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Retirada

Publié le

Sarah lui avait promis de l'y accompagner.
" De quoi est-ce que j'ai l'air ?... "
Il portait un col roulé noir. Un jean et des baskets. Une veste parfaitement taillée.
" Eh bien... je dois dire... sourit-elle impressionnée, un brin émue,
- Tu me dis franchement, si c'est too much, j'ai d'autres options.
- Ne change rien. Tu... tu as l'air d'un jeune homme. Rayonnant.
Qui s'apprête à retrouver l'amour de sa vie... "
Il se regardait dans le miroir. Vérifiait le poil dans les oreilles. Les sourcils.
La démarcation de la moustache. Et la barbe. Jeta un œil sur elle qui le badait.
La dévisageant dans la glace, lui tournant le dos, il fronça son visage dans une grimace.
" Tu es sûre que c'est une bonne idée ?
- Tu le regretterais toute ta vie.
- Toute ma vie ?... bougonna-t-il en ramenant ses yeux sur ce qu'il arrangeait de sa coiffure.
Ce ne serait pas long à souffrir. " Il réprima un sourire en devinant l'air exaspéré de Sarah.
Il s'épousseta les épaules et se retourna vers elle avec une expression juvénile.
" Mais il est hors de question que je m'embarrasse de regrets maintenant... tu as raison.
- Ne t'inquiète pas pour les journalistes. Ils se tiendront tranquilles...
- Oh, ce n'est pas ce qui m'inquiète. La plupart ne savent même pas qui je suis.
- ... pour le reste, je t'assure que je suis heureuse d'être complice de ça, grand-père. "
Ils se firent face. Elle lui prit les mains. " Je suis certaine que ça va bien se passer. "
Comme l'émotion lui montait aux yeux, il lui donna une longue accolade.
" Putain de bordel de merde... j'ai le trac, si tu savais, murmura-t-il à son oreille.
- Je sais. " fit-elle sobrement en lui frictionnant le dos.

Elle tenait la porte de l'ascenseur.
" Je t'assure ma chérie, nous aurions pu prendre un taxi.
- Allons, pas d'histoires. Jules le fait avec plaisir. Laisse-toi faire pour une fois.
- Bonsoir monsieur. Mademoiselle.
- Bonsoir Rémi, à tout à l'heure... Il est gentil ton Jules. Ou vraiment amoureux de toi.
Enfin. L'un n'empêche pas l'autre. Je t'ai déjà dit que tu étais ravissante ?
- Inutile de simuler un alzheimer avec moi. Je sais que tu sais que c'est la cinquième fois...
- ... que je te le dis ? Eh bien en voici une sixième : tu es ravissante. "
Elle récupéra le bouquet que lui tendait Rémi tout en retenant la porte de l'immeuble.
Le long du trottoir, une voiture noire attendait, les essuie-glaces en marche,
et les feux oranges de warning clignotant aux quatre coins.
Il leva la tête pour découvrir un ciel boursouflé de brumes filandreuses.
" Pas de doutes... Nous sommes à Paris... soupira-t-il immobile sur le pas de la porte.
- Monsieur Balbuena. Votre parapluie. " Jules sortit de l'auto qu'il contourna rapidement.
" Merci Rémi, mais nous n'allons pas loin. " Ouvrit la portière arrière.
Quand Sarah prit le bras de son grand-père pour s'élancer. " Et puis, ce n'est que de l'eau ! "
Ils traversèrent le trottoir alors que le petit ami de Sarah s'était déjà réinstallé au volant.
" Belle voiture camarade... fit Balbuena en se laissant tomber sur la banquette.
- Merci Federico... " répondit le garçon avec un clin d'œil dans le rétroviseur.
Les essuie-glaces balayaient une fine pellicule d'écume sur le pare-brise.
Sarah avait précautionneusement claqué la portière avant de monter à l'avant.
Son grand-père la débarrassa des fleurs pour les déposer près de lui.
Alors qu'elle bouclait sa ceinture, manifestement excitée :
" Allez mon Juju. Au Châtelet ! "

Carmen, venue à leur rencontre, se chargea de porter les fleurs de Sarah en loges,
alors que cette dernière gérait le vestiaire, quand Federico se tenait droit comme un i,
ignorant les regards en coin et les commentaires sous cape.
Le hall du Théâtre de la Ville bruissait de sa présence quand il était absent.
Un soir de première. Les fleurs étaient destinées à Marina Alvarez.
Mais ce n'est pas la danseuse que Balbuena venait retrouver ce soir-là.
Les fleurs, d'ailleurs, étaient une attention de sa petite-fille pour la bailarina principal.
Que Federico ne connaissait pas. Lui qui ne s'intéressait que modérément à la danse.
Bien que contemporaine. La seule qui trouvait grâce à ses yeux.
Qu'il promenait dans le vague, les mains dans les poches, dans son introspection.
Sarah vint le prendre par la taille. Billets en main. " Tu es prêt grand-père ?...
- Je n'ai pas le temps d'une cigarette ?... " Elle n'eut pas celui de protester.
" Balbuena ! Vous êtes à Paris ?... " Une vieille femme et son cavalier venaient sur eux.
Federico regarda autour de lui avec ostentation, visiblement agacé,
avant de sourire à peine. " Eh bien, il semblerait ma chère...
- Seigneur, ça fait des années... et vous n'avez pas changé !
- J'aimerais pouvoir vous en dire autant Catherine.
- Quel chameau ! riait-elle. Je confirme. Vous n'avez pas changé, crapule.

Combien de temps restez-vous parmi nous ? Vous êtes toujours à Barcelone ?
Vous venez voir Esteban j'imagine ? C'est votre petite-fille ?
- Ma jeune épouse, trancha-t-il. Nous nous apprêtions à sortir fumer une cigarette. "
Catherine flotta, oubliant son sens de la repartie, figée dans une moue perplexe
qui la rendit plus laide qu'elle ne l'était véritablement.
" Pardon, mais, à nos âges, s'excusa-t-il, le temps presse... "
Il prit Sarah par la main pour l'entraîner vers les portes du théâtre, qui, amusée,
ne résista pas, quand la rombière se demandait encore si c'était du lard ou du cochon.
" Voyons-nous tout à l'heure ! " fit-elle tout de même en essayant d'être gaie.

" Sauvé par le gong !... ironisait Sarah en offrant une cigarette à son grand-père.
- N'exagérons rien. Par la cloche, tout au plus. Merci camarade. "
Des taxis déchargeaient des retardataires sur un trottoir luisant de bruine.
Quand le trafic faisait, en continu, bruisser des pneus sur la chaussée humide.
" Elle est au courant pour Esteban ? s'étonna la jeune femme inquiète.
- Non. Elle sait comme toute notre génération que nous nous connaissons, voilà tout.
Ce qui ne fait plus grand monde aujourd'hui. "
Elle regarda Federico expirer la fumée de sa clope. Puis le bout de ses chaussures.
" Quarante ans... C'est impressionnant. Enfin, ça m'impressionne.
- Toi qui ne les as pas... bien sûr, alors que... Je t'ai dit que tu étais splendide ? "
Elle leva les yeux au ciel. " J'ai dit ravissante. Mais pas splendide, verdad ? "
Les Parisiens venus applaudir le dernier spectacle du chorégraphe septuagénaire
étaient quasiment tous installés dans la salle. Il était temps d'écraser les cigarettes.
Federico joua un moment avec une bague à son pouce en silence.

Sous la pluie. A Paris. Avant de prendre une grande inspiration.

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Perpignan

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