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A la source

Publié le

L'eau bleue du berceau du monde. Avant d'atterrir.
J'avais été ému aux larmes, à 21 ans, pour d'autres raisons,
lorsque le bateau nous approchait de la Dame au poing levé. Lady Liberty.
Songeant aux émigrants, aux exilés, de toute l'Europe, arrivant dans la baie de New York.
L'époque d'Ellis Island. Les Italiens. Les Polonais. Les Irlandais. Venus en masse.
Ici, je suis assis. Au hublot de mon avion. Embarqué à Roissy. Me voici suspendu.
En altitude. Au beau milieu des Alpes. La terre tourne. L'avion avance. Je ne sais plus.
La lumière change. Et sous l'appareil, je vois un autre spectacle. Ce n'est pas l'Atlantique.
Un bleu inédit. Qui n'existe nulle part ailleurs. Pas même à ma Méditerranée.
Celle que je connais. Celle de l'Espagne. Du Languedoc. Du Roussillon. Autre chose.
Je suis attiré. Hypnotisé. Un vide se fend en moi. Je m'effondre sur moi-même. Le vertige.
Et je pleure. J'ai 35 ans. Fêtés dans un club de Budapest. Il y a peu. 35 ans. Je suis un homme.
Parisien. Cynique. Désabusé. Je rejoins mon frère. Au milieu du cratère. Celui de l'Histoire.
D'une civilisation. Le berceau du monde. Le mien. L'origine. La source. Jouvence. Dangereuse.

Ce bleu surnaturel. Qui me renvoie à des livres d'enfants. A mes études. A ma structure.
Collection Contes et Légendes. Chez Fernand Nathan. Un prix offert à ma sœur.
Quand elle était élève. Un petit livre illustré qui est toujours dans ma bibliothèque.
Un mot grec. Achille. Hector. Agamemnon. Pâris. Ménélas. Hélène. Le vertige.
Je bascule à travers le hublot. Penché sur la naissance de l'univers connu. Ma mer.
Nous allions atterrir à Athènes.

Contes et Légendes du Monde Grec et Barbare. Dans ma bibliothèque. A Paris.
Avec son odeur spécifique. Un trésor. Le vestige. Celui de l'enfance à Bompas. Ma sœur.
La Guerre de Troie. La ruse de Thétis. Je remonte le fil d'Ariane. La mer Méditerranée.
Qui n'est rien aux côtes de Barcelone ou de Perpignan. Qui n'est rien aussi loin de l'épicentre.
Je songe à l'étymologie. Un mot grec. Je suis Grec. Je m'en rends compte. Je dois m'y résoudre.
L'émotion au British Museum. J'étais à Londres. Au début de cette même année. En janvier.
Pas encore 35 ans et je me prends la frise du Parthénon en pleine poire.
Les cavaliers. Les chevaux. Londres en janvier. Mai à Athènes.
Rejoindre mon frère à son retour de Crète. Mon premier bain.
Dans le bleu du Péloponnèse. Le Golfe de Corinthe. Ces seuls noms me font tourner la tête.
Elefthérios-Venizélos. Descendre sur le Pirée. Athina. Descendre au beau milieu de moi-même.
Un tapis de cendres gaufré. Autour du Lycabette. Autour de l'Acropole. Le bleu des dieux.
Enveloppant la métropole. Un mot grec. La condition humaine. La vie et la mort. Tragiques.
Et des années d'école. Pour apprendre une langue. Une philosophie. Un mot grec aussi.
La trahison. La jalousie. L'inceste. Le désir. Les malentendus. Le pouvoir. Et son ivresse.

La comédie des hommes. Le retour chez Homère. A la case départ. Et mes yeux s'écarquillent.
Ils commencent à brûler. Au travers du hublot. C'est le retour d'Ulysse quand Athènes tissait.
Un voyage de 35 ans. Un voyage de trois mille ans. Et je me désintègre. Je suis pulvérisé.
Pour me régénérer à la source du monde.

 

Philippe LATGER
Octobre 2011 à Perpignan

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