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Synchrone

Publié le

Mon ombre fume une clope. Sur le mur de ma chambre.
Assise à mon bureau. Elle a mon nez et mes cheveux en pétard.
Sur le mur blanc de la chambre, entièrement nu, il n'y a pas un tableau,
il n'y a pas de photos, il n'y a pas d'étagères, mais des ombres chinoises.
Je me lève de mon bureau pour regarder mon double occupé à écrire.
Amusé. Qui s'interrompt pour éternuer. Relire son mail. Ou rallumer sa cigarette.
La jambe agitée sous la table. Le dossier du fauteuil à roulettes. Mon profil lève la tête.
Expire la fumée. Quand je reviens à la place que mon ombre n'occupe pas.
Imiter ses gestes. La suivre dans son moindre mouvement. Elle écrit. Je m'oblige. Je suis.
Et je tape ces lettres sur mon clavier. Les mots qui se suivent sur cette ligne que je termine.
Pour être raccord avec l'ombre qui semble plus inspirée que moi. Concentrée. Prolifique.
Mais pendant que je suis le mouvement, que je fais semblant d'avoir quelque chose à dire,
à taper, à écrire, la voici qui s'interrompt et se lève de son bureau pour me regarder à son tour.
Je fais comme si je n'avais rien vu. Et continue mes phrases puisqu'il n'y a que ça qui compte.
Je la vois du coin de l'œil prendre mon portable pour vérifier ses textos. Se gratte la tête.
Avant de se flanquer à la fenêtre, à l'ombre des garde-fous, surveiller ta venue.

A la lumière orange de la ville,
qui vient seule éclairer mon duvet orange qui tranche sur le blanc,
ramper sur le lit, sur les draps, je vois mon ombre qui accueille la tienne.
Les deux s'embrassent. S'enlacent. Se confondent. Et je ne veux pas voir ça.
Je suis de trop. Je dois sortir. Les laisser faire.
La lumière de l'extérieur, qui enflamme la pierre du Presbytère comme le reste de la rue,
déserte, fait danser les deux silhouettes dans ma chambre, comme dans un film d'animation.
Ma jambe tremble sous le bureau. Mouvement nerveux. Qui me fatigue moi-même.
Je fais comme si je ne nous voyais pas. Je parle de nous sur le blog. Je parle de ce que je vois.
De ce que je ne regarde pas pour n'embarrasser personne. Nos ombres font des bébés d'ombres.
Je n'arrive pas à déceler la tienne de la mienne. C'est une masse informe et lascive.
La tienne allume une cigarette. La mienne te caresse les cheveux. Te regarde fumer. Apaisée.
La tienne se rhabille. Comme derrière un paravent. Embrasse mon double avant de partir.
Un dernier baiser dans l'embrasure de la porte.
Et mon ombre revient à la fenêtre pour te voir t'en aller.
J'aimerais qu'elle revienne à sa place, sur le mur,
dans la projection que la lumière est censée faire
en passant sur mon corps installé au bureau,
à l'endroit où elle est priée de me suivre comme telle.
Je vois bien qu'elle traîne les pieds.
Qu'elle a du mal à lâcher l'ombre de mes garde-fous à la fenêtre.
Qu'elle ne se lasse pas de regarder ton ombre dans la rue.
Mais elle s'exécute. Et gagne sa place.

Mon ombre fume une clope.
Et voilà quelque chose qui me rassure. Quand je suis en train de fumer.
Elle se permet encore quelques petites désobéissances discrètes.
Me nargue gentiment. Par exemple.
En faisant des ronds de fumée que je n'ai jamais su faire.
Ou en glissant quelques gestes obscènes. Que je fais mine de ne pas remarquer.
Je reste concentré sur mon texte. Dont je n'ai pas la maîtrise.
Ne sachant plus qui, de nous deux, décide vraiment
de ce que nous sommes tenus de faire ensemble.
Je n'ose pas prendre d'initiatives. Quand je l'attends pour aller me coucher et dormir.
Mais la voilà qui se lève et je dois m'interrompre... Elle va se préparer du café.
Je la suis comme je peux en me disant que nous ne sommes pas couchés. Elle décide de veiller.
De lutter contre le sommeil quand ça ne m'arrange pas vraiment. Même si j'adore écrire la nuit.
Je me suis rassis avec elle. Elle porte le mug de café à sa bouche et je l'imite.
Mon mug à la main. Mais moi, je fais semblant de boire.
Pour ne pas la contrarier. Pensant qu'elle ne se doute de rien.
Songeant qu'elle a eu, elle, le plaisir de passer une partie de la soirée avec ton ombre.
Quand j'ai ma revanche en passant la nuit entière avec toi. Qui vaut mieux que ton double.
La nuit entière à t'écrire et à penser à toi. Indulgent avec mon clone qui n'a pas ma chance.

Quand il n'embrasse qu'une image en deux dimensions. Une pâle copie de ton être intégral.
Et qu'il disparaîtra du mur, à ce moment terrible où j'éteins la lumière.

 

Philippe LATGER
Octobre 2011 à Perpignan

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