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Almadrava

Publié le

Sentiers des contrebandiers.
Qui se tortillent entre les roches.
Sous les pins parasols. Entre les griffes de sorcière et figuiers de barbarie.
Les murs blanchis à la chaux, de guingois, sous le poids des bougainvilliers.
La baie respire à nos pas sur le tapis d'aiguilles et de terre battue qui serpente
.
Entre deux criques. Entre les deux Canyelles. La petite et la grande
.
Trois marches vers le haut. Puis quatre vers le bas. Contournant le rocher.

Se frayant un chemin dans l'air chaud et iodé. Le murmure de la vague.
Les aloès ouverts comme des pieuvres aux odeurs de résine.
Le piton des îles Medes n'a pas bougé au large.

La mer nous suit jusqu'à l'escalier de schiste qui nous mène à la plage.
Où nous pourrons manger.
Mon père va bien. Nous venons de le voir. Nous nous sommes arrêtés chez lui.
Le temps de l'embrasser. De refuser son invitation à rester déjeuner.

Il s'apprêtait à faire ses brasses dans la piscine. Au coin de sa pinède.
Nous descendons sur la plage de la calanque.
De l'anse aux eaux turquoise qui protège une flottille de voiliers. Ancrés.
Une terrasse nous y attend. Avec ses tables rondes coiffées de paillotes.
De petites tables basses maçonnées, aux plateaux de mosaïques gaudiennes.
Vaisselle cassée façon Jujol. Recomposée. Pour recevoir nos verres de vin.
Je me déchausse. Les pieds dans le sable. Mes épaules au soleil.
Respirant la brise riche de tous les éléments qu'elle rencontre.
Le sel de la mer. Les parfums des minéraux et de la végétation.
Les yeux fermés. Je suis chez moi.

Je ne sais plus vraiment si mon cœur doit battre pour quelqu'un d'autre que moi.
Bat-il plus fort pour deux ? Quand il bat pour le monde dont je peux rendre compte ?
Si je t'aime, mon amour, je suis célibataire. Le vide que ça laisse.
Comme un creux. Dans mon ventre. Que je ne saurais combler avec des calmars à la plaxa.
Aussi délicieux soient-ils. Et la présence d'une amie de vingt ans, venue là me rejoindre.
Je regarde le large. Barré de la côte où l'on devine La Escala tapie dans sa brume de chaleur.
Les eaux de la baie sont tranquilles. Et nous sommes protégés par la hauteur des montagnes.
Dans cet écrin de douceurs et de convivialité. Hors du temps.
Il me faut pourtant penser à toi pour parfaire mon plaisir. Pouvoir m'abandonner.
Faire de ton absence une compagnie discrète. Qui m'aide enfin à lâcher prise.
Sans te demander ton avis. Tu es quelque part comme une ombre légère.
Qui vient donner du sens au bonheur d'être là. Serein. Lumineux.
Epousant le reflux paisible de vagues écumantes sur le sable mouillé.
Je ne vois plus seulement ce que je vois. Je bois autre chose que du vin.
La matière habitée et le ciel paravent. Rien ne peut plus me menacer.
Puisque tu es l'invisible. L'avenir immédiat. La promesse tenue.
L'instant qui était vide retrouve sa densité.
Et je peux profiter de mon amie, de ce déjeuner ensemble, et de tout un contexte.
Sans cette peur tenace du moment qui suivra. Sans l'angoisse du soleil qui décline.
Je peux être maintenant sans songer à la suite. Fermer les yeux comme le chat en confiance.
Et prendre le volant. Au moment de partir. Conduire mon amie à Cadaquès.
Prendre cette route que je reconnais aussitôt. Pour nous déposer à un bout de ce monde.
A ce havre de paix, au fond de son impasse. Sans la panique d'être au bord du néant.

Port Lligat. La maison de Dali et ses haies de cyprès.
Ses hommes-grenouilles dans leurs combinaisons.
Ses barques catalanes et son oliveraie.
Je ne tourne plus en rond dans ma propre cage.
Dans un labyrinthe qui n'a jamais existé.
J'ai pris le volant. Retrouvé les réflexes. Sans penser à mes gestes.
En regardant devant. Au-delà des virages. Au-delà des lacets.
Je conduis. Et je sais où je vais.
Quand je ne retourne jamais au même endroit.
Quand c'est moi qui ai changé. Mon bébé.
Entre deux criques. Ou deux calanques. La même baie.
Au lieu où tu me suis. Au lieu où je t'emmène. Au lieu où tu me portes.
Croulant sous les bougainvilliers. Les odeurs de l'enfance. La Méditerranée.
Dont tu es le sel et la lumière crue. Dont tu es la violence comme la douce quiétude.
Les repères immuables. Du danger. Du repos. Des tempêtes. Des extases muettes.
Les bonnes pêches suivies de leurs nuées de mouettes. Plantes grasses. Fruits juteux.
Les soirées impatientes à l'approche d'une fête. Les nuits blanches d'étoiles et de vin.
Les pieds nus dans le sable. J'embrasse l'éternel. Celui d'une vie qui est la mienne.
Et qui me survivra. Comme mon amour pour toi.
La vérité d'un monde dont tu es la matière.

 

Philippe LATGER
Juin 2012 à Rosas

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