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2012

Loin de moi cette idée

Publié le

La Têt et sa coulée de verdure.
Le soleil écrasant sur le pont et ses rails.
Avant d'apercevoir le clocher de Rivesaltes
Puis le château de Salses.
Ce train. Encore ce train. Qui va me saigner pour longtemps.
Qui ouvre le ventre du pays ou de ses voyageurs.
La boucle nous élève à flanc de Corbières en fermant le Roussillon.
Franchir la muraille du Nord. A Leucate. Je me tourne le dos.
Ne regarde pas en arrière. Concentré sur la mission. J'avance. J'avance.
Avais-oublié qu'il y avait tout un monde derrière ces montagnes ?
Le Languedoc se déroule, sur la côte, où je trouve l'espace d'un sursis.
Les pins. Les cyprès. C'est encore chez moi. C'est toujours mon royaume.
Aux gares de Sète ou de Nîmes. Les terres de la Méditerranée qui m'ancrent.
Mes yeux dans la vitre. Hypnotisé par les voies parallèles.
Je ne pense à rien.

Où est le destin s'il existe ? Quand le mien, je le porte, dans mes bras décharnés.
Il se dessine dans ma poitrine éventrée, dans ma gorge étranglée et ma peau vieillissante.
Un reflet de mon crâne au soleil brillant de cheveux gris. A quoi sert la fenêtre ?
Sur les nuages suspects de Tricastin, ma barbe mal rasée, mon gros nez et mes rides.
Je passe à travers mon image. Ne regarde plus que le paysage. Que je connais par cœur.
J'ai eu d'autres vies. Des époques en dehors du berceau. Loin de mes langes de voiles.
De mon lit de vignobles et de pierres brûlantes. Et tout se déplace avec moi sur la ligne.
Comme ces mots alignés sous mes doigts dans l'épaisseur d'un texte.
Peu importe où je vais. J'ai mon intégrité. Je suis compact. Dans mon siège.
Incapable de dormir. J'ai toujours ma conscience. Et je suis toujours moi.
Lorsque le pays se déchire en gare de Valence. Aux tunnels successifs.
J'apparais en des lieux qui ne sont plus le Sud. Les villages ont changé.
Les maisons. Les toitures. Les clochers. A ces vallons de bois et de vaches.
Qui sont restés étranges après mille traversées. Inquiétants bien que familiers.
Un café au bar où je me tiens debout. Sans penser aux conséquences.
J'ai sauté dans le vide. J'ai sauté dans ce train. Puisqu'on m'a appelé.
Il a fallu se battre contre les éléments. Contre la montre.
Mais le destin est aussi une affaire de détermination.
Quand c'est moi qui en crayonne les méandres comme la direction.
Paris est restée ma ville. Que je déteste aussi violemment qu'elle me manque.
Je viens le lui écrire. L'histoire n'est pas finie.

Charlotte dans sa poussette. Du haut de ses deux ans.
Me voit m'éloigner. Dans une rue où sa mère ne me suit pas.
Son regard de charbon a perdu sa lumière. S'obscurcit tout à coup. Sous ses sourcils froncés.
Le front se plisse soudain. La bouche se tord. Elle me tue d'un regard qui hurle son angoisse.
Elle se met à pleurer. Elle pleure mon surnom. Et sa mère lui tient des raisonnements.
Explique que je reviens. Que nous nous reverrons. Que je ne vais pas loin.
Et j'aide mon amie, en adressant à la fillette mes plus beaux sourires et des gestes joyeux.
Sans m'arrêter de marcher, je me retourne encore, fait l'idiot et lui envoie des baisers.
Mon cœur sur le pavé. Traîné au bout de mes artères deux pas derrière moi.
Ne pleure pas Charlotte. Maman a raison. Je ne vais pas loin.
Au bout de la rue où j'habite. Où je dois trouver un train au plus vite.
Les moyens de financer le voyage imprévu quand je n'ai pas d'argent.
Qui me posera sur un quai de la gare de Lyon où le passé se réveille soudain.
Les odeurs. La cadence. Le tempo des foulées au milieu des valises.
La couleur de la pierre. La morsure de l'air. Sous une pluie d'acide.
Je sais où je suis. Comment sortir de là pour traverser la Seine.
Prendre un métro sur l'autre rive. Rejoindre la gare d'Austerlitz.
Je suis attendu. J'ai rendez-vous. Et je me rends.
Au décor d'une vie qui n'est pas si lointaine.
J'ai deux ans de moins. Charlotte... Tu n'étais pas née.
Quand la distance est aussi dérisoire que l'espace du temps.

 

Philippe LATGER
Juin 2012 à Perpignan

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Xania

Publié le

Les fenêtres prêtes à céder, soudain, contre les bourrasques.
Furieuses. Venues de nulle part. Et contre toute attente.
Le ciel a changé de couleur. Du gris. Epais. Et du jaune. Tempête de sable.
L'orage sur nous. S'est précipité. Avec violence. Et ses trombes de pluie.
Des grilles renversées. Le platane torturé. Des gens qui courent dans la rue.
D'un coup d'un seul. Le ciel nous est tombé sur la tête.
Et déjà l'éclaircie. La trouée dans les nuages.
Les hurlements du vent et les roulements de tonnerre déjà loin.
Emportés avec le vacarme de l'averse diluvienne.
Le soleil reprend ses droits sur la pierre de la cathédrale.
La verdure du feuillage retrouve son éclat lumineux presque fluorescent.
Attention au passage d'un train. Perpignan sonnée. Un peu ivre. Titubante.
Et je bois mon café avec un sourire mitigé. Pas prêt pour le mois d'août.
Que le ciel me laisse faire les choses dans l'ordre. Merci.
Julien Clerc pour prendre la place de Véronique aux Estivales, au bout de ma rue.
Des chansons à écrire. Et des lettres d'amour. Pour préparer l'automne.
Je ne suis pas pressé. Rien ne presse. J'ai besoin d'un été.
Saison destination comme case départ. Le palier de décompression.
A ce tournant. Encore un. Pour les frères Latger.
Exilés l'un et l'autre. Chacun sur son île. Prêts à se retrouver.
Le Roussillon est la dernière des îles Baléares. Souvenez-vous.
Quant à la Crète. Elle n'est pas perdue pour tout le monde dans une Grèce exsangue.
Que certains refusent d'abandonner. Que nous n'abandonnerons pas.

A Paris, je logeais métro Couronnes, entre deux avions pour Montréal.
Jean-François m'y avait rejoint. Pour m'y rencontrer vraiment.
L'Amérique du Nord. C'était assez loin pour tenter de se comprendre.
Pour se chercher. Pour se trouver. Oublier le cancer et la mort d'une mère.
Mon frère. Mon beau-frère. Venus ensemble. Pour m'accompagner à New York.
A la fin d'un siècle qui nous avait vus naître. Que nous avons vu mourir.
J'étais déjà, à vingt ans, allé à sa rencontre. A Paris où j'étais supposé préparer Sciences-Po.
Ce frère qui m'avait échappé dans l'enfance. Que j'apercevais à Toulouse plus tard.
Paris. C'était assez loin pour tenter d'être soi-même.
Je l'ai trouvé heureux. Je l'ai trouvé vivant. Brillant. Solaire. Dans son élément.
Au contraste, j'ai pris l'ampleur du gâchis. Du désastre. Des bonheurs sacrifiés.
C'était comme un ami, qu'on me rendait, peut-être, au frère que j'avais perdu.
A Montréal. A Paris. Barcelone. Et Athènes.
Où il m'ouvrait les portes de sa Californie.
Lui-même m'avait trouvé dans mon El Dorado.
Du haut de mes scrupules et de mes vingt-cinq ans. Au bord du St-Laurent.
Chacun dans son couloir de course, sur sa trajectoire, sur sa ligne aérienne.
Nos parcours chaotiques n'ont jamais manqué de se croiser mille fois.
Dans la fièvre de nos déménagements et de nos changements de vies.
Aux yeux de notre sœur bien ancrée qui prolonge nos racines.
Les garçons en orbite, font leurs révolutions.
L'aînée est le soleil. Qui prend soin de ses frères.

Je suis fier. Si vous saviez. Comme je suis fier de ma fratrie.
De cette femme. De cet homme. Qui ont grandi avant moi.
Aussi vrai qu'un père et une mère peuvent montrer l'exemple,
ils furent mes modèles, chacun à leur manière, et surent m'élever.
J'avais quatre parents pour mon éducation. M'enrichir d'univers. De générosités.
Quatre points de vue. Quatre personnalités. Quatre façons de vivre. Quatre réalités.
Dont je devenais malgré moi le dénominateur commun.
Je suis le produit de ces quatre personnes.
A qui je dois tous ces bonheurs possibles.
Mes révoltes et mes accomplissements.
Le meilleur de moi-même. Que j'oublie trop souvent.
Et qui revient, à l'orage, au fantôme d'une absente.
A Xania, Barcelone, à Toulouse ou Paris. Peu importe.
Nous sommes liés par le lait, par le sang, par nos flots de névroses.
Nos besoins de justice et nos soifs d'absolu. La rage d'être heureux. Coûte que coûte.
De penser l'avenir. Ou d'être utile aux autres. Le taureau par les cornes. S'il vous plaît.
Puisqu'il y a du courage à ne rien s'épargner. A embrasser le mal pour en faire du bien.
A chercher le plaisir qui n'a de raison d'être que s'il est partagé.
Je marche dans vos pas. Mes amours de l'enfance dont je ne sors jamais.
Fidèle à ce bonheur que vous m'avez donné. Au gosse que je fus. Que vous avez aimé.
Que je ne peux trahir ni même abandonner. Quand je serais blessé de vous désenchanter.
De pouvoir vous déplaire ou de vous décevoir.

Je ne vais pas seul sur ma route. Au soleil qui revient rallumant mon platane.
Ma mère dans la pluie m'a lavé de mes doutes. Secoué le feuillage. Raffermi le visage.
Me donnant le feu vert attendu sous la foudre. Le signal salutaire. Une bénédiction.
Je reverrai mon frère qui largue ses amarres et reprendra la terre.
Quand je dénoue mes liens sans les rompre jamais.
Qui croit à nos dérives ? Nous sommes attachés. C'est ce qui nous rend libres.
D'aller où bon nous semble, partir, nous éloigner, mais sans perdre le fil.
Le chemin du retour. Quand nous sommes nous-mêmes les lieux de réunion.
Où que nous puissions être. Sans maison de famille quand tout fut liquidé.
Sans lieu de ralliement ailleurs que dans nos bras. Ni tombe. Ni domaine.
Juste nous. Les vivants. Autour de notre mère. Qui ne cesse d'exister.
Nous sommes le patrimoine. Nous sommes notre histoire.
Enrichis d'Amérique et des terres de Cnossos.
Quand nous sommes architectes de notre labyrinthe.
Une œuvre inachevée. En cours de construction.
Dont nous montons les murs de galeries nouvelles avec jubilation.
Le père bâtisseur y retrouve ses gènes. Le sens de l'orientation.
Chacun a son flambeau et son parcours à faire dans une œuvre commune.
Commencée avant nous. Comme au cadavre exquis. La course de relais.
Nous avons l'intention de vous laisser le monde plus beau qu'on l'a trouvé.
J'y mettrai toutes mes forces. La foi qu'on m'a donnée.
Quand je serais maudit de vous désenchanter.

 

Philippe LATGER
Juin 2012 à Perpignan 

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Almadrava

Publié le

Sentiers des contrebandiers.
Qui se tortillent entre les roches.
Sous les pins parasols. Entre les griffes de sorcière et figuiers de barbarie.
Les murs blanchis à la chaux, de guingois, sous le poids des bougainvilliers.
La baie respire à nos pas sur le tapis d'aiguilles et de terre battue qui serpente
.
Entre deux criques. Entre les deux Canyelles. La petite et la grande
.
Trois marches vers le haut. Puis quatre vers le bas. Contournant le rocher.

Se frayant un chemin dans l'air chaud et iodé. Le murmure de la vague.
Les aloès ouverts comme des pieuvres aux odeurs de résine.
Le piton des îles Medes n'a pas bougé au large.

La mer nous suit jusqu'à l'escalier de schiste qui nous mène à la plage.
Où nous pourrons manger.
Mon père va bien. Nous venons de le voir. Nous nous sommes arrêtés chez lui.
Le temps de l'embrasser. De refuser son invitation à rester déjeuner.

Il s'apprêtait à faire ses brasses dans la piscine. Au coin de sa pinède.
Nous descendons sur la plage de la calanque.
De l'anse aux eaux turquoise qui protège une flottille de voiliers. Ancrés.
Une terrasse nous y attend. Avec ses tables rondes coiffées de paillotes.
De petites tables basses maçonnées, aux plateaux de mosaïques gaudiennes.
Vaisselle cassée façon Jujol. Recomposée. Pour recevoir nos verres de vin.
Je me déchausse. Les pieds dans le sable. Mes épaules au soleil.
Respirant la brise riche de tous les éléments qu'elle rencontre.
Le sel de la mer. Les parfums des minéraux et de la végétation.
Les yeux fermés. Je suis chez moi.

Je ne sais plus vraiment si mon cœur doit battre pour quelqu'un d'autre que moi.
Bat-il plus fort pour deux ? Quand il bat pour le monde dont je peux rendre compte ?
Si je t'aime, mon amour, je suis célibataire. Le vide que ça laisse.
Comme un creux. Dans mon ventre. Que je ne saurais combler avec des calmars à la plaxa.
Aussi délicieux soient-ils. Et la présence d'une amie de vingt ans, venue là me rejoindre.
Je regarde le large. Barré de la côte où l'on devine La Escala tapie dans sa brume de chaleur.
Les eaux de la baie sont tranquilles. Et nous sommes protégés par la hauteur des montagnes.
Dans cet écrin de douceurs et de convivialité. Hors du temps.
Il me faut pourtant penser à toi pour parfaire mon plaisir. Pouvoir m'abandonner.
Faire de ton absence une compagnie discrète. Qui m'aide enfin à lâcher prise.
Sans te demander ton avis. Tu es quelque part comme une ombre légère.
Qui vient donner du sens au bonheur d'être là. Serein. Lumineux.
Epousant le reflux paisible de vagues écumantes sur le sable mouillé.
Je ne vois plus seulement ce que je vois. Je bois autre chose que du vin.
La matière habitée et le ciel paravent. Rien ne peut plus me menacer.
Puisque tu es l'invisible. L'avenir immédiat. La promesse tenue.
L'instant qui était vide retrouve sa densité.
Et je peux profiter de mon amie, de ce déjeuner ensemble, et de tout un contexte.
Sans cette peur tenace du moment qui suivra. Sans l'angoisse du soleil qui décline.
Je peux être maintenant sans songer à la suite. Fermer les yeux comme le chat en confiance.
Et prendre le volant. Au moment de partir. Conduire mon amie à Cadaquès.
Prendre cette route que je reconnais aussitôt. Pour nous déposer à un bout de ce monde.
A ce havre de paix, au fond de son impasse. Sans la panique d'être au bord du néant.

Port Lligat. La maison de Dali et ses haies de cyprès.
Ses hommes-grenouilles dans leurs combinaisons.
Ses barques catalanes et son oliveraie.
Je ne tourne plus en rond dans ma propre cage.
Dans un labyrinthe qui n'a jamais existé.
J'ai pris le volant. Retrouvé les réflexes. Sans penser à mes gestes.
En regardant devant. Au-delà des virages. Au-delà des lacets.
Je conduis. Et je sais où je vais.
Quand je ne retourne jamais au même endroit.
Quand c'est moi qui ai changé. Mon bébé.
Entre deux criques. Ou deux calanques. La même baie.
Au lieu où tu me suis. Au lieu où je t'emmène. Au lieu où tu me portes.
Croulant sous les bougainvilliers. Les odeurs de l'enfance. La Méditerranée.
Dont tu es le sel et la lumière crue. Dont tu es la violence comme la douce quiétude.
Les repères immuables. Du danger. Du repos. Des tempêtes. Des extases muettes.
Les bonnes pêches suivies de leurs nuées de mouettes. Plantes grasses. Fruits juteux.
Les soirées impatientes à l'approche d'une fête. Les nuits blanches d'étoiles et de vin.
Les pieds nus dans le sable. J'embrasse l'éternel. Celui d'une vie qui est la mienne.
Et qui me survivra. Comme mon amour pour toi.
La vérité d'un monde dont tu es la matière.

 

Philippe LATGER
Juin 2012 à Rosas

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Nuées

Publié le

Je flotte.
Je m'interroge.
Je réfléchis.
Je fume.
Je rêve.
Je calcule.
Je me demande.
Je spécule.
Je me viande.
Je me reprends.
Je me concentre.
Je brouillonne.
Je bouillonne.
Je programme.
Je théorise.
Je me projette.
Je m'exalte.
Je m'égare.
Je me déteste.
Je m'interdis.
Je me punis.
Je recommence.

Des nuits durant.
Des nuées de sens.

 

Philippe LATGER
Juin 2012 à Perpignan

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Des frères

Publié le

Je suis sans tablier.
Au culte de la République.
Je ne suis pas homme d'église, mais seulement de foi.

    

Philippe LATGER
Juin 2012 à Perpignan

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Ravel

Publié le

Pavane pour une infante défunte.
Et ses basses. Lourdes. Comme des gouttes d'eau.
Aux essuie-glaces de la voiture dans laquelle je viens de t'embrasser.
Sous une pluie battante. Rue Alfred de Musset. Et Ravel. Sur ma peau.
Les cordes pincées comme la trotteuse de la montre.
Le sanglot des cors. Qui me transperce le cœur. Fait des ronds dans l'eau.
Et des vagues d'émotions mêlées, qui se soulèvent. Dans ma poitrine.
Au décor qui fond sur le pare-brise. Qui coule sur tes joues.
Tes yeux se détournent. Perpignan ruisselle. La nuit pleut sur nos âmes.
Au son du caoutchouc, régulier, qui joue au métronome, sur du verre débordé.
Quelque chose glisse à la surface de l'eau. S'éloigne de nous. Qui nous échappe.
Je me disperse dans le ruisseau. Comme les morceaux d'une lettre déchirée.
Petits bouts de papier dans le caniveau. Je suis le flot. Je suis la marche. Lente et liquide.
D'une émotion plus grande que moi. Qui frissonne dans les fontaines. Ou en cascades.
On ne déchire pas un e.mail. Et les mots que j'écris sont sincères. Dis-moi des choses.
Il pleut des cordes. Qui se soulèvent. La houle. L'écume. Une vague de froid qui me brûle.
Fulgurante. Dans les jambes. Dans les bras. Sous la peau. De mes coudes aux poignets.
Le poil qui se hérisse. Mon cœur qui va lâcher. Tout mon corps irrigué.
Je te regarde. J'entends. Je me demande. Comment on peut supporter ça.
Etre aussi triste et heureux à la fois.
J'ai des mots qui me viennent. Que je ravale. Ravel.
Et en cavale, des sentiments que j'écris mieux que je ne les dis.
Dis-moi des choses. Je les écris. N'écrire que pour toi. Tu t'en rappelles. Ravel.
Qui m'arrache le cœur. Qui le tient dans sa main. Et l'écrase dans son poing.
Aux remparts de cayrou. La montagne de cailloux. Nos pierres de rivière.
L'eau coule et révèle nos vœux. Ravel. Aux couleurs de la nuit qui s'abîme.
La larme fait baver l'encre sur le papier qui se gondole.
L'alarme pour lever l'ancre. Même par mauvais temps.
Des cordes lèvent les voiles. Il n'y a pas d'encre sur un écran.
Où je t'ai décrit les tempêtes. Des jours sans pain et sans boussole.
Mon amour.
Aux yeux si noirs que la nuit peut s'y perdre.
Que je m'y noie toujours en riant de la mort et du temps qui s'épuise.
J'ai laissé mon âme à ton regard jaloux. Peu importe ce qu'il me reste à vivre.
Ma vie s'est arrêtée au Mont des Oliviers. Quand, frappé par la foudre,
je me suis consumé et vu réduit en cendres ou en pollen, et en lucioles.
En flammèches au brasier d'un feu de la St-Jean. En volutes.
Une dernière taffe. Avant de l'écraser. Celle du condamné. Ma vie...
Qui est cet autre mot pour dire mon chemin jusqu'à toi. Dans cette voiture.
Où tu essaies de sourire. Où j'essaie de parler. Où l'émotion se tait.
Débordé par Ravel qui déferle sur nous.

Pavane pour une infante défunte.
Il y a des flûtes et des hautbois. Qui nous chantent une sardane.
Au soleil de l'aurore qui s'ouvre pour éclore, au jour d'après la pluie.
Sur un ciel où la lune s'efface. Se retire. Avec la vague sur la grève.
Pour dégager ton visage. Entre mes doigts. Que je ne rêve pas. Ravel. Je l'aime.
Les promesses de l'aube n'ont plus aucune importance. Quand j'ai tout avec toi.
Je me fous de l'heure qui vient. Je suis bien. Déchiré. A ce trésor fragile.
Qui donne un sens à la lumière. A ma respiration. A ma conscience.
Le temps lisse ses plumes sur l'eau de nos caresses qui s'évaporent. Une à une.
Que je ne peux pas retenir. Ou m'emportent avec elles. Ravel. Un dernier mot.
Pour m'enliser dans tes courants contraires. De douleur et d'espoirs.
Je ne veux pas partir. Quand je suis encore là. Dans tes bras. Partagé.
Entre ombre et lumière. L'avenir et l'instant. Me rendant fou. M'écartelant.
Dans cette mélancolie qui viendra me chercher. Me tuer une deuxième fois.
Perpignan... Ma petite ville d'enfance. Fidèle. Témoin de mes jeux de grand.
Où le passé n'est que la matière vibrante au moment où tu me serres contre toi.
Où je suis né. Où tu me donnes le jour. Dans une étreinte où je vois ma vie défiler.
Puisqu'aussi vrai que tu m'as fait naître. Mon bébé. Tu me tues.
Clarinettes et cors. La cobla ne joue pas. A la voûte de platanes frémissants.
La lumière la traverse. Pleut à verse. Sur l'herbe d'une cité qui s'éveille.
Qui n'est peuplée que de nous. Au souffle d'une tramontane qui se lève. Ravel.
Qui nous porte au-dessus des toits. Au-delà des montagnes. De la mer. C'est toi.
Et à tes yeux, je ne sais plus si je dois bénir ou maudire le dieu qui nous a faits.
J'ai refait le chemin de la place Molière. La cabine téléphonique. Le train d'anges passés.
La lune dans les arbres. Et les objets trouvés. Les bancs. Les candélabres. Et l'escalier.
Mon cœur enfle dans ma cage thoracique prête à céder aux aveux que tu essaies de faire.
Je déchire le ciel de mes doigts et ma peau qui me brûle, terrifié et ravi à la fois.
Les aiguilles à nos talons. Dans sa course. La trotteuse nous a portés à deux années de là.
L'émotion est la même. L'intensité. Ravel. Du regard dans le mien qui dématérialise tout.
Me pulvérise. Me souffle comme l'aigrette d'un pissenlit. La flamme d'une bougie.
Tu m'allumes. Je m'éteins. Le jour. La nuit.

Pavane pour une infante défunte.
Je dois partir. Je ne veux pas. Je veux rester. Entre tes bras.
Où pleurent tant de cordes qui manquent déjà de toi. Où pleuvent des torrents.
Qui nous ramèneront au fleuve. Nous réunir dans l'océan. Où finir nos parcours usés.
Ou dans la terre. Enterrés. Côte à côte. Pour mieux nous mélanger. Nous transformer.
Ne disparaître jamais tout à fait. Pin parasol. Ou olivier. Ravel...
Rappelle-toi. Toi qui es mort mais dont les cors sonnent encore.
Tu sais que l'amour peut survivre à tous ceux qui l'ont éprouvé.
Et ta lumière d'étoile éteinte continue de m'éblouir aux nuits de chagrin bouleversées.
Comme l'amour de mes fantômes n'a jamais cessé de m'aimer. Lorsqu'il peut tout traverser.
Partir ne veut rien dire. Mourir n'existe pas. Je ressens tout de tout ce qui n'est plus.
Sous la pluie. Mon amour. Aux avalanches du pare-brise. Au métronome de mon pouls.
Ne pleure plus. Je ne te quitte pas.
Je te retrouve.


 

Philippe LATGER
Juin 2012 à Perpignan

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Espagne

Publié le

Ma part solaire.

 

Philippe LATGER
Juin 2012 à Perpignan

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Des adverbes

Publié le

Une heure avant le jour. Tu dors dans mes jambes.
Il y a la rue qui flambe de sa lumière orange.
Un oiseau asperseur qui répète sa phrase.
Ma bague qui s'embrase, roule entre deux phalanges.
Les yeux fermés. Je ne dors pas. Je t'imagine.
Rassemble chaque pièce. Le son. La voix. Le rire.
Quand je m'étire. De ce lieu où je suis à celui où tu es.
Le sommeil dans mes cils de cinq tonnes. Je ne sais plus vraiment.
Vraiment songe. A qui j'écris. A qui je rêve. Ce que je vois par la fenêtre.
Comme une éponge. Je suis gorgé. De sève et de méandres absurdes.
L'oreiller. Je le serre. A l'étouffer. De mon visage. Il a le tien. Et je l'absorbe.
Je le rassemble. Pièce par pièce. Je le ranime. Mon nez le fouille gentiment.
Gentiment songe. Je ne dors pas. Une heure avant le jour. Qui tombe...
Pour mieux se relever.

J'aime de toutes mes forces. Comme je n'ai jamais aimé.
Le talent. La beauté. De l'être que tu es. La confiance que tu me fais.
Celle que je t'ai donnée. Avec deux ans de ma vie. Deux secondes.
Voudrais que ça ne s'arrête. Pas. Jamais.
Quand je m'étire. Ici. Tout seul. Mais d'une ville à l'autre.
J'ai flingué l'oiseau sur sa branche pour le faire taire.
Je veux le silence. Absolu. Pour m'entendre rêver. La voix. Le rire.
Au creux du téléphone. Une heure avant l'aurore. L'eau lente. L'eau trouble.
Le regard qui s'embrase. S'enroule dans mes jambes. Souris. Tendrement.
Songe. D'une nuit. Où la lumière orange. Vient me déshabiller.
Entre deux phalanges. L'anneau d'acier. Que je n'ôterai jamais.
Que l'on trouvera peut-être dans le bois pourri et l'humus de ma tombe.
J'expire une fumée. Qui s'étire avec moi. Vers ce que je désire. Furieusement.
Qui me ronge. Les ongles. Et me fait délirer.
J'embrasse l'oreiller. Lui roule des patins. Lui murmure un prénom.
Je ne te quitterai jamais. Une heure avant le jour. Qui tombe. Amoureux.
Lentement. Violemment. Irrémédiablement.
Et je plonge. Mon nez dans ton visage que je connais par cœur.
Obsession. Tu m'obsèdes. Religieusement. Charnellement.
Obscurité. Obscène. Obséquieuse. Pour sauver le silence.

Où est-ce que je suis ? Dans de beaux draps sans doute.
Un peignoir nid d'abeille. Au petit-déjeuner. Le lait chocolaté.
Les cheveux en pétard. La marque de l'oreiller.
J'ai ta bague à mon doigt. Et tes mots de la veille.
Qui dorment dans mes jambes. Douloureusement. Merveilleusement.
Perpignan ou Paris. Où m'étais-je endormi ? Où me suis-je réveillé ?
Je marche sur des œufs. Des biscottes et du thé. Je bois ton jus d'orange.
Sur la corde tendue. Où mon corps se balance. Et mon cœur avec lui.
Voluptueusement. Délicieusement. Dangereusement.
Et je m'allonge. A tes côtés. Pour t'imaginer respirer.
Rêver la suite. Rêver l'hôtel. Le room service.
Tu seras libre. Do not disturb. Trop occupés à nous aimer.
Eternellement.

 

Philippe LATGER
Juin 2012 à Perpignan

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Coup de barre

Publié le

Je n'écris plus aux morts. Sans doute parce que je suis heureux.
Et que le bonheur ne s'écrit pas aux morts. Il se partage avec eux.
Ce que nous sommes beaux, ensemble comme séparément, mon amour.
Je l'écrivais encore à une amie tout à l'heure.
Ce n'est pas le bonheur qui rend beau.
C'est le parcours pour y parvenir.
Cela se construit en effet. Sur la distance. Patiemment.
Malgré mes coups de barre intempestifs. Mes coups de sang.
A droite. A gauche. Comment disait-il ?... Obsessionnel et inconstant.
Eh bien l'obsessionnel ne lâche pas l'affaire. Il poursuit son but.
Apprendre à vieillir en confiance. Apprendre à mourir en confiance.
Et je le fais avec toi. Quand j'ai confiance en toi. Je n'écris plus aux morts.


Je ne sais pas ce que ma mère penserait de tout ça.
Mais... avec le respect que je lui dois, et l'amour que je lui porte toujours, intact,
je crois que je m'en moque. Que cela n'a aucune importance. Quand elle n'en pense rien.
Ou bien en pense-t-elle ce que j'en écris, ce que ça m'inspire, ce que j'en pense, moi.
Que c'est la plus belle histoire d'amour que deux êtres n'aient jamais composée.
Nos quatre mains. Et nos accords. Qui s'accompagnent.
Oh oui, j'en ai bavé pour arriver jusqu'à toi.
Oh oui, j'ai vomi mes tripes quand je ne me les arrachais pas.
Et ce sont ces douleurs, ces épouvantes, ces angoisses, cette solitude,
qui font que le bonheur me va si bien aujourd'hui.
Que je le goûte. Goutte à goutte. Comme à pleine bouche.
Ce que j'ai dû me perdre pour pouvoir te trouver.
Deux ans bientôt que je brûle dans tes yeux aimantés.
Qui ne lâchent pas les miens. Dans nos regards électriques qui se roulent des pelles.
Qui se pénètrent plus sûrement qu'à coups de bite. Et visitent les parcours chaotiques.
Remontent les chemins sinueux que nous avons empruntés.
Comme ceux qui s'ouvrent à nous. Je n'écris plus aux morts.

Je suis capable de tout détruire. En un claquement de doigts.
Comme on éteint la lumière avant de sortir de la chambre.
Mais au lit où je mange tes épaules ou tes cuisses je pourrais m'endormir.
Ne pas quitter la chambre. Quand le sommeil est bon. Que la nuit est complice.
Que je peux me donner aux ténèbres sans craindre d'y rester.
J'ai confiance. Y'a-t-il quelque chose de plus cher que cela ?
Quand la confiance à mes yeux vaut bien plus que l'amour lui-même ?
Et que le bonheur pourrait prendre des leçons de cet état de grâce ?
Ce n'est pas un sentiment qui exige la réciproque. C'est une décision intime.
Personnelle. Le pari que je fais. La confiance. En toi qui la mérites. Qui l'as gagnée.
Toi qui me rends plus beau que le bonheur n'a jamais su le faire.
Toi qui me rends plus fort que le succès ne saurait y parvenir jamais.
Toi qui me rends plus vivant que la vie elle-même ne me le permettrait.
Je me consume d'un feu éternel. Je n'écris plus aux morts.
Je suis l'un d'eux. Et rien ne peut plus m'arriver.

Tu avais baissé tes dernières défenses.
Et cette nuit encore, tu m'as regardé longtemps te regarder.
Avant de formuler cette phrase courte que je ne te demandais pas.
Elle est sortie sans déranger la magie du silence. Elle se taisait presque.
Peut-être d'ailleurs ne l'as-tu pas prononcée.
Je t'ai répondu " moi aussi " sans que ça ne sorte de ma bouche.
Dans un sourire un peu flou. La pression de ma main à ton poignet. Ton avant-bras.
L'aile du nez contre celle du tien. A mêler nos respirations. Et nos lèvres un peu sèches.
Egoïstement, oui. Moi aussi. Quand je ne devrais sans doute pas le faire.
Mais qu'y puis-je vraiment ? Puis-je faire autrement ?
Ma mère devra bien se faire une raison. Quand elle t'aime avec moi.
Puisque je suis elle. Et tous les morts auxquels je n'écris plus.
Ils me constituent tous et font partie de cet homme qui t'écrit et t'enveloppe.
Quand désormais, le bonheur illusoire, accessoire, me libère de tout,
du passé qui s'éloigne dans mon regard de myope, des regrets, des scrupules,
et de tous les cimetières. Quand j'ai changé mon ordi d'épaule, mais chargé comme avant :
je n'écris plus aux morts pour écrire aux vivants.

 

Philippe LATGER
Juin 2012 à Perpignan

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Une fête après l'autre

Publié le

Des lampions jaunes dans le feuillage vert. Et voilà le vin rouge qui coule à flots.
Incapable de m'enivrer. Ou seulement de me broyer le crâne en une atroce migraine.
Le noisetier comme tonnelle. Fait une vague. Au-dessus de la grande tablée.
Le jardin est splendide. Les enfants sont ravis. Et je suis à mes doutes.
Sur l'image du bonheur. Des grands rassemblements. Des familles réunies.
De hauts palmiers plantés au coin de la piscine. Le mas est superbe.
La mousse du champagne déborde des coupes.
J'ai un frère en bout de table. Qui me convoque à ses côtés.
Il fête cinquante ans. Et je l'aime. Comme un frère qu'il est.
Au milieu de son clan. Celui qui l'a adopté.
Au milieu des enfants. Bouleversé de vieillir.
Moi, j'ai mal au crâne. Quand j'aurais préféré l'ivresse.


Je la prends, cette maison. Et je la redessine.
J'en fais des coloriages impossibles dignes des pochettes de disque des Années 70.
Des fresques à la Lola. Qui nous croque si bien. Dans son tableau de gosse.
Le noisetier s'anime. Les lampions jaunes dansent. Les palmiers se déhanchent.
Envoyez les Mariachis. Les fanfares. Les processions funèbres.
Il y a des orphelins qui connaissent leur mère.
Il y a des orphelins qui ne la fêtent plus.
Le ciel devient grisaille à la moiteur de juin.
Je maudis ce dieu qu'est le vin. Qui si longtemps fut le mien.
Que je bois sans pouvoir le vomir. Sans qu'il puisse m'assommer.
Et j'en perds quelques gouttes en mauvais sommelier comme gouttes de sang.
Sur la nappe de papier. Où je fais des dessins de mers et de sommets.
Sous l'herbe dorment des ombres qu'on trouve comme sourciers.
Qui giclent en geysers à tous les pieds de chaise comme aux talons aiguilles.
On trouve le pétrole de tout ce qui nous manque. De ce qui nous manquait.
La soirée fut cruelle. Le sourire effacé. A me tordre de douleur. La migraine fut terrible.
Avant de basculer sur ce dimanche étrange de la fête des mères.

 

Philippe LATGER
Juin 2012 à Perpignan

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