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Lagarce

Publié le

J'y étais déjà allé quelquefois.
Un lieu où mon ami Olivier aimait programmer ses artistes.
Ses créatures. Misia. Diane Dufresne. Qui d'autre ?...

Je sors du métro à la station La Chapelle. La ligne 2. Aérienne.
Il fallait survoler la large fosse rayée des voies ferrées de la Gare du Nord.
Le grincement pénible de tout le métal des wagons cahotants sur le viaduc.
Je saute sur le quai et laisse la sonnerie des portes automatiques derrière moi.
Indifférent. Je m'engouffre dans les escaliers pour descendre sur la chaussée.
L'odeur de Paris dans la gorge. Cette sensation d'avoir encore les mains sales.
Au passage clouté, je regarde l'immeuble de l'autre côté de la rue du Faubourg St-Denis.
Un immeuble d'angle, haussmannien, comme des milliers d'autres dans cette ville.
Qui pourrait imaginer ce qui se cache derrière ces façades ?
Quelques lettres rouges au-dessus de la porte centrale composent le mot théâtre.

Mais elles sont si discrètes et modestes qu'on passerait cent fois devant sans les voir.
Sur la rue, les étages habités déroulent leurs rangs ordinaires de fenêtres d'appartements,
et bien des Parisiens ignorent qu'entre les trois ailes du bâtiment, planqué à l'intérieur,
un étrange tambour reçoit des spectateurs troublés par ses airs de panthéon romain.

Je traverse et j'ai hâte de me montrer. Dans le hall comme dans le café à gauche,
qui tient lieu de foyer, un endroit sympathique où j'aimais prendre un verre.
A droite, qu'était-ce ? La billetterie. Oui. J'y vais retirer mon invitation au contrôle.

Music-Hall. Jean-Luc Lagarce. Décidément. Qu'ont-ils, tous, avec cet auteur ?
Pour moi, cela commençait à faire beaucoup. Ou trop pour être honnête.
Je vais au bar. Jeter un œil. Et je ressors très vite fumer une cigarette.

Ce jour-là, je suis seul. Cela pouvait arriver. Ni Arnaud, ni Gary.
Lorsqu'ils assuraient habituellement le rôle de l'accompagnateur.
Si ce n'était pas l'un, c'était l'autre. Les invitations. Pour deux personnes.
Moi, célibataire. J'en faisais profiter mes amis quand ça les intéressait.
Quand ils étaient disponibles. Jean-Luc Lagarce. Ok.
Je fumais devant la porte des Bouffes du Nord.

Je vis encore à quelques stations. La ligne 2. Et j'ai le choix.
Je peux sortir à Anvers, Pigalle, Blanche ou Place de Clichy selon l'humeur.
Changer à Pigalle ou Place de Clichy si j'ai la flemme de marcher ou s'il fait froid.

La rue du Square Carpeaux. Son pavé. Son parquet. Mon bureau.
Michel est ailleurs. Sorti de ma vie. Nous n'y vivons plus ensemble.
Nous sommes en 2009 ? Oui. Ce doit être ça. Début 2009.
J'ai regardé. Ecouté. Applaudi. Je me suis levé et suis sorti de la salle.
J'ai envoyé un texto. On est venu me chercher. Dans le café au rez-de-chaussée.
Qui tenait lieu de foyer. Une petite porte dérobée. Un escalier. Passage secret.
Et me voici dans une cave, affalé sur un canapé au milieu d'un tapis de tapis persans.
Je fume. A côté de moi, Fanny Ardant. Qui fume aussi.
Et je me rends compte sans m'en épouvanter que je n'ai rien à lui dire.
Nous avons échangé. Le strict minimum. Je n'en éprouve aucune panique.
Cécile est là. Lambert aussi. L'un et l'autre justifient ma présence.
Je n'ai pas le courage de chercher quelque chose de drôle à lui dire.
D'autant que je n'ai aucune idée de ce qui fait rire Fanny Ardant.

Je devrais penser à François Truffaut. Je pense à Vincent Delerm.
Je suis absent. Lambert le sent. Il ne s'en offusque pas. Ne me le reproche pas.
Il s'en fout. Depuis longtemps. Et je ne sais plus trop ce qui nous lie.
Je parle avec Cécile. Ai-je pu dire du bien de Lagarce ? Le fallait-il ?...
Oui. J'ai dû trouver quelque chose de positif à servir, à mettre en avant.

Il fallait bien que quelque chose m'ait plu ou que quelque chose ait pu plaire.
C'était d'ailleurs le plus important. Que ce spectacle ait pu plaire au public.
On se foutait bien de ce que je pouvais en penser quand je n'en pensais rien.
Je ne partageais pas avec les homosexuels de passions particulières pour les divas.
Sheila ? La Callas ? Dalida ? Romy Schneider ? Mylène Farmer ? Rien à battre.
Elizabeth Taylor ? Madonna ? Joséphine Baker ? Barbara ? Joan Collins ? Rien à foutre.
C'était bon pour Sarah Bernhardt comme pour Fanny Ardant. Aucune hystérie.
J'aimais leur travail. Je les respectais. Les admirais parfois.
Je n'avais pas envie d'être elles. Ni de le devenir.
Je ne m'identifiais pas.

Je n'ai pas retrouvé l'article. Puisque j'avais tout de même écrit une critique.
Quelque chose de gentil. J'y avais mis des formes. Pour partager une vision.
Aller dans le sens de ce qu'avait imaginé le metteur en scène.

Expliquer à ma façon ce qu'il avait voulu faire. Ce qu'il avait réussi.
Evidemment, le théâtre servait dans tous les cas. Ces Bouffes du Nord. Spectaculaires.
Il était difficile d'ennuyer le public dans un tel lieu.
A moins d'employer tous ses efforts pour y parvenir.
Ce n'était pas le cas. L'équipe ne se moquait pas du monde.
C'est ce que j'ai retenu. Quand j'ai oublié tout le reste.
Le métro aérien remonte les boulevards jusqu'à la Place de Clichy.
Quand j'aime traverser la passerelle enjambant le cimetière.
Un itinéraire que j'ai usé à force de chaussures et de semelles.
J'ai un studio au bout d'une rue où je retrouverai mon lit et mon clavier.
Je flottais dans un pull-over beaucoup trop grand pour moi.
Paris n'était pas à ma taille. Ou bien avais-je fini par m'en persuader.
Je m'y perdais. Et n'avais pas besoin d'y exister.
Quand j'y existais à peine.

 

Philippe LATGER
Février 2014 à Perpignan

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