigarette.
La chaleur fait craquer le décor de carton-pâte.
Et je vois qu'au-delà des couleurs chatoyantes, il n'y a rien.
Je parlais de Sydney. Parlons-en ! Quand sa lumière m'oppressait.
Quand l'activité n'était qu'agitation. Que tout paraissait dérisoire ou trompeur.
La ville semblait flotter au milieu de nulle part. Sur l'île qui est la sienne.

C'est ce même vertige qui me prend tout à coup.
Alors d'accord. Parler le russe ou l'arabe ne résoudrait rien.
Et débarquer aux Emirats arabes unis ne remplirait pas ce vide effroyable.
Quand je sais bien qu'il n'est pas autour de moi mais en moi.
Jules est formidable. Il est très attachant. Mais je dois le dire deux fois.
A un gars à la table voisine. Comme à la serveuse. Jules n'est pas mon fils.
Lorsqu'une chose qui n'est pas dite s'installe : personne ne partage ma vie.
Je sais bien que l'on m'aime. Enfin. Que l'on tient à moi. Pour être précis.
Mais cette idée agréable ne remplit ni mon lit ni ma cabine de douche.
Elle ne vide pas le frigo et l'armoire à pharmacie.
Elle ne remplit pas le lave-vaisselle et la panière à linge.
On peut s'émerveiller j'imagine quand la personne aimée vous donne un enfant.
Et je devrais m'émerveiller lorsque la personne aimée me donne un simple coup de fil ?
Cette pensée me fait sourire. Malgré un besoin nouveau de tirer sur ma clope.
Je ne suis jamais au centre du monde que du mien.
C'était sans doute ma force. C'est aussi ma faiblesse.
Et je comprends pourquoi tant de gens s'obligent à tant de compromis.

Qui ne s'est pas plaint, auprès de moi, de son mari, de son épouse,
de son conjoint, de ses enfants, des beaux-parents, de son boulot, de sa famille ?...
Et ces doléances assez banales ne me faisaient rien désirer de tout cela.
Me confortaient même dans mon choix.
Je sentais bien, en raccrochant ou quittant le café, qui enviait la vie de l'autre.
Et que ma liberté provoque autant d'envie, d'admiration, de jalousie parfois,
de respect, de questions, de doutes et de ragots, me la rendait intéressante.
Elle était même ce qui me définissait. Elle me constituait. Me singularisait.
Etait une pièce vitale de mon identité. Au même titre que la cigarette.
Serais-je encore Philippe Latger si je ne fumais plus ?
Serais-je encore Philippe Latger si je n'étais plus célibataire ?
Avoir renoué avec la photo fut un moyen de ne pas renouer avec l'alcool.
Voici un comportement compulsif que j'avais abandonné il y a plus de deux ans.
Et faire des photos en marchant, tous les dix mètres, depuis quelques jours,
me ramène à une image que je m'étais faite de moi.
Je sais bien. Je suis encore Philippe Latger en ne me bourrant plus la gueule.
Mieux encore. Je le suis devenu.

Alors, je regarde Jules boire un Coca-Cola que je lui aurais accordé aussi,
j'imagine, si j'avais été son père, même en considérant que ce n'est pas l'idéal,
en me disant que c'est cela : il ne s'agit pas de savoir si je serais encore moi,
en arrêtant de fumer, ou en construisant une vie, de couple ou de famille,
en apprenant le russe, à monter à cheval, ou autre chose... quand je le deviendrais.

Pardon à ceux qui s'aventurent ici et doivent se dire que, décidément,
je ne sais pas faire grand-chose d'autre que me branler sur ma petite personne.
Mais on me reprocherait sans doute, et à juste titre, de m'interroger sur le bien-fondé
de vos propres choix, modes de vie et de fonctionnement que je n'ai pas à juger.
Que je remette les miens en question est la moindre des choses en plus d'être mon droit.
Et m'interroger la nuit sur ce clavier permet d'épargner le sommeil de bien des amis,
qui préfèrent sans doute dormir à écouter au téléphone mes problèmes existentiels.
Ces derniers, je ne les livre qu'ici. Ce qui me fait penser à une chose étrange.
C'est qu'à l'arrivée, ceux qui me lisent sur ce blog me connaissent probablement mieux
que ceux que je côtoie au quotidien, et que beaucoup qui pensent me connaître.
Je prends le parti de trouver ça amusant.
D'autant que je vous concède que me connaître n'est pas un but dans la vie.
C'est bon pour la vôtre bien sûr. C'est bon pour la mienne aussi.
Connais-toi toi-même. Est-ce si utile ?...
Il est sans doute urgent au contraire de se fuir et de s'oublier.
Lorsqu'il est grisant d'être aimé et au centre des conversations.
Pour toujours autre chose que ce que nous sommes vraiment.

Puisque même nos proches, la famille, les parents, les amis, je le crains,
ne nous aiment pas pour ce que nous sommes, mais pour ce qu'ils aiment penser de nous.
Nous nous arrangeons des malentendus. Pourquoi briser le charme ? Franchement.
D'autant que nous n'avons aucune idée des raisons intimes pour lesquelles on nous aime.
De ce que l'on réveille chez les autres. Quand ils n'en ont pas toujours conscience eux-mêmes.
Connais-toi toi-même. En voilà une sentence.
Aussi ridicule que les " sois toi-même " des candidats de télé-réalité.
Qu'est-ce que ça veut dire ? La réponse est rien, être soi-même, ça ne veut rien dire.
Quand on peut être tout sauf soi.

Des mains écrivent des mots dans l'obscurité du studio.
Elles ne semblent pas s'ennuyer quand les idées affluent en désordre,
et qu'il faut en plus gérer les cendres de cette cigarette qu'il faudra écraser.
Ce sont les miennes. Qui m'échappent un peu. Que je ne reconnais pas.
L'une d'elles tenait une tasse de café il y a peu sur le quai de la Basse.
L'autre tenait la main de Jules en marchant devant le Palmarium.
Perpignan n'existe déjà plus. A la nuit qui est tombée. Au silence immobile.
Et je n'ai plus ce désir féroce de m'en sortir au plus vite.
Elles seront en Espagne. Ces mains. Elles caresseront peut-être quelqu'un.
Elles s'ouvriront dans l'eau de la piscine. Rempliront un verre d'eau.
Faute de tenir les rênes d'un cheval que je ne sais pas monter.
On me les croisera peut-être de force sur la poitrine. Dans mon lit de mort.
C'est bien de s'ennuyer. On ne peut pas toujours être amoureux.
" Tu comprends Philippe ?... La vie ne peut pas être une fête permanente ! "
Je m'arrête d'écrire. Je m'arrête de respirer.
Le noir se fait. Le vide. Béant.
Non. Non... Je suis désolé. Je ne suis pas d'accord. Je proteste.

Les montées. Les descentes. Tout ce que vous voudrez... mais pas les plats.
Ah ouais ?... la vie n'est pas une fête permanente ?... celle-là n'est pas la mienne.
Je suis libre. D'être qui je veux. Où je veux. Quand je veux.
D'être avec qui je veux. Et de ne pas me connaître.
D'être heureux ou malheureux. D'être seul ou accompagné.
Libre de ne pas capituler devant l'ennui quand j'en aperçois l'ombre.
Libre de ne pas subir des situations qui ne me plaisent pas.
Seul. Je ne m'ennuie jamais. Tu vois Jules ?...
Seul, je ne m'ennuie pas parce que, justement,
je ne me connais pas.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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