Les jambes portent encore le corps de façon hasardeuse.
Il y a des trous d'air. Dans la tête. Comme si le sol s'ouvrait sous ses pas.
Une démarche proche de celle du gars bourré qui doit se concentrer pour avancer,
aller droit, ne rien laisser paraître, mettre un pied devant l'autre, et tenir l'équilibre.
C'est qu'il lui faut manger. Le ventre vide, la tête vide, laissant la place à deux choses.
La honte. Et la paranoïa. Quand il lui semble que tout le monde sait. Voit. Et juge.
Dix centimes suffiraient à acheter une baguette courte qu'il a repérée à 65 centimes.
Dans une boulangerie du boulevard. Un peu loin d'ici, mais enfin. Accessible à pied.
Il se dit qu'il galèrerait moins en intégrant une bande de punks à chiens ou de mendiants.
Qu'il y aurait une solidarité, un moyen de rendre des services, de filer un coup de main,
et d'être en position d'en demander en retour.
Il doit s'arrêter. Proche de l'évanouissement. S'arrêter quelques secondes.
C'est comme s'il s'était vidé de tout son sang en un claquement de doigts.
Mais il se reprend. Il revient à lui. Appuyé au réverbère auquel il s'est agrippé.
Comment en arrive-t-on là ? Que s'était-il passé au juste ?
Sa bouche est sèche. Comme du carton. La langue collée au palais.
Il a du mal à déglutir. Combien de jours peut-on tenir sans manger ?
Il boit. De l'eau. Il boit de l'eau pour ne pas mourir de soif.
Mais son corps, il le sent, ne peut s'en satisfaire.
Comme il se moque bien des problèmes d'orgueil et de culpabilité.
Besoin de protéines. Il pourrait se prostituer pour une entrecôte.
Mais dans son état. Qui paierait pour avoir une relation avec un tel débris.
Il reprend sa marche, avec des gestes bizarres, comme s'il marchait dans la neige,
comme s'il ne trouvait pas le contact du sol au moment escompté.
Problèmes d'anticipation. De synchronisation. Dont il est parfaitement conscient.
Au coin des yeux, il sent une tension. Vers l'extérieur. Comme si la peau était tirée.
Comme si les paupières avaient fondu le long de ses sourcils.
Sans parler des taches lumineuses qui dansent comme des lucioles. Par moments.
Il marche, obsédé par les dix centimes qui lui manquent. Qu'il n'ose pas demander.
Pourrait-il trouver une pièce par terre ? En découvrir une, oubliée, dans un horodateur ?
Il ne se sent pas d'entrer à La Poste pour vérifier dans les bacs des distributeurs.
Les machines d'affranchissement en libre-service où il achetait ses timbres.
Non. Il trouvera peut-être par terre. Par hasard. Comme ici. Voilà. Ici...
Il a repéré la couleur d'une pièce de monnaie. Il s'est arrêté. Regarde autour de lui.
S'assure qu'on ne l'observe pas. Pense à une chose idiote mais qu'il va faire quand même.
Lâcher son briquet par terre pour justifier de se baisser et de tendre le bras et la main.
Expliquer ce geste de ramasser quelque chose. Il prend le briquet qu'il a laissé tomber.
Et une belle pièce flambant neuve de cinq centimes d'euro.
La faim, à ce stade, c'est comme un coup de genou dans les couilles.
La douleur se fait sentir ailleurs qu'à la zone d'impact, ailleurs qu'à l'endroit concerné.
Il s'étonnait de ne pas avoir mal au ventre, comme il avait habituellement,
lorsqu'il avait sauté un repas ou qu'il avait tardé à s'octroyer une pause déjeuner.
Cet espèce de vide, et ces contractions, avec des sensations de brûlures,
accompagnées de ces bruits que l'on tente de réprimer en cours ou au théâtre.
Le corps avait renoncé à ces signaux qui s'avéraient être ceux de l'impatience
d'un organisme bien nourri, qui sait qu'il sera entendu et soulagé dans la demi-journée.
Il s'en étonnait en effet, il n'avait plus la sensation de faim. Aucune douleur abdominale.
Les signes se multipliaient ailleurs. Des signes de fatigue, d'épuisement, et de désordre.
Problèmes de compréhension. De concentration. La parano. Cela lui rappelait le shit.
Les jambes en coton. Problèmes de mémoire et de langage. La bouche pâteuse.
Ce qu'il fallait de désoeuvrement pour prendre du plaisir à de telles sensations.
Fumer un pétard, entre amis, pour découvrir cet état second, que l'on trouve si drôle,
cette perte de contrôle géniale, qui est celle d'un corps en train de mourir de faim.
Il dut un moment s'arrêter de marcher pour pouvoir réfléchir à une seule chose à la fois.
Faire ce calcul mental qui lui prenait la tête. Il avait 55 centimes. La baguette est à 65.
Il lui en manquait dix. Et en avait trouvé cinq. Il n'avait plus à trouver dix centimes.
Que d'efforts, qui n'avaient peut-être pas duré aussi longtemps qu'il l'imaginait,
pour être au clair sur l'idée qu'il n'avait plus qu'à trouver cinq centimes pour son pain.
Le temps que cela lui avait pris lui parut infini. Quand la faim allonge les secondes.
Qu'elle allonge les minutes. Et les heures. Et les journées entières.
Plus encore que l'ennui. La faim amplifie et déforme tout.
Si seulement il avait pu retrouver son assurance d'autrefois...
Sa démarche naturelle, son sourire franc, son regard et sa voix.
Il aurait pu demander un euro à n'importe qui, on le lui aurait donné sans hésitations.
En confiance. Sans peur d'être agressé ou harcelé. Quand on ne prête qu'aux riches.
Une phrase pour expliquer la situation, ridicule, un brin embarrassé, et le tour était joué.
Une vieille dame à la caisse de la supérette, une jeune femme dans les quartiers chics...
Il aurait eu l'air de demander un service, pour dépanner, plutôt que la charité.
Les regards qui se posaient sur lui, quand le sien était devenu fuyant, ne l'encourageaient pas.
Il rasait les murs et aurait voulu devenir invisible. Quand il ne pouvait se cacher nulle part.
Oui mesdames, c'est un fait. Quand un homme prend un coup violent dans les testicules.
Une chose très à la mode dans les comédies et les films d'action des Années 80.
Où il fallait chaque fois qu'un type se prenne, à un moment ou un autre,
un bon coup de pied dans les "parties", pour faire rire ou pour faire grimacer le public.
L'homme en question n'a pas mal aux testicules. Il a mal à l'aine, au bas-ventre.
Sur le haut des cuisses. Avec des sensations jusque dans les bras. Diffusées partout.
La douleur est répandue ailleurs. Ce qui doit bien trouver une explication. Que je n'ai pas.
Ici, c'est la même affaire. D'autant plus quand le corps se dématérialise un peu.
Qu'il perd la perception du froid, du chaud, de la fatigue. Comme une personne très âgée.
Il comprend tout à coup pourquoi les clochards portent des doudounes même en plein été.
Couverts comme en plein hiver. Lorsque bien des vieux font de même. Ignorant la chaleur.
Il avait pourtant pris le soin de boire. Et de dormir. Lorsque son sommeil devenait profond.
D'abord agréablement. Puis dangereusement profond. Aux portes d'une menace.
Celle de ne pas se réveiller.
Malgré ce sommeil supposé être réparateur, il avait tous les symptômes de la fatigue.
Comme s'il n'avait pas dormi, précisément, depuis plusieurs jours ou plusieurs nuits.
Vertiges. Phosphènes. Il s'arrête brutalement dans sa marche et fait demi-tour.
Disparaît dans la première rue adjacente. Jean-Christophe. Un ancien collègue.
A qui il ne voulait pas parler. A qui il ne pouvait pas parler.
Comment peut-on en arriver là ? Que s'était-il passé au juste ?
" Jean-Christophe, comment vas-tu ? Dis-moi, je suis dans une merde noire, et...
je me disais que tu pourrais peut-être... " Que tu pourrais peut-être quoi ?
Comment demande-t-on de l'aide ? Comment fait-on ? Bonté divine...
Il marcha assez longtemps pour sortir de la ville. Sortir de son étau.
Arriva dans un quartier résidentiel tranquille, où la pression était moindre.
Put même trouver un endroit où s'asseoir. Dans un petit jardin public. Sur un banc.
Une cigarette à peine fumée était à ses pieds. De quoi tirer quelques lattes.
C'était mieux que tous les mégots ramassés jusqu'à présent.
Il prit son briquet et alluma la clope d'un autre.
Que risquait-il à ce stade ? Un herpès ? Au point où il en était...
Ce n'était pas tant le manque du tabac. Ni pour couper la faim qu'il ne ressentait plus.
C'était pour le geste. Un homme fume une cigarette sur un banc. Une normalité.
Un geste socialement reconnu. Auquel il ajouta celui de consulter son téléphone.
Qui n'avait plus de forfait ni de carte SIM depuis longtemps.
Il s'inventa même une identité. Un petit scénario. " J'attends quelqu'un " se disait-il.
Pour les quelques personnes qui passaient par là, il joua son rôle avec sérieux.
On le retrouva sans vie le lendemain matin.
Philippe LATGER
Août 2012 à Perpignan