Reliures
Au milieu des mains grises et tordues, déformées par l'arthrose,
que font les arbres nus, les platanes sans feuilles, des couloirs se dessinent.
Là... Les Allées Maillol ont ce soir il me semble un air de cathédrale.
Une nef sous la voûte de branches hérissées, noueuses et torturées,
où déferle un navire à la coque renversée, avec ses contre-allées, ses chapelles latérales,
jusqu'à cette fontaine, lumineuse, au carrefour supposé, la croisée du transept,
qui vomit ses couleurs de vitraux embrasés aux noirceurs qui s'installent au Palais des Congrès.
Perpignan se surpasse pour me faire rester, elle fait feu de tout bois pour m'étonner encore,
quand elle trouve et révèle des trésors d'immondices et autant de beautés,
tantôt pour me séduire, tantôt pour m'horrifier,
ce qu'il faut pour me plaire, puis pour me révolter,
quand le mal qu'elle se donne s'avère superflu.
Qu'est-ce qui a pu lui mettre en tête l'idée que j'avais le projet de partir ? Celui de la quitter ?
Elle veut me provoquer, à force de merveilles, de chantage affectif ou d'appels au secours,
me faire réagir, m'emmurer dans la pierre, ses galets de rivière et ses chagrins d'amour,
mais qu'elle se rassure, qu'elle ne se donne pas cette peine, je ne partirai pas.
Pas pour m'occuper d'elle. Pour m'occuper de moi.
Ce que je tiens dans mes bras est la plus belle chose, à nulle autre pareille,
la chose la plus précieuse, la chose la plus rare, un amour insensé que je ne comprends pas,
qui m'anime et sublime tout ce qui est autour de moi, relativise tout, ou rend tout incroyable,
quand je suis arrivé... que je n'en reviens pas.
Virginie m'accompagne. M'emporte dans la nuit. Le bled de mon enfance.
Je vais dîner tout près chez de vieilles connaissances, amis de longue date,
où je pourrai à l'aise relier le passé à tout ce qui se passe, m'inscrire dans le temps,
raccrocher les wagons, de l'homme que j'ai été, de celui que je suis,
goûter l'apaisement des amitiés sincères.
Perpignan est parfaite quand j'y suis amoureux.
Et vouloir la parfaire est une bonne excuse pour rester près de toi,
prolonger le miracle, faire feu de tout bois ou durer le plaisir.
Qu'il est drôle cet hiver lumineux, ce monstre bienveillant qui dépose les armes.
Ai-je écrit ce texto disant en peu de mots que j'étais, que je suis, encore sous le charme ?
Je suis parti longtemps mais je suis revenu. Quand je suis avec toi.
Pourquoi repartirais-je quand je n'en reviens pas ?
Sur les Allées Maillol, ou le Cours Palmarole, je ne vois que le beau d'une soirée offerte,
avançant vers le choeur de cette église ouverte, dont tu es la grandeur et la divinité.
Je suis la procession qui vient te rendre hommage. Qui chante ses cantiques.
Qui brûle ses flambeaux. Je suis le seul fidèle. Le baptême. Le mariage.
Avec la seule foi qui puisse me survivre.
Si elle n'est pas en Dieu, elle mérite ses livres.
Et le décor splendide d'une ville natale qui n'a plus à me plaire.
Celui où je te veux. Celui où je m'enterre. Pour renaître en platanes.
Pour pousser vers le ciel aux heures du sommeil. Attendre le soleil.
En mains grises et tordues qui te prient avec moi de bien vouloir y croire.
Au milieu de la nuit. Ma vérité profane. Le bonheur est mon droit. Je ne partirai pas.
Et je n'irai au diable que si c'est avec toi.
Philippe LATGER
Février 2014 à Perpignan
/image%2F2475272%2F20171206%2Fob_84f68f_philippe-latger.jpg)