Je marche sur Park Avenue. Il pleut des trombes.
Une pluie tropicale en plein Manhattan.
Un petit blouson dont je remonte le col. De façon bien dérisoire.
Quand un bus lancé au galop soulève des gerbes d'eau pour me les balancer à la gueule.
Je ris. Aux gens qui courent se mettre à l'abri. Au ciel devenu noir. Aux éclairs.
A ces tonnes d'eau déversées sur moi qui lève le visage pour mieux les embrasser.
Au tonnerre répercuté, démultiplié, aux ravins de buildings, qui se renvoient le son
comme une patate chaude, l'orage est démentiel, et je suis comme lui.
Je ris. Je marche sur Park Avenue et je ris. Je réponds au délire par le délire.
Mes vêtements pèsent cent kilos. Ils sont trempés. Mouillés comme si je sortais de l'eau.
Comme si j'avais pris une douche habillé. Et le poids du textile moulant deviendrait érotique.
Le jean. La chemise. Tout me colle à la peau. Il n'en faut pas davantage pour me faire bander.
Le poids des fringues, de l'averse, de la pression atmosphérique, de la chaleur urbaine,
m'empêchent d'avancer à ma cadence quand je dois lutter contre les bourrasques contraires.
Je n'ai pas d'argent pour le taxi. N'ai jamais rien compris au métro.
Et j'ai quarante rues à descendre jusqu'à l'Hotel Seventeen.
Tout Midtown à traverser depuis le Swissotel que j'ai fui comme un voleur.
Le cœur battant la chamade. Effarouché par mon propre désir et mille autres émotions.
Il fallait des éclairs. Il fallait la tempête. Pour être à la hauteur de ce qui se passait.
La tourmente au-dedans comme au-dehors de moi. Les éléments déchaînés. Magnifiques.
Quand je quittais le Drake et un regard terrible que j'allais retrouver le lendemain matin.
J'arrive à Grand Central. La 42ème rue. Le ciel ampute les buildings de leurs flèches.
Décapités par un océan entier de nuages de cendres qui déferle à travers toute l'île.
Ces boursouflures clignotent d'une lumière du jour, en pleine nuit, au stroboscope de la foudre
qui anticipe les déflagrations titanesques qui ébranlent la ville. La fourmilière humaine.
Balayée, impuissante, par l'orage qui a fait boule de neige en parcourant la surface Atlantique.
Il a pris de l'élan, de la force, de l'allure, pour s'abattre sur la côte, se briser sur New York.
Et au cœur du désastre, j'avance comme je peux, sur mes deux jambes frêles,
remontant le courant, l'avenue désertée, comme un illuminé.
J'avais été invité par un ange gardien. A aller voir Nine.
Un verre au Marriott Marquis. Au-dessus de Times Square.
Un autre au bar de l'Hotel Paramount. Avec cette conversation étrange.
J'avais gardé une bague au doigt. Ma dernière histoire d'amour. La première sans doute.
" Oui. Je l'aime encore. " C'est ce que je devais répondre à la question qu'on me posait.
J'ai dit autre chose. Mais on comprit à qui cette bague me reliait toujours.
Antonio Banderas, en personne, évoluait dans la lumière, sexy en diable,
sur le plateau du magnifique O'Neill Theater. A quelques mètres de nous.
Assis au premier rang. Côte à côte. Qui prenions tout de plein fouet.
Je jouais avec ma bague. Me demandais ce que je devais faire. Désorienté.
" Antonio est fantastique, n'est-ce pas ? " Le théâtre se vide. 49ème rue.
" Eh bien... cela nous fait deux Espagnols à Broadway, décidément... "
Je souris distraitement. Quand j'ai envie de faire le con. Ou de faire des conneries.
De sortir. Quand j'ai de bonnes adresses. De rouler des pelles à toute la ville.
Devant le Drake, je me confonds en excuses. Je ne monterai pas boire un verre.
Même si ce fut déjà fait, on ne couche pas avec son ange gardien.
Je décline l'invitation. Je rentre à mon hôtel. Je me dilue dans la ville.
Pour m'y perdre. Y disparaître. Je suis le personnage d'une fiction.
Dans un décor de cinéma. Il n'y a rien de vrai. Tout ça, c'est du cinoche.
On ne m'a pas arraché le cœur. Au bord d'une piscine. Dans le Luberon.
Dans la salle obscure, quelqu'un dit à son voisin que je l'ai bien cherché.
Forcalquier. Le trajet jusqu'à la gare. Le retour en train. La poitrine crevée.
C'était vrai. J'avais déconné grave. Assumant mes désirs comme mes addictions.
Les rencontres d'un soir. Les relations sexuelles. A l'aveugle. Les one-night.
Quand je me retrouvais seul. Et que j'avais besoin de chaleur ou bien de chair humaine.
Le voisin prend mon parti et répond : " Je ne suis pas d'accord, il a été honnête.
Il a été sincère. Il n'a jamais trompé personne. Il n'a jamais caché ses frasques. "
Ce fut bien le problème et ce que j'ai payé.
Je suis arrivé à l'hôtel trempé comme une soupe.
Le veilleur de nuit me regardait goutter sur l'épaisse moquette rouge de l'entrée.
M'adressa un sourire un peu flou, hésitant, comme on en fait aux rescapés d'un naufrage.
Ne sachant pas s'il fallait se réjouir ou me plaindre. Avec une expression d'impuissance.
Cheveux mouillés, je ruisselais, gêné d'inonder son petit hall, quand il aurait fallu tout essorer.
J'ouvrais mes mains, le cou dans les épaules, dans une posture comique,
qui semblait demander ce qu'il fallait faire, avec une gentille grimace de circonstance.
Ses yeux écarquillés et songeurs répondirent sans un mot que ce n'était que de l'eau,
que ses tapis sécheraient, et qu'il valait mieux que je me déshabille dans ma chambre.
J'ai pataugé jusqu'à l'ascenseur. " Si vous avez besoin de quelque chose, quoi que ce soit... "
J'ai remercié le réceptionniste depuis la cabine avant que la porte ne se referme sur moi.
Arrivé dans ma chambre, je vide mes poches. Je me retrouve en caleçon.
Je file à la douche. Comme si je n'avais pas eu ma dose. Besoin d'eau claire.
Jane Birkin. Le concert. Le Drake. Ce regard. Ce désir. Et ma bague au doigt.
L'eau coule sur mes yeux fermés. La pression est faible. Je suis dans les étages.
Mais cette eau me fait du bien. Semble moins polluée que celle de Park Avenue.
Je me sèche les cheveux avec une serviette en éponge. Une autre nouée sur les hanches.
J'allume la télévision en signe de résignation. Je suis fatigué. Il est temps de se détendre.
La fenêtre à guillotine. J'ouvre. J'y fume ma cigarette. Aux sirènes de police.
Au bruit, plus fort que celui des moteurs, que font les pneus des voitures sur l'asphalte mouillé.
Je suis une pute. Un petit allumeur. J'étais allé trop loin. Pouvais faire espérer n'importe quoi.
Voilà. J'aime séduire. Me sentir désiré. Cela me joue des tours. Et me culpabilise.
Le gars se penche sur son voisin à nouveau : " qu'est-ce qu'on en a à foutre, franchement,
des scrupules de ce petit merdeux qui se croit irrésistible ? S'il croit qu'on va le plaindre.
- Eh bien, il a de l'affection et de la tendresse pour son ange gardien qu'il adore, mais...
- La confusion des sentiments, hein ?... Ben voyons... c'est commode.
Et assez insupportable. En plus d'être chiant. "
Demain, je dois prendre mon avion à Kennedy pour rentrer en France. En fin de matinée.
J'ouvre ma besace pour vérifier les horaires sur le billet. Qui est rangé dans mon organiser.
Mon organiser. Qui est rangé dans ma besace. Que j'y avais rangé. Que je n'y trouve plus.
Un regard rapide autour de moi. Je me laisse tomber sur le bord de mon lit.
J'avais oublié mon organiser au Swissotel, au Drake, sur la 56ème.
Et mon billet retour était dedans.
Entre Toulouse et Los Angeles, autant dire qu'il y avait de la distance.
Autant en kilomètres qu'en fuseaux horaires.
Et je n'y pensais plus vraiment lorsque je sortais ivre, rue de la Pomme,
aux petites heures du matin, seul ou accompagné, avec un corps évaporé.
Evaporée aussi la frustration de ne pas être avec la personne que l'on aime.
" Tu me manques. Tu reviens quand ?... " Bon sang. Cela pouvait-il m'écorcher la gueule ?
Je disais simplement. " Oui, je suis sorti. Toute la nuit. Je suis rentré chez moi avant midi. "
Parfois, le scénario était plus difficile à expliquer. Quand j'avais eu un choix préalable à faire.
Fallait-il être honnête ou éviter de faire du mal ? J'avais pris le parti d'être honnête.
" Je me suis réveillé chez quelqu'un. Je ne sais pas qui c'est. Et je n'en ai rien à foutre. "
Je savais que je venais de placer un uppercut qui allait rendre la suite bien dérisoire.
" Je n'en ai rien à foutre parce que c'est toi que j'aime. Je t'aime. Mais tu n'es pas là. "
La violence du coup de poing, bien qu'à distance, empêchait d'entendre ce qui pouvait suivre.
L'aveu de mes sentiments, les plus sincères de la terre, n'avait plus aucune valeur.
On en restait à la première information. Quand la seconde la rendait encore plus cruelle.
La Californie. C'était l'autre bout de la terre. " C'est avec toi que je veux être... "
Quand je n'avais plus les moyens de sauter dans un avion sur un claquement de doigts.
Sans doute. Il y avait du dépit amoureux. De ma part. Je le sais. Dans ma conduite.
Lorsque je vivais mal que le boulot passe avant moi. Lorsqu'il y avait une carrière à défendre.
Et que cette ambition, parfaitement légitime, nous prenait un temps que je trouvais précieux.
Le décalage n'était pas horaire. Quand nous ne vivions pas du tout sur la même planète.
Et je buvais mon ressentiment. M'abaissais à ce qui était un chantage affectif des plus puérils.
" Si tu me laisses une seconde, je m'en irai courir le monde, car tu sais je suis infidèle... "
Véronique Sanson, sors de ce corps. Etre honnête me paraissait être un gage de respect.
Ne pas prendre les gens que l'on aime pour des imbéciles. Dire la vérité. Pour la confiance.
Etre infidèle, peut-être, mais ne pas tromper. Ne pas trahir. Ce qui était plus grave à mes yeux.
" Je n'aime que toi, je t'aime, je t'aime. Et je t'aimerai toute ma vie. "
J'avais le temps. Petit-déjeuner sur le pouce. Mon bagage est prêt.
J'allais passer au Drake pour tenter de récupérer mon billet.
En cas d'échec, j'aurais de la marge pour voir à l'aéroport ce qu'il était possible de faire.
Je ne pouvais pas repousser mon retour. Ne serait-ce que parce que je n'avais plus d'argent.
Il faisait beau. Difficile de croire que la fin du monde avait eu lieu quelques heures plus tôt.
Nous étions loin de l'orage spectaculaire de la nuit passée. Le ciel était parfaitement dégagé.
Mes vêtements étaient secs. Le soleil brillait. Tout était de bon augure.
Check out. Je traverse Manhattan. Direction Central Park. Début du marathon.
Je fais irruption dans le lobby du Swissotel où je me trouvais la veille au soir. Le Drake.
Ce très beau building qui fut détruit depuis. Où j'explique la situation au concierge.
Nous sommes dans les beaux quartiers. Le personnel ne vole rien.
Ou ne fait pas semblant de n'avoir rien trouvé. Tout ce qui est trouvé est gardé.
Je donne un maximum de détails sur mon organiser et ce qu'il contient.
Qu'il n'y ait pas de doutes possibles.
" Je vais voir au coffre. "
J'attends au bar, l'œil sur la montre.
J'essaie de me convaincre que le dénouement sera celui du scénario le plus simple.
Ils ont trouvé mon agenda. Le billet est toujours à l'intérieur. Et je file à Kennedy.
" Mais... qu'est-ce que tu fais là ? Tu as dormi ici ?... "
Je reconnais la voix. Et je tremble sur mes guiboles. Ce n'est pas l'ange gardien.
" Oh... Non. Pas du tout ! " Je ris de l'image échevelée que je vais donner de moi.
" J'ai oublié mon organiser ici, hier soir et... mon billet d'avion est à l'intérieur, et...
- ... tu as ton avion tout à l'heure...
- C'est ça... Le concierge est en train de vérifier s'ils ont trouvé quelque chose.
- S'il ne trouvait rien, ce serait plutôt bien. Tu resterais un peu à New York... "
Le regard est aussi insolent que la veille. Et j'ai du mal à le soutenir.
J'ai pesé mes mots et, droit dans les yeux, j'ai trouvé le moyen de le dire. " J'aurais adoré. "
A suivi une explication vaseuse. Enfin, il fallait que je rentre en France de toute façon.
Tout était confus. Jusque dans mon propos. On s'amuse de mon trouble et cela m'agace.
Non, je n'ai pas passé la nuit ici avec qui vous croyez.
Oui, j'aurais adoré passer quelques jours de plus à New York.
Quand je ne sais plus si je souhaite vraiment que le concierge retrouve mon billet.
D'ailleurs, les dés sont jetés. Il revient avec mon organiser dans les mains.
Et mon retour pour Paris.
Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan