Loin de moi cette idée
La Têt et sa coulée de verdure.
Le soleil écrasant sur le pont et ses rails.
Avant d'apercevoir le clocher de Rivesaltes
Puis le château de Salses.
Ce train. Encore ce train. Qui va me saigner pour longtemps.
Qui ouvre le ventre du pays ou de ses voyageurs.
La boucle nous élève à flanc de Corbières en fermant le Roussillon.
Franchir la muraille du Nord. A Leucate. Je me tourne le dos.
Ne regarde pas en arrière. Concentré sur la mission. J'avance. J'avance.
Avais-oublié qu'il y avait tout un monde derrière ces montagnes ?
Le Languedoc se déroule, sur la côte, où je trouve l'espace d'un sursis.
Les pins. Les cyprès. C'est encore chez moi. C'est toujours mon royaume.
Aux gares de Sète ou de Nîmes. Les terres de la Méditerranée qui m'ancrent.
Mes yeux dans la vitre. Hypnotisé par les voies parallèles.
Je ne pense à rien.
Où est le destin s'il existe ? Quand le mien, je le porte, dans mes bras décharnés.
Il se dessine dans ma poitrine éventrée, dans ma gorge étranglée et ma peau vieillissante.
Un reflet de mon crâne au soleil brillant de cheveux gris. A quoi sert la fenêtre ?
Sur les nuages suspects de Tricastin, ma barbe mal rasée, mon gros nez et mes rides.
Je passe à travers mon image. Ne regarde plus que le paysage. Que je connais par cœur.
J'ai eu d'autres vies. Des époques en dehors du berceau. Loin de mes langes de voiles.
De mon lit de vignobles et de pierres brûlantes. Et tout se déplace avec moi sur la ligne.
Comme ces mots alignés sous mes doigts dans l'épaisseur d'un texte.
Peu importe où je vais. J'ai mon intégrité. Je suis compact. Dans mon siège.
Incapable de dormir. J'ai toujours ma conscience. Et je suis toujours moi.
Lorsque le pays se déchire en gare de Valence. Aux tunnels successifs.
J'apparais en des lieux qui ne sont plus le Sud. Les villages ont changé.
Les maisons. Les toitures. Les clochers. A ces vallons de bois et de vaches.
Qui sont restés étranges après mille traversées. Inquiétants bien que familiers.
Un café au bar où je me tiens debout. Sans penser aux conséquences.
J'ai sauté dans le vide. J'ai sauté dans ce train. Puisqu'on m'a appelé.
Il a fallu se battre contre les éléments. Contre la montre.
Mais le destin est aussi une affaire de détermination.
Quand c'est moi qui en crayonne les méandres comme la direction.
Paris est restée ma ville. Que je déteste aussi violemment qu'elle me manque.
Je viens le lui écrire. L'histoire n'est pas finie.
Charlotte dans sa poussette. Du haut de ses deux ans.
Me voit m'éloigner. Dans une rue où sa mère ne me suit pas.
Son regard de charbon a perdu sa lumière. S'obscurcit tout à coup. Sous ses sourcils froncés.
Le front se plisse soudain. La bouche se tord. Elle me tue d'un regard qui hurle son angoisse.
Elle se met à pleurer. Elle pleure mon surnom. Et sa mère lui tient des raisonnements.
Explique que je reviens. Que nous nous reverrons. Que je ne vais pas loin.
Et j'aide mon amie, en adressant à la fillette mes plus beaux sourires et des gestes joyeux.
Sans m'arrêter de marcher, je me retourne encore, fait l'idiot et lui envoie des baisers.
Mon cœur sur le pavé. Traîné au bout de mes artères deux pas derrière moi.
Ne pleure pas Charlotte. Maman a raison. Je ne vais pas loin.
Au bout de la rue où j'habite. Où je dois trouver un train au plus vite.
Les moyens de financer le voyage imprévu quand je n'ai pas d'argent.
Qui me posera sur un quai de la gare de Lyon où le passé se réveille soudain.
Les odeurs. La cadence. Le tempo des foulées au milieu des valises.
La couleur de la pierre. La morsure de l'air. Sous une pluie d'acide.
Je sais où je suis. Comment sortir de là pour traverser la Seine.
Prendre un métro sur l'autre rive. Rejoindre la gare d'Austerlitz.
Je suis attendu. J'ai rendez-vous. Et je me rends.
Au décor d'une vie qui n'est pas si lointaine.
J'ai deux ans de moins. Charlotte... Tu n'étais pas née.
Quand la distance est aussi dérisoire que l'espace du temps.
Philippe LATGER
Juin 2012 à Perpignan
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