Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

2012

Devant, debout

Publié le

Je marche sur l'avenue Panchot. Je lève les yeux. Je regarde.
Il y a un soleil rasant qui embrase la brique rouge de l'église St-Martin.
Il y a un alignement d'immeubles chaotique jusqu'au pont de la voie ferrée.
Au-delà, barrant la perspective, il y a du ciel bleu. Et cette montagne illustre.
Devant. Debout. Le Canigou. Majestueux. Dont je reconnais les cornes.
Je continue à marcher. Dois me frotter les yeux.
Au bout de l'avenue, tout à coup, je vois tout autre chose.
J'avance et je sais ce que c'est.
Nantes.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Retour à la ruche

Publié le

Le brouillon s'amoncelle.
Couvert d'un gribouillis noir convulsif qui déroule ses frises.
Des flèches et des renvois. Des ajouts. Des oublis. A l'envi.
Le papier recyclé. Exploité sur toute sa surface. Mémoriser par la main.
Des règles d'orthographe. Des formules mathématiques. Des dates et citations.
Le cerveau situé en bout de ligne. Au bout du bras. De l'épaule. Directement.
Du stylo au cortex. L'information circule. Qu'il faudra classer. Archiver.
Dans ce qui est une ruche.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Euclide a ses raisons

Publié le

Tu ne diras pas " va-t'en ". Je reste.
Je jure sur ma mère. Et toi sur tes enfants.
Tu ne diras pas " va-t'en ". La peste.
Au cimetière des éléphants.
Puisque nous sommes fidèles.
Deux lignes parallèles.
Pour être confondues.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Qu'on appelle Saint-Laurent

Publié le

La porte barrée à moitié par un monceau de neige.
Je l'ouvre et trouve l'obstacle à hauteur de ceinture.
Comme si je l'avais ôté de son moule, la tranche est parfaitement plane.
Elle avait épousé le bois du battant sur ses gonds. Un beau travail de plâtrier.
L'escalier enroulé contre la façade avait disparu sous la meringue immaculée.
D'abord émerveillé par l'épaisseur de la couche, une idée vient me faire rire aux éclats.
Comment vais-je sortir de chez moi ? Moi qui n'ai pas de pelles comme tout Québécois.
C'est un matin d'hiver. J'avais senti la veille que le froid reculait. Que l'air s'adoucissait.
Lorsqu'il faut remonter à zéro pour que la neige tombe.
Une trêve après plusieurs jours où le mercure ne décollait pas des -20 degrés.
J'avais dormi comme un bienheureux. N'avais rien vu de la tempête.
Quel mot étrange pour un phénomène de silence et de coton. Presque immobile.
J'avais enfilé mon peignoir, lancé le café en passant, traversant la cuisine.
La lumière déjà, sa réverbération, m'annonçait ce qui ne pouvait plus être une surprise.
La porte ouverte, j'ai bien ri. Embrassant un ciel bleu sans nuages aussi haut que l'espace.
Le soleil faisait briller tout un manteau étincelant. Je dois plisser les yeux. Ebloui. Aveuglant.
A la fête comme on l'est aux situations extraordinaires. Ce que j'étais heureux.
M'imaginant me hisser sur ce grand toboggan, m'extirper de chez moi par la lucarne ouverte.
Sur cette belle neige compacte et craquante, toute neuve, éclatante, venue s'amonceler.
Que j'ai déblayée de mes propres mains virant à l'écarlate, comme un chien aurait fait
avec ses quatre pattes, pour trouver le plancher du palier de mon premier étage.
En face, de l'autre côté de la rue, le parc d'habitude si ordinaire ou quelconque,
s'était métamorphosé en une splendide terre vierge vallonnée de blancheur.
J'avais dû me lever tôt. La chaussée, les trottoirs, étaient tous invisibles.
Le ballet des chasse-neige de la ville de Montréal n'était pas arrivé dans ma rue.
Les plus gros dégageraient les voies automobiles. Les plus petits les sentiers piétonniers.
Et je rendais grâce à ce moment de folie où j'avais entrepris de m'installer ici.
Le café était bon. La journée serait belle. Je n'étais pas sérieux et n'avais pas trente ans.

Internet balbutiait. Et j'avais du courrier. Du postal. Enveloppes Air Mail.
Des nouvelles de France à la Belle Province. On s'étonnait toujours de ce choix improbable.
Moi qui aimais tant la plage, la chaleur, mes étés à la mer, la Méditerranée.
Cigales et canicule. Juillet et Barcelone. Tout ça, c'était acquis. Mon code génétique.
Etait-il difficile de comprendre que c'était précisément pour cela qu'il me fallait l'hiver ?

Qu'il fallait visiter les froidures extrêmes ? Expérimenter le Nord en plus de l'Amérique ?
Me confronter à mon diamétralement opposé ? A l'envers de mon monde. Au nouveau ?
Où j'ai découvert des miracles et bien des voluptés, entre autres choses inimaginables.
Sans parler des personnes connues, des êtres rencontrés, des amitiés solides.
Il me fallait sortir. Marcher sur Ste-Catherine. Rejoindre cette ville et crever l'édredon.
Faire craquer les pas sur ce tapis de neige, sur la Place des Arts et jusqu'à la rue Peel.
Ma cité déglinguée devenue féérique. Montréal bien plus belle que l'idée qu'on s'en fait.
J'ai un manteau de peau pour gravir le Plateau, remonter St-Denis jusqu'au Carré St-Louis.
Des Mexicains sourient. Et des Pakistanais. Marocains. Haïtiens. Autant de frères d'armes.
Dans leurs doudounes épaisses. S'étonnent comme moi. D'être heureux dans le froid.
Sur la chair découverte, la morsure de l'air, coupante comme la glace,
qui laisse une sensation de brûlure, chaleur inattendue, comme de propreté,
et un zeste d'ivresse, qui vous porte sur vos jambes dans un souffle de vapeur,
de cannelle et de thé, quand rouge canneberge, on se sent en santé.
Je retrouve l'odeur du bois désagrégé et rongé par la neige.
J'ai le goût des beignets, des bagels et du whisky-coca.
Un instant je m'arrête. J'y repense. Je m'y plonge. Le sentiment d'urgence.
J'ai aimé la voilure du pont Jacques Cartier. Et ce fleuve nourricier.
Qu'on appelle Saint-Laurent.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Comme des eaux dormantes

Publié le

Elles sont en papier mâché. En je ne sais quoi.
Les feuilles du platane. Qui résistent. S'accrochent aux branches.
Me dissimulent encore en lambeaux poussiéreux quelques pans de façades.
Décolorées. Comme malades. L'éclaircie soudaine ne rend plus leur éclat.
Prêtes à se casser comme du biscuit. Au prochain coup de tramontane...
Le soleil n'est plus filtré par le carton qui demeure suspendu en attendant son heure.
Elles agonisent. Les feuilles mortes. Qui devront tôt ou tard débarrasser le plancher.
Le dimanche retient son souffle. La lumière un peu grise des nuages de cendres.
Sans atteindre mon humeur, m'éteindre ni me désarmer.
Je prépare l'été. Je prépare le printemps. Celui des succès et d'autres perspectives.
Il faut pouvoir marcher. Si on ne peut avancer sans tourner chaque page, une à une,
c'est dans l'ordre, je déblaie le terrain pour un nouveau feuillage.
L'air est doux, presque chaud, charmant pour la période.
Je prends goût aux rituels, aux manies, apprécie la méthode.
C'est une discipline que personne n'impose. Celle que j'ai choisie.
Quand je suis mon seul maître et mon propre tyran.
Le torse nu s'ébroue dans un studio de douceurs automnales.
Aux chaleurs de ta chair, le corps va se détendre.
J'ai quelques courses à faire et du linge à étendre.
En songeant que nos vies sont autant de mystères et ne sont pas banales.
Je ne pleure pas mon arbre, je sais qu'il ne meurt pas, fait semblant de le faire.
Qu'il va juste se tordre pour se figer enfin dans un sommeil profond,
le temps d'une saison, avant de reverdir à ces mêmes fenêtres.
Il me laisse le temps de tout organiser. Préparer l'émotion de fortes retrouvailles.
Je ne peux pas promettre lorsque nous y serons de ne pas fondre en larmes,
plus ému aux retours qu'aux allers, qu'aux départs et aux séparations.
J'aurai eu le loisir de reprendre les armes, d'avancer notre pion comme à ce jeu de l'oie,
et me présenterai, à lui comme à tant d'autres, avec le geste sûr et la parole claire.
L'hiver n'est qu'un instant, un couloir, le passage, qui nous donne le temps
de reprendre la main et sa respiration, pour réorienter la barque, se remettre sur les rails,
d'étudier les courants, les cartes et les vents.
L'été n'en finit pas de me brûler la peau. De me palper les cuisses et masser mon poitrail.
De malaxer mon sexe et mon ventre toujours vide. Lorsqu'il nourrit mon âme de plaisirs
différents, toujours renouvelés pour me garder vivant.
Il a ton ombre étrange sur les draps de mon lit. Ton sourire et ta voix aux abords de la nuit.
Quand il est un soleil qui compte chaque lune, chaque pas que je fais en souriant à la pluie.
L'année comme le jour a plusieurs éclairages. C'est un même segment. Une même unité.
Celle de notre vie qui s'éveille et se lève, avant de décliner pour aller se coucher.
Je regarde le platane dans la phase ascendante, sûr que le zénith n'est pas encore atteint,
je guette ta venue, veille sur le butin, de ce qui fut construit, créé à quatre mains.
Je marche torse-nu dans l'espace ténu. Celui dans ma poitrine se révèle bien plus vaste.
Quand je vois au-delà de l'instant, des matières, ce qui peut advenir et ce qui adviendra.
Je peux voir le vivant dans cet arbre robuste que l'on tiendrait pour mort.
Devine le circuit d'énergies et de sèves qui peuvent s'affaiblir comme des eaux dormantes,
qui défendent d'enterrer ce qu'on aime trop vite, quand l'amour immortel
donne des droits de suite.

     

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Rambla du Vallespir

Publié le

Mes avant-bras poilus cuisent sur la table du café.
La tête est à l'ombre d'un parasol. Il y a du monde en terrasse.
Non pas dans les lieux du centre-ville que je fréquente habituellement.
Mais à proximité du campus où je vais bientôt traîner ma carne quadragénaire.
La ville nouvelle du Moulin à Vent. La Rambla du Vallespir et ses palmiers.
Dans toute la cité, c'est le même décor. Des tours blanches et des palmiers.
Des perspectives. Des symétries. Des esplanades. Bucarest en Afrique du Nord.
Les Pieds-Noirs regroupés dans un complexe soviétique bien que méditerranéen.
Les arcades se font face de part et d'autre des rangs d'arbres parfaitement alignés.
Les Années 60. Dont il reste quelques veuves et leurs filles célibataires.
Je sors de ma chemise noire les plannings contradictoires de deux institutions différentes.
Je vais devoir faire des choix ou des sacrifices. Fataliste. Un stylo rouge en main.
Un bruit affreux me fait lever le nez.
Ce n'était pas un moteur de bagnole. Ni le percolateur du bar.
Mais celui, désagréable, d'un évier qui se vide péniblement dans d'atroces borborygmes.
Et ça reprend, ça glougloute sec dans le siphon en arrachant les canalisations.
Et je regarde autour de moi pour m'assurer que nous ne risquons rien de tragique.
Il était assis sur son cul. Juste à côté de moi. Au pied de sa maîtresse à la table voisine.
Un bulldog anglais qui bavait tout son inconfort et trouvait le temps long.
Bien sûr. Ce gargouillement intempestif était animal. Pratiquement porcin.
Le physique du chien me met en tête autant de cochons que de truies.
La patronne semble habituée. Ne fait pas attention à ses manifestations monstrueuses.
A ces longs grognements hésitants entre ronflements et flatulences.
Je la regarde. Et voilà que j'oublie mes plannings.

A la fac, je l'avais relevé la veille,
il y a ceux qui s'en foutent et ceux qui ne s'en foutent pas.
Et les premiers semblent toujours plus nombreux que les seconds.
Voilà une chose qui n'avait pas changé.
J'étais assis sur ma chaise d'écolier, dans une salle du bâtiment M,

bien conscient que je faisais partie des trois groupes.
Celui des gens qui s'en foutent, celui des gens qui ne s'en foutent pas
et celui de ceux qui observent les deux autres.
Ce dernier est celui de ceux qui savent être à la fois acteurs et spectateurs.
Je prenais des notes. Les propriétés sémantico-référentielles. Bien sûr.
D'un pronom démonstratif. Qui peut être déictique, anaphorique ou générique.
Bien des notions qui font de la grammaire une science respectable.
Je fais partie des quelques étudiants impliqués qui se passionnent pour cet art.
Je fais partie de la majorité qui fait simplement acte de présence.
Je fais partie de moi, assis là, le nez dans une copie double griffonnée nerveusement,
partagé entre plusieurs mondes et plusieurs niveaux d'appréciation du réel.
Je me vois écrire sans savoir qui je suis.
Suis-je le garçon de 22 ou 23 ans qui fréquentait les mêmes bâtiments
et les mêmes couloirs il y a quelques années ?
Qui rentrait à Bompas au volant de son AX blanche le soir, dîner avec ses parents ?
Suis-je l'homme qui vit depuis deux ans au pied de la cathédrale après bien des méandres ?
Qui a vécu au Canada, à Barcelone ou Paris, et revient des nuits blanches à New York
et des soirs de première, avec la blasitude de ce qui m'excitait ?
Le boomerang a survolé l'Atlantique et mille autres déserts avant de se planter.
Ici-même. Là où je suis assis. Devant un professeur crédible.
Bien que plus jeune que moi.

Elle est grosse. Enfin... Sa tête est grosse. Son ventre est gros.
Ses cuisses sont grosses. Quand les épaules sont étroites.
Elle porte un tee-shirt et un bermuda.
Je dois regarder à nouveau. Regarder mieux. Quelque chose m'échappe.
Elle me fait penser à quelqu'un. A un homme d'abord.

Pas maquillée du tout. Cheveux courts. Un grand nez.
Je pense à quelqu'un de la famille. Vieille fille. Et son côté religieuse.
Voilà. C'est ça. Pas lesbienne. Religieuse. Qui a renoncé au sexe.
On peut avoir renoncé aux hommes sans être homosexuelle.
Mais non. Ce n'est pas à ma tante que je pense. Qui est plus féminine.
Je regarde mieux. En fait, les cuisses ne sont pas si grosses. Le ventre n'est pas si gros.
C'est sa tête. Disproportionnée. Qui donne une drôle d'impression.
Le chien et ses nuisances sonores ne m'aident pas à adoucir l'image de la maîtresse.
Elle se sert du vin au pichet comme un mec. Elle mange un steak frites.
Au bord de la route. A quatre heures de l'après-midi.
Elle s'adresse à la serveuse. Et tout s'éclaire. Voilà à qui elle me fait penser.
A Gisèle Rouleau. La plus ronde et la plus acariâtre des Vamps.
La moins commode. Sans la nappe cirée qui lui sert de blouse ou de robe.
Gisèle Rouleau en camping à Palavas. La Rambla se change en front de mer.
Le chien à son image. Aussi grincheux, expansif et repoussant.
Le sucre fond dans mon café. Et je suis fasciné.

Il y a un plan. A suivre. Etape par étape.
Pour se frayer un chemin dans la jungle. Tenter d'exister.
Trouver le compromis entre la nécessité et le désirable.
Placer une brique sur l'autre. Monter les murs. Avec méthode.
Mes avant-bras cuisent au soleil et je déroule le film jusqu'au bout.

Ces gosses font acte de présence avant tout pour obtenir un diplôme.
Savent-ils à vingt ans ce qu'ils veulent faire de leur vie ?
" Vous me vendez une cigarette ?... "
Gisèle m'offre son plus beau sourire.
Je fourre mes plannings dans ma chemise noire.
" Pardon, dis-je. Je vous ai donné envie de fumer... "
Je ne prends pas l'argent. Je prends le sourire et la proposition.
Sais-je à quarante ce que je veux faire de la mienne ?...
Je salue ma voisine de table que je finis par trouver sympathique.
Un quart d'heure de plus, et je m'attachais à son chien dégoulinant de bave.
Les occurrences. Les syntagmes. Les tiroirs d'une langue. Sur le trottoir d'en face.
Je me lève. Quitte la terrasse. Je traverse. Le bus arrive. Et paf le chien.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Fauve

Publié le

Des oriflammes qui claquent au vent.
Je rugis ma détermination.
Du poil blanc dans la crinière.
La bête n'est pas morte.
Des griffes dans les coussins.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Oguri

Publié le

Suivre Oguri. Sa silhouette longiligne. Le grain de beauté au coin de sa bouche.
Les camphriers. Les bambous. Les néfliers. Les magnolias. La floraison des cerisiers.
Je ne comprends pas un traître mot. Aux inclinaisons répétées, respectueuses, déférentes.
Je me plie aux coutumes et aux usages que l'on m'enseigne.
Oguri va me conduire loin de Tokyo. Dans les monts Kii.

La distance entre nous. Attise l'attirance.
Le contact physique est rare. Accidentel.
Sur l'accoudoir des fauteuils. Shinkansen. Aérodynamique.

Une décharge électrique qui ne laissera rien paraître.
Le thé. Le tofu. Les soupes. Le poisson cru. Extraterrestre.
Je veux tout savoir de son pays. De cet empire. Tout voir et tout savoir.
Honshu se déroule sous mes yeux de tout son long. Et je vais en confiance.
Bardés de technologies et d'écrans, nous revenons aux ancêtres et aux dieux.
  

Oguri et ses cheveux aux reflets de cuivre. S'occupe de moi.
" Are you ok?... "
Le timbre soudain, est celui d'une voix humaine très intime.
Les barrières culturelles commencent à s'effriter.
J'étais dans les nuages. Puis dans une percée.
" Yes I am... What about you? " Mes yeux se plantent dans les siens.

Qui se détournent embarrassés. Il faut plaisanter. Rire de quelque chose.
Nagoya dans les fenêtres. Le grain de beauté au coin de sa bouche.

Coup sur coup, bien sûr, tu avais perdu ta mère d'abord, puis ton père.
Comment aurais-tu pu faire autrement ? Une dépression était la moindre des choses.
Pouvais-je faire quelque chose ? Quand j'étais sorti de ta vie depuis quelques années déjà.
J'ai envoyé un texto. Et puis un autre. Tendu des perches. Que tu n'as pas saisies.
Je n'ai pas insisté. J'incarnais sans doute quelque chose qui ne pouvait pas t'aider.

Manifestement, tu n'avais pas besoin de ça. Tu n'avais pas besoin de moi.
Nous deux, c'était déjà une autre vie. Une vie où tu avais tes deux parents.
Quand tu m'as rencontré, j'avais déjà perdu ma mère.
Il y eut un moment où j'ai senti que tu étais prêt. A parler. Me parler.
De ces foutus cancers qui tiennent à faire de nous des orphelins.
En effet, j'avais connu ça. J'étais passé par là. Avant toi.
Mais cela suffisait-il à rapprocher deux êtres ?
Je ne pouvais pas comprendre tout à fait ce que tu étais en train de vivre.
Et j'ai cette façon brutale d'asséner des réalités froides, qui passent souvent mal,
même avec ce cynisme pathétique ou maladroit, qui avait bien de la peine
à se faire accepter comme sens de l'humour.
Mais au fond. Je veux bien assumer mon indélicatesse.
Quand la vie est plus grossière que moi quand il s'agit de rappeler ses principes.
Nous allons tous mourir. Et il est dans l'ordre des choses, et sans doute souhaitable,
que nos parents s'éteignent avant nous.
Il est terrible en effet de perdre ici une part d'insouciance et de sa propre enfance.
Un tel évènement sonne la fin de la récréation. Il est l'heure d'être adulte.
Cette fois, on ne plaisante plus. Les prochains sur la liste. Chrono en main.
Il y a un réveil en sursaut. Perdre nos parents. C'est une double peine.
Sans filet. Nous y voilà. Nous perdons nos parents et nous sommes mortels.

J'en suis le premier surpris.
Assis face à Zemmour et Naulleau, il est un roc et un château de cartes.
Son regard brille dans un sourire auquel je trouve une tristesse émouvante.
J'en suis le premier surpris. Je trouve du charme à Alain Minc.
Il y a quelque chose d'enfantin. Jusque dans son érudition.

Dans son désir d'exister, de séduire, de convaincre.
Il y a un gosse qui m'apparaît. Que je fantasme. Que je devine.
Le petit Parisien, fils de juif polonais, énarque, conseiller politique,
défend son dernier ouvrage sous une montagne d'étiquettes et de préjugés.
Lorsque son regard attachant contraste avec des répliques cinglantes.
Voilà un homme qui s'est inscrit dans ces élites que l'on aime détester.
Et que je ne peux accabler lorsqu'il fait la promotion du fédéralisme pour l'Europe.
Cela me rassure un peu. Si Minc sort du bois sur cette question, c'est qu'elle avance. 
Jean-Vincent Placé fait de même de son côté. Il prépare l'opinion à cette nécessité.
Les fameuses élites, dont les journalistes se désolidarisent avec beaucoup de vigueur
pour écarter les doutes sur de possibles connivences, ont décidé de passer la seconde.
Et il est temps, manifestement, d'expliquer qu'il n'y a que deux façons de sortir
de la crise financière sur le vieux continent : faire faillite les uns après les autres,
ou arrêter de faire semblant de construire l'Europe et nous fédérer une fois pour toutes.
Je regarde Alain Minc avec de la sympathie pour son anglophilie.
Partageant ses réserves sur Napoléon et sa préférence pour Charles Quint.
Et me désole que l'on puisse encore passer pour un traître à la nation si l'on ne voue pas
absolument un culte inconditionnel aux figures de Bonaparte et du Général de Gaulle.
Je ne promets pas de lire son livre. Prends plaisir à écouter l'échange avec Zemmour.
Quand les deux polémistes ont en commun des fragilités qu'ils peinent à travestir.
Qui pourraient par moments révéler un même manque de confiance en soi.
Des marques de trac, d'échauffements, d'emportements et de vulnérabilité.
Qui, malgré leurs efforts pour les canaliser, être crédibles et convaincants,
les rendent agréablement humains et dignes d'intérêt.

La forêt est dense. Les arbres millénaires. Les sentiers empierrés.
L'humidité libère des odeurs mélangées de bois et de cheveux asiatiques.
Celles de la peau d'Oguri qui me parvient dans une inspiration profonde.
J'essaie de donner le change aux informations sur les routes du pèlerinage.
Sur les différences entre bouddhisme et shintoïsme. Entre autres choses.

Lorsque le magnétisme s'accroît avec la proximité.
Le site participe à mon agitation. Désorienté par tant de dépaysement.
Dérouté par tant de beauté et de raffinement. De voluptés. Et d'érotisme.
Nous arrêtons nos pas face au sublime tintamarre de la cascade de Nachi.
L'eau accrochée au relief en nuages suspendus, se mêle aux crachins divers,
et aux brumisateurs qui gorgent tout d'une moiteur épaisse terriblement sexuelle.
Dans la végétation luxuriante, une traînée blanche bruisse sur toute sa hauteur.
Il me faut soudain veiller à dissimuler au mieux une érection inattendue.
Le gingembre peut-être. Ou la viande de thon. Ou encore le habu-sake.
Avec le cadavre d'un serpent entier emprisonné dans la bouteille.
Dont le venin, diffusé dans l'alcool, aurait paraît-il des vertus aphrodisiaques.
Oguri testait discrètement mon seuil de tolérance. Quand j'étais en confiance.
Me sentais de mieux en mieux. A son contact. Au son de sa voix.
Au grain de beauté au coin de sa bouche.
J'en étais arrivé à appréhender ce qui allait suivre.
Un bain dans les sources d'eau chaude. Dangereux.

Je te regarde à la télévision. Et je me dis : " tôt ou tard mon bébé, nous mourrons. "
C'est vrai, cela peut tordre le ventre et le cerveau, nous pulvériser le crâne,
nous envoyer en psychiatrie, à double tours, ou au cachot.
Alors vient une série de questions que l'on attribue à des gosses de dix ans.
Et que nous avons le droit de nous poser, en tant que gosses de dix ans que nous sommes.

" Où est-ce qu'on va quand on meurt ? " " Pourquoi je suis moi ? " " Qu'est-ce qu'on fait ici ? "
Les deux personnes censées répondre à ces questions ne sont plus là.
C'est à devenir dingue. Est-ce que Dieu pourrait faire l'affaire ? Servir à quelque chose ?
Pour habiter ce silence assourdissant. Pour combler ce vide creusé dans nos entrailles.
Il faut apprendre à se passer de la soluce. A avancer sans savoir où nous allons.
Avec l'assurance que nous nous construisons nous-mêmes sur un monde volatile.
Un jour, ma mère était là. Le lendemain, à la même heure... disparue. Eteinte.
Cela nous arrivera. C'est la seule certitude. Un jour nous serons là. Le lendemain... Pfuit !
Ce qu'il faut de raisonnements cartésiens pour se bâtir une confiance et quelques vérités.
Prendre le parti de faire confiance. Avoir confiance. En la vie. En Dieu peut-être. En la mort.
Tout se passera bien, ça ne fait pas mal. Tout cela n'a pas servi à rien.
Pourquoi aurions-nous ce besoin de suivi, de mises en perspectives, de droits de suite,
si l'univers devait finalement nous décevoir en n'ayant rien prévu dans ce sens ?
Il serait pervers, ce monde, tordu, malsain, criminel, de nous avoir dotés d'espoirs,
si tous devaient finalement être déçus. Quel grand malade il serait !
A quelles fins sommes-nous conscients de ce qui nous arrive ?
Moi-même, mon bébé, dans ma grande sagesse, aurais-je pu t'aider ?
Quand je ne suis pas certain de la réalité de ce que nous vivons tous.
Quand il m'arrive de douter que tout cela existe vraiment. A commencer par nous.
Je pense parfois à cette imagination débordante que j'ai eue d'avoir tout inventé tout seul.
Toi, à qui j'écris. Les mots avec lesquels je le fais. L'ordinateur sous mes doigts.
Et les gens qui me lisent. Tout ça, c'est dans ma tête. Dans la tête de Dieu.
Qui a la suffisance de penser qu'il est Lui, en personne, et qu'Il a tout créé.
Je ne sais pas si tu existes. Si tes parents ont existé. Si j'existe moi-même.
Je n'ai pas de réponses sur les raisons de ce rêve éveillé que je fais.

Alain Minc peut se convaincre d'exister aux témoignages du plus grand nombre.
Comme Zemmour et Naulleau, comme Lady Gaga, comme toi  et bien d'autres,
qui s'exhibent devant des caméras de télévision pour crier qu'ils existent.
La somme des téléspectateurs, des regards, des consciences... cela doit donner de l'épaisseur.
A notre matière. Une image fine comme l'écran plat dans le salon de nos contemporains.

Dans tout le pays. Dans le monde entier. Laisser une trace de son passage sur terre.
Cette volonté farouche d'être. D'être là. De servir à quelque chose.
La politique. Améliorer la condition. Préciser les contours. Les motifs.
L'action. La parole. S'enivrer de bruits et de mouvements. S'accrocher aux branches.
Si le monde n'existe pas, construisons-le. S'il n'a pas de sens, nous lui en trouverons,
finirons par lui en donner un, à force de convictions et de parti pris.
Aussi vrai que Napoléon et Bismarck ont existé et expliquent l'Europe d'aujourd'hui.
Ma mère a existé et explique que je suis là pour l'écrire et pour en faire état.
Que Dieu prenne des vacances. C'est à nous de donner du sens à tout cela.
C'est à moi de faire de ma vie quelque chose. De lui donner des raisons d'être.
Alain Minc a du charme. De celui qui se défend d'en avoir.
Une incarnation du dépassement de soi-même. Du surpassement.
Avec cette malédiction de vouloir briller ou influer sur le monde.
Nous allons fédérer les Etats de l'Union Européenne.
Fédérer tous les Etats de la planète dans une démocratie universelle.
Eliminer les grandes épidémies, la misère et la faim dans le monde.
Que pourrons-nous faire de plus dans un monde fini ? Disparaître ?...
Le jour où nous aurons réussi. Où il n'y aura plus de conflits ni de guerres.
Les peuples heureux n'ont pas d'Histoire. Est-on encore vivant ? Sans Histoire ?
A la fin de cette dernière, lorsque tout sera réglé. Il n'y aura plus d'humanité.

Un onsen. En hauteur. Surplombant une vallée couverte d'arbres et de nuages.
L'eau à quarante degrés. Mon corps s'est amolli. Nu dans une vasque verdâtre.
La vapeur pour ouvrir tous les pores de son visage qui se rapproche du mien.
Au fil du temps, en fin de compte, la distance s'est réduite. Et se réduit encore.
Oguri. Le grain de beauté au coin de ma bouche.

J'ai fermé les yeux. Au baiser du Japon tout entier qui désire mon sexe.
Le thé et le shamisen. La forêt suspendue quelque part entre le ciel et l'océan.
Quelle impression étrange. Le désir de l'étrange. D'épouser l'étranger.
De lâcher prise et de s'abandonner. En confiance. A d'autres réalités.
Les différences anéanties au dénominateur commun de la chair.
A la sauce de soja. Au tofu. Au gingembre. Les yeux fermés. Désincarné.
Les plaisirs d'une sophistication extrême. Quand c'est toi qui m'embrasses.
A l'abri des regards. Là où le monde est monde. Premier et éternel.
" Are you ok? " La réponse dépend de la tienne. Mon amour.
" What about you ? "...

 

Philippe LATGER
Septembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Un trou dans la carte

Publié le

Produire de l'armement. Vendre des armes.
Quelle belle industrie pour les démocraties.
Pour promouvoir les Droits de l'Homme.
Un conflit pour libérer un pays du tyran que l'on avait soutenu pour ne pas dire financé.

Et autant d'armes laissées sur le terrain comme culots de cartouches. En libre-service.
Il n'y a qu'à se baisser pour les ramasser et disparaître avec dans le désert.
Commissions. Rétrocommissions. Des valises de cash. Les pâturages suisses.
" Je me posais une question... innocemment.
- Vas-y Philippe. On t'écoute. Lance-toi.
- Si, suite à une hallucination collective, l'ONU et tous les gouvernements du monde,
se mettaient d'accord pour interdire les paradis fiscaux... imaginons...
je me demandais... la Suisse ne présenterait-elle pas sa candidature pour entrer dans l'Union ?
- L'Union Européenne ?
- Oui, celle-ci. Précisément. Bien sûr, cela relève de la science-fiction.
Je ne vois pas, hélas, comment les paradis fiscaux pourraient être éradiqués.
Il faudrait pour cela bien des révolutions simultanées et coordonnées.
Arriver, non sans casse, à une gouvernance mondiale démocratique,
que je n'imagine pas possible avant quelques siècles encore, si nous n'avons pas disparu.
Qu'une réglementation unique puisse s'appliquer à la planète entière. L'harmonisation.
- En effet, c'est même au-delà de la science-fiction.
- Ce que je veux dire, c'est que je soupçonne la Suisse de bouder l'Union Européenne
forte de son statut de banque parallèle, qui ne lui donne en effet aucun intérêt d'y entrer.
Et que, le principe de neutralité est bien commode.
Je ne fais pas de procès d'intention à la population, au peuple suisse, s'il existe,
dont je ne connais même pas l'opinion sur le sujet.
Regarde la carte de l'Union. Ce trou, là, au milieu... ça ne te gêne pas ?
- Qu'est-ce qui te gêne au juste ?
- Ben, l'idée de payer des impôts quand d'autres les contournent...
Tu trouves que c'est juste ? Tu trouves ça normal ? C'est la fête, allons-y.
La masse bosse, se fait chier, fait ses heures pour mériter son salaire, contribue à la société,
peine à boucler ses fins de mois, pendant que des rigolos qui se croient intelligents
lorsqu'ils ne sont jamais que malhonnêtes et sans scrupules, esquivent les règles du jeu. "
Cette bonne masse au dos courbé, qui ne regarde pas plus loin que le bout de ses chaussures.
Qui renonce à la violence tant qu'elle peut vivre décemment, parvenir encore à s'alimenter.
Nous savons cela. L'argent sale. La drogue. La prostitution. Les butins de guerre.
Nous l'avons toujours su. Cela fait partie du paysage. Cela fait partie du monde.
Et nous avons fini par oublier de trouver cela insupportable ou simplement aberrant.
" Pourquoi cela changerait-il ? Qui ne dit mot consent !...
Pourquoi les industriels, les mafieux, les dictateurs, se priveraient des privilèges
que personne finalement ne remet en question si ce n'est à la fin de repas alcoolisés ? "
Malins ou pas, ils ne le seraient pas de se soumettre aux services fiscaux de leur pays.
D'autant que l'on imagine bien les passerelles et les accords ou les contrats discrets
entre eux et les partis politiques, et donc, entre eux et les gouvernements.
Oui, voilà. C'est comme le nucléaire. Voyez-vous. Le complexe militaro-industriel.
Vous voyez bien que ce sont des emplois et des recettes dont on ne peut faire l'économie.

" Alors, tu proposes quoi ? La révolution totale ? De tous les peuples ? La lutte finale ?
- Je propose d'annexer la Suisse et de la mettre au pas... Quoi d'autre ? Et sois sans craintes.
Nous n'allons pas pendre tous les banquiers et les fraudeurs sans procès équitables.
- Dans les tribunaux d'un Comité de Salut Public ? "

Certes. Je n'ai rien de raisonnable à proposer.
Rien de sage et de mesuré pour enrayer la corruption généralisée.
" Je m'étonnais juste que nous nous en accommodions. "

 

Philippe LATGER
Septembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Prolongations

Publié le

Ask the Dust est ouvert sur ma cuisse. Posé comme un accent circonflexe.
Jambes croisées dans mon fauteuil. J'ai retourné le livre le temps de fermer les yeux.
Le visage tendu vers le ciel. Bleu. Bleu comme en juillet. Au soleil qui me brûle.
Les avant-bras, découverts, alignés le long des accoudoirs rôtissent avec eux.
Mon front et mes joues commencent à piquer. Mes paupières fondent. Je ronronne.
John Fante attendra. Et mon café aussi. J'entends l'activité tranquille d'une pause déjeuner.
Et, raide dans mon fauteuil, je n'en suis pas moins offert et finalement absent.
L'été, comme moi, peine à quitter cette ville. Reporte sans cesse son départ.
Quand nous avons l'un et l'autre d'excellentes raisons de rester.

 

Philippe LATGER
Septembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 > >>