Boomerang
Pour la Semaine Sainte, bien sûr, les échafaudages doivent disparaître. Complètement.
Un nouveau camion est stationné, sur lequel on charge les barres et planches de métal.
Enfin, je retrouve à travers les branches encore nues de mon platane, le minéral du clocher,
sa couleur sable si longtemps dissimulée. St-Jean se déshabille enfin totalement.
Fier du lifting, du coup de jeune, qu'il pourra exhiber aux fidèles et aux touristes.
Le campanile flambant neuf pour dominer la procession des pénitents encagoulés,
aux roulements de tambours lugubres et aux christs grimaçants, de jour comme de nuit.
Pâques est la fête principale des Chrétiens, avant Noël, avant la Pentecôte,
puisque la foi est portée essentiellement sur l'idée de la résurrection.
Et, j'y pense, qu'elle soit synchrone avec le retour du printemps est plutôt cohérent.
Jésus a donc bien fait les choses. Et l'on ne peut plus douter qu'il y ait eu là un dessein.
Du moins dans le déroulé des évènements choisi par les apôtres et leurs successeurs.
Alors que des ouvriers, plus loin, rebouchent la tranchée qui avait éventré de tout son long
la rue de la Cité Bartissol qui conduit au parvis, d'autres démontent la cage de la tour.
Mes Quasimodo bourrés ne pourront plus y grimper pour faire sonner la cloche.
Une page se tourne. Et ma poitrine s'ouvre aux parfums du renouveau.
Une trente-deuxième lune s'en vient dans mon couloir de ciel.
Celui tendu sur ma rue encaissée, que l'astre traverse avec la même régularité. Immuable.
Une trente-deuxième. Et aucun de nous deux n'a eu le cœur de jeter l'éponge.
Nous continuons à nous accompagner, de cette façon atypique qui ne regarde que nous.
Elle viendra briller sur une cathédrale rajeunie, qui pourra contredire l'idée de la dégradation.
Lorsque au temps qui passe, si des choses peuvent s'altérer, d'autres s'améliorent.
Au retour des beaux jours, je ne vois que tout ce qui progresse.
Dans ma ville comme dans ma vie. Comme dans notre histoire.
Je ne suis pas malade. Je suis en bonne santé. Et je n'ai aucun goût pour les conneries passées.
Les risques sulfureux ou la roulette russe. Les trucs de teenagers en manque de violence.
Le plaisir de se faire du mal. Celui de gâcher ses chances. Et les moyens d'y parvenir.
Je suis un homme. J'ai des cheveux blancs. Et bientôt quarante ans.
Et j'ai trouvé un regard d'une telle pureté que je n'ai pas l'envie de le perdre, de le ternir,
de l'abîmer, de le souiller, de le déshonorer, de l'entacher, d'en corrompre l'éclat.
J'ai toujours les ressources pour me voir amoureux sans me sentir trompé ou bien dépossédé.
Quand je prends ce que la vie me donne avec étonnement comme avec gratitude.
Ces lunes ont été gagnées. Elles ne sont pas perdues.
Il suffisait d'attendre, et le clocher se révèle enfin puisqu'enfin tout arrive.
Aux périodes de travaux, aux périodes de doutes, quand tout est transition, il y a des issues,
il y a des dénouements et de nouveaux défis, de nouvelles étapes.
Les progrès sont sensibles à chaque jour arraché aux vies qui se consument.
Même dans la noirceur, on sait que c'est un cycle, aux quartiers de la lune.
Quand elle peut disparaître, le croissant s'élargit, au gré de l'éclairage et de nos points de vue.
Dans cet univers où tout est en orbite, tout ce qui nous échappe finit par revenir.
Le feuillage du platane, le roulement du tambour autour de processions, notre émerveillement,
le désir de conquête et du surpassement, la joie et la confiance, le soleil et l'été.
Les ouvriers chargent du matériel, débarbouillent l'église, me ramènent au début,
au lieu de l'arrivée le cœur plein d'espérance, mon fauteuil sur la tête, au déménagement,
à cette conviction d'être au centre du monde, de celui de ma vie, acteur de mon bonheur,
avec cette émotion d'avoir fait ce qu'il faut pour aimer l'existence.
J'y retrouve ma place. Elle s'en trouve changée. La même mais en mieux.
Quand c'est toujours la même, quand elle est différente, puisque tout ici-bas
avance quoi qu'il en soit même en feignant de rester immobile.
A mes bonheurs perdus, je préfère les présents et ceux que je prépare.
Tu y seras dedans. Nous y serons toujours. Bien plus vivants qu'avant.
Philippe LATGER
Mars 2013 à Perpignan
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