Dans leur botte de foin
Rien ne me fera vieillir.
Rien ne me fera sombrer.
La déflagration du son. La musique. Au petit matin. L'épuisement.
Les sensations fortes. Tant d'efforts pour se sentir en vie.
Les revendications faciles. Pour marquer sa différence. Et son appartenance.
Je suis des vôtres. Nous sommes un clan et une famille.
J'ai trouvé mon clan et ma famille. Ma tribu.
Vu de chez moi. Certes. C'est touchant.
La rotation des hélicoptères. A remplacé les éoliennes.
La vallée occupée. Et l'on joue au maquis ou à la résistance.
Je pense comme vous. Mais ma pensée n'est pas un accessoire de mode.
Mon opinion n'est pas une posture ni un cri de ralliement.
Je ne suis pas un artiste engagé. Et je ne cherche pas désespérément une famille.
J'en ai déjà une. J'en ai déjà plusieurs. C'est le privilège de l'âge. J'imagine.
Le mal que l'on se donne pour être, pour être quelqu'un et exister.
Pour séduire. Se faire remarquer. A longueur de likes, de stories et de scrollings.
J'ai de l'empathie pour mes petites aiguilles dans leur botte de foin.
Le matin se lève sur les zombies de la fête. Une nuit de gagnée à s'être défoncé.
Une nuit de perdue à ne pas l'avoir vue. Ou à l'avoir noyée. Dans l'ivresse.
On ne vous en voudra pas si vous n'êtes personne.
Au concours des selfies, ceux qui ne placent aucun produits, s'abîment.
Dans le verre d'eau du smartphone, nouveau bûcher des vanités, aux petits pieds,
les pouces moulinent pour remonter le fil d'actualité, en quête de sens et d'un destin.
Vais-je être repéré par l'homme de ma vie ? Ma muse ? Mon producteur ?
Je cherche une issue sur la dalle tactile. L'espérance d'une rencontre. De la rencontre.
Et du succès sans doute. Sur quelques pouces de large et de longueur.
La vie, à côté, les regarde, un peu amusée. Un peu inquiète. Et je suis assis à côté d'elle.
Je regarde cette agitation. Cette fièvre. Cette addiction. La gestion des posts Instagram.
" Dès qu'il t'arrive quelque chose d'un peu extraordinaire, il faut le faire savoir ... "
A mon ironie, la vie lève les yeux au ciel. Mais je dois préciser.
" Extraordinaire, c'est relatif. Cela peut être un plat au restaurant ou une nouvelle coupe. "
La vie, elle pouvait nous foutre un coucher de soleil néronien dans la gueule,
avec un brasier infernal de nuages sur le Canigou hallucinant, j'observais en conduisant,
sur la route, que mon voisin avait le nez planté dans ses mains jointes, dos voûté,
sur les réseaux sociaux, à guetter ce qui pourrait peut-être faire basculer son existence.
J'hésite un moment à lui faire la réflexion. " Tu peux lever la tête quelques secondes ? "
Ma tristesse à jouir tout seul du spectacle a d'abord été une souffrance.
Considérant que mon voisin était assez grand et que je n'avais pas à lui faire la leçon,
je l'ai laissé à ses stories, et ai trouvé une forme de bonheur dans le courage de la solitude.
Des images. Une avalanche d'images. Et des millions de disparus. Ensevelis.
Balayés avec leurs portraits, leurs photos, leurs clips et leurs vacances à Ibiza.
Parmi des millions de portraits, de photos, de clips et de vacances à Ibiza.
La vie me demande. " Donc, si je comprends bien, c'est l'ordinaire qui est extraordinaire ? "
Bingo ! C'est cela. Et c'est bien ce que je pense sans avoir eu à attendre l'arrivée d'Instagram.
Dans la vie, mon amie, l'extraordinaire est partout, dans l'ordinaire aussi.
Des peintres et des acteurs. Des danseurs. Des poètes. Et des influenceurs.
Mes pouces chassent des visages et quelques performances en luttant contre l'ennui.
C'est plutôt déprimant, mais je suis quelques mômes. Certains ont du talent.
Et j'ai de l'affection. J'ai de la compassion. Pour mes petites aiguilles dans leur botte de foin.
Rien ne me fera sombrer.
Rien ne me fera vieillir.
Philippe LATGER / Août 2021