La fée qui fauche
l'effet qui ébauche maudits méfaits,
des monts cachés, démons défaits,
vient et chevauche l'éponge glauque de nos pensées. La faux des fées, dans la forêt, pour démêler le faux du vrai,
viendra danser sur l'échafaud, trier le bon grain de l'ivraie, aux maux qu'il faudra bien trancher, qu'il faut faucher ou amputer. La fée des faux me fait défaut.
A ces noirceurs qu'il faut chasser, au mal qu'il faut décapiter.
Sunset boulevard. Le soleil dans le pecho. Enorme à l'horizon.
La voiture de location. Et la scène, comme partout en Californie, est cinématographique. Nous roulons dans le vide quelque part entre chien et loup. Avec des espoirs diffus. Indéfinis.
Mais qui envahissent la cage thoracique. Le cœur et les poumons. Dans le tournant du siècle. La route mythique. Le Pacifique. Aux confins de l'Occident. En avant-poste. J'ai 24 ans.
L'habitacle habité. Un silence dans nos yeux. De la musique Disco pétarade à la radio. Des cuivres en section. Le groove afro-américain. Et les mâts des palmiers alignés. Qui s'étirent. Qui s'étirent vers le ciel. Rouge, parme et violacé du côté de l'incendie fuyant. Et bleu nuit. Une partie de moi est morte avec elle. Mais je respire encore. Dans une voiture de location. A l'autre bout du monde. Où je la cherche encore. Où je vais la retrouver.
Des amis d'enfance. Trois jeunes gens. Orphelins de mère tous les trois. Solidaires. Amoureux. Devant un même parebrise. En cinémascope. Travelling. Qui serpente jusqu'à l'océan. Triste. Au bord du continent, il n'y a plus rien. Sinon l'immensité béante. Aux falaises de Malibu.
J'ignore que je vais toucher au but. A la destination que je n'osais plus espérer. A la révélation.
Qui devait s'ouvrir en moi ici, à Los Angeles. Pour devenir un homme. Et tout ce que je suis.
L'archer rebondit. Le crin, ça craint, ça crisse. Violoncelle. S'accorde.
Le bois. Les hanches. Les cordes. Sacré. L'archer. Rebondit sur les cordes.
La note. La basse. Et ça monte. Les doigts crispés. Le coude léger. Concentré.
Le parquet. Ciré. Le grain, ça grince, ça glisse. A l'étage. En dessous. C'est Montmartre. L'escalier. Et la rampe. Et le nid. Traversant. Qui donne sur les toits. Les étoiles et l'émoi. Contrebasse. Et l'orchestre. S'accorde. Les nappes. Les cordes. Des vagues. Qui montent. En toi. La Fémis et Paris. Le whisky. Le métro. Les sirènes. Les portes automatiques. Et le quai qui pue.
Centriste par force.
Celle de ma propre nature. Depuis l'enfance je suis sensible à toutes les indignations,
aux indignations de droite comme aux indignations de gauche.
La brume dans les épaules, la purée dans les jambes,
le sang coagulé, pour l'éclosion du réveil et la machine à mettre en marche, au cerveau embué,
il faut procéder à ses étirements. La lumière est en panne. Il faut en trouver ailleurs, quelque part dans sa tête. Les articulations. La révision rapide. La détermination.
Dérouiller le corps. Le sortir du matelas trop mou. Du fatras de draps et de couettes. Pulvériser le nid de chaleur pour affronter le reste. Il faudra changer l'heure. Arriver jusqu'à la douche. Et stimuler les muscles. S'arracher au sommeil. S'arracher à des rêves qui engluent le réel. Mettre les yeux en face des trous. Retrouver sa vie. Son être. Se réincarner à nouveau. Une journée de plus.
Trouver la lumière en soi. Et la motivation. L'humeur légère et quelques convictions. Le rituel de la douche et du brossage des dents. En pilote automatique. Le reste suivra.
Des nappées lactées rampent dans le sous-bois,
avec leurs drapés de volutes brumeuses, se frayent des chemins vaporeux, se déploient,
et planent dans le mystère de l'aube silencieuse. Des masses volatiles en tourbillons de cendres, s'enroulent sur elles-mêmes et cherchent le cours d'eau, empêchées de monter, empêchées de descendre,
elles brouillent le jour et la lumière, allongées sur le dos.
Elles s'étirent en nuages filandreux et s'amusent à éviter les arbres, les troncs et les rochers,
elles flottent avec la grâce et le danger des muses qui perdent l'innocent qu'elles savent attacher.
Tout ce que nous percevons avec nos sens de ce monde est tellement hallucinant.
Tout ce que nous expérimentons de cette vie terrestre est tellement miraculeux. Tout ce que nous explorons du vivant, de la matière et du temps, de l'infini, de l'instant,
est tellement riche, beau, intelligent, qu'une confiance épaisse s'installe en moi. Elle descend comme la nuit. Elle se lève comme le jour. Si ma raison a tenté de se débattre un moment dans son verre d'eau, une heure ou cinquante ans, elle a finalement admis ce que l'instinct savait déjà. Ce que savait le simple. Ce que savait l'enfant.
Tout de ce monde est si riche, si beau, si intelligent, que la mort, mes amis, ne saurait être pire.