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Xania

Publié le

Les fenêtres prêtes à céder, soudain, contre les bourrasques.
Furieuses. Venues de nulle part. Et contre toute attente.
Le ciel a changé de couleur. Du gris. Epais. Et du jaune. Tempête de sable.
L'orage sur nous. S'est précipité. Avec violence. Et ses trombes de pluie.
Des grilles renversées. Le platane torturé. Des gens qui courent dans la rue.
D'un coup d'un seul. Le ciel nous est tombé sur la tête.
Et déjà l'éclaircie. La trouée dans les nuages.
Les hurlements du vent et les roulements de tonnerre déjà loin.
Emportés avec le vacarme de l'averse diluvienne.
Le soleil reprend ses droits sur la pierre de la cathédrale.
La verdure du feuillage retrouve son éclat lumineux presque fluorescent.
Attention au passage d'un train. Perpignan sonnée. Un peu ivre. Titubante.
Et je bois mon café avec un sourire mitigé. Pas prêt pour le mois d'août.
Que le ciel me laisse faire les choses dans l'ordre. Merci.
Julien Clerc pour prendre la place de Véronique aux Estivales, au bout de ma rue.
Des chansons à écrire. Et des lettres d'amour. Pour préparer l'automne.
Je ne suis pas pressé. Rien ne presse. J'ai besoin d'un été.
Saison destination comme case départ. Le palier de décompression.
A ce tournant. Encore un. Pour les frères Latger.
Exilés l'un et l'autre. Chacun sur son île. Prêts à se retrouver.
Le Roussillon est la dernière des îles Baléares. Souvenez-vous.
Quant à la Crète. Elle n'est pas perdue pour tout le monde dans une Grèce exsangue.
Que certains refusent d'abandonner. Que nous n'abandonnerons pas.

A Paris, je logeais métro Couronnes, entre deux avions pour Montréal.
Jean-François m'y avait rejoint. Pour m'y rencontrer vraiment.
L'Amérique du Nord. C'était assez loin pour tenter de se comprendre.
Pour se chercher. Pour se trouver. Oublier le cancer et la mort d'une mère.
Mon frère. Mon beau-frère. Venus ensemble. Pour m'accompagner à New York.
A la fin d'un siècle qui nous avait vus naître. Que nous avons vu mourir.
J'étais déjà, à vingt ans, allé à sa rencontre. A Paris où j'étais supposé préparer Sciences-Po.
Ce frère qui m'avait échappé dans l'enfance. Que j'apercevais à Toulouse plus tard.
Paris. C'était assez loin pour tenter d'être soi-même.
Je l'ai trouvé heureux. Je l'ai trouvé vivant. Brillant. Solaire. Dans son élément.
Au contraste, j'ai pris l'ampleur du gâchis. Du désastre. Des bonheurs sacrifiés.
C'était comme un ami, qu'on me rendait, peut-être, au frère que j'avais perdu.
A Montréal. A Paris. Barcelone. Et Athènes.
Où il m'ouvrait les portes de sa Californie.
Lui-même m'avait trouvé dans mon El Dorado.
Du haut de mes scrupules et de mes vingt-cinq ans. Au bord du St-Laurent.
Chacun dans son couloir de course, sur sa trajectoire, sur sa ligne aérienne.
Nos parcours chaotiques n'ont jamais manqué de se croiser mille fois.
Dans la fièvre de nos déménagements et de nos changements de vies.
Aux yeux de notre sœur bien ancrée qui prolonge nos racines.
Les garçons en orbite, font leurs révolutions.
L'aînée est le soleil. Qui prend soin de ses frères.

Je suis fier. Si vous saviez. Comme je suis fier de ma fratrie.
De cette femme. De cet homme. Qui ont grandi avant moi.
Aussi vrai qu'un père et une mère peuvent montrer l'exemple,
ils furent mes modèles, chacun à leur manière, et surent m'élever.
J'avais quatre parents pour mon éducation. M'enrichir d'univers. De générosités.
Quatre points de vue. Quatre personnalités. Quatre façons de vivre. Quatre réalités.
Dont je devenais malgré moi le dénominateur commun.
Je suis le produit de ces quatre personnes.
A qui je dois tous ces bonheurs possibles.
Mes révoltes et mes accomplissements.
Le meilleur de moi-même. Que j'oublie trop souvent.
Et qui revient, à l'orage, au fantôme d'une absente.
A Xania, Barcelone, à Toulouse ou Paris. Peu importe.
Nous sommes liés par le lait, par le sang, par nos flots de névroses.
Nos besoins de justice et nos soifs d'absolu. La rage d'être heureux. Coûte que coûte.
De penser l'avenir. Ou d'être utile aux autres. Le taureau par les cornes. S'il vous plaît.
Puisqu'il y a du courage à ne rien s'épargner. A embrasser le mal pour en faire du bien.
A chercher le plaisir qui n'a de raison d'être que s'il est partagé.
Je marche dans vos pas. Mes amours de l'enfance dont je ne sors jamais.
Fidèle à ce bonheur que vous m'avez donné. Au gosse que je fus. Que vous avez aimé.
Que je ne peux trahir ni même abandonner. Quand je serais blessé de vous désenchanter.
De pouvoir vous déplaire ou de vous décevoir.

Je ne vais pas seul sur ma route. Au soleil qui revient rallumant mon platane.
Ma mère dans la pluie m'a lavé de mes doutes. Secoué le feuillage. Raffermi le visage.
Me donnant le feu vert attendu sous la foudre. Le signal salutaire. Une bénédiction.
Je reverrai mon frère qui largue ses amarres et reprendra la terre.
Quand je dénoue mes liens sans les rompre jamais.
Qui croit à nos dérives ? Nous sommes attachés. C'est ce qui nous rend libres.
D'aller où bon nous semble, partir, nous éloigner, mais sans perdre le fil.
Le chemin du retour. Quand nous sommes nous-mêmes les lieux de réunion.
Où que nous puissions être. Sans maison de famille quand tout fut liquidé.
Sans lieu de ralliement ailleurs que dans nos bras. Ni tombe. Ni domaine.
Juste nous. Les vivants. Autour de notre mère. Qui ne cesse d'exister.
Nous sommes le patrimoine. Nous sommes notre histoire.
Enrichis d'Amérique et des terres de Cnossos.
Quand nous sommes architectes de notre labyrinthe.
Une œuvre inachevée. En cours de construction.
Dont nous montons les murs de galeries nouvelles avec jubilation.
Le père bâtisseur y retrouve ses gènes. Le sens de l'orientation.
Chacun a son flambeau et son parcours à faire dans une œuvre commune.
Commencée avant nous. Comme au cadavre exquis. La course de relais.
Nous avons l'intention de vous laisser le monde plus beau qu'on l'a trouvé.
J'y mettrai toutes mes forces. La foi qu'on m'a donnée.
Quand je serais maudit de vous désenchanter.

 

Philippe LATGER
Juin 2012 à Perpignan 

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