Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Chacha

Publié le

Sous les toits de la petite maison aux meurtrières d'église,
au palmier majestueux, aux lanternes de fer forgé,
il y avait un espace suspendu au-dessus du salon,
au-dessus du piano, de la cheminée, des verres à whisky en cristal,
de la bibliothèque avec ses Henri Troyat et ses Jacques Prévert,
au-dessus de l'échiquier et des Tout l'Univers,
un espace que nous partagions tous les deux,
moi si petit, toi si grand.
Un cabinet de toilette,
où tu t'enfermais avant d'aller au lycée,
plus tôt que moi qui n'allais encore qu'à la petite école du village,
et une large colonne,
dans laquelle s'encastraient des étagères pleines d'histoires,
étaient les seules séparations entre nos chambres.
Quelques marches brunes plus bas,
demi-niveau inférieur,
la salle de bains familiale avec sa baignoire,
sa singulière et immense glace ronde de loge d'artiste sur le lavabo,
ses pavés de verre au plafond éclairant les céramiques bleu pâle.
Il y avait aussi, à cette altitude,
la chambre matrimoniale sur le soleil levant,
la chambre de l'aînée, la Lionne,
avec son lit en osier et son armoire - discothèque.
Nous étions dans le cercle le plus haut,
juste avant les nuages,
dominant le jardin et le cyprès taillé au ras de la fenêtre.
Tu étais obligé,
déjà jeune homme, et sexué,
de partager tes nuits avec le benjamin,
dont la respiration te confirmait que je dormais déjà,
à quelques mètres de ton lit bateau.
Les motards au cuir bariolé de sponsors,
s'inclinaient dangereusement dans un virage
sur les circuits tronqués de grandes affiches,
et veillaient sur notre sommeil aux rêves différents.
L'adolescent aspirait à vivre sa vie,
à courir d'autres corps, découvrir d'autres sorts,
à aimer enfin,
quand je jouais encore avec mes boîtes à magie,
et que mes personnages n'avaient toujours pas de sexes.
Dans la colonne, des livres fantastiques, dont
" Une histoire chaque soir ",
avec cette petite fille à l'imperméable jaune,
qui n'éveillait en moi aucun désir coupable.
Tu avais quelques longueurs d'avance.
Je suis arrivé en retard.
Tu avais usé avant moi la Symphonie Héroïque de Beethoven,
avais griffonné compulsivement tous les dictionnaires de la maison,
le plan de toutes les villes de France,
préfectures et sous-préfectures,
dessiné des cathédrales gothiques
quand d'autres dessinent des fleurs et des chatons...
Et puis,
alors que je jouais au spectacle,
sous les tuiles cuites par le soleil,
venait de la terre la musique laborieuse de gammes,
puis soudain ... les envolées inspirées de Rhapsody in Blue.
La musique montait comme une vague,
en alternance avec les salsas de Bernard Lavilliers
ou les chansons pop de Beatles psychédéliques.
Le piano diffusait la Marche Turque, le ténébreux Clair de Lune,
ou l'intense et foisonnante Toccata et Fugue.
Le Chat passait par là...
s'installait en rentrant du bureau.
Un swing improbable, bien à lui,
recomposait des chansons que seule Maman reconnaissait.
Et Chacha revenait au clavier,
pour la Lettre à Elise ou quelques valses de Chopin.
Le silence se faisait tout à coup et je retenais ma respiration.
Un instant qui figeait tout dans l'espace.
D'abord quelques gouttes de pluie fine,
un carillon léger, presque puéril,
déroulait sa comptine comme boîte à musique.
Les volutes de la musique de Bach s'élevaient,
puis s'épaississaient, s'entrecroisaient, s'entrelaçaient.
La pluie s'intensifie.
L'orage prêt à tonner.
Les gouttes sont plus lourdes.
Comme sur la toile de la 2 CV.
Comme mon cœur.
Soudain, la lumière pleut à son tour.
Les nuages s'entrouvrent sur des myriades d'anges et d'étoiles.
" Dieu nous parle aujourd'hui ",
annonçait une Bible illustrée dans notre bibliothèque.
Je l'ai compris par un autre langage.
Chaque fois que j'entends ou devine,
les premières mesures de Jésus, que ma joie demeure,
mon cœur hésite toujours entre le bonheur et le chagrin.
Aujourd'hui encore, mes yeux s'embrument chaque fois,
chaque fois que le hasard me confronte à cette musique.
Félin, tu avais dansé sur toutes les harmonies.
Tes pattes ont joué les classiques,
dessiné l'Histoire et le Social.
Le Lynx était un Sphinx.
Mystérieux, silencieux.
Réservé. Retenu. Contenu.
Le volcan qui dort.
Quand j'ai enfin rencontré mon grand frère,
il vivait déjà sur les quais de la Garonne.
A Toulouse.
Où je t'ai découvert étudiant,
étincelant de savoir et d'assurance,
t'amusant de ma curiosité,
me menant aux concerts de piano du cloître des Jacobins,
comme dans tous les hôtels particuliers de la ville,
aiguisant mon oeil inculte aux subtilités de frises ou de chapiteaux,
aux arts, à l'architecture, à l'urbanisme,
à tout ce dont l'espèce humaine peut être fière.
Un jour, tu m'as emmené au théâtre.
Ou plutôt un soir...
Théâtre Daniel Sorano.
J'ai été poignardé.
En plein cœur.
Versé des torrents de larmes sur le sort de Cyrano,
avec en moi une révélation étrange, tenace,
l'émotion offerte par les mots,
avec la même intensité que celle offerte par la musique de Bach.
L'extase. Encore. Une nouvelle fois.
Avec cette ambivalence :
la joie, délivrée, victorieuse, sereine,
et la tristesse.
Aussi puissantes que contraires.
En même temps.
Une révolution dans la vie d'un enfant.
Au Carnaval étudiant,
où tu m'as fait l'honneur de me convier,
fier de défiler avec les camarades de ton âge,
que j'admirais et craignais à la fois.
Ce souvenir me trouble encore.
D'un trouble moins innocent qu'avec la petite fille à l'imperméable jaune.
Il a fallu qu'on me déguise bien sûr en Cyrano de Bergerac.
Georgette a eu le bon coeur de me découper une cape dans un carré de soie pourpre.
Il s'agissait encore de magie.
La transmission des mots.
Les mots de Rostand à son héros.
De son héros à Maurice Sarrazin.
De Sarrazin au public.
Et toi qui as passé le relais à ton frère.
Des mots que l'on donne,
comme ceux du livre magnifique que tu m'as offert,
et que je garde aujourd'hui comme un trésor de pirate,
" Il était une fois les mots ".
Le plus précieux de tous.
Gardé jalousement.
Moi qui me tordais de rire au théâtre de Ionesco,
aux toiles de Joan Miro,
j'ai découvert avec gourmandise les facéties géniales d'André Martel,
Max Jacob, Andrée Chédid, Jacques Audiberti, Henri Michaux, Michel Leiris,
les délires de Francis Ponge, Antonin Artaud, Robert Desnos, Jean Tardieu,
et Boris Vian, Raymond Queneau, Blaise Cendrars, Philippe Soupault !
Les poèmes - pancartes, les hypothèses et les onomatopées,
dans une typoscénie ludique et merveilleuse.
C'est le plus beau cadeau qu'on m'ait fait, de toute ma vie.
Avec Cyrano de Bergerac et George Gershwin.
Le piano et Doris Stiegler que j'imitais en chef-d'orchestre.
Je t'ai rencontré une deuxième fois.
A vingt ans.
A Paris.
Le trouble du Carnaval étudiant était identifié.
J'étais capable de le nommer.
Sur les Champs Elysées comme dans le Marais.
La vie m'a rendu un frère que j'avais perdu.
Avec un beau-frère splendide en prime.
Et l'espoir dans un éclat de rire, un bon mot, un dîner voluptueux.
Le whisky a trop longtemps gâté mon sourire,
gâché mes fêtes et culpabilisé le plaisir.
Mais nous avons brûlé ensemble aux fureurs de Manhattan.
Où vous êtes venus, à votre tour, me rencontrer.
Merci grand frère,
pour ta patience de roommate,
pour tes leçons d'éveil à la culture et à la beauté,
pour ton amitié enfin, aussi sincère que ta fraternité.



Philippe LATGER
Avril 2006 à Paris

Commenter cet article