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2012

Une seule cigarette

Publié le

La frontière est partie en fumée.
Aux assauts de criminels pyromanes ou de simples fumeurs inconscients.
Des bombardiers à eau d'une nouvelle génération tournaient dans le ciel.
Que nous regardions passer de la terre sans nous épouvanter,
puisque c'est un bal habituel en été, que le feu avait pris à Bouleternère,
et que nous étions occupés à faire la fête en famille.
Sans nous douter que des gens pouvaient perdre la vie en essayant de fuir.
Figueres. La Jonquère. Le Perthus. Portbou. Un père et sa fille de quinze ans.
La chaleur sur mes pierres me montrait un autre visage, et ses capacités,
quand un simple mégot mal éteint peut semer la panique et l'effroi.
La Tramontane furieuse d'un dimanche de juillet comme ultime carburant.
D'une activité opportuniste qui ignore celle des humains et la valeur d'une vie.
Les Albères et ses chênes. Les Pyrénées en flammes. Jusqu'aux vagues d'un port.
L'Alt Empordà ravagé par une simple cigarette.
Quand le cœur d'un vieil homme s'est arrêté se pensant pris au piège.
L'été est bien cruel. La chaleur assassine. Et l'homme inconséquent.
Quand mille autres se battent pour sauver des personnes et des biens.
Contenir le péril. Ecraser le danger. Sous des tonnes de flotte.
Le soleil tout à coup porte une ombre inquiétante aux menaces qu'il profère.
Sur mon pays en proie au chaos.
Nous nous réveillerons sur un décor lunaire. Calciné.
Avec l'odeur de cendres et de désolation. Sur des milliers d'hectares.

Au milieu des cadavres, des blessés, et de bien des héros.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Deux âmes

Publié le

Rien ne vaut le café. Le tabac. Le soleil et ta peau.
Rien ne vaut le sel de la mer sur la mienne.
Rien ne vaut tes baisers. Tes caresses. Quand il fait beau et chaud.
Que l'horizon délivre des plaisirs de vanille, de corps déshabillés,
de désirs qui scintillent sur les eaux de la baie.
Rien ne vaut la douceur de tes lèvres pulpeuses.
Les agrumes juteux aux pressions hasardeuses.
Et l'érotisme absurde de tout ce qui arrive quand on est amoureux.
Rien ne vaut ta silhouette. Ta démarche. Ta main portée au front.
Ton regard qui me cherche. Et ta voix dans l'oreille qui me fera bander.
Rien ne vaut le matin, le midi, ou le soir. Rien ne vaut la nuit claire.
La paresse des draps. Ce que nous mangerons. Ce que l'on attendait.
Ce que l'on peut rincer sous la douche aux havres de mollesse.
Le menton dévoré jusqu'au cou. La tendresse. De la chair embrassée.
Que j'enveloppe encore. Pour la faire pénétrer, la prendre et l'épouser.
Rien ne vaut l'appétit que l'été nous réserve.
Les ombres aphrodisiaques. La lumière lascive.
Et le bonheur obscène des amants qui se servent.

Rien ne vaut les amours consommées.
Dans le noir. Dans l'urgence. Ou à la vue de tous, en plein rush, en plein jour.
Démangeaisons de bouches avides et de mains paniquées dans un coin d'impatience.
Où la nuit devient sombre comme tes yeux brûlants qui mettent le feu aux poudres.
Font sauter des barils et les bidons d'essence. Et que mon cœur explose.
L'incendie avale des hectares de forêt qui deviendront fertiles.
Rien ne vaut le silence d'après la catastrophe.
La nature renversée. Qui veut bien lâcher prise ou reprendre son souffle.
Rien ne vaut ce frisson que j'ai vu dans ton buste. Dans ton rire nerveux.
Dans tes poings refermés. Dans ton front tout froissé aux douleurs fantastiques.
Qui ne m'inquiètent plus à l'air énigmatique qui semble remercier.
Je ne suis pas certain de ce qui s'est passé.
Quand tes yeux qui me couvent ne se ferment qu'à cette chair de poule
qui te parcourt encore aux endroits où la peau est à peine effleurée.
Rien ne vaut d'être deux. En confiance. Jusqu'aux extrémités.
Dans ce qu'il faut de constance et d'amour pour une intimité.
Rien ne vaut la fusion qui survit à l'étreinte.
Ni l'étreinte qui perdure aux corps qui se détachent.

Dans la brume de soi qui perle sur les tempes et flotte entre deux mondes.
Rien ne vaut d'être toi le temps d'une seconde.
Pour comprendre que rien ne peut être enfermé.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Le possible

Publié le

Des retrouvailles avec Voltaire.
Et une rencontre avec Goethe.
Il y a des journées pires que cela.
Parfois, les morts nourrissent au moins autant que les vivants.
On s'occupe de moi. Et je ne mange pas que du cheval.
Lorsque la découverte du Serpent vert fut le temps d'une révélation.
Je regarde mon décor différemment. Parce que je suis différent.
Parce qu'à cette lecture, j'ai changé. Comme on change à chaque rencontre que l'on fait.
Un simple texte comme paratonnerre. Où la foudre est venue s'abattre. Eblouissante.
Avec une part penaude en moi, confuse, embarrassée à ce constat.
J'ai attendu près de quarante ans pour apercevoir la lumière de Goethe.
Et pour tomber amoureux de lui.
Je sors du livre avec un soupçon d'ébriété.
Comme on sort d'un bon repas. Avec le corps aussi repu que l'âme.
Quand je sens physiquement un changement dans l'ensemble de l'être.
Comme je n'en avais pas connu depuis les Nourritures Terrestres.

C'est amusant de retrouver la candeur de l'adolescence.
Amusant et troublant. Troublant et émouvant. Bouleversant pour tout dire.
Comprendre que la vie devant vous ne fait que commencer vraiment.
Que vous n'êtes arrivés nulle part. Quand vous n'avez pas fait seulement le premier pas.
Je regarde la cathédrale au tourment d'un ciel qui semble décidé à tourner à l'orage.
Me rends compte que je n'ai fait que flotter sans m'être jamais réellement mis en marche.
La sensation est ingrate. Furieusement objective. Implacable.
Mais l'idée de l'échec ne tient pas aux enchantements des préliminaires.
A l'euphorie qui me gagne avec la certitude d'être au départ de quelque chose.
Je suis lourd d'un texte que je viens de dévorer, pèse de toute ma masse décuplée,
et me sens plus léger que jamais, même aux forces de l'attraction qui n'ont pas dû changer.
Dans l'escalier qui me conduit à la rue. Dans la rue qui me conduit à la place.
Je ne suis pas le même homme que celui qui s'est réveillé ce matin.
Il y a quinze jours, on nous a annoncé que l'on avait détecté le boson de Higgs.
Qui n'est pas l'aboutissement de recherches mais le début de nouvelles.
Et dans mon CERN intérieur, je suis comme vous sur le pas de la porte.
Je regarde le ciel en souriant. Et c'est fait. J'ai décidé d'entrer.

Il est sans doute plus intéressant d'exister que de vivre.
Et il n'y a pas meilleur moyen d'exister que d'apprendre.
Il ne s'agit pas d'apprendre à le faire. Quand exister ne s'apprend pas.
On peut apprendre à vivre. C'est une autre affaire. Mais je n'en suis pas là.
Apprendre. Voilà une chose plus fiable que comprendre.
Quand on peut encore apprendre de ce que l'on ne comprendra jamais.
Comprendre est à juste titre associé à l'intelligence.
Mais l'intelligence, très utile pour vivre, ne l'est pas pour exister.
Et il faut sacrifier autant d'orgueil que de certitudes pour être plus encore que ce qu'on est.
Ce n'est pas une ode à l'humilité, dont je suis dépourvu comme tout être humain.
Mais un chant à la curiosité pour tout ce que le monde propose.
A la disponibilité pour tout ce qui nous est permis d'observer.
Lorsque tout participe à ce que nous sommes.
Y compris ce dont nous n'aurons jamais conscience.
Un texte ou un auteur mort depuis fort longtemps ne changent pas la réalité,
pas plus que les découvertes concernant la physique quantique,
et pourtant une chose apparaît, capable de la changer sensiblement. Et merveilleusement.
Le possible.

Avoir appris donne un sentiment à la fois de puissance et de responsabilité.
Exactement comme lorsqu'on tombe amoureux ou que l'on devient parent.
Et si tout pouvoir a son ivresse, celui-ci a la sienne.
Celui de s'être enrichi sans n'avoir volé personne. Le pouvoir de savoir.
Comme à la rencontre d'un ami, ou d'un amour, le champ de vision s'élargit.
Sur le monde qui nous entoure comme sur nous-mêmes.
Plus que des découvertes réelles, il s'agit de confirmer ce dont nous avions l'intuition.
Quand il y a peu de surprises à se découvrir soi-même, sauf celle d'avoir pu tarder à le faire.
Je connaissais Goethe avant de le lire. Et c'est ce qui a réveillé en moi une telle émotion.
Comme on connaissait le boson de Higgs bien avant de le trouver.
Comme je te connaissais avant de te rencontrer.
Tout est là. Depuis toujours. Quand il s'agit simplement de dénouer le bandeau sur nos yeux.
Apprendre n'est pas découvrir des données mais en prendre possession. Les acquérir.
Faire le choix d'en faire quelque chose. Pour soi et pour les autres.
A chacun, en conscience, d'en faire des armes ou des outils.
Quand elles devraient dans les deux cas n'être utiles qu'à construire.
Les connaissances nous nourrissent autant qu'elles nous constituent.
Et je parle aussi bien de notions que de personnes.
Dont nous sommes tous faits.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan  

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Bain de mer

Publié le

C'est un bleu marine strié d'argent et de turquoise.
Des cannelures de lumière dans une toile souple de Klein.
Gaufrée de vagues comme si l'air circulait en-dessous.
Et le bleu marine tranche sur le bleu azur.
Puisque mer et ciel ont leurs couleurs propres.
Aux heures du soir où elles ne se confondent pas.
J'ai pris la place que je prenais déjà trente ans plus tôt.
A ce détail près que ma mère n'est plus là pour m'y accompagner.
C'est exactement la même plage. Le même sable. Les mêmes montagnes sur l'Espagne.
Ste-Marie est restée intacte. Protégée par l'embouchure de la Têt qui la sépare de Canet.
J'ai déployé ma serviette d'éponge noire. Moulé mon sexe et mon cul dans un slip de bain.
Un autre Klein a laissé son nom en petites lettres sur le lycra près de ma hanche.
Dans des couleurs de charbon qui enrobent tout ce qui se veut viril ou intime.
J'écarte mes cuisses pour encadrer la mer, redressé sur mes coudes,
offert au soleil et à l'iode, toisant quelques voiliers blancs qui longent la côte sagement,
et laisse mes épaules brûler à cette lumière déclinante dont la chaleur ne faiblit pas.
Une main passe dans mes cheveux. Comme une brise venue du large.
Je finis par me lever pour aller m'y plonger. Je m'avance vers elle.
Avec cette démarche de cow-boy que l'on a tous quand on va près de l'eau.
De petits galets par nuées se déplacent à chaque nappe d'écume.
La mer m'arrive aux chevilles, aux mollets, aux genoux, je ne m'arrête pas.
Elle est chaude. Et je m'y enfonce comme dans les eaux du Gange.
Je marche vers l'horizon avec la détermination du suicide.
Et, comme je faisais à huit ans, à neuf ans, je disparais sous l'eau après une inspiration.
Et je nage. Le plus loin possible. Le plus longtemps possible. Sans mur opposé à trouver.
Ce n'est pas la piscine. La Méditerranée. J'avance dans les eaux de ma mère.
Les yeux ouverts. Je suis dauphin. Poisson. Requin. Baleine. Mammifère.
J'ai des nageoires et je vole avec des frères manchots et des bancs de barracudas.
L'apnée ne me fait pas souffrir. Je n'y pense même pas. Je profite des forces et des courants.
Le corps opportuniste. Qui s'adapte et se fond. Qui se fraie un chemin. Vers l'ailleurs.

Expulsé pour reprendre ma respiration.
Un coup d'œil pour appréhender la distance de la plage.
Et sur le dos, mes efforts sont minimes. Quand ce sont les vagues qui me ramènent au rivage.
Je n'ai jamais su nager le crawl. N'ai jamais eu cette rage de Johnny Weissmuller impatient.
Même s'il y a toujours du Tarzan en puissance au moment de sortir de l'eau.
Réajustant son slip ou se pinçant le nez, avec la démarche incertaine de l'enfant mis au monde.
M'extirpant de mon bain, je titube sur le sable, comme un boxeur groggy.
Mouché par les vagues et les yeux plein de sel. Le soleil en pleine poire.
Je m'étale sur ma serviette et je peux respirer. Abandonné au ciel.
Des désirs sexuels sont palpables. Et je dois contrôler les miens.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Le blé dur

Publié le

Les cheveux tondus. Comme autant de petits fils métalliques.
Qui au plat de la main massent autant sa paume que le cuir chevelu.
Le sabot est passé autour de l'oreille. Rajeunir un visage qu'il fallait retrouver.
Ce sont autant d'aiguilles qui se font râpeuses au passage des doigts.
Au-dessus de la nuque. Où chaque caresse crée un courant électrique.
Etendu sur le divan, sur le ventre, la tête dans l'ordinateur.
Mes mains sont faites pour la boîte crânienne que je veux malaxer.
Sous mes ongles, les coussins et leurs terminaisons nerveuses
veulent parcourir ce champ d'acuponcture, au blé dur capillaire.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan 

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Plaisirs salés

Publié le

Les yeux ouverts, j'avance sous l'eau.
Je fais une première longueur dans une boîte de mosaïque bleue.
Arrivé au bout en quelques brasses, je me retourne, plaque mes pieds au mur,
genoux fléchis, et me détends, comme un ressort, pour revenir au point initial.
Mon corps apprécie que je lui permette ainsi de s'étirer dans son élément.
Sans venir chercher une respiration à la surface, il trace sa route comme un missile,
trouvant son couloir aérien au gré des ondes, quand des muscles dans les bras,
les épaules, dans le dos, se réveillent avec bonheur, en douceur,
et je parviens déjà à l'échelle qui m'annonce ma deuxième longueur.
La lumière est magique. Elle me dit que nous sommes en juillet.
Et le fumeur se rappelle soudain que l'enfant faisait mieux. Qu'il tenait plus longtemps.
Le défi est lancé. J'ai encore des réserves. Je me retourne. Une impulsion sur le mur.
Et je repars, plus pour profiter de mon plaisir que pour tester mes poumons.
De nouvelles brasses sous-marines, où j'oublie le présent de presque quarante ans.

L'autre plaisir consiste à se tenir debout sur la margelle. Encore ruisselant.
A s'envelopper dans la serviette ou à se sécher au seul soleil.
J'aurais pu craindre, avec une coquetterie un peu idiote en présence de mes nièces,
d'avoir à masquer au mieux l'épuisement, quand j'aurais pu souffler comme un bœuf,
et que je n'aurais pas aimé montrer combien l'âge avait fini par me diminuer.
En l'occurrence, mon dandysme viril ne fut pas affecté, lorsque je me sentais bien,
et que mes nièces n'avaient pas vraiment remarqué ni mon zèle ni ma performance.
En attendant, le fumeur était rassuré. J'avais gardé l'amplitude de mes capacités.
Celle de l'enfant de huit ou dix ans. Et je le saluais bien bas en reconnaissant son empreinte.
Je le remerciais d'avoir été doté de sa condition physique, qui me laissait de bons vestiges.
Et m'avait permis d'être si paresseux toutes ces années dans l'entretien d'une musculature.
Je savais l'avantage que c'était de ne pas avoir à surveiller ni mon poids ni mon corps.
Que je livrais à lui-même. Au soleil. Au simple plaisir de reprendre son souffle.
Exposé au sas qu'est la sortie de l'eau, au contraste avec l'air et sa chaleur d'étuve.
Je respire des pins dont je connais l'essence. Les odeurs de l'été.
Quand je mourrais d'envie de pouvoir trouver là quelqu'un à embrasser.

La journée en famille. Qui finissait de me connecter au passé prestigieux.
Petit prince qui bien sûr, refusait d'être un homme, au sens où on l'entend.
Je n'étais pas venu par mes propres moyens. Avec ma voiture. Ma femme et mes enfants.
Quand je suis toujours l'adolescent volage qui n'aime que l'amour et rêve encore sa vie.
Un père comme dieu, une sœur en vestale, je me retrouvais là, avec l'idée étrange
que mes nièces elles-mêmes étaient plus accomplies et adultes que moi.
J'embrasse la piscine où je vois Barcelone et mes premiers plongeons.
La baie entre les arbres et le bleu diabolique du bonheur triomphant.
Je ne me lasse pas des reflets qui dansent comme autant de flammèches.
A cette surface faussement paisible. Toujours en mouvement.
Au bord de ce rectangle où je me tiens debout.
Le bassin que je quitte finalement pour rejoindre la table et venir déjeuner.
Quand l'Espagne a toujours eu son lot de baignades. Et de plaisirs salés.

Comme à Bompas, à Toulouse, ou à Castelldefels,
les sensations estivales auront le même effet.
Comme à quinze ans, à vingt ans ou à trente.
Celui d'imaginer l'amour à consommer.
Quand dormir et manger, quand nager et bronzer,
sait mettre tout un corps en position d'aimer.
Mai, juin et juillet sont les plus érotiques.
Quand août déjà plus sombre, préfère la mollesse de la mélancolie.
Je n'ai manqué de rien, aux années précédentes, comme je suis heureux,
quand je ne suis pas seul, mais les histoires qui existent n'empêchent pas le désir.
Il sait prendre des formes, sans noms et sans visages, qui me séduisent autant.
C'est déjà un bonheur d'en rêver un parfait. D'avoir la liberté de tout imaginer.
Le soleil aux épaules, je peux tout dévorer. Ancré en Catalogne où tout est imprimé.
Je fantasme l'amour qui m'attend pour la sieste. La soirée qui viendra pour nous réincarner.
J'ai le choix des regards et celui des sourires.
Quand certains, je le crains, me hantent plus que d'autres.

Tout est d'un calme olympien. Qui ne m'angoisse pas.
Le jour s'en est allé briller sur l'Atlantique.
Sa traîne s'amenuise à l'intérieur des terres,
en lueurs qui s'épuisent à l'horizon cratère qui a mangé le soleil et les restes du jour.
C'est la nuit qui s'installe. Je l'accueille en silence. Puisqu'est venu son tour.
L'air qui vient en caresses est devenu moins chaud pour effleurer ma peau.
Et des coups de soleil qui cuisent sur mes cuisses et mes abdominaux.
Voici d'autres frissons. Voici d'autres voluptés. Que je connais d'avance.
Assis sur la terrasse j'observe les bateaux qui s'effacent en douceur,
aux noirceurs qui avancent et auxquelles répondent les lumières de la côte.
Tout me paraît parfait. Les parfums de résine et le bruit des moteurs.
Des lamparos discrets aux canots des pêcheurs. A la crème hydratante.
Quand je ne sais quel prénom, à mes mains qui me palpent, j'aimerais prononcer.
C'est l'instant idéal pour proposer un drink. Penser un apéro. Grignoter quelque chose.
Je t'imagine toi. Descendant de la chambre et sortant de la douche.
Ta bouche est entrouverte. Tes cheveux sont mouillés.
La soirée est splendide. Et tout peut arriver.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Rosas 

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A la forêt des grues

Publié le

Au noir qui se fait sur des tranches invisibles.
J'interroge un espace qui se fait dans mon crâne.
Qui se prolonge dans la gorge. Dans la cage thoracique.
Je ne sais pas ce qui s'est passé. Je ne sais pas ce qui se passe.
Je ne sais pas ce qui m'envahit soudain.
Au-delà du café, déjà froid, qui dévale la pente.
J'ai ce souvenir étrange. D'avoir aimé. Deux personnes à la fois.
On peut baiser avec tout le monde. Mais aimer. Est-ce possible ?
La façade du Lutetia me revient en pleine gueule.
Le Train Bleu, un matin, dans sa lumière amère.
Avant de repartir. Comme une bulle qui hésite au verre d'un niveau.
Entre deux extrémités venues m'équilibrer.
Incapable de choisir entre l'une et l'autre. J'avais besoin des deux.
Quelle étrange sensation. D'être à la fois comblé, heureux et déchiré.
Paris était aimable. Elle l'a toujours été. Je peux bien l'avouer.
J'ai encore sa pluie froide sur les joues, sur les quais, dans ma démarche inquiète.
Avançant vers un but qui était incertain, n'écoutant que mes tripes ou la curiosité.
L'énergie dans mes jambes était-elle commandée ?
Un gros sac dans le dos. Le marin à bon port.
Quand après l'océan, l'aventure commence.
C'était là, sur la terre, qu'il fallait affronter des tempêtes.
Dont j'espérais sans doute qu'elles ne me fassent rien.
Jouer avec le feu semblait tellement facile.
Je souhaitais le fiasco aussi fort qu'un second coup de foudre.
Lorsque deux vers, soudain, revenus de l'enfance, du piano des quinze ans,
me ramenaient au vibrato serré que je prenais alors pour dire cet état.
Entre deux amours, mon cœur balance...
Une intuition peut-être. Et, façon Julien Clerc, j'en faisais le constat.
Avec ce poids de culpabilité dont on s'arrange quand même.
Bien plus lourd que ce sac traîné en bord de Seine.
Le boulevard St-Germain me posait des questions.  
Quand celle de ma place en est une constante.
Le danger attirant dans sa danse du ventre,
me faisait perdre pied dans un bourbier de charmes.
Au café que je bois me revient ce brouillard.
Cette pluie délicieuse aux situations bancales.
Quand j'étais incapable de choisir un destin.
Qu'ils étaient tous possibles, au Train Bleu, un matin,
où je buvais ma tasse au milieu d'étrangers, méprisant les palmiers,
maudissant mes présages et mon corps dépravé.
Je veux avoir quinze ans. N'en être qu'à rêver.

Au jour qui se fait, je déroule le vieux film.
Des amours avortées et de mes trahisons.
De mes inconséquences et de tous mes poisons.
Quand je peux faire face. Au monstre que j'étais.
Le pire est de comprendre que j'étais convaincu de ma sincérité.
Aussi bien sur Lamarck qu'à la rue de Berri vomissant ma faiblesse.
Je regarde en dedans. Où je recherche une âme. Que je puisse sauver.
Quand le but à atteindre n'était pas de blesser mais seulement d'exister.
Au cœur que j'ai sondé j'ai eu confirmation de la bizarrerie.
Il m'est bien arrivé d'aimer de tout mon être deux êtres différents.
Sans même l'impression d'être un brin schizophrène.
Il y a des choses étranges que nos vies nous apprennent.
Au moment suspendu où mon regard flottait sur des forêts de grues.
Au-delà, sépulcral, je vois le Panthéon. Sa lumière anisée. Tamisée.
Reflétant à merveille l'état de confusion où j'étais embourbé.
Figé à ce balcon. A mes incertitudes. Quand je savais très bien.
Le vrai déluge en moi ne montrait qu'une bruine.
Cette espèce de pluie fine pour cacher mon orage.
Au café que je bois, je revois ces visages.
Qui essayaient de comprendre ce qu'il s'était passé.
On peut baiser avec tout le monde. Mais tromper. C'est impossible.
Des jambes dans les miennes. Et la peau d'avant-bras. Pour des nuits agitées.
Quand je ne pouvais pas m'engager plus avant pour des raisons honnêtes.

Pourtant ivre d'envie et de désirs de mordre. D'emporter le morceau.
De sauter dans ce train. Relevant le défi d'un nouvel aiguillage.
Je vois le Panthéon vibrer dans son nuage.
Au café que je bois, au café déjà froid, je retrouve le goût
de celui du Train Bleu, indécis, délicieux, révoltant mais grisant,
qui me dit que l'on n'aime personne de la même façon,
et que mon cœur, trop grand pour moi comme dit la chanson,
peut aimer violemment deux personnes distinctes.
Au silence qui se fait, j'écoute la clameur des êtres qui me manquent.
Je finis ce café, avalant tout Paris et sa lumière amère.
Avec un vieux sourire qui se le tient pour dit.
Je suis fait pour aimer et ne manque de rien.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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L'information, si elle éclaire

Publié le

Le One-to-One permis par internet. Des infos transmises à l'horizontale.
Comme des traînées de poudre. D'un smart phone à l'autre.
Lorsque les figures du 20h à la télévision n'ont plus aucun pouvoir.
Internet et les écrans mobiles ont fait exploser la pyramide.
Ils ont réduit le temps et l'espace. Détruisant bien des monopoles.
Lorsque nous pouvons être connectés en permanence. Où que nous soyons.
Nous informer les uns les autres. Un post sur FB. Un texto. Un tweet.
Tous journalistes, reporters, espions, paparazzi ou sentinelles.
Quoi qu'il arrive. Une photo. Une vidéo. Et le buzz qui s'en suit.
Lorsque même les chaînes d'info continue sont désormais à la traîne.
Il est fini le temps, devenu archéologique, où Roger Gicquel écrasait les écrits,
en apparaissant seul pour donner la becquée au bon peuple de France.
Dans cette déflagration qui nous abandonne à notre seul libre arbitre,
où nous devons séparer le bon grain de l'ivraie, trier le vrai du faux,
le possible du fantaisiste, le réel de l'improbable, l'info de la rumeur,
lorsque même des médias institutionnels arrivent à se tromper,
la confusion fait boule de neige lorsque tout le monde peut agir, influer,
et que personne n'est responsable de ce qui est propagé.
A l'heure où des assurances, déjà, ont décidé d'intégrer la protection de la vie privée,
de la réputation du cadre moyen comme de l'élève de lycée sur les réseaux sociaux,
dans l'offre des couvertures individuelles, on voit bien l'étendue des dangers.
Aussi vaste que celle des bénéfices évidents.
Puisqu'il y a un progrès indéniable à ne plus dépendre de la seule voix de la télévision.
Des messages de l'Etat comme de ceux de groupes industriels, qui, les uns et les autres,
pouvaient faire l'opinion à leur guise, souvent main dans la main.
Mais la propagande, même fragmentée, reste de la propagande.

Ces avancées technologiques, qui ne marquent que le début d'une révolution en marche,
appuient une dynamique de l'individualisation poussée à son extrémité.
Et c'est ici que réside le danger qui pourrait nous être fatal.
Nous ne devons pas oublier la nécessité du groupe et de la collectivité
indispensable à notre bonheur comme à notre survie.
Ce pourquoi il faut renforcer en parallèle le patrimoine commun.
L'avance fulgurante prise par l'individualisme menace l'équilibre général.
Et nous devons travailler à trouver un moyen de garder un socle partagé,
de valeurs, de règles, de normes, de perception du réel, qui permet une civilisation.
On a vu dans Wikipedia, une volonté pratiquement citoyenne, supposée spontanée,
de démocratiser le savoir de façon participative, où chacun peut apporter sa pierre,
contrôler, rectifier, corriger, quand chacun peut être aussi bien acteur que vigile.
Mais l'humain étant encore incarné sur un territoire défini qu'il continue à habiter,
côtoyant donc de fait ses congénères dans la cité, même si, on peut le déplorer,
il tend à s'isoler toujours plus davantage de l'environnement direct,
il ne peut se contenter de choisir ses amis sur FB, reste confronté aux autres,
et cela demande bien plus qu'un simple contrat social.
La culture n'est pas seulement la musique, les arts plastiques et la littérature.
L'histoire, par exemple, de sa région, de son pays, de l'humanité entière,
permet de se construire soi-même, de se situer dans le temps, l'espace,
comme de se positionner dans le groupe, dans le monde, savoir d'où l'on vient,
comprendre pourquoi ce qui est est, par quel chemin nous y sommes arrivés.
Et il faut compter sur l'école sans doute, devenue plus utile que jamais,
pour fédérer toutes les individualités exacerbées par les nouvelles technologies.
Nous ne pourrons pas faire l'économie d'une source commune de données,
tenues pour acquises, de théories que la science se fera comme toujours un devoir
de remettre en question, puisque le socle n'a pas pour ambition d'être figé,
de perceptions et de définitions de la réalité sur lesquelles il faut bien se mettre d'accord.
Il n'y a pas d'individu sans le groupe et pas de groupe sans conventions.

La première de toutes, on le sait, est celle de la langue.
Pour exprimer ses émotions propres comme ses revendications aux autres,
il reste cette concession à faire de partager les mêmes codes et les mêmes règles.
Se soumettre à la langue du groupe est le préalable à la liberté individuelle.
Et le pouvoir qu'elle donne à l'individu qui la maîtrise vaut bien ce petit compromis.
On tient cette constatation depuis le XVIIIème siècle sans doute,
qui est d'autant plus imposante à l'heure de la multiplication frénétique des médias,
à l'ère de l'instantané et de l'immédiateté où les filtres n'existent pas encore vraiment :
la liberté peut se retourner contre vous-même si vous ne savez pas vous en servir.
Elle peut être votre pire ennemie si vous ne savez pas la canaliser et la contrôler.
Cela tient au fait que l'individu n'est pas seul au monde. Heureusement pour lui.
Et qu'il est de son propre intérêt de savoir respecter la liberté de ceux qui l'entourent.
L'équilibre est subtil, mais il est nécessaire. Pour son propre bien comme celui de tous.
Il n'est donc pas inopportun de proposer à chacun ce qui sera norme pour l'ensemble.
Et ce ne sera pas tyrannique si l'on accepte l'idée de la démocratie.
Chacun reste libre de participer, de contribuer, et en bout de chaîne, d'adhérer ou pas.
Mais il est vital de comprendre que l'intérêt particulier et l'intérêt général
ne sont pas des intérêts contradictoires, lorsqu'ils sont dépendants l'un de l'autre.
Ainsi, je tiens à appuyer ici l'idée qu'il faut plus que jamais investir sur l'école.
Que c'est le dernier lieu, aux mutations de nos sociétés, où l'on peut véritablement
se confronter à la différence, à l'autre, comme aux contraintes et aux contrariétés.
Lorsque sa mission essentielle est précisément de nous apprendre à vivre ensemble.
Voilà le lieu où nous découvrons que nous ne sommes pas seuls,
même à l'abri factice de l'entre soi, et où nous pouvons admettre qu'il est positif
ou juste incontournable, de participer autant à la cohésion sociale qu'à la paix civile.
Voilà le dernier lieu où nous pourrons être confrontés aux autres perceptions du réel,
lorsque la tendance est toujours de se replier sur les nôtres, y compris sur internet,
et où nous pourrons convenir du champ commun des vérités acquises.
Puisqu'il faut comprendre que la réalité même des choses est une vue subjective.
Et qu'il n'y a de réel que ce que nous voulons comme tel.

A ce sujet, j'ai toujours contesté le terme de virtuel associé abusivement à l'internet.
Les relations qui s'y créent ne sont pas plus réduites au possible qu'au coin de votre rue.
Et l'on dépasse le potentiel, largement, aux rencontres, aux correspondances, aux amitiés,
qui peuvent se former à distance sans que les protagonistes ne se soient approchés
matériellement ou physiquement. Le média ne change pas la réalité des choses.
Il ne saurait changer la réalité ni des personnes, ni des informations.
La question n'est donc pas internet, qui n'est pas responsable des dérives observées,
d'autant que ce moyen technique sera tôt ou tard obsolète, il s'agit seulement de nous.
De ce que nous voulons pour nous-mêmes, quel que soit le niveau technologique.
Il s'agit à chaque révolution industrielle de reconfigurer notre manière de vivre ensemble.
Puisque nous sommes condamnés à le faire aussi longtemps qu'il y aura une humanité.
Si la vérité peut être - et doit être sans doute - quelque chose de privé et individuel,
comme tout ce qui relève de la conviction politique ou de la confession religieuse,
la réalité, elle, est la responsabilité de la subjectivité collective.
Elle diffère d'une culture à l'autre, d'une civilisation à l'autre.
Quand elle diffère autant, d'une société à l'autre, au même instant mais en des lieux divers,
qu'au sein d'une même société, au même lieu, au fil des siècles ou des décades.
Ainsi, la réalité des choses, aujourd'hui, est différente en Europe et en Chine.
Le rapport à l'individu, au temps, à la vie, à la mort, au travail, à la famille.
Mais la réalité des choses est aussi différente entre l'Europe du XIXème siècle
et l'Europe d'aujourd'hui, lorsque le temps se charge de modifier nos certitudes.
La terre n'est pas plate. Et c'est elle qui tourne autour du soleil. Sans doute.
Quand nous en sommes à d'autres théories, posées avant d'être abandonnées à leur tour.
Puisque nous sommes, particulièrement en Occident, sensibles à la preuve scientifique.
Mais il est aisé de démontrer que nous tenons pour bases des choses moins objectives.
Dans nos rapports aux autres, au monde, et à notre propre existence.
Même si nous choisissons la rationalité, il s'agit encore d'un choix et donc d'un parti pris.
Ce qui indique combien la réalité ne dépend pas d'elle-même,
mais seulement de ceux qui l'observent pour en faire quelque chose.

Ainsi, je m'amuse des mutations dans le métro ou dans la rue.
Lorsque les gens donnent l'impression de parler tout seul, le portable à l'oreille.
Que chacun communique avec le reste du monde comme ignorant l'environnement direct.
Que l'on peut s'agacer de voir des amis incapables de s'empêcher de répondre à un texto,
comme si tout était urgent, ivres d'un prétendu devoir de réactivité, lorsque vous êtes là,
en face d'eux, supposés partager un moment avec eux condamné à être pollué par l'extérieur.
Il y a bien des changements qui paraissent aussi inconvenants qu'effrayants.
Lorsqu'ils sont plutôt comiques si l'on ne tient pas à les dramatiser.
Ceux qui ont connu l'avant internet et l'avant téléphones portables, dont je suis,
savent en effet qu'il y a d'autres façons de vivre et de communiquer.
Mais dire que c'est mieux ou moins bien reste un jugement de valeur.
Et si je ne supporte pas que ma vie soit parasitée par l'hystérie de la connexion permanente,
je suis libre de laisser la machine gérer pour moi les messages, dans des boîtes e.mails
comme sur des répondeurs, de consulter et répondre quand bon me semblera.
Chacun reste libre, malgré les pressions certes très fortes, de gérer son temps,
ses communications, de choisir l'ordre des priorités, lorsque tout à coup, on s'en étonne,
être injoignable devient un luxe souvent perçu désormais comme une marque de mépris.
Quand on sait combien ne pas obtenir de réactions simultanées est reçu comme un affront.
Ici, dans des relations particulières de personne à personne, les choses s'arrangent toujours.
Le seuil de tolérance s'est réduit à l'accélération des moyens de riposte instantanée,
sans doute, mais il y a toujours un moyen d'expliquer que nous avions autre chose à faire,
comme on a toujours fait, même au temps de la correspondance écrite et postale,
pour justifier notre égoïsme ou notre indifférence, qui restent parfaitement légitimes.
Ce qui m'inquiète n'est donc pas les rapports entre personnes, qui, au fond,
se fraient toujours un chemin heureusement sinueux entre sincérité et hypocrisie,
mais les rapports entre les personnes et leurs sociétés.
Ceux qui participent à l'élaboration de notre propre identité.
Quand il est question notamment d'y maintenir un consensus sur une vision du monde.
Et de nous accorder sur ce que nous tenons pour exact, pour juste ou simplement pour vrai.
De la même façon qu'il fallait autrefois expliquer aux enfants, devant la télévision,
la différence entre la réalité et la fiction, entre le cinéma et l'actualité, il faut désormais,
à l'heure d'internet où il n'existe plus les filtres des journalistes et des commentateurs,
expliquer qu'une information, d'où qu'elle vienne, doit être vérifiée, recoupée,
réfléchir à deux fois avant de publier quoi que ce soit, réfléchir aux conséquences,
d'autant plus lorsque la moindre intervention est gravée dans le marbre du web.
La liberté est formidable. Notamment parce qu'elle responsabilise.
Mais il ne faut pas oublier précisément qu'elle le fait.
Sans ces médias uniques et ces anciennes élites qui pensaient pour nous,
et que nous ne sommes pas obligés de regretter, il ne nous reste plus qu'à penser,
par nous-mêmes, et l'esprit critique dont on a chanté les louanges il y a trois siècles,
devient aujourd'hui, plus que jamais, à la fois un droit et un devoir.

Nous voici donc livrés à nous-mêmes.
Au paroxysme de l'individualisme triomphant.
Nous pouvons nous réjouir de nous être débarrassés de pouvoirs concentrés,
des monopoles qui contrôlaient l'information pour mieux nous manipuler sans doute.
Mais l'abondance et le foisonnement de l'information a des effets pervers.
Trop d'info tue l'info et le résultat est le même qu'à l'ère des médias de masse.
En passant ici aussi de pratiques soviétiques à des pratiques ultra-libérales,
nous observons que, d'un excès à l'autre, nous ne favorisons jamais l'individu,
qui, considéré comme consommateur, n'est pas davantage servi comme citoyen.
L'addiction est aussi liberticide que la censure.
Et l'éducation reste le seul moyen de donner une chance d'avoir une existence propre.
Les journalistes, au temps où ils servaient encore à quelque chose, apprenaient un métier,
à vérifier sans doute, comme à classer les informations, lorsqu'on n'échappe pas,
dans la vie publique comme dans la vie privée, à des hiérarchisations.
Tout ne se vaut pas. Et il y a des choses plus importantes que d'autres.
Notamment en raison d'une réalité que nous nous accordons toujours, bien que modifiée,
qui est celle du temps.
Il est bon d'avoir sa propre hiérarchisation, sa morale, sa discipline, ses convictions,
mais il est nécessaire de les contextualiser dans un paradigme qui permet de se situer,
comme personne, autrement que par GPS, dans une autre réalité qui est celle du groupe.
Il faut convenir d'une hiérarchisation commune, à des échelles diverses,
pour continuer à constituer des sociétés, quelles qu'en soient les frontières,
se mettre d'accord sur la valeur que l'on donne à la vie, à la mort, au temps, aux personnes,

de façon collective, quand on ne peut être subversif ou marginal sans un ordre des choses.
Que l'on ne saurait accepter s'il nous est imposé. Bien entendu.
Pour peu que l'on reste attaché aux principes démocratiques.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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De la Bastille au Champ-de-Mars

Publié le

Ainsi, ce n'est pas la prise de la Bastille que nous fêtons.
Mais la Fête de la Fédération organisée l'année suivante.
Et l'idée de commémorer l'unité et l'indivisibilité de la nation me convient mieux
que celle de célébrer les moments où une France était dressée contre l'autre.
Les révoltes, les exactions, la Terreur elle-même, étaient sans doute des passages obligés.
Lorsque le peuple crevait de faim et que l'Ancien Régime, despotique,
ne pouvait plus simplement concéder des réformes.
Et le sang versé, comme les têtes coupées, qui peuvent provoquer une indignation légitime,
ne sauraient faire oublier les victimes bien plus nombreuses d'une tyrannie séculaire.
Bien sûr, on peut avoir une pensée émue pour Monsieur de Launay.
Comme pour bien d'autres victimes de la Révolution.
Mais il faut bien entendre que la réaction est à la hauteur de l'oppression.
De façon mécanique.
Et qu'il y a eu, manifestement, à cette époque ultra-sensible, attisée par une famine,
un manque de discernement au sommet de l'Etat bien au-delà de la faute politique.
Et que bien des erreurs d'appréciation aux conséquences atroces auraient pu être évitées...
Il serait trop facile de déresponsabiliser toutes les victimes de la Révolution.
Mais bien sûr, si c'est par le feu qu'il fallait passer pour trouver la lumière,
on ne peut se réjouir de voir des têtes danser enfoncées sur leurs piques.
Et comme à mon habitude, je pleure à ces horreurs, sur les victimes immédiates,
comme sur les personnes réduites à s'abandonner à de telles monstruosités.
Mon cœur saigne autant aux persécutés, quand la chasse aux sorcières a toujours
son cortège de violences et d'injustices aussi insoutenables les unes que les autres,
qu'aux hommes affamés, transformés en loups féroces, en bêtes furieuses,
qui derrière des idéaux louables acéraient leur seul instinct de survie.

Le Titanic était lancé sur l'iceberg et ne pouvait plus reculer.
Malgré les efforts du Roi pour sauver les meubles en dernière minute.
Les dés étaient jetés.
Lorsqu'il fallut plus d'un siècle à la Révolution Française
pour accoucher de son idéal démocratique et républicain.
Certains peuvent considérer à juste titre que le travail est encore loin de son terme.
Mais, quelles que soient les imperfections de nos régimes successifs depuis 1789,
il est essentiel de garder le goût de l'œuvre commune, de la communauté de destin,
de la nation qui, face aux accélérations de la globalisation, doit se mobiliser,
rester unie, et célébrer ce qui rassemble plutôt que ce qui divise.
Je n'aime pas ce qui alimente l'anticléricalisme.
Pas plus que ce qui alimente l'antisémitisme, l'islamophobie et j'en passe.
Je n'aime pas ce qui stigmatise les aristocrates.
Pas plus que ce qui stigmatise les femmes, les étrangers,
ou les gens de couleurs différentes.
Je n'aime pas ce qui exclut.
Ce pourquoi je préfère, à la France déchirée du 14 juillet 1789,
célébrer celle, enfin réunie, du 14 juillet 1790.
Même s'il fallait la première pour rendre la seconde possible.
L'équilibre fragile de la Monarchie Constitutionnelle n'a pas tenu longtemps,
qu'on le regrette ou non, mais au-delà des convictions et des idéologies,
de l'abolition de privilèges qui ne sont jamais, certes, que redéployés ailleurs,
d'un système politique idéal, condamné à demeurer en perpétuelle construction,
il s'agissait ici, même avec l'espoir d'un autre contexte institutionnel,
que l'on soit républicain ou pas, de fêter la réconciliation.
Et la naissance de la nation française.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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Vérone

Publié le

Ce n'était pas une bouteille à la mer.
Je cherchais à comprendre qui faisait quoi dans ce pays. Le mien.
J'avais repris des contacts. Redécouvrais ma ville.
Etourdi par bien des changements qui me ravissaient.
Et j'essayais de voir avec qui j'allais bien pouvoir travailler.
Ce n'était plus Paris. Ce qui présentait autant d'avantages que d'inconvénients.
Ma peau avait changé de couleur et je pouvais voir les étoiles dans le ciel.
L'air, l'eau et la nourriture... tout semblait meilleur.
Même depuis mon cabanon humide et humiliant.
Sans parler des amis, de la famille, que j'avais si longtemps abandonnés,
tous ceux restés ici, que je retrouvais, et me donnaient soudain une vie sociale
bien plus intense et soutenue qu'à Montmartre où je m'étais desséché.
Je venais à peine de m'extirper d'une catastrophe industrielle.
Avais survécu au naufrage et nagé jusqu'aux plages de l'enfance.
Indifférent à l'actualité sportive, je n'ai pas pu faire comme si l'Espagne n'avait pas gagné.
Tant Perpignan frémissait de cette victoire et la fièvre était perceptible depuis chez moi.
Cette fierté d'avoir du sang espagnol ainsi excitée, même à distance,
avait sans doute dû m'orienter dans les recherches que je faisais sur internet.
Après tout, le Roussillon est la première marche de la Péninsule Ibérique.
Et sur Facebook aussi, je passais en revue les contacts dont je ne connaissais que le tiers.
Je ne dis pas que je n'ai pas été sensible à l'image. Mais je ne m'imaginais rien.
Comment ne pas être sensible au regard qui faisait fondre l'écran de l'ordinateur ?
Toujours est-il que voilà. Il y a deux ans. Exactement deux ans.
J'ai envoyé un message pour me présenter.

La photo, je l'ai dans la tête. Elle est gravée.
Et j'ai retrouvé la posture comme la densité bien des fois ensuite.
Sur un coin d'oreiller. Cela me saisissait. Me broyait le cœur en me procurant du plaisir.
Comme si le regard sur internet qui m'avait fusillé me regardait déjà sans le savoir.
C'est moi qu'il regardait en effet, dans l'obscurité de mon premier étage.
Cette douce tempête m'était destinée. Et je pouvais en avoir eu l'intuition.
Merci mon Dieu. Pour le départ de Paris. Pour la victoire de l'Espagne.
Alors que la fameuse Dance of the Knights de Prokofiev
fait vibrer mes vitres depuis le Campo Santo voisin, impériale, impérieuse,
avec son effet de marche de géant, à grands coups de cordes, de cors et de trombones,
je me retrouve au pied de mon campanile, fenêtres ouvertes, à remercier le Ciel.
Il fallait que j'envoie ce message et je l'ai envoyé.
Il fallait que tu y répondes et tu y as répondu.
Et à cette soirée d'été, où Roméo et Juliette sont à mon balcon, tous les deux,
dans un tourbillon de geysers et de roulements de timbales, volcaniques,
j'envoie un baiser à St-Jean et ses constellations divines.
Le bonheur qui est le mien n'est jamais retombé en deux ans.
Malgré les doutes, les questions, les coups de panique,
jamais le diable ne m'a repris pour me ramener au fond de l'eau.
Aux amours impossibles, Prokofiev a offert sa plus belle partition,
et je pense aux amants empêchés, déchirés, qui n'ont pas eu notre chance.

Le temps est une curiosité. Que sont deux ans ?
Au moment présent, ils sont les cuivres étincelants d'un ballet que je ne vois pas.
Le mois de juillet qui rapporte ses bienfaits aux corps assoiffés de caresses.
Je n'ai pas bougé. Au centre d'un mobile cosmique. Où tout tourne autour de moi.
C'était hier. C'était il y a dix minutes. C'était il y a deux mois.
Je rédige un e.mail. Face à cette fenêtre que j'ai habitée près du parc.
Je retrouve les sensations du carrelage et des murs, des tissus et des cartons.
Facebook est une bénédiction.
Voilà bien un réseau toujours prêt pour la révolution.
La mienne, on la connaît. Autour d'un soleil qui est toujours brûlant.
Ce n'était pas une bouteille à la mer.
C'était la réunification.
C'était des retrouvailles.
Montaigu. Capulet.
Et mon cœur est complet.

 

Philippe LATGER
Juillet 2012 à Perpignan

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