Doudous
Il y a cet enfant de trois ans que je garde.
Un petit garçon adorable que j'ai accompagné au jardin public.
Nous sommes rentrés. Il fait trop froid. Il est fébrile. Il est tard.
Un dessin animé à la télévision. Je baisse le son et les lumières.
Il s'endort sur le canapé contre moi. Mission accomplie.
J'adapte ma respiration à la sienne pour ne pas le troubler.
Qu'il puisse sombrer dans le sommeil en confiance.
Cet enfant n'est pas le mien. Il n'est pas mon fils.
Il n'est pas la chair de ma chair.
Il y a dans la maison des odeurs que je ne connais pas.
Je ne suis pas chez moi. Et c'est étrange d'y être.
Je garde cet enfant. C'est mon travail. Je suis payé pour ça.
Et je me revois, à peine plus grand que lui, chez mes cousins.
J'avais dormi chez eux une fois et une autre. A Toulouse.
Et je m'étonnais toujours de ces odeurs qui n'étaient pas les miennes.
D'ailleurs, pouvais-je en avoir moi-même ? Est-ce que je sentais quelque chose ?
Je n'y avais jamais réfléchi.
L'enfant est enveloppé dans une couverture, bien au chaud.
Parce qu'il a probablement un peu de fièvre, il sent fort.
Il sent l'enfant malade.
C'est une odeur aussi forte que celle d'une branche de tomate.
Assez difficile à définir, mais reconnaissable entre toutes.
Je suis projeté dans mon enfance. Chez Sabine et Valérie.
Cette maison à Castelginest. L'angoisse d'une nuit loin de ma mère.
L'odeur des chambres et des chaussons. La moquette. Les draps.
Des odeurs intimes. Corporelles. Gênantes. Embarrassantes.
Comment dire... ça ne sentait pas véritablement mauvais.
Ce n'était pas forcément des odeurs désagréables.
Ce qui était bizarre, c'était leur étrangeté.
Ce qui était étrange, c'était leur bizarrerie.
Des choses que je n'avais jamais senties chez moi.
Chez nous où il n'y avait ni chaussons, ni moquettes.
Peut-être que ma transpiration pouvait sentir quelque chose.
Que le parfum des cheveux de maman pouvait paraître étrange à d'autres.
Je ne sentais plus vraiment ce qui pouvait sentir dans notre maison.
Le mazout de la chaudière. Le vernis des marches de bois de l'escalier.
La gouache. Les cyprès. Les hormones de ma sœur et de mon frère.
Les draps du matin. La rosée sur le gravier de l'allée. Le palmier. Le café.
Peut-être Sabine et Valérie étaient-elles saisies quand elles venaient chez nous.
Comme j'étais saisi, au fond de ce lit qui n'était pas le mien.
Les autres sont bizarres. Je m'en rendais compte.
Leurs chaussures, leurs chaussettes, leurs oreillers, leurs duvets...
le cuir d'un manteau, le produit vaisselle, l'assouplissant sur les vêtements,
le shampooing, le fromage dans le frigo, la vieille robe de chambre...
Le cocktail était riche. Ecoeurant. Merveilleusement atroce.
Agréable. Désagréable. Les deux à la fois.
Mon cousin, plus jeune, avait une odeur intime.
Me révélant que j'en avais probablement une moi-même.
Nous partagions la chambre de la maison de vacances en Espagne.
La chambre bleue. Celle dite des garçons. Côté piscine. S'il vous plaît.
Ici, ce n'était pas chez eux. C'était chez nous. La famille au sens large.
Et je n'étais pas gêné comme lorsque je me retrouvais chez eux.
Ici, à Castelldefels, tout était familier.
Les pins. La crème anti-moustiques. L'eucalyptus. L'eau de Cologne.
L'odeur de ma grand-mère. La Petite Mémé. Qui sentait le savon.
Chaque été, je retrouvais chaque effluve avec ravissement.
Castelldefels. Le Paseo Tramuntana. C'était maman.
C'était chez moi.
Le petit garçon endormi près de moi respire très fort. Heureusement.
J'aime autant. Je préfère entendre chaque expiration.
Toujours peur quand je n'entends plus respirer les enfants que je garde,
que je n'entends pas leur respiration pendant qu'ils dorment.
Une peur idiote. Une peur panique. Qu'ils ne respirent plus. Brusquement.
Je respire avec ostentation, à son rythme, comme pour l'encourager.
Respire ! Respire ! N'oublie surtout pas de respirer par pitié !
Je suis son assistance respiratoire. Je ne dois pas faillir.
J'oublie ce canapé qui n'est pas à moi, cet intérieur externe,
cette déco, ce mobilier, ces bibelots, ces jouets, ces affaires...
qui me renverraient encore la sensation d'être un cambrioleur.
Un intrus. La goutte d'huile dans la flaque de vinaigre.
Cet enfant n'est pas le mien. Mais la prunelle de mes yeux.
Jusqu'à ce que ses parents arrivent. Qu'ils me délivrent.
Qu'ils me libèrent.
Mon amour. Je pense à toi.
J'ai retrouvé mon appartement. Mes objets. Mes ombres. Ma lumière.
Le noyer du bureau. Le coton du peignoir. Et le gel de ma douche.
Une maman a retrouvé son petit garçon.
J'ai retrouvé mon studio plein de toi. Et mon lit plein de toi.
De ces odeurs étranges et bizarres qui me sont familières.
Ton parfum dans mes draps. L'odeur de tes cheveux.
C'est ainsi fait. Le désir de l'autre. Celui de la différence.
L'attraction vers ce qui n'est pas soi. Une force effrayante.
Fascination. Attirance/Répulsion. Le confort et l'incommodité.
Tu es l'autre. La présence venue m'embarrasser. Tout déranger.
Mon amour. Tu me déranges.
Tu as tout dérangé. Et tout est à sa place.
Je te respire en ton absence. Et je suis à la mienne.
Dans de beaux draps. Dans les miens qui t'attendent.
Adéquation chimique. Compatibilité olfactive. Effective.
Je suis envahi. Je suis amoureux. Je le sais. Je le sens.
Rien n'est désagréable. Dans le vieux doudou qui a traîné.
Sur lequel on a bavé dans son sommeil.
Qui a traîné par terre. Qui a traîné partout.
Tes odeurs désormais sont les miennes.
Tant je me suis enroulé dans la chaleur de ta respiration.
Tant j'ai mâchouillé tes lobes et tes lèvres. Salivé sur ta peau.
Tant je me suis enivré aux bouquets de ta matière.
M'endormant sous ton bras, à ton cou, comme un gosse.
Rassuré par la respiration qui s'accorde à la mienne.
Je te respire. Et j'entends ton cœur battre la mesure.
L'étrangeté sublimée. La bizarrerie assimilée.
Je suis toi. Et je m'en porte à merveille.
Philippe LATGER
Janvier 2011 à Perpignan
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