L'accident de Paris est si loin.
Le coup de foudre à mon retour aussi.
Strate après strate. A chaque histoire. Mon cuir s'épaissit.
Me laissant toujours vulnérable aux morsures du désir et aux incendies présents.
Je vieillis chaque fois davantage et pourtant, malgré l'expérience et son lot de brûlures,
je replonge aux amours nouvelles, avec le même appétit et la même ferveur.
J'aime aimer. Je ne peux me sentir vivant autrement qu'en étant amoureux.
Je me fous d'exister pour le plus grand nombre, je n'ai besoin que d'un être pour cela.
Si j'existe pour quelqu'un, alors j'existe. Plus que quiconque. Plus vraiment que jamais.
Quand je ne suis complet qu'à l'exclusivité. Complètement. Et plus encore.
Avec toi à l'époque, aussi vrai qu'avec les amours d'avant et puis celles d'après,
j'étais plus que moi-même, plus fort que le reste du monde, à la seule force de notre intimité.
C'est au brasier de l'intime que je puise mes ressources, à l'ombre du secret et de la confidence.
Si je suis en confiance dans les bras d'un seul homme, je deviens immortel, brillant et invincible.
Ma seule crainte est de perdre cet amour, le seul talon d'Achille, puisqu'il n'y a d'autres risques,
d'autres enjeux majeurs, ni organes vitaux, capables de menacer mon bonheur triomphant.
C'est au cœur, ni au sexe, ni même à mon cerveau, que je dois mon essence.
Le moteur de ma vie. C'est d'aimer furieusement aimer tout d'un seul homme.
J'en ai aimé beaucoup. Tu as été l'un d'eux. Et je ne l'oublie pas.
Quand la voiture a passé la frontière, avec l'amie heureuse qui tenait le volant.
Pour la destination essentielle, vénéneuse, qui fut mon placenta, mon berceau et mon banc.
Le champ de bataille de passions sulfureuses, de luttes enragées et d'heureux dénouements.
Toi qui fais partie désormais de la ville aussi vrai que tu me constitues moi-même,
tu fais partie de moi et c'est toi qui reviens aux surfaces physiques de ma chair vieillissante,
quand tout est associé, que je t'ai dans la peau, que tu remontes ici dans un drôle de frisson
pour te poster à fleur d'elle, quand je n'ai qu'elle sur les os et que t'y as laissé ton empreinte.
Mon amie ne soupçonne pas l'émotion qui me guette, que je vois venir de loin.
Aux abords du Perthus, j'anticipe déjà la claque que je vais prendre dans la gueule.
Le coup à l'estomac. Quand vient cette nausée agréable du trac qui ne vient jamais seule.
Le ciel se dégage à hauteur de Gérone. Je ne suis pas à bord d'un Talgo.
Je sais où nous allons. L'ambigu pèlerinage. Où je vais rendre hommage à tant de disparus.
Tant de tranches de vie. Tant de vies différentes qui font ce que je suis.
Une prise multiple. Où se branchent l'enfance, la jeunesse et de nombreux adultes.
Celui d'aujourd'hui revient dans le cratère de quarante ans vécus, mes quarante voleurs,
et c'est là ma caverne, où tu dors avec d'autres, parmi tout mon butin, parmi d'autres fantômes
et lampes d'Aladin, au beau milieu des ruines de ma seule Babylone. Ma cité fondatrice.
J'y vais avec la force de mon amour présent, de cet homme que j'aime. Celui de maintenant.
Qui m'aime et qui m'attend sans imaginer l'orage personnel et dantesque que j'ai à traverser.
Je vais à Barcelone.
Comme au cœur de moi-même. Comme au centre du monde. Et de ma vérité.
Je sombre dans les couches où gisent des mémoires qui font toutes souffrir,
au bonheur que j'éprouve, à l'émotion de les avoir gardées toutes, puisque je suis fidèle,
que je n'ai plus que ça, ce sésame fait de noms, de corps et de visages, ces lames de fonds,
qui ramènent ma mère, ma grand-mère, des oncles et des tantes parmi d'autres cadavres,
sur la plage d'un moment, où je compte, ces âmes, ces amours, qui déferlent en même temps,
avec mille sensations qui n'étaient pas perdues.
Barcelone n'est pas un lieu, mais le cloud sans limites de quarante ans d'instants.
Où j'ai stocké et sauvegardé tout mon lot d'impressions, d'expériences,
et de compréhensions de ma vie et du monde.
J'aime un autre homme que toi. C'est un fait. A ce nouveau présent qui succède à tant d'autres.
Qui ne m'aimerait pas aujourd'hui si je ne t'avais pas aimé. Je n'aurais pas été moi.
L'homme qu'il aime, celui que je suis, est fait de toi. Il aime celui qui a pu te connaître.
Qui a l'histoire qu'il a et dont tu fais partie. Il m'a pris avec tout ce que je porte.
Avec un passé qui s'allonge et s'étoffe, où chacun a sa place. Où chacun a sa part.
Il m'a pris avec mon amour d'avant lui, celui d'encore avant, et ceux qui les précèdent,
tous sincères, tous immenses, tous aussi importants, absolus et violents,
dont il ne doit pas s'inquiéter, puisque c'est lui que j'aime.
Et toi qui reviens à ma bouche comme la madeleine d'une branche de tomate,
je ne t'ai pas lâché quand le toi, toi et moi de l'époque font le moi d'aujourd'hui.
Je le sens dans mes mains avec la certitude de ne tromper personne.
Puisque nous sommes tous faits de l'amour que d'autres nous ont porté.
Je vais vers mon passé sans trahir le présent. Emu d'être vivant.
De me fondre au nuage où tout est archivé, conservé, protégé, magnifié,
où je peux être entier, entre pluies et trouées, rayonnant de fierté et de reconnaissance,
au soleil éternel que tu nourris encore, dans la forge catalane où j'ai créé le monde.
Et je te remercie. D'être en moi. D'être moi. D'avoir fait de cet homme celui qui est aimé.
Heureux de parvenir à devenir lui-même. Toujours plus clairement.
Philippe Latger / Mars 2016