Toile de Jouy
Après la double porte battante en bois et son heurtoir solide, s'ouvrait un large couloir
aux vieilles dalles de brique usées qui traversait la maison de part en part jusqu'au parc à l'arrière.
Sur la gauche, le petit salon avait son odeur de toile de Jouy poussiéreuse et de fleurs séchées,
avec son parquet clair, ses deux belles fenêtres dont on ouvrait toujours difficilement les volets,
entravés dans l'énorme glycine qui dévorait la façade, sa cheminée de marbre et ses bibelots,
dont cette boîte à musique, qui troublait ma joie d'une ombre timide qui me serrait le cœur,
qui entonnait " l'amour est enfant de Bohème " avec l'entrain d'une fausse gaité digne d'un bal de fantômes.
En face, de l'autre côté du couloir, s'ouvrait l'énorme cuisine qui était le lieu de vie des vivants.
L'immense cheminée dans laquelle on pouvait se tenir debout, la table interminable pour les soupers,
entourée d'une foule de chaises, où nous nous retrouvions tous dès le petit-déjeuner le matin.
Les chambres étaient toutes à l'étage. La mienne avait sa petite salle de bain attenante avec une douche.
Une belle pièce avec un alignement de trois fenêtres, face auxquelles deux petits lits empire, côte à côte,
étaient d'une hauteur amusante, dans lesquels il fallait presque se hisser, avec des matelas très épais,
avec entre eux une table de chevet où éteindre la lumière avant de rendre l'âme, de drôles d'interrupteurs,
une cheminée, avec sa pendule et ses deux chandeliers, surmontée d'un immense miroir à dorures,
et une porte qui communiquait avec la chambre voisine, qui était celle où dormait mes grands-parents.
Dans la leur, une image pieuse de Sainte Germaine de Pibrac, ouvrant son tablier empli de roses,
me mettait aussi mal à l'aise que l'air de Carmen de la boîte à musique.
Aux nuits fraîches du mois d'août, je dormais ici de mon meilleur sommeil.
Mieux que chez nous. Mieux même, je l'admets, que dans la chambre de Castelldefels à Barcelone.
Le concert des grillons et des grenouilles nous berçait sous un ciel étoilé comme nulle part ailleurs.
A l'horizon, une lueur orangée nous indiquait la position exacte de Toulouse. Mais à bonne distance.
La pollution lumineuse était loin, et nous pouvions surprendre les étoiles filantes sans aucune difficulté.
Enfant, je n'étais que joie de vivre, émerveillement et goût pour la fête, le spectacle, et les histoires.
Cette maison était mon château, mon terrain de jeu, inspirant, exaltant, un décor de théâtre et de cinéma.
Adolescent, une mélancolie s'est installée, et la lueur de Toulouse à l'horizon était devenu un phare.
L'appel des sirènes. Quand je n'avais plus envie de m'inventer des aventures mais de les vivre.
Mes jeux avaient changé de nature. Et j'ai découvert la volupté sombre des désirs confus et inassouvis.
La frustration de ne pas être là-bas, dans la ville, au loin, où tout aurait pu m'arriver et devrait arriver.
Tous ces plaisirs qui prenaient forme dans mon ventre et ma poitrine. J'avais une faim de loup.
Ils prenaient forme en moi aussi bien dans les pinèdes d'Espagne, tout près du monstre barcelonais.
Mais j'étais au plus près de la promesse. Quand les corps et la fête vibraient partout sous mes yeux.
A portée de main. Et m'arracher à Barcelone pour venir me planter au milieu des champs de tournesols
d'un Lauragais paisible, était une torture chinoise, à laquelle il me fallait trouver une sorte de douceur.
Mes victoires, mes victimes, ne perdaient rien pour attendre. J'aiguisais mes crocs dans ma tanière.
Les étoiles me consolaient. M'assuraient que c'était pour bientôt. Que tout serait enfin possible.
Les rencontres. Les fièvres et les extases. Les ébats, les idylles, les conquêtes et les déchirements.
Les jeux d'enfants avec le fils du fermier ne m'intéressaient plus. Quand d'autres s'étaient imposés.
Des choses délicieuses et perverses que j'aurais pu lui apprendre furtivement dans un coin de l'étable.
Même si le rapport de force dans le rapport de classe me répugnait. Trop cliché. Et nauséabond.
Je l'ai laissé à son innocence. Préférant rêver mes affaires avec mille êtres sans visages précis.
Qui s'amusaient à Toulouse, là-bas, dans ce brasier de lumières, sans savoir que j'existais.
L'expression prendre son mal en patience devenait une réalité dans mes muscles, dans ma chair.
La patience. Une vertu qui s'est sculptée à la puberté aussi sûrement que mes abdominaux.
Je l'ai embrassée tous les soirs avec mes oreillers en plumes d'oie. En la serrant contre moi.
J'en ai fait l'amie avec laquelle on couche de façon chaste et fraternelle. L'objet transitionnel.
Dont on s'empare fougueusement en attendant la suite. La patience serait cette compagne. Fidèle.
Complice. A qui je pouvais tout confier. Sur des désirs et des fantasmes que je ne pouvais pas écrire.
Un orage silencieux électrisait la nuit de son stroboscope céleste, au-delà du clocher solitaire de Caraman.
Sans interrompre le concert des grillons, indifférents à la tourmente, aux déchirures du ciel au mois d'août,
indifférents à l'écho que ces éclairs wagnériens pouvaient avoir en moi, continuant leur litanie placide.
Le tonnerre ne faisait aucun bruit lorsqu'il grondait en moi. C'est en moi que se déchaînaient les tempêtes.
Les orages de grêle et les saignées de foudre. La vaisselle, les bibelots, les miroirs, les images pieuses,
la boîte à musique et la toile de Jouy... tout trermble à mes transformations. Je suis un loup-garou.
La maison de campagne et son parc deviennent ma prison. Et l'amour de mes grands-parents avec eux.
Tout est trop beau, trop calme, trop doux, pour la bête qui s'agite et s'impatiente en moi. Patience.
La pendule fait mollement tourner des aiguilles dans le vide sans le nerf d'une trotteuse.
Et pour trouver le sommeil, s'il est convenu devant Dieu que je ne déniaiserai pas le fils du fermier,
je m'accorde le péché d'imaginer dans le détail comment cela se passerait s'il me le demandait.
Cela me divertit. D'une frustration plus féroce qui n'est pas de cette nature. Car le manque n'est pas là.
Ma soif est plus grande. Au trop-plein d'amour que j'ai reçu jusqu'ici et dont je ne sais plus que faire.
Il m'envahit et m'embarrasse. Et les vannes vont céder. L'ogre a faim d'histoires d'amour. Eblouissantes.
Quand toutes les étoiles filantes sont venues me les promettre comme autant de coups de griffes.
La vulgarité de plaisirs faciles et prosaïques réserve le sublime au sublime, ou permet de tenir la distance.
J'aurai 14 ans. 15 ans peut-être. Et je me fais attendre. Mais aux oreillers que j'étouffe dans mes bras,
à la force de ma détermination, je promets que je participerai à l'incendie qui embrase l'horizon.
Et vous, dont je ne connais pas les prénoms, vous tous, autant que vous êtes, ne serez pas déçus.
Philippe LATGER / Août 2024
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