Je me retourne une première fois dans la rue.
Alors qu'il y avait foule dans la rue des Marchands.
Puis plusieurs fois, dans les rayons de l'alimentation et au moment de payer à la caisse.
Et encore ce soir, dans la rue de la Main de Fer, pourtant déserte et silencieuse.
Cette désagréable impression que l'on me suit. Que quelqu'un me regarde.
Me sentant à l'abri dans l'immeuble où j'entre enfin, pourtant, je sursaute.
La minuterie s'est mise en marche dans l'escalier avant que je n'atteigne l'interrupteur.
L'escalier devant moi s'est démultiplié à l'infini, l'espace d'un instant, me faisant perdre pied.
J'ai posé ma main ouverte sur le mur le temps de reprendre mes esprits.
Ma voisine du dessus apparaît, me sourit, descend les marches à son allure.
Tout semble normal. Elle avait simplement allumé la lumière, de son étage, avant moi.
Quant à l'escalier, il avait précisément la même longueur que d'habitude.
" Bonsoir " me dit-elle. Je lui réponds avec un sourire un peu mitigé.
Je me range contre les boîtes aux lettres pour la laisser passer. Le couloir est étroit.
Des sueurs froides me hérissent le poil. Sa bouche entrouverte était grouillante de vers.
Elle tourne sa tête vers moi, les yeux injectés de sang, et sa bouche s'ouvre pour me dévorer.
Quand le noir se fait, je soulève une dernière fois mes paupières alors que je battais des cils.
Pour la voir dans son état normal me remercier simplement, ouvrir la porte de l'immeuble
que je lui tiens, machinalement, en lui bredouillant un de rien incertain.
Je n'ai pas bu d'alcool. Pas pris de stupéfiants ces quinze derniers jours.
Encore moins mélangé les deux. Je ne suis pas de traitements. Fais mes heures de sommeil.
A mon étage, j'enfonce la clé dans la serrure en me posant mille questions.
Deux hallucinations coup sur coup. Je crains d'en subir une troisième à tout instant.
Au moment d'ouvrir la porte, une appréhension me gagne. J'essaie de me raisonner.
Mais ne peux m'empêcher de penser : que vais-je trouver derrière ?...
L'appartement est dans le noir. Un peu fébrile, je cherche l'interrupteur.
Allons. Je suis chez moi. J'ai fait ce geste des milliers de fois déjà.
Je lâche un soupir de soulagement en trouvant les choses à leur place, en pleine lumière.
Et ris de moi en tournant le verrou. Retrouvant des gestes coordonnés et synchronisés.
" Un peu de fatigue... Et beaucoup d'imagination... " me dis-je en déposant mon sac.
Une bonne douche me fera du bien. La chaleur avait été accablante. Toute la journée.
Peut-être était-ce cela qui me tapait sur le système. Genre insolation.
Je me déshabille et vais dans ma salle de bains. En confiance.
" Il y avait quelqu'un dans ta salle de bains ?...
- Un homme, oui. J'ai vu sa silhouette à travers la vitre de la cabine de douche. "
Karine avait décidé de me chambrer : " Et tu ne l'as pas invité à te rejoindre ?...
- C'est pas drôle. Je suis malade. Je vois des trucs qui n'existent pas.
- On se calme. Voyons. Réfléchissons. L'impression d'être suivi, ça arrive à tout le monde.
C'est comme... tu sais, ces sensations de déjà-vu. Pour ça, aucune raison de s'inquiéter. "
Elle baisse les yeux sur le cendrier dans lequel elle écrase sa clope, préparant la suite.
Ou gagnant du temps. Manifestement embarrassée. " Bon... pour la voisine et l'escalier...
- C'était tellement réel. Je te jure. Le seul fait d'y penser me fait encore froid dans le dos.
- En même temps, la connaissant, je ne serais pas étonnée de trouver des vers dans sa bouche.
- Karine ! S'il te plaît !
- Ok ok... pardon. J'essaie de plaisanter. Mais enfin, je ne sais pas quoi te dire...
Est-ce que tu as regardé des films d'horreur récemment ? Fait des cauchemars ?... "
Je réfléchissais et allais répondre lorsque je la découvris en train de se caresser sur le sofa.
Je fronçai les sourcils. Plissai les yeux. Karine se masturbait devant moi en gémissant.
" J'ai un bouton sur le nez ? Hey ?... me demanda-t-elle. Tu es avec moi là ? "
Je ne lui ai pas dit un mot de ma dernière hallucination.
Place Gambetta. Il y a une place en terrasse. A l'ombre.
Je sortais de chez mon généraliste avec un rendez-vous chez un psychiatre.
Le serveur est venu prendre la commande. Que je n'avais jamais vu ici. Très beau.
Je rougis un peu et demande un café en détournant le regard. Diable qu'il est beau.
" Avec plaisir " lance-t-il d'une voix terriblement sexy.
Je comprends qu'il se veut charmeur à mon égard et je souris bêtement,
avec un mal de chien à contenir mon trouble.
Je rassemble mon courage pour relever les yeux sur lui et manque de tomber de ma chaise.
Les trois filles de la table d'à côté étaient à genoux devant lui et se disputaient son sexe.
Lui, complètement nu, un sourire satisfait, me fixait du regard avec un air de défi.
Les filles léchaient son énorme pénis en érection, se roulaient des pelles entre elles.
Quand il me demanda : " Vous avez besoin d'autre chose ?... "
Je regarde à côté : les trois filles attablées ne suçaient que les pailles de leurs sodas.
Et lui, habillé de noir comme je l'avais trouvé, me souriait en quête d'une réponse.
Mon effroi ne m'empêcha pas d'apprécier le petit cul mis en valeur par son pantalon.
Lorsqu'il s'éloigna vers le bar après l'avoir remercié. Le dos en nage et la bouche sèche.
" Vos visions sont donc plutôt d'ordre... érotique... insista le docteur.
- Celle de ma voisine cherchant à me dévorer n'avait rien d'érotique.
- Détrompez-vous. Malgré la répugnance que vous inspire les vers,
et votre voisine elle-même dont vous me dites qu'elle vous dégoûte...
- Non, par pitié. Epargnez-moi ce genre d'analyses à deux balles.
- Je veux dire qu'il y a une piste à explorer.
- L'escalier qui s'allonge, à votre avis, c'est aussi un symbole sexuel ?
Le phallus en érection du serveur que je n'avais encore jamais vu peut-être ?
- C'est vous qui en parlez... pas moi... "
J'étais en colère. Hors de moi. Personne ne prenait ce cauchemar au sérieux.
Quand je n'arrivais pas à me débarrasser de cette présence sur mes talons.
Qu'allais-je foutre de ces boîtes d'anxiolytiques ? Avais-je besoin d'euphorisants ?
Anyway. Je ne voulais pas perdre le contrôle avec des cachetons.
Si mon cerveau me jouait des tours, je voulais en avoir conscience.
Essayer de comprendre ce qu'il cherchait peut-être à me dire. Essayer de comprendre.
S'il s'agissait de m'assommer pour ne plus y penser, j'avais ce qu'il fallait de whisky.
Il faisait nuit et je gagnais mon immeuble qui me semblait particulièrement sinistre.
La scène de la minuterie s'est répétée. Sans la vision de la déformation de l'escalier.
Ma voisine probablement. Qui avait encore devancé mon geste. Mais qui ne venait pas.
Pas un bruit. Pas un mouvement. J'attendais que cette vieille folle apparaisse.
Bon sang. Il y a quelqu'un dans cette cage d'escalier. Je le sens.
Et pourtant rien ne bouge.
Je décide de monter. Il faut bien que je monte chez moi.
Marche après marche. Je m'aide de la rampe. Je me cramponne. J'avance.
Il faut bien que quelqu'un ait appuyé sur le bouton de ce maudit interrupteur.
Peut-être ma voisine a-t-elle renoncé à descendre. Oublié quelque chose.
Et, nom d'un chien, j'ai toute ma tête. Je n'ai pas enclenché la minuterie.
J'arrive sur mon palier. Je déglutis. La porte de l'appartement est ouverte.
Il est dans le noir. Et j'hésite à approcher davantage. Les clés en main.
Entre mes doigts, j'évalue la taille de chacune d'elles, me demandant si elles pouvaient,
peu ou prou, me servir d'armes blanches, si j'avais une chance de me défendre avec ça.
Il ne se passe rien. Dans ce faux silence envahi par le grésillement de la minuterie.
J'avance. En essayant d'une voix que je voulais assurée : " il y a quelqu'un ? "
Je m'approche encore. Arrive sur le pas de ma porte. La pousse du bout du pied.
Sur mon portable, je compose le 17. Une seule application de mon pouce suffira.
Pour appeler la police au besoin...
J'avais allumé la lumière. Rien d'anormal dans l'appartement.
Aucune trace de rien ni de personne. Encore une fois, tout semblait être à sa place.
J'ai fait le tour par acquis de conscience, prenant au passage un couteau dans la cuisine,
comme dans les films, laissant la porte ouverte derrière moi, m'annonçant encore,
en répétant ma question une dernière fois : " il y a quelqu'un ?... "
Constatant que mon logement était vide, j'ai pu verrouiller ma porte en soufflant.
Pas moyen d'avoir l'esprit tranquille. Mon cœur battait à tout rompre.
" Je vais devenir complètement dingue ! " marmonnais-je.
" C'est probablement déjà fait. "
L'ampoule du plafonnier a donné des signes de faiblesses avant de griller.
Je n'ai pas été capable d'émettre un son. Le dos collé au mur. Dans la pénombre.
" N'aies pas peur voyons... je ne vais pas te faire de mal... "
Il n'y avait plus dans la pièce que la lumière des éclairages publics de ma rue.
Le temps que mes yeux s'adaptent à l'obscurité et je pouvais reconnaître les meubles.
Est-ce que tout cela est réel ? Cela va s'arrêter. En fait, j'attendais que ça s'arrête.
D'habitude, mes visions ne duraient que l'espace d'une seconde ou deux.
" Oh, tu peux attendre... cette fois, nous allons avoir un peu de temps. "
Ok. Il peut lire dans mes pensées. Tout cela est complètement irrationnel.
Et puis. J'inclinai la tête de côté. Je connaissais cette voix.
Et la silhouette que je vis bouger à ma droite, à contre-jour.
" Bien sûr que tu me connais... "
Celle de l'homme dans la salle de bains pendant que je prenais ma douche.
Complètement nu. Exhibant une érection monstrueuse. Le serveur du café.
" Je sais que tu en as envie. Fais-toi plaisir. Je suis là pour ça. "
J'ai eu beau m'acharner sur l'interrupteur, la lumière ne revenait pas.
J'ai renoncé et brandi mon couteau : " Qu'est-ce que vous voulez à la fin ?...
- Te faire du bien... "
Il avait joui en moi. Sur moi. M'avait donné trois orgasmes consécutifs.
Il étalait son sperme sur mon ventre. Essuyait son gland dans ma toison pubienne.
Alors que je reprenais mon souffle, écumante, incapable de le regarder dans les yeux.
J'ai senti qu'il souriait. Lorsqu'il écarta mes cuisses pour jouer à nouveau avec mon clitoris.
Je l'ai repoussé. Il n'insista pas. " Je vais mourir. Arrête. S'il te plaît. Je vais mourir. "
Sa langue quitta mon sexe pour remonter vers mon nombril, léchant sa propre semence,
jusqu'entre mes seins meurtris quand j'avais l'impression d'avoir été rouée de coups.
Le téton ultra-sensible ne supporta pas la pression de ses lèvres. Je le repoussai encore.
" S'il te plaît, répétai-je fermement. Tu vas me tuer... "
Son visage vint se planter au-dessus du mien et je n'ai pas pu échapper à son regard.
" Qui te dit que tu n'es pas déjà morte ? "
Ses yeux n'étaient pas effrayants. Ils étaient plutôt doux et semblaient bienveillants.
Ils me souriaient presque tristement. Comme s'il était ému.
Il entendit ma question avant que je ne la lui pose.
" Qui es-tu ?... "
J'eus la sensation étrange qu'il m'embrassait, goulûment,
sentais sa langue fouiller ma bouche furieusement, alors qu'il se tenait au-dessus de moi,
qu'il n'avait pas bougé, et ce que je voyais ne correspondait pas au baiser que je ressentais.
Quelque chose me disait qu'il avait répondu à ma question. Mais je persévérais.
" Dis-moi. Qu'est-ce qui m'arrive ? Est-ce que je suis folle ?... "
Je vis une voiture arriver à toute allure qui me fit sursauter. Des gyrophares.
" Qu'est-ce qui s'est passé ?... Je suis morte ? "
Il me caressait les cheveux. Et mon sexe humide réclamait encore du plaisir.
" Fais-moi l'amour s'il te plaît. Baise-moi. Je veux ta bite... Baise-moi. "
J'ai jeté la boîte de médicaments.
" C'est lui... "
Karine leva un sourcil avant de faire une moue amusante. Un signe d'approbation.
" Je comprends mieux. Si tu le permets, je me ferai du bien en pensant à lui moi aussi. "
Me reconnaissant, le garçon, de loin, nous adressa un sourire ravageur.
" Bonté divine. Le cul qu'il a ce petit con. Pardonne-moi ma chérie.
Tu as d'excellentes raisons d'être complètement atteinte Je suis déjà dingue de lui. "
Il s'est approché et nous a demandé ce que nous voulions boire.
" Tu ne veux pas un verre de vin ? Une bière ?... s'étonna Karine presque indignée.
- Non, merci. J'évite l'alcool. Si tu veux bien. Je reste sur mon sirop de menthe.
- Tu évites l'alcool... Evite surtout de le mélanger aux médocs et tout se passera bien. "
Elle réfléchit un instant et ne put s'empêcher d'ajouter :
" Bien que... même si c'était super zarbi, ça fait quand même envie ton trip orgasmique... "
Je n'ai pas ri. Et Karine s'en rendit compte. " Excuse-moi... C'est lui qui me fait de l'effet.
- D'autant qu'encore une fois, je t'assure, c'était vraiment glauque et...
- Tu dis ça pour le moment où il lui a poussé des seins et que c'est devenu un plan lesbien ?
- Arrête ! C'était morbide, un vrai cauchemar, ça puait la mort... "
Karine changea d'attitude lorsque j'ai finalement fondu en larmes.
" Pardon. J'essayais de te faire rire. C'est raté. Je suis une idiote. "
Elle me serra dans ses bras pour me consoler.
Le serveur, gêné, posa les consommations sur notre table.
Il hésita, embarrassé, et tenta tout de même un : " Je peux faire quelque chose ?... "
Karine le regarda d'abord d'un air furieux, puis adouci à la vue de son visage d'ange.
Se ravisa lorsqu'elle était prête à l'envoyer promener. Sous le charme.
" Non. Merci. C'est gentil. "
Elle m'a conseillé d'aller voir un autre psychiatre.
Je l'ai raccompagnée jusqu'à sa voiture. " Aies confiance en toi, ça va aller... "
Je devais rentrer chez moi. J'avais besoin d'une douche. La chaleur était suffocante.
J'étais déjà engagée sur le passage piéton du boulevard. J'ai vu la voiture au dernier moment.
" Tu vois que tu te rappelles de tout... " me dit-il de sa voix douce et sexy.
Il n'avait cessé de me caresser les cheveux en écoutant mon récit.
" Tu veux bien me baiser encore ? J'ai envie de te sentir en moi. " Il sourit.
L'espace d'un instant, j'aurais juré qu'il avait le visage de mon père.
" Tu le verras peut-être bientôt " dit-il pour répondre à ma pensée fugace.
Je caressais ses testicules avec un désir interrompu par une angoisse soudaine.
" Tout ce délire sexuel... dis-moi la vérité... ce n'est peut-être pas bon signe pour moi... "
Il ne répondit pas. Il me roulait des pelles. Me sodomisait peut-être. Je ne sais plus.
" Combien de temps ça va durer ? Quand est-ce que je saurai ?... "
Il y avait la police. Les pompiers. Tout un bordel devant l'hôtel Windsor. Autour de moi.
Je me rappelle que mon père se tenait sur l'autre trottoir, immobile, et regardait la scène.
Nos regards se sont croisés. Je l'ai perdu de vue. Cela aurait dû me mettre la puce à l'oreille.
" Et cette histoire de vers dans la bouche de ma voisine ?... Qu'est-ce que ça veut dire ? "
Dans le couloir étroit. L'entrée de mon immeuble. La minuterie se met en marche.
Toute seule. Une fois de plus. Mon bel ange-étalon diabolique a disparu. Je l'appelle.
" Baise-moi encore, par pitié ! Je veux que tu me baises ! "
J'ai conscience de mon hystérie. Et d'une autre chose aussi.
Le couloir. La lumière... ça me rappelle quelque chose. L'escalier qui s'allonge.
Bordel. Suis-je sotte. Ce n'est pas une bite en érection. Je pense au psychiatre.
Tout n'est que symboles n'est-ce pas ? Eh bien je comprends mieux. Ou crois comprendre.
C'est différent cette fois. J'ai l'intime conviction que quelque chose s'est débloqué.
La lumière en haut de l'escalier devient aveuglante. Et terriblement attirante.
J'appelle toujours, folle de rage et de chagrin. " Baise-moi. Ne me laisse pas !... S'il te plaît ! "
Il y a ce bruit infernal de la minuterie qui s'intensifie dans ma tête. Je me sens mal.
La lumière au bout du couloir. De l'escalier. Je ne vais pas mourir.
Je suis déjà morte. Je ne vais pas mourir. Je vais naître. Naître ?
L'escalier qui s'allonge n'est pas une bite. Ce couloir est un vagin.
Où je suis précipitée. Comme aspirée soudain.
Arrachée à la lumière où tout s'éteint.
Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan