Lisboète
Elle a le sel sur les lèvres,
l'iode halogène, volatile,
et les vents du Tage dans les cheveux.
L'ourlet de sa bouche est un éclair
reflété par mille azulejos.
L'orage gronde dans sa poitrine,
libéré par le cri douloureux d'un chant populaire,
dans lequel s'enroulent les pensées troubles de filles de joie et de marins,
enchevêtrés dans les vapeurs exsangues de l'aube.
Après la fête, le bal et les danses,
la voix les fige soudain
dans un air grave, flou, lointain.
Mais elle ne succombe pas à la désespérance.
Elle, elle chante debout.
Elle regarde vers le large.
La foudre de son âme crépite dans l'œil.
Le passé heureux, même perdu, est une force vivace.
Allongée sur le flanc telle une odalisque d'albâtre,
le galbe de la hanche épouse le relief,
la sinusoïde féline de collines maternelles.
La main ouverte sur sa nuque offerte,
accoudée sur la terre océanique et ses trésors enfouis,
elle s'étire sur sept coussins de jute,
de pétales d'œillets,
emmêlée dans d'érotiques filets de pêche.
Le marbre criblé d'éclats noirs,
comme autant de grains de beauté,
jaillit encore par endroits à la gloire du passé
où elle régnait sur le monde.
Aristocrate décadente,
elle attend son carrosse jusqu'aux lueurs de l'aurore,
écarquillant ses yeux naïfs sur la grâce du fleuve,
et la grimace de l'orgueil sur le ciel rougeoyant.
L'Atlantique brumeuse frissonne à sa dentelle,
la courtise toujours par de vagues complaintes.
Le fauve est un petit chat blessé, ébouriffé,
qui cherche sa place sur une margelle au soleil.
Ses fantasmes sont volutes cendrées,
le tabac d'Amérique qui s'expire en arabesques torturées,
des accords de Tordesillas ou de Bossa Nova,
le déhanchement lascif du Brésil et les torsades nerveuses,
meringue baroque aux plâtres de sucre,
et abondance de genre manuélin.
Humble ou sophistiquée,
elle opère un charme étrange,
se révèle aussi vite qu'elle se lève,
brouillard épicé qui rêverait aux Indes,
sourit comme une Joconde sexuée, sexuelle,
piège autant qu'elle se fait piéger.
Ensorcelé par sa ligne équivoque,
par la toile de filins métalliques suspendue
et ses voilures en filigrane,
je me vautre dans la chaleur de ses plis,
m'enroule sous son sein
et m'enivre des senteurs, des embruns,
des fritures, des floraisons, des parfums,
qui me tiennent à ses mâts,
à ses phares,
me retiennent dans ses bras
... et m'égarent.
Philippe LATGER
Montréal 2000
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