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2012

A tour de bras

Publié le

C'est une course perpétuelle contre la montre.
Contre les textes à poster aux dates qui m'échappent.
La dernière cigarette qui approche dans le paquet toujours trop petit.
Les jours qui s'arrachent à l'éphéméride. Qui disparaissent à tour de bras.
Le prochain rendez-vous qui est déjà passé. Le week-end à venir déjà histoire ancienne.
Le vertige absolu. A cette cavalcade. Des semaines. Des saisons. Qui se moquent de nous.
Je m'accroche comme je peux. La tramontane est dingue.
C'est une chute libre. Le sol se rue sur nous. Et l'issue est tragique.
Je désirais ceci. Et voilà, j'ai vieilli, et m'en suis dégoûté pour en avoir soupé.
Ou j'espérais cela. Et voici que c'est cuit. Que c'est un souvenir parmi d'autres cartons.
C'est une course folle. Quand à peine allumée, une clope s'écrase.
C'est le train lancé au galop. Soulevant la poussière comme une diligence.
Je m'éveille à midi, me rends compte soudain que je n'ai rien compris.
Ni vu le temps passer.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Salsa aigre douce

Publié le

Rien ne pouvait me faire plus de bien que cette vidéo.
Le casque sur les oreilles pour profiter au mieux de la stéréo.
Sentir les basses pincer les cordes dans ma poitrine et dans mon ventre.
Le Spanish Harlem Orchestra sur la Place des Arts de Montréal.
Parce que c'est Montréal. Et parce que c'est Harlem. Parce que c'est la Salsa.
Parce que c'est Nueva York. Parce que c'est l'espagnol. Y las Americas.
Les cuivres époumonés aux éclats aveuglants. Les percussions en transe.
Rien ne pouvait me faire plus de bien dans une nuit d'octobre.
Le Festival de Jazz. Devant la salle Wilfrid-Pelletier en guise de Lincoln Center.
Le Musée d'Art Contemporain. Le Complexe Desjardins. Et l'été délirant.
Les épaules font des 8, le bassin et les poings. C'est Cuba au Québec. Et puis Puerto Rico.
Tous les morenos latinos de la ville en lien avec leurs îles et les congas crépitent.
Un même continent se déhanche, les tropiques à la taille, Caraïbes en ceinture.
Les timbales hystériques. Le tumbao sensuel qui reste imperturbable fait patte de velours.
Les trompettes stridentes qui font tourner la tête font voler les jupes, les cheveux,
et des gouttes de sueur, sont aussi enivrantes que la liesse qu'elles délivrent.
C'est la rage de vivre et la chair qui exulte. Comme un feu d'artifice au bord du St-Laurent.
Manhattan qui déborde. Et la nuit étoilée. Tequila et citron sur la Ste-Catherine.
Et ces voix discordantes qui peuvent chanter faux. Quand le rythme l'emporte.
Et l'amour avec lui. D'être humain, d'être hommes, et de tout partager.
Aux marches chaloupées, aux passes sexuelles, aux frontières détruites, c'est la célébration.
Montréal sur l'Hudson devient dominicaine. C'est la fête métisse qui croit au Nouveau Monde.
Le piano obsessionnel bloqué sur deux accords. Entêtants et ludiques. A réveiller les morts.
Aux calebasses que l'on râpe, à celles que l'on secoue. Güiros et maracas.
Ou aux cloches de vache qui tintent. Tout devient instrument pour danser.
Tout s'enroule, se déploie, comme autant de filles à mon bras.
Les cuivres répètent leur harangue. Noix de coco. Goyave et mangue.
La frénésie tourbillonnante. Le jeu de joie et son fatras.
Dans cette fièvre tropicale, même mon fauteuil de bureau finit par tourner.
Rien ne pouvait me faire plus de bien que le Spanish Harlem Orchestra.
Quand le fil du casque des écouteurs vint à m'étrangler.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Demain, c'est mercredi

Publié le

L'enfant sort de l'école. Il a mis son blouson. Son cartable sur le dos.
Il marche sur le trottoir avec une envie de courir typique des sorties des classes.
Le cœur léger, la sensation de fatigue s'évapore. Tout sourire. Décoiffé par le vent.
Ses genoux craquent. Ses chaussures se déforment. Le cartable glisse de l'épaule.
Alors qu'il remonte l'avenue vers le pont de la voie ferrée, en direction du centre-ville.
Il connaît l'itinéraire par cœur. A le droit d'aller seul jusque chez lui.
Ses jambes s'allongent. Les cheveux poussent. Les bus passent et ne s'arrêtent pas.
Assez grand pour marcher. Il lui tarde d'être chez lui. Retrouver maman et goûter.
Regarder ses dessins animés. Se débarrasser du cartable. Qui bascule. S'alourdit.
Ses pieds grandissent. Ses dents bougent. Les gencives sensibles. Il aime ça.
Au premier feu, il s'arrête quand le bonhomme est rouge. Au passage clouté.
Son blouson est déjà trop petit. Ses traits changent. Ses dents tombent. Et repoussent.
Quand il passe devant l'école primaire. Son cartable est plus lourd. Mais il s'en moque.
Il est bien plus costaud. Même s'il lui tarde quand même d'arriver chez lui.
Retrouver maman. Demain, c'est mercredi. Ses bras s'allongent. Jusqu'au carrefour suivant.
Il fait attention. Aux vélos. Aux scooters. Aux chiens qui ne sont pas muselés. Sur le trottoir.
Son corps s'étire. Ses souliers lui font mal aux pieds. Quand il approche du collège.
Sur l'avenue. Et du duvet, juste sous le nez, commence à faire une ombre qui le chatouille.
Son blouson a changé. C'est lui qui l'a choisi. Et le cartable aussi. Il marche d'un bon pas.
Un autre bus passe mais ne s'arrête pas. Il a des heures de sport. Et plein de professeurs.
Le cartable pèse une tonne. Et les filles l'embêtent quand c'est lui qui les cherche.
Les nuages chassés. Le ciel à nouveau bleu. Il aime le mardi soir. Demain, c'est mercredi.
Il approche du centre-ville. Chez papa et maman. Il est à un quart d'heure.
Et traverse au feu vert. Lorsque sa barbe pousse. Comme ses poils pubiens.
Le visage transformé. Le nez s'est affirmé. La bouche et les pommettes.
Une pomme d'Adam. Et de nouvelles fringues. Le cartable a glissé pour finir dans la main.
Il approche du lycée. Bon-Secours. Et les grands. Quand sa voix a mué. Sur le même trottoir.
Il lui tarde d'être chez lui. N'a plus tellement envie de mater la télé.
Mais il a faim quand même. Viderait le frigo bien avant le dîner.
Il arrive à hauteur du Lycée Arago. A l'avenue Dalbiez. A la fin des faubourgs.
Au feu rouge il s'arrête. Allume une cigarette. Sa besace à la main. Le boulevard est en vue.
Ce rempart automobile qui le sépare de la maison. Du centre-ville. Demain, c'est mercredi.
Le bouc devient fourni. Tout autour de sa bouche. Traversant Mercader au passage clouté.
Le coeur est à la fête. Des gens sortent des bureaux. Le temps s'est mis au beau.
Il remonte la rue Foch dans son caban d'adulte. Dépasse la salle de gym et le Conservatoire.
Il approche de La Source. La besace s'est changée en porte-documents. Il salue des passants.
Chez lui, sa mère est morte. Ne l'accueillera plus. Il ira sur Facebook et BFMTV.
Mangera au resto quand son frigo est vide. Mais il lui tarde d'arriver et de se mettre à l'aise.
Il prend la rue Mailly. Demain, c'est mercredi. Il n'est qu'à cinq minutes de son appartement.
Le quartier piétonnier. Il n'y a plus de bus. Il peut tout faire à pied. Avec des cheveux blancs.
Qui ont fini par changer l'aspect de son visage et de sa chevelure. Le sourire est le même.
Quand il arrive enfin sur la place de la Loge. La cathédrale apparaît juste au fond de la rue.
Il lui tarde de poser ses affaires, de se faire un café. D'aller sur internet. D'alimenter son blog.
Le cœur léger, il arrive au parvis. Sa fatigue retombe soudain sur ses épaules.
Il sort les clés de son manteau. De sa silhouette d'homme mûr. Et ouvre enfin sa porte.
Il va écrire un texte. Il en a tout à coup et la force, et l'envie.
Puisqu'il a du temps libre. Qu'il ne l'a pas volé. Un peu de temps pour lui.
C'est fini pour l'école. Fini pour aujourd'hui. Toutes ses années s'envolent.
Demain, c'est mercredi.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Définitivement

Publié le

Je n'aime pas décevoir.
C'est la pire blessure que je puisse me faire. A moi-même.
Blesser ceux que j'aime. C'est une cruauté. Souvent involontaire.
Qui me donne toujours envie de m'arracher la peau.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Alligators

Publié le

L'énorme hélice d'un ventilateur vrombit dans notre dos. Les Everglades.
Une tondeuse à gazon géante agitant les eaux croupies d'une traînée d'écume.
Elle est aux anges. Lunettes noires sur le nez. Sourire éclatant. Casque sur les oreilles.
Elle tenait à ce tour en airboat. A cause de Bernard et Bianca avait-elle expliqué.

Ce séjour en Floride, nous ne l'avions pas volé. Un bail que nous n'avions pas voyagé.
Que nous n'avions pas pris de vacances. Sans les enfants. Laissés à sa mère.
Je lui avais fait l'amour dès le premier soir. Avais préparé mon coup.
L'hôtel à South Beach. Sur la plage. La piscine. Les cocktails. La totale.
Elle me donne une tape sur la cuisse sans me regarder. Pour manifester son enthousiasme.
L'embarcation semble à peine toucher la surface de l'eau. J'accepte le baiser qu'elle me donne.
Sur la joue. Quand je la sens excitée. Comme une môme. Qu'elle est restée.
Nous avons tendu les chairs de nos visages à la vitesse comme au soleil.
Et allons rendre visite aux alligators. Elle semble contrariée.
" Je ne peux pas croire qu'ils mangent leurs propres petits... fit-elle dans une grimace.
- Ils ne mangent pas forcément leurs enfants, fis-je remarquer. "
Elle eut l'air songeuse un instant. Et reprit le fil de sa pensée.
" Peu importe. C'est du cannibalisme. C'est ça qui me perturbe. "
Assister au repas de ces crocodiliens ne sembla pas l'épouvanter pour autant.
Le sol en était couvert. Des adultes. Des plus jeunes. Dans une mêlée vivante.
Quand on avait du mal à distinguer chaque individu. Depuis la passerelle.
Les potes de Medusa étaient en appétit.

Je me suis résolu à aller voir le shérif pour lui signaler sa disparition.
J'ai cueilli du café sauvage quand on m'a dit que c'en était.
Je venais de raccrocher au téléphone. Avais appelé la mère de Julie.
Prié qu'elle reste à Montréal avec les enfants.
J'ignorais qu'il existait du café sauvage. On ne s'étonna pas de mon comportement.

J'ai entendu parler d'état de choc. On me laissait faire à peu près n'importe quoi.
On m'a posé des questions. J'ai bu trois litres de café domestique. Pas mauvais d'ailleurs.
On essayait de savoir si nous nous étions disputés. S'il y avait des problèmes dans le couple.
Si je lui connaissais des amis ou des contacts à Miami. A Fort Lauderdale.
Un agent est venu à la demande du shérif. On vérifiait des choses avec l'Immigration.
" Les billets d'avion sont à l'hôtel " ai-je dit. Une équipe allait m'y accompagner.
Elle n'avait pris aucune affaire. Ni téléphone. Ni fringues. Ni papiers.
Les flics allaient constater tout ça. Avant de partir, j'ai demandé ce qui était prévu.
Une battue ? Un avis de recherche ?... Le shérif m'arrêta en me disant sobrement
qu'il fallait faire les choses dans l'ordre et resta évasif sur la procédure.
Certes, il était peut-être un peu tôt. Sans doute pouvait-elle réapparaître dans la journée.
On me demanda de rester dans ma chambre d'hôtel et à la disposition de la police.
Qui vint en effet se rendre compte que Julie entre-temps n'était pas rentrée.
Et que si elle était partie toute seule, de son plein gré, sans y être ni contrainte ni forcée,
c'était littéralement les mains dans les poches. Elle n'avait pas même touché à l'argent.
Son sac était resté à sa place, avachi sur la banquette en bout de lit, avec ses clés,
ses lunettes noires, son maquillage, son passeport, et sa carte bleue.
Entre autres choses répertoriées méthodiquement par les agents.
Le directeur de l'hôtel se tenait près de moi dans la suite, s'épongeait le front,
dans son costume, ne trouvant rien de réconfortant ou d'approprié à me dire.
Manifestement embarrassé par cette présence policière.
Mon téléphone vibra. Et tout le monde retint sa respiration.
La mère de Julie. A qui je répondis excédé de ne pas encombrer la ligne.
" Qu'est-ce que je dis aux enfants ? pleurait-elle en panique.
- Que nous les embrassons Claudine. Ne dites rien de plus pour l'instant. "
Quand j'ai raccroché, les investigations reprirent leur cours.
Le directeur, sans décrocher un mot, me mit la main sur l'épaule et me la pressa.
Je me suis dégagé de façon un peu brusque et il se racla la gorge.

Arnold avait failli faire tout foirer.
" Qu'est-ce qui t'a pris ? lui demandai-je en écrasant ma cigarette.
- Pardon. Je me suis pris au jeu. J'ai cru un instant que tu avais vraiment perdu ta femme.
Enfin, je ne sais pas. J'ai été submergé par l'émotion. Le coup de fil de ta belle-mère et...
- Tes dons de comédiennes ont des limites. On a dit pas de gestes équivoques.
Un directeur digne de ce nom ne palpe pas ses clients, quel que soit son degré de compassion.
- Personne ne l'a vu.
- Tu n'en sais rien !
- Excuse-moi. Je fais ce que je peux. "
Le téléphone a vibré encore. Claudine.
Je n'ai pas répondu.

Elle n'avait pas crié.
Sa chute au milieu des alligators avait été perçue par ces derniers comme une agression.
Elle n'avait pas crié pour la bonne et simple raison qu'elle était inconsciente.
Je me suis assuré du bon déroulement du repas. Qu'ils n'en laissent rien.
Qu'ils emportent dans leur estomac ou dans la vase toute trace d'ADN.
J'ai brûlé ses vêtements. Et suis rentré à l'hôtel où les caméras ne filmaient rien.
Naturellement, j'avais un allié dans la place, qui confirmerait que je n'étais pas sorti.
Et qui pouvait montrer les bandes de la vidéosurveillance sans que j'en sois inquiet.
Un montage habile ne montrait que Julie sortant de l'hôtel à l'heure que nous avions décidée.
Le portable oublié dans la voiture. J'étais sous la douche. Nous avions besoin de ces images.
De Julie arpentant les couloirs, prenant l'ascenseur et traversant le lobby.
Arnold pouvait bien s'éponger le front. Craignant que la vidéo ne nous trahisse.
A ce stade, la police m'avait simplement annoncé que ma femme était sortie seule de l'hôtel,
à 23h45, heure à laquelle je regardais déjà les alligators se disputer ses jambes.
Je n'avais pas le droit de quitter la ville ni l'hôtel. Mais j'avais tout de même rendu la voiture.
Après l'avoir faite nettoyer et en avoir changé le kilométrage.
" Je n'ai plus le cœur à faire du tourisme... " avais-je répondu à l'agent qui s'en étonnait.
Un avis de recherche fut publié. Et j'acceptai que Claudine vienne avec les enfants.
Arnold était de plus en plus nerveux. Ce qui devenait un vrai problème. Il craquait.
J'ai commencé à réfléchir à un moyen de le neutraliser.
Les enfants m'aidèrent à tenir mon rôle de père solide qui cherche à les protéger.
Claudine était hystérique. On lui colla des calmants.
Je me préparais un expresso quand je lui ai dit : " dites-moi, Claudine,
vous saviez, vous, qu'il existait du café sauvage ? On en trouve par ici... Le saviez-vous ? "
Elle s'arrêta de pleurnicher et se figea, glacée, dans un regard qu'elle posa sur moi,
fait de stupeur, de consternation, de pitié, et qui semblait aussi un peu soulagé de voir
qu'elle n'était finalement pas seule à perdre les pédales.
Ravi de mon effet, je lui proposai tranquillement un café qu'elle refusa.

" Fais-le sonner avec le tien ! avais-je crié depuis la douche.
S'il n'est pas dans la chambre, c'est que je l'ai laissé dans la portière de la voiture ! "
Que nous avions garée au coin de la rue. Où je voulais qu'elle aille.
Le lendemain, nous devions aller à Key West où elle rêvait d'aller. Pour Hemingway.
Nous étions censés, pour Humphrey Bogart et Lauren Bacall, nous arrêter à Key Largo.
Elle avait mis du cœur à éplucher les guides pour préciser l'itinéraire et le planning.
J'ai profité qu'elle soit en bas pour mettre un somnifère dans son verre de vin.
Il n'y a que les vieilles recettes qui marchent. Avec lequel je l'ai accueillie en peignoir.
" Merci ma chérie ! avais-je dit en échangeant sa récompense contre mon téléphone.

- Dans la portière, en effet... on ne te changera pas... c'est trop tard pour ça. "
J'ai souri. Avec cette tête de minot qui fait ses yeux de chien battu.
J'avais mon verre aussi, avec lequel nous avons trinqué.
Le temps d'une gorgée et d'un baiser rapide, je partais dans la suite d'un bon pas,
faisant mine d'écouter le répondeur, puisque j'attendais ce fichu message si important
du bureau de Québec, en finissant de me sécher la tête, alors qu'elle se mettait à l'aise.
Elle s'était déchaussée. S'installa dans le canapé devant la télévision. But la mixture.
" Toujours rien ! Pestais-je. Je prendrai une minute demain pour appeler Rachel. "
Je revins vers elle avec la carte du restaurant de l'hôtel et la bouteille de vin.
" Qu'est-ce que tu veux manger ? demandai-je en remplissant son verre.
- Je n'ai pas très faim, dit-elle. Ces alligators m'ont coupé l'appétit.
- Si tu veux boire, il faut manger, fis-je en redressant le goulot.
- Commande ce que tu veux. Je piquerai dans ton plat. "

" Qu'est-ce qu'elle a fait ensuite ?... demandait Arnold qui ne tenait pas en place.
J'imagine qu'elle ne s'est pas endormie aussitôt.
- Elle a eu le temps d'appeler chez sa mère pour parler aux enfants.
Aucune résistance particulière. Elle a dû raccrocher parce qu'elle se sentait partir.
- Elle a trouvé ça louche... un truc du genre qu'est-ce qui m'arrive ? ...
- Arrête de stresser. Pas du tout. " Je suis épuisée. On a eu une grosse journée.
Je vous appelle demain... blabla " Comme après une journée dans les Everglades.
Ni elle, ni Claudine, personne ne s'est étonné de sa fatigue subite.
- Tu m'as fait le signal aussitôt après donc.

- Je lui ai pris son téléphone des mains...
- Tu as pensé aux empreintes ?
- Arnold, on peut tout de même trouver sur le portable d'une femme
les empreintes de son mari. C'est le contraire qui serait suspect.
Le temps de la mettre dans le sac poubelle et je t'ai fait le signal.
- Attends une minute. Claudine va témoigner du fait que Julie était fatiguée.
Qu'à la dernière communication, elle tombait de fatigue... qu'elle a raccroché pour ça.
- Arnold, mon bébé, par pitié... Claudine va témoigner du fait qu'elle l'avait trouvée bizarre.
Rétrospectivement, elle va considérer qu'elle nous a tous joué la comédie pour se barrer.
- C'est ta partition, ça, j'ai bien compris. Mais tu es sûr pour Claudine ?...
- Les images de la vidéo ne lui laisseront pas le choix. Elle se barre de l'hôtel à 23h45.
- Pardon mon amour, excuse-moi. J'ai toujours l'impression qu'un truc nous a échappé.
Donc, tu as mis la tenue d'agent de propreté, et tu as descendu Julie avec les poubelles,
pendant que j'envoyais Alberto garer ta voiture au parking.
- La voiture était à la place prévue quand j'y suis arrivé, j'ai chargé et je suis parti.
- Et tu n'as croisé personne ? Dans l'hôtel je veux dire.
- Je suis passé par où tu m'as dit que vous descendiez les poubelles, comme prévu.
Le monte-charge du fond. Et je n'ai croisé personne sur mon chemin. "
Arnold semblait réfléchir à quelque chose. Au point que je me suis interrompu.
" Je dois nous débarrasser de la tenue. Le nettoyage ne sera peut-être pas suffisant. "
J'ai convenu que c'était une sage décision.

Je lui faisais faux bond.
Mais j'étais tranquille. Arnold, bien que dépassé par les évènements,
n'aurait pas risqué de se faire arrêter pour complicité de meurtre.
Il était trop impliqué. Et ne pouvait pas empêcher mon changement de plan.
Il encaissa le coup sans un mot devant Claudine et l'inspecteur de police.
" Nous ne pouvons pas rester ici, avec les enfants, je veux dire... vous comprenez,
ne sachant pas pour combien de temps nous sommes ici, nous en avons parlé hier soir,
ma belle-mère et moi, et pensons qu'il serait plus raisonnable de nous installer dans un motel.
- Oh, ce n'est pas un problème, ne soyez pas gênés pour ça, rétorqua l'inspecteur.

Tant que vous ne quittez pas Miami... "
J'évitais soigneusement le regard d'Arnold que je sentais fulminer.
Il était devenu embarrassant. Et continuer à nous voir pouvait nous compromettre.
" Un motel pas cher mais confortable, si nous devons rester ici... encore longtemps... "
Je payais la nouvelle chambre à l'étage inférieur pour les enfants depuis une semaine,
et Arnold se lança dans une parade un peu désespérée :
" Si c'est une question d'argent... la maison peut faire un effort Monsieur Pelletier.
En de telles circonstances, nous pourrons nous arranger n'est-ce pas ? "
J'ai dévisagé Arnold en faisant mine d'étudier sa généreuse et charitable proposition.
Et, imperceptiblement ironique : " Merci pour votre mansuétude Monsieur Grinter.
C'est très aimable à vous. Mais vous en avez assez fait pour nous je crois.
Je suis désolé d'ailleurs de tout ce qui arrive. Je ne vous remercierai jamais assez
pour tout ce que vous avez fait, pour moi et ma famille. "
J'ai pris Luc-Etienne et Charlotte par les épaules. " Je crois que ça nous fera du bien à tous.
Et je tiens à payer la note comme un client ordinaire. Il n'y a pas de raisons. "
Arnold était blême. Je vis qu'il eut très envie de pleurer. Il devait sortir de toute urgence.
" Eh bien, c'est moi qui suis désolé... permettez-moi... il ne me reste plus qu'à,
qu'à vous souhaiter bonne chance. "

J'avais porté Julie sur les épaules sur une distance qui me parut interminable.
L'ai déshabillée sur place et mis ses vêtements dans le sac poubelle.
J'avais encore mal au dos. Et faisais bien des efforts pour le dissimuler à tout le monde.
C'est nue que je l'ai balancée aux alligators. J'ai balayé la scène du festin à la lampe torche.
" Il n'en restait plus rien, tu es bien sûr ? " avait-il demandé à peu près mille fois.
J'ai appris son suicide par le shérif. " Il s'est pendu dans son appartement. "
Claudine m'a pris le bras. Y enfonça ses ongles. " Attendez... Richard, dites-moi...
dites-moi que vous trouvez ça bizarre. Deux tragédies si proches l'une de l'autre.
- S'il vous plaît. Non. Julie est peut-être vivante, bien en vie, quelque part, je...

- Non non non, attendez, ce n'est pas possible. Ce même hôtel... et puis...
je n'ai jamais aimé ce type, il y avait quelque chose de pas clair.
- La loi des séries, malheureusement, ça existe madame, fit le shérif dans sa barbe,
plus souvent qu'on ne le croit. Mais j'entends ce que vous dites. Et nous n'excluons rien.
- Vous ne trouvez pas qu'il semblait particulièrement nerveux ? Richard...
- Pour la mauvaise publicité que faisait notre histoire à son hôtel je suppose,
cela suffisait amplement à le rendre nerveux j'imagine.
- Et à se suicider ?... " Elle attendit un moment une réaction de ma part.
Elle me lâcha le bras satisfaite de voir que je n'avais rien à répondre à ça.
Le shérif expliqua qu'ils enquêtaient sur la mort d'Arnold Grinter.
Et que nous serions informés du moindre recoupement avec la disparition de Julie.
" Pardon de vous dire ça comme ça Richard, mais il faut s'attendre à devoir expliquer
aux enfants... elle fondit en larmes... qu'ils ne reverront jamais leur mère. "
Elle sortit de la chambre pour aller fumer une cigarette sur la coursive.
Evidemment, les chaussures avec lesquelles j'avais marché dans les hammocks,
étaient chez Arnold, lorsque nous avions la même pointure.
Evidemment, le bidouillage de la vidéo finit par être décelé.
Alberto avait témoigné qu'Arnold lui avait demandé de mettre notre voiture au parking.
Nous avons pu rentrer tous les quatre à Montréal où j'ai pu récupérer mon butin,
avant de partir m'installer en Europe avec les enfants.
Arnold Grinter avait kidnappé et assassiné Julie avant de se pendre.
Les alligators, non, n'avaient pas tout mangé. On retrouva quelques morceaux de son corps.
Dans les marécages. Les marques de pneus comme les empreintes des chaussures.
" Ce salop a même essayé de vous faire porter le chapeau... " conclut le Shérif.
Curieusement, j'ai eu un frisson. Comme un sentiment de pitié pour Arnold.
Qui manifestement, n'était pas idiot, mais amoureux de moi.

Jacqueline était rayonnante.
Elle qui m'avait si bien consolé du drame dont je sortais.
Nous avions laissé les enfants à Paris. Pour qui elle était une belle-maman formidable.
Nous allions passer quelques jours à Barcelone. Où elle rêvait de me conduire.
Un groom est venu prendre les bagages dans le coffre du taxi.
Le Majestic se dressait sur le Paseo de Gracia. J'en observais la façade illuminée.
" Tu as eu raison mon chéri, c'est bien mieux placé que le Hilton de la Diagonal.
- C'est ce qu'il m'avait semblé en regardant sur internet... " dis-je simplement.
Nous nous sommes arrêtés à la réception. " Au nom de Pelletier. Pour deux personnes. "

Nous avons suivi le garçon qui se saisit de nos bagages et à qui j'ai laissé un pourboire,
puisque nous n'étions plus à ça près, quand ils nous a laissés à la porte de notre chambre.
Elle donnait sur le paseo. Etait d'un luxe un peu passé. Ce qui lui donnait du charme.
Jacqueline, surexcitée, n'avait cessé de parler depuis l'aéroport. Je ne l'écoutais pas.
" C'est marrant... " dit-elle en inspectant la literie et la salle de bains.
J'ai fait le tour de mon côté. Télévision. Mini bar. Cafetière.
" Tu veux un expresso Jacqueline ?...
- Tu ne m'écoutes pas... dit-elle sur un ton de reproche surjoué. Oui, avec plaisir.
- Excuse-moi ma perle, je n'ai pas complètement atterri.
- Je disais, c'est marrant que tu aies appelé ce garçon Alberto, là, le garçon d'étage,
alors qu'il n'avait pas de nom sur son badge, comme si tu le connaissais.
- Oui oh, fis-je en lui tournant le dos, Alberto, Carlos, ils s'appellent tous pareil ici.
- Ce n'est pas bien de se moquer du personnel Richard. Surtout à l'étranger...
- Un billet de 20 euros, si c'est se moquer du personnel, pour monter deux valises.
- Alors voilà, pour 20 euros, il peut bien s'appeler Alberto, c'est ce que tu veux dire ?... "
Elle éclata de rire, et me sauta au cou. " Mon amour, ça va être formidable !...
Tu vas adorer cette ville. On va s'amuser comme des fous ! "
Elle se décolla de moi pour esquisser quelques pas de danse pieds nus sur la moquette.
Et se laissa tomber dans le canapé dans un soupir proche du barrissement. 
J'apportais les deux expressos sur la table basse.
" Demain, s'il fait beau, dit-elle, on se fait les tours de la Sagrada Familia !
Tu m'as promis. Il n'y a pas de vertige qui tienne.
- Tout ce que tu voudras ma chérie. C'est ton week-end. Ordonne et j'obéis.
Mmm... excellent ce café. " Elle se hissa soudain jusqu'à moi comme un fauve,
avec l'allure comique de la tigresse qui a une idée salace derrière la tête.
Elle força ma bouche et me roula des pelles d'adolescente de quatorze ans.
Quand elle se dégagea et me permit de respirer, je repris ma tasse, décoiffé,
alors qu'elle haletait avec l'air de ne pas avoir eu sa dose.
Comme ignorant son numéro de nymphomane de foire, sourire en coin,
par jeu, je fis mine de vouloir prolonger dignement notre conversation.
" Savais-tu qu'il existe du café sauvage ?... "

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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L'aube est tardive

Publié le

Une croix dorée dépasse. Dont on a retiré l'emballage.
Au sommet de l'échafaudage. Dont on a démonté un ou deux étages.
Je n'avais vu à Paris la tour St-Jacques que dans sa résille de métal,
ce durant des années, et on ne me la révéla en la déshabillant enfin,
que peu de temps avant mon départ. Flambant neuve. Flamboyante. Gothique.
Ici, la tour est celle de St-Jean. Le boss de Perpignan.
Et le fer forgé protégeant la cloche avait été remplacé depuis des mois
par les étagères superposées qui, sur toute la hauteur du campanile,
formait une cage à coup de passerelles qui pouvait grouiller d'ouvriers.
Je vois les barres et les planches métalliques descendre à l'aide d'une poulie.
Fou de joie, je me dis que ça y est. La rénovation terminée, nous allons retrouver la pierre.
La silhouette originale de la tour de l'horloge. Comme si elle venait d'être construite.
Mais peut-être me suis-je emballé. Le camion part avec son butin. Un peu maigre.
Seule cette croix, au sommet du sommet, a été dégagée de sa camisole.
Je prends le large sur le parvis, me retourne, découvre l'or éblouissant si haut perché.
Qui prend le soleil du matin en pleine figure. Je pense dans un sourire que c'est bien.
Content pour ma ville. Et pour la basilique. Et mon appartement. Et pour ma vie ici.
Un bisou sur le nez, en passant, du zèbre dans sa vitrine, mascotte du festival de jazz,
et je me dérouille dans l'humidité de l'aube tardive pour marcher jusque loin de chez moi.
L'air peut être frais. Quand je vois le Canigou enneigé au bout de l'avenue Panchot.
Le sucre glace en enveloppe un bon tiers. Qui tranche sur le ciel bleu.
Nous sommes en octobre. L'amour est de saison.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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En cavale

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Entrer tous les deux dans les toilettes des hommes n'était pas le plus risqué.
Les caméras de surveillance mises à part, il n'y avait pas de témoins.
L'aire de service était déserte, et cachée de l'autoroute par autant de haies que de bosquets.
Nous étions loin du trafic routier. Et le parking était vide. Tu m'as suivi à l'arrière.
Du petit bâtiment carrelé où seule la radio et ses chansons folk nous avaient accompagnés.
La musique régnait en maître au-dessus des lavabos et des miroirs de ce lieu inhabité.
Je comprends qu'il n'est pas question que je me contente des urinoirs.
J'entre dans une cabine dont tu verrouilles la porte aussitôt derrière toi.
Je me retourne et te vois avec un sourire malhonnête te pencher sur ma ceinture.
L'endroit est exigu, inconfortable pour ce genre d'exercice, mais tu n'as aucun mal
à ouvrir ma braguette, et à baisser d'un même mouvement mon jean et mon caleçon.
Tu libères ma queue que tu fourres directement dans ta bouche pour la couvrir de salive.
Je me laisse faire, aussi excité qu'amusé, debout et dos à la cuvette des chiottes.
La chanson folk déroule son refrain, indifférente, avec le léger écho de l'espace vide.
Dans la lumière blanche des néons répondant au carrelage. J'ai les tétons sensibles.
Des frissons dans le dos. Et ma main se perd un peu dans tes cheveux.
Les portières de la voiture de location claquèrent simultanément.
Clé dans le contact. Sans échanger un mot. Marche arrière. Première.
Nous disparaissons dans la bretelle qui nous ramène sur l'autoroute.
Thelma et Louise. Nous sommes un couple de lesbiennes qui emmerde le monde.
Toulouse n'est plus très loin. N'est pas notre destination. Et la route nous reprend.
Dans son déroulement infini, monotone, de paysages emportés et de mille lignes peintes.
Le jour décline avec la jauge d'essence. Avec la lumière et notre belle innocence.
Qui cède à l'approche du crépuscule à une pointe d'angoisse qui ne dit pas son nom.

J'ai regardé ton corps se déplier dans l'obscurité.
Les plus belles jambes et le plus beau cul que j'aie vus de toute ma vie.
Enroulé dans un drap, calé dans les oreillers, je contemple mon bonheur de canaille.
Concentré dans cette silhouette qui se sépare de moi pour aller dans la cuisine.
Comparé à ce bien-être inédit, je me dis que le sexe est bien peu de choses.

Qu'il n'est plus la fin, mais le moyen de parvenir à ce bonheur d'après.
Celui que j'inspire sur une cigarette magique, la meilleure de toutes,
lorsque mon corps ne s'est pas encore complètement reconstitué.
Je dois me regrouper. Comme on rassemble les vêtements parsemés dans la chambre.
Tout ce qui a volé dans la précipitation une heure auparavant. Je me ramasse.
Des quatre coins de la maison. De l'univers. Pour revenir à moi dans ce lit de caresses.
Je ne fais plus qu'un lorsque ton image réapparaît, précédée par le craquement du parquet.
Dans cet appartement étrange qui n'était pas à nous. Qu'on nous avait prêté.
Franchissant l'encadrement de la porte, tu tiens du yaourt à boire, du lait chocolaté,
je ne sais plus, que tu me proposes et dont je n'ai pas envie lorsque j'ouvre le lit.
Que je te fais basculer contre moi pour n'avoir envie que de toi au plus près.
Si j'ai une faim de loup, la nourriture ne saurait à elle seule la rassasier vraiment.
Mes lèvres sur la peau de la nuque à l'épaule. Respirent tes cheveux.
Cherchent tes grains de beauté. S'aventurent à ta bouche comme à d'autres orifices.
J'oublie le mobilier. J'oublie la situation. La distribution des pièces.
La voiture garée dans la rue. La rue que je ne connais pas.
Cette ville. Et pourquoi nous y sommes.
Quand je ne suis qu'à toi.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Xylophone

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Le bois résonne aux racines grecques et aux feuillages symétriques.
Deux arborescences. Dans la terre et dans l'air. Pour tenir l'équilibre.
Le sol tendu comme une ligne d'horizon. La surface du miroir. La frontière poreuse.
Le jeu des contrepoids. Le bras des catapultes. Je me plante à ma fenêtre. Je le regarde.
L'arbre est deux fois plus grand que celui que je vois.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Avec nos bites et nos couteaux

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Je prépare la chambre de telle sorte qu'elle n'ait pas l'air apprêtée.
Un moment saisi dans mon intimité tel que je voudrais qu'on le surprenne.
Avec un faux désordre ici, sur le bureau, ou là, dans la bibliothèque.
Lorsque rien ne traîne par ailleurs. J'organise l'espace et la lumière.
Mes fenêtres grandes ouvertes. J'entends des voix basses. Qui gloussent.
L'heure des promenades gitanes dans ma rue. Sous les lanternes et les balcons.
Une jeune fille rit. A plusieurs reprises. Comme aux assauts ludiques de son prétendant.
Elle rit avec une candeur qui n'existe plus que dans les films italiens des Années 50.
Ces roucoulades amoureuses ne me blessent pas. Elles me ravissent.
Je ne suis pas atteint au vif d'une solitude insupportable que je n'aurais pas choisie.
Quand je ne suis pas seul. Que l'on vient me rejoindre.
Et que je ne me sens pas agressé par le bonheur des autres.
Au contraire, ce soir, comme souvent, il participe au mien.
Je suis prêt. Tout est prêt. En appétit de tout ce que la vie propose.
J'ai de la compassion pour les êtres asséchés par trop de frustrations.
Qui se sont interdit des plaisirs et des jeux innocents qui flattent le corps autant que l'âme.
Etouffés par un mélange de jalousie et d'aversion aux démonstrations amoureuses.
Scandalisés par des couples ou la jeunesse flamboyante qui insultent leur condition.
Je suis touché par cette rancune, cette aigreur, à la hauteur du dépit, et du gâchis,
d'une vie qui s'est tenue à l'écart de la sexualité, de la sensualité des autres,
des échanges et du partage, du cœur, et du cul, de la séduction et des jeux érotiques.
Le rire en effet, peut être le départ, le prénom, des orgasmes de la femme séduite.
La première expression d'une relation sexuelle promise. L'aveu d'un consentement.
Celui du désir. Qui écoeure les êtres qui savent le reconnaître lorsqu'il se refuse à eux.
Bien sûr, ils identifient parfaitement ce que veulent dire ces regards et ces sourires,
ces gestes, ces manières, la parade nuptiale pathétique des animaux en rut.
Le rire devient l'émanation du péché, le symptôme du diable et de la perdition.
Lorsque la condamnation, le dégoût, sont à l'échelle de l'envie irrépressible d'être à leur place.
La jalousie féroce qui leur bouffe le cœur. Qui pleure sur lui-même et les actes manqués.
Insupportable de voir ces jeunes filles légèrement vêtues prêtes à mordre la vie.
Ces garçons et ces filles qui flirtent, sous un porche, dans le parc, devant le lycée.
La lumière du bonheur insolent sur des visages, de ceux qui vont main dans la main,
bras dessus, bras dessous, ou conduisant poussettes et famille nombreuse épanouie.
La morosité des autres les rassure. Il faudrait que tout le monde fasse la gueule.
Des visages ternes et fermés. Des corps rigides et des mâchoires serrées.
Voilà ce qui est acceptable. Un peu de pudeur.
Lorsqu'ils n'en ont aucune à exposer leur mal-être.

Je comprends. Et je sais.
Le bonheur des autres, quel qu'il soit, est insoutenable quand on est malheureux.
On brûlerait volontiers comme des sorcières les manifestations de la joie de vivre.
Lorsqu'on trouve au contraire un certain réconfort à trouver aussi triste que soi.
Les regards vides du métro. Les vêtements gris. Les silhouettes fantômes de la rue.

Et ces programmes à la télévision où l'on voit bien plus malheureux encore.
Les guerres et la misère au journal de 20 heures. Le chômage qui explose.
Le témoignage sur un plateau de cette femme trompée par son mari.
On zappe les comédies romantiques américaines et leurs putains de happy ends débiles.
On veut voir cette fille qui en chie parce qu'elle est trop grosse et mal fringuée.
Se dire qu'on ne s'en sort pas si mal. Qu'il y a pire. Et ne rien remettre en question.
Croiser un couple amoureux est une gifle. L'expression du bonheur. Du plaisir.
On se rassure en regardant celui-ci, au restaurant, qui n'a rien à se dire, qui s'ennuie,
et l'on peut se réjouir avec cynisme de la liberté dont on jouit quand on est seul.
Les disputes, les divorces... voilà qui semble nous conforter dans des choix supposés.
On est mieux seul que mal accompagné. Que ferais-je d'un con qui me ferait chier ?
Evidemment. Les échecs sentimentaux des autres nous donneraient raison.
Et nous triomphons en silence lorsque nous consolons cet ami qui vient de se faire larguer.
A l'inverse, l'air béat et idiot de cet autre qui vient de rencontrer cette fille. Une abjection.
On lui déchirerait la gueule pour lui ôter cette expression niaise de l'amour qui se pointe.
Le gloussement stupide des adolescentes au passage d'un garçon. Qui vous arrache le cœur.
Tout ce qui renvoie à une misère affective ou sexuelle. Que l'on vous crache à la figure.
Et l'on se draperait dans des discours de bienséance et de morale. Posé sur les blessures.
La piètre diversion. Le vieux sparadrap qui n'adhère plus. Qui protège mal.
On condamne cette jeunesse oisive et pervertie. Ces filles aux mœurs légères.
Lorsqu'elles feraient mieux d'être tristes, frustrées et cadenassées. Sérieuses et le cœur sec.
Puisqu'il est mal d'être heureux et de prendre du plaisir. De profiter de la vie.
Voilà ce que l'on souhaite. Qu'elles aient une vie de merde. VDM. Ou des chagrins d'amour.
" Je te l'avais dit. Ce garçon n'était pas pour toi. " Puisque les garçons sont tous les mêmes.
Que l'amour ne promet que des déceptions, des humiliations, et des torrents de larmes.
On fait la leçon en vieux sages, ravis de l'échec qui s'accorde à nos propres conditions.
Quand nous aurions été intimement misérables de voir ces enfants plus heureux que nous.
Aussi vrai que le chagrin environnant est un confort pour nos vies désastreuses,
l'ivresse du plaisir et du bonheur vient nous déranger, tout déranger.
Un désordre. Qui nous bouscule. Nous violente. Nous prend par le col.
" C'est comme ça que tu vis ? Tu n'as pas l'impression de perdre ton temps ? "
On ne veut pas entendre que l'on a raté sa vie. Qu'on est un mort vivant.
Remettre en question les choix ou les résignations. Un coup de poing dans le ventre.
Le bonheur est à vomir. Et l'on irait au couvent pour le tenir à distance.
Se tenir loin des tentations, toutes diaboliques, qui pourrissent le monde.
Fuir cette société de divertissement, de consommation, de pornographie.
En se mutilant soi-même. Choisir la castration.

Je ne juge pas la mère épouvantée à l'éveil de la sexualité de ses enfants.
Je ne juge pas celle qui a giflé sa fille quand elle a parlé de capotes ou de pilule.
Qui a puni son fils en trouvant des sites scandaleux dans l'historique d'internet.
Je ne juge pas les parents qui ont peur pour leurs enfants et veulent veiller au grain.
Mais je grimace tout de même, quand l'explication vaudrait mieux qu'une gifle,

et grimace d'autant plus lorsque point un transfert qui pourrit les échanges.
Les histoires se superposent. Et la violence est l'expression d'une douleur intime.
Quand les mots ne sortent pas de la poitrine. Qu'on s'interdit d'exprimer sa faiblesse.
Par orgueil. Par pudeur. Pour garder une dignité qui se retourne contre nous.
Et le chagrin contenu, dissimulé, se transforme en colère. En fureur. Et en rage.
Puisqu'il doit sortir quand même. Et part avec la pression des geysers fulgurants.
Incontrôlables. Avec une force que l'on ne se connaissait pas. Aveugle et maléfique.
L'envie de casser la gueule à ce type. Ou de tuer celui-là. Parce qu'il ne vous aime plus.
Parce qu'on est impuissant. Qu'aucun mot désormais ne saurait le convaincre.
Et je gifle mon gosse qui a embrassé cette fille à l'école, dans une montée de fièvre,
parce que mon mari ne m'embrasse plus, qu'il ne me fait plus l'amour.
Et je punis ma nouvelle copine de tout le mal que m'a fait la précédente.
Quand le désespoir se venge toujours sur les mauvaises personnes.
Je suis désolé d'autant d'errances, de torpeurs dans ces cœurs qui dérivent.
Qui ne parviennent pas à dire le fond de leurs caprices enfantins légitimes.
" Aime-moi. Dis-moi que tu m'aimes. Ne me laisse pas. J'ai besoin de toi. "
L'aveu de la dépendance affective. Lorsqu'il faut être un homme. Un adulte.
" Fais-moi l'amour. Serre-moi dans tes bras. " Les mots restent prostrés.
Et les baisers se perdent. Et les bouches se sèchent. Les cœurs. Les vagins.
La sécheresse gagne du terrain. Nécrose de tout un corps. Et l'âme se débat.
Et l'âme se révolte. Je ne veux pas être enterrée vivante. Je veux vivre.
Quand on ne peut pas reprocher aux autres de le faire.

Cette épouse délaissée se tourne vers la religion.
Celle-ci finit même par trouver la sexualité profondément répugnante.
La nudité affichée dans les rues devient un outrage. Il faudra prier deux fois plus.
On demande un ordre moral. On demande de voiler tout ce qui pourrait tenter.
Et bien des religieux se retrouvent d'accord. Le désir est dangereux.

Et le sexe, à qui nous devons tous la vie, ne saurait être un plaisir.
Puisqu'il faut enfanter dans la douleur. Dans la culpabilité et le sacrifice.
La femme elle-même est un danger. Les bonnes sœurs portent la moustache.
Une fille respectable ne se maquille pas. Dissimule son corps et sa féminité.
Surtout, ne pas éveiller le désir, ne pas rouler du cul pour appeler le sexe.
Comme des chiennes lubriques que sont toutes les femmes qui prennent leur pied.
Comment ? L'œuvre de Dieu ? Une célébration de la vie et de ses bienfaits ?
Pourquoi diable a-t-il mis le plaisir et l'orgasme au milieu de l'acte de la reproduction ?
Les fidèles intègres acceptent-ils l'idée que Dieu puisse être responsable de cette perversion ?
Ou considèrent-ils que c'est l'œuvre du diable ? Un rival à leur Dieu tout puissant ?
Soit leur divinité n'est pas omnipotente et ne tient pas le monde qu'elle est censée avoir créé,
soit elle est coupable d'avoir mis autant de plaisirs indicibles à concevoir des enfants.
Si Dieu a créé le désir, le plaisir, et l'amour, s'il en est responsable, rendons-lui hommage.
Il serait un foutu pervers d'avoir créé autant de fruits pour nous les interdire ensuite.
Pourrait-il condamner les hommes de jouir de ce qu'il leur a donné ?
Dieu m'a donné une bite. Pour pisser. Faire des gosses. Et donner du plaisir.
Et je ne vois rien de mal aux trois activités.
Cette épouse délaissée ne croit pas en Dieu, mais se détourne tout autant des hommes.
Elle ne se tourne pas pour autant vers les femmes, ce qui aurait pu être une option.
Elle s'empêche de prendre du plaisir à manger. Parce qu'elle s'estime trop grosse.
Fait des régimes depuis mille ans. Torture son corps et son esprit.
Pourquoi diable Dieu a-t-il mis aussi du plaisir dans l'acte de manger ? Décidément...
Elle ne croit pas en Dieu. Ne se pose pas la question en ces termes, bien sûr.
Mais n'en est pas moins déterminée à se punir, à se contraindre, pour d'étranges raisons.
Les croyants n'ont pas le monopole de la culpabilité. Et d'une once de plaisir à la frustration.
Du sadomasochisme. Quand on peut aimer avoir mal. Aimer être malheureux.
Aimer se dégrader et se faire pitié. Il y a un plaisir inavouable à ce plaisir tordu.
Que maman fasse son fichu régime si ça lui chante, mais qu'elle nous donne à manger !
Pourquoi la famille serait-elle prise en otage de ses névroses et de ses déviances ?
Ne dégoûte pas les autres de la nourriture. Ne dégoûte pas les autres des hommes et du sexe.
Tu as le droit d'être malheureuse. Tu as le droit de trouver du plaisir dans l'abstinence.
Mais nous avons le droit d'être différents. D'aimer bouffer et de baiser. D'aimer aimer.

Je prépare la chambre. Je prépare le lit. Le cœur léger.
Le drap housse un peu rêche. Immaculé. Parfaitement tendu sur le matelas.
Il sent l'adoucissant. Pas un poil de couilles. Pas un cheveu. Sous le plat de ma main.
Je caresse le coton et l'idée de t'y étendre. Je cale les oreillers. Et j'inspecte la pièce.
Le rire d'une jeune gitane ne se moque pas de moi. Dans la rue. Elle minaude.

Un garçon lui tourne autour. Je suis content pour elle. Je suis content pour nous.
Le bonheur ne me rend pas triste. Le bonheur me rend heureux.
Cela n'a pas toujours été le cas. Il m'a crevé le cœur bien souvent.
Quand j'étais incapable de le recevoir ou d'en tirer profit.
Mais j'ai appris, sans y prendre garde, à m'ouvrir à nouveau.
A m'y abandonner sans le moindre scrupule. A lui ouvrir les bras. Le serrer contre moi.
L'embrasser en entier, en souriant, en confiance, avec l'émotion propre aux retrouvailles.
Qu'il est bon d'être aimé, d'être heureux et de vivre. Quand d'autres ne peuvent plus.
Et par amour pour eux, je profite du monde qu'on nous prête pour un temps.
Quel que soit le moyen, le chemin, gâcher le moins possible ce qui est le plus précieux.
Ces jours qui nous échappent et ne reviendront plus. Le soleil. Cette pomme.
L'amour à pleines dents. Le rire des enfants. Et le chat qui ronronne.
La paix est agréable. Possible avant la tombe. La paix avec soi-même.
Quand il n'y a rien de mal à se trouver aimable et à se pardonner.
Tu vas venir et je vais t'aimer aussi fort que je m'aime moi-même.
Que je m'aime si heureux et amoureux de toi. Qui peux donner un sens à ma vie éphémère.
Qui me rends beau, vivant, utile et agréable. Moi et cette chambre. Cette rue. Cette ville.
Et le rire bébête de la jeune gitane. Quand le monde devient doux et complice. Bienveillant.
Il n'y a de frustrations qu'à nos propres manœuvres, à nos seules décisions.
Aux choses dont on se prive. Celles qu'on se refuse et que l'on s'interdit.
Le malheur est un choix. Et le bonheur un autre.
Assumer l'un comme l'autre est une autre paire de manches.
Lorsqu'on réussit aussi bien à culpabiliser toujours qu'à se déresponsabiliser.
Que nous ne sommes pas à un paradoxe près. Qu'on peut être bourreau et victime.
De soi-même et des autres. Avec la même sincérité. Aux méandres de la psyché.
L'humeur elle-même sait être versatile. Et la vision du monde lunatique avec elle.
L'euphorie est tranquille. Dans ma soirée d'automne étrangement sereine.
A t'attendre dans un lieu qui avait bien failli me sortir par les yeux.
Dans lequel j'ai failli me sentir prisonnier. Que j'aurais pu haïr ou aimer détester.
J'aurais pu aussi bien changer mon regard sur ma vie, mon amour, et ta propre personne.
La mépriser, la maudire, pour m'aider à partir. La vomir aussi fort que je l'avais aimée.
Par une opération qui m'échappe en partie, ça ne s'est pas produit. Et la chambre est superbe.
Le platane. Le parvis. Les ombres familières. Le monde que je me suis fait.
J'y suis bien. Même seul. Quand j'y suis à ma place.
Et que les gens qui s'aiment ont ma bénédiction.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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Nuée de poupées

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Le texte. La phrase. Le mot. La lettre.
Comme autant de poupées russes.
Je plonge. Pénètre. M'enfonce. Disparais.
Dans les sables épouvantables, émouvants,
d'une plage où je dessine toutes mes voiles contre le vent.
C'est dans la gorge, dans cette forge, que tout regorge d'aveux cinglants.
Héphaïstos en son volcan. En son cratère. Avec ma lave et ses coulées.
Sur mon enclume, je bats le fer, je bats mes rythmes aveuglants.
Quand je travaille l'or et le cuivre, souffle le verre, et le chewing-gum.
Quand je fais de quelques volutes bien des méduses et des rouleaux dans l'océan.
Bien des nuages accélérés. Et tous les grains du sablier. Pépins de pomme.
Ce sont des chevaux au galop. Qui se libèrent de la braise. Quand tout est sorcellerie.
Perlimpinpin. Perpignanaises. Des chevelures alanguies. Déployées dans les fonds marins.
Des perles noires. Des éperviers. Des romans de chevalerie.
Le sang se répand dans les vagues. Pour attirer mes crocs requins.
Je creuse des sillons à la mine. A en déchirer le papier.
Je te désire. Je te dessine. Tordant ma lame dans le bois.
L'accouchement ou la saignée. Quand la matière est estropiée pour l'extirper d'entre mes doigts.
Il me faut mutiler la langue. Pour en cracher les mots nouveaux. Il faut qu'ils claquent.
Il faut qu'ils tanguent. Comme mes voiles contre le vent. En tirer la peau en lambeaux.
Lorsqu'aux flambeaux, les messes noires invoquent les muses maudites.
Entre montagnes et poupées russes. Masturbations hermaphrodites. Pour approcher la vérité.
Contre la paume de ma main, je l'ai pressé comme une orange, ce cœur gorgé de pulsations.
La vieille éponge que j'essore. Le poing serré. Pour l'arracher sans cruauté. Le dévorer.
Comme la pomme d'Adam et Eve. La connaissance. La damnation.
Et les babines ensanglantées, le piteux vampire épuisé peut épouser la nuit féline.
A s'être perdu ou planté autant d'échardes que de clous dans un orgasme du sacrifice,
il s'aimerait mieux crucifié pour la beauté ou le futile qu'inefficace et inutile.
Quand tant d'autres sont tombés pour rien.
La phrase est une œuvre gothique. Les mots sont là pour la sculpter.
Et c'est au canif de mes ongles que je cherche à te ciseler.
A m'isoler dans les torpeurs de mes angoisses imbéciles, de mes passions écervelées,
je peux connaître l'œuvre de Dieu, l'œuvre du diable, ou celle de l'humanité.
Quand tu es ma seule promesse, de rédemption, d'éternité,
première et dernière poupée, la moindre lettre, le texte entier,
début et fin, cause et effet, serrure et clé, l'honneur de cette vie terrestre.
Les mots du blog se défenestrent. Me sautent à la gorge et me vident.
D'avoir écrit. Pour s'emboîter. L'équarrissage.

 

Philippe LATGER
Octobre 2012 à Perpignan

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